jeudi 30 mai 2019


Une noisette, un livre


 Débridée – Le monde vu par mes yeux chinois

Siyu Cao




Siyu Cao est née à Pékin et a vécu en Chine pendant ses vingt premières années. Puis, elle est partie étudier à l’étranger, aux Etats-Unis et au Royaume-Uni pour finalement poser ses valises il y a deux à Paris. Curieusement, elle ne s’était jamais préoccupée de sa nationalité, d’une appartenance à une culture. C’est une fois partie de sa terre natale qu’elle a réalisé qu’elle était Chinoise avec des particularités et que les clichés étaient très ancrés dans la culture occidentale. Tout comme les Chinois ont des préjugés sur les Occidentaux.

C’est par un livre illustré par ses propres dessins que la graphiste raconte simplement nos différences avec un esprit d’ouverture qui met le sourire à chaque page. De la cuisine aux fêtes religieuses, des gestes de politesse à l’éducation, chaque passage de vie quotidienne est brossé avec rigueur et perspicacité par des mots simples et des illustrations qui traduisent parfaitement la pensée de l’auteure et le but recherché : apprendre à mieux se connaître, accepter les us et coutumes des uns et des autres, balayer les amalgames et les fausse vérités, comme par exemple sur la cuisine chinoise trop souvent élargie à l’ensemble de la cuisine asiatique alors que l’on ne viendrait pas à parler de cuisine française en parlant de pudding !

Un ton léger et sémillant qui incitera le lecteur à en apprendre davantage et à s’intéresser au travail de cette jeune femme qui sait débrider les cellules grises vers la sagesse, la tolérance et l’ouverture à double sens à toutes les cultures. Un regard personnel qui refuse de donner des leçons mais simplement apporter un peu de la richesse de la mixité des échanges.

« Manger des nouilles chinoises en regardant Netflix après le travail est devenu l’une de mes routines à Paris. Nous vivons dans un monde où les cultures ne sont plus soumises à leur espace géographique d’origine. La plupart des grandes villes donnent accès à des petits morceaux de cultures différents ».

Débridée – Le monde vu par mes yeux chinois – Siyu Cao – Editions des Equateurs – Mais 2019

mercredi 29 mai 2019


Une noisette, une rentrée littéraire


 Editions Albin Michel




Votre serviteur au pelage doré cuivré intense risque d’être beaucoup plus fourmi que cigale l’été prochain, afin de ne pas me trouver dépourvu quand les nouveautés de la rentrée littéraire seront venues.

Lundi 27 mai, direction la Maison de l’Amérique Latine (rien que la conjonction des deux noms propres entraîne un sautillement des pattes ) pour assister à la présentation par les auteurs de la rentrée livresque des éditions Albin Michel, avec pas moins de treize romans et plus d’une dizaine d’essais, et, l’ensemble promet de riches heures de lecture et de fructueuses séances d’amélioration des connaissances pour un écureuil curieux de tout. Bref, un véritable défilé de noisettes, et, entre nous (oui, sur Internet c’est en toute discrétion) je crois que certaines nuits vont non seulement être aussi belles que le jour mais avec la lueur de l’éveil permanent (euphémisme pour signifier le non endormissement).

La présentation, modérée par les journalistes Philippe Chauveau et Christine Ferniot, a permis d’en savoir un peu plus sur les sujets et thèmes abordés mais aussi de connaître tout le cheminement de l’écriture, le travail de recherches et les convictions respectives de chaque auteur.

A la fin (ou à la faim quand l’aiguille de l’horloge s’orientait vers treize heures) de la première période, tous les participants sont partis alimenter les petites cellules grises par un charmant cocktail déjeunatoire dans les jardins, qui non seulement a satisfait les estomacs mais également a favorisé de retrouver les amis blogueurs, l’équipe des éditions Albin Michel, revoir certains auteurs et faire connaissance avec des nouveaux, comme, par exemple, avec Emmanuelle Favier ou Dana Grigorcea avec qui le sciuridé à échanger sur les passions communes du ballet et de l’opéra. 
L’après-midi s’est poursuivie avec les mêmes parfums de papier pour une journée ensoleillée par non seulement l’astre jaune mais aussi par les belles lumières du monde des livres et de ses curiosités.

Il vous reste, chers lecteurs, à surveiller, dès fin août, le blog de la bestiole ainsi que les différents sites de la grande communauté des blogueurs littéraires.

Livresquement vôtre et je vous laisse déjà la possibilité de faire un premier choix !

ROMANS

- Bruno de Cessole – L’île du dernier homme : la radicalisation avec toute son ambiguïté
- Fatou Diome – Les veilleurs de Sangomar : l’amour, le deuil, le féminisme. L’Afrique et l’animisme dans toute sa poésie et sa tragédie
- Emmanuelle Favier – Virginia : Virginia Woolf et sa famille
- Dana Grigorcea – La dame au petit chien arabe : une histoire d’amour entre deux êtres que tout semble opposer, une danseuse et un jardinier
- Frédéric Gros – Le guérisseur des Lumières : Franz Anton Messmer, un médecin pas comme les autres au siècle des Lumières
- Sana Krasikov – Les patriotes : une jeune femme prise d’amour pour la langue russe face à l’incompréhension de sa famille juive émigrée aux Etats-Unis
- Victoria Mas – Le bal des folles : un bal dans le service psychiatrie de la Salpétrière
- Alexis Michalik – Loin : le sens du voyage pour un roman d’aventures
- Amélie Nothomb – Soif : Jésus écrit à la première personne
- Tommy Orange – Ici n’est plus ici : un récit américain autour de l’Indien devenu urbain
- Franck Pavloff – Par les soirs bleus d’été : les Cévennes et les hauteurs des différences
- Eric-Emmanuel Schmitt – Journal d’un amour perdu : l’amour pour une maman qui n’est plus
- Sébastien Spitzer – Le cœur battant du monde : ou le fils caché de l’in des plus grands paradoxes personnifiés : Karl Marx

DOCUMENTS

- Homère, l’intégrale sous la direction d’Hélène Monsacré
- Les plus belles histoires d’amour de l’Antiquité – Eva Cantarella
- Les Califes maudits – Héla Ouardi
- Les renards et les lions (Les Médicis, Machiavel et la ruine de l’Italie – Marcello Simonetta
- Le monde selon Joseph Conrad – Maya Jasanoff
- La maison sur la montagne/ le Coteau fleuri 1942/1945 – Patrick Cabanel
- Les catholiques en France de 1789 à nos jours – Denis Pelletier
- Lettres inédites de Marie-Antoinette
- Ecrits politiques 1011/1942 – Stefan Zweig
- Lettres et mémoire de Maria Callas
- Le Temps des magiciens – Wolfram Eilenberger
- Homo Biologicus – Pier-Vincenzo Piazza
- L’entreprise altruiste – Isaac Getz/Laurent Marbacher
- Les pères qui travaillent trop sont-ils coupables ? – Sylviane Giampino
- La malédiction d’être une fille – Dominique Sigaud
- Naufragés sans visage – Cristina Cattaneo

dimanche 26 mai 2019


Une noisette, un livre


 La part du héros

Andrea Marcolongo




Quand on referme les dernières pages de ce livre, on regrette que la lecture soit terminée mais cependant les pensées qui suivent pourraient devenir immortelles dans notre âme si nous étions des dieux. Cela dit, peut-être qu’ils continuent à nous guider, à nous inspirer, car tout porte à croire qu’une divine chouette s’est penchée sur la plume d’Andrea Marcolongo ou que cette dernière est une nouvelle Athéna, protectrice de ses lecteurs et montrant le chemin de la sagesse universelle à travers les siècles, à travers les civilisations.

Andrea Marcolongo est la capitaine d’une initiation au voyage, celui qui débute à l’intérieur de soi pour ensuite partir vers les autres ou un horizon inconnu, une navigation initiatique ou peut-être des retrouvailles, selon que vous soyez sédentaire ou nomade, qui mène vers l’infini, à l’image de Jason et les Argonautes c’est une recherche vers l’étincelle qui deviendra la plus précieuse des Toisons d’or. Une longue route du passé pour un appel vers le présent, pour ne jamais baisser les voiles mais les pousser avec force et conviction pour réaliser sa part de rêve.

Ceci n’est pas un livre comme les autres, c’est un manuel, une bible antique dans un monde contemporain, un guide pour ne pas oublier d’être simplement soi-même pour être prêt à embarquer tel un Argô en prenant notre part de héros qui existe dans notre chair, dans notre âme sur lequel il faut souffler pour réanimer notre véritable destinée, éveiller les rêves enfouis sous la cendre pour les faire jaillir dans la lumière de la réalité. Et peu importe si l’on tombe, le vrai courage est celui de prendre conscience de nos faiblesses pour les transformer en des forces insoupçonnées.
Le héros est celui qui ne « renonce jamais à son objectif », parfois fragile (les larmes dans l’antiquité n’étaient pas un signe de pusillanimité) mais toujours vaillant.

Ce récit qui prend sa source dans la mythologie montre que les Anciens sont excessivement modernes, que rien ne s’efface mais que tout se renouvelle perpétuellement, la vie est un palimpseste qu’il faut savoir saisir, aussi bien dans la souffrance que dans la joie, qu’il faut entourer de tout l’amour possible. Et ainsi, évacuer tout le superflu, chasser le superficiel pour ne jamais se mentir, relativiser et s’inspirer de ces héros antiques qui peut-être veillent toujours depuis les cieux à nous offrir des lueurs d’espoir même dans l’obscurité.

Un livre de chevet pour cueillir les pensées les plus positives à chaque réveil et trouver l’énergie nécessaire pour continuer son chemin de vie sous les meilleures augures et toutes les couleurs de l’existence.

« Se relever est plus héroïque que ne jamais tomber »

« Aller au-devant de ce qui nous arrive. Les portes existent surtout pour être ouvertes, pour accueillir et laisser entrer la lumière, les autres ».

« Se dépasser soi-même pour devenir grands, peu importe l’âge que nous avons ».

« Les larmes sont souvent le meilleur moyen de se préparer à la nouveauté (…) elles nous sauvent bien souvent la vie ».
« Les  Anciens savaient que l’amour demande de la force pour être choisi, mais de la tendresse pour être vécu ».

« Prenez toujours soin de vos nostalgies, aimez-les, réjouissez-vous de leur présence ».

La part du héros / Le mythe des Argonautes et le courage d’aimer – Andrea Marcolongo – Traduction : Béatrice Robert-Boissier – Editions Les Belles Lettres – Février 2019

samedi 25 mai 2019


Une noisette, un livre


 Le Quartier des petits secrets

Sophie Horvath




VADIA ROMANICA !!!!

Ce n’est pas un cri de guerre ni l’épitaphe d’un empereur romain, juste deux mots de consonance latine qui vont être la base de toute l’histoire entre une pétillante fleuriste bordelaise et une charmante vieille dame un peu (beaucoup) mystérieuse.

Après un début d’études de droit, Clémentine a décidé de changer complètement d’orientation et de vivre au milieu des fleurs, dans une boutique située dans un quartier tranquille de Bordeaux, là où tout le monde se connaît ou presque, où on peut échanger ses petits secrets entre commerçants, clients et habitants. Parmi les habitués, la personne qui surprend le plus la jeune fleuriste est Viviane, une résidente d’une maison de repos voisine qui a l’habitude de venir dans son magasin pour… couper la tête des fleurs avec un sécateur… Tchac, tchac, chac… ça déménage ! Ce qui est un peu déconcertant même si la vieille dame est adorable. Hélas, un jour Clémentine ne la voit plus, s’inquiète et va lui rendre visite. C’est une mauvaise chute qui oblige Vivianne a resté immobile dans son lit, diminuée elle trouve encore la force de dessiner une fleur étrange et de donner en criant son soi-disant nom latin. Cette plante semble ne pas exister mais Clémentine est décidé à mener l’enquête jusqu’au bout car elle perçoit une histoire qui peut être très importante.

Beaucoup de tendresse émane de ce roman, le premier de la blogueuse littéraire Sophie Horvath, une écriture dynamique baignée de gaité et de fraîcheur et qui entraîne le lecteur de Bordeaux à Paris, au milieu de l’univers des fleurs et des épines de la vie. Car derrière l’apparente facilité, se faufilent des sujets très sérieux sur les relations humaines et un regard bien perçant sur les travers des uns et les préjugés des autres.

Nous sommes à l’aube de l’été, période où les fleurs s’épanouissent et où butiner un roman qui fait du bien est le terreau idéal pour les quatre saisons. Sans oublier page 85, l’évocation indispensable d’un être au pelage roux…

« A l’heure où les Bordelais ouvraient à peine un œil, Clémentine disposait ses outils à côté d’elle à la façon d’une chirurgienne et choisissait ses fleurs du jour. Elle les manipulait avec doigté et délicatesse pour ne pas les abîmer, réfléchissait quelques minutes en les tournant et en les regardant, puis sa lançait dans sa création ».

« Elle découvre une dernière photo, qui a été découpée plusieurs fois comme pour isoler son sujet, elle détonne car elle n’est pas du même format que les autres clichés, ni de la même époque visiblement. Au centre, un bébé ».

Le quartier des petits secrets – Sophie Horvath – Editions Flammarion (Pygmalion) – Avril 2019

lundi 20 mai 2019


Une noisette, un livre


  La partition

Diane Brasseur




Une partition, à la fois un partage et une division. Mais aussi une ligne géométrique et une page de musique représentant la totalité d’une œuvre. Toujours un ensemble même si divisé. Un peu comme une famille…

Le roman commence par une fin, comme un tomber de rideau sur la grande scène de la vie. Bruno K s’effondre dans une rue à Genève après avoir remarqué les jambes d’une jolie femme. C’était le dernier chant du cygne. Il devait le soir même retrouver enfin ses frères Georgely et Alexakis, ce dernier étant devenu un violoniste virtuose. La musique allait les réunir et surtout dans une ambiance festive. La grande faucheuse va les séparer définitivement.
Mais ce n’était qu’un prélude, la véritable histoire va commencer, en plusieurs mouvements, ils ne seront jamais perpétuels mais épouseront tous les rythmes d’une symphonie familiale aux accents qui vont d’un vivace à un largo déchirant.

Le personnage central est la mère, Koula, une femme au tempérament de feu que si Stravinsky l’avait connue peut-être aurait-il composé un ballet en son honneur, comme l’oiseau elle irradie une lumière rouge, à la fois merveilleuse et redoutable ; elle est peut-être aussi un peu déesse étant née sous les cieux grecs. Elle va être à la fois le pilier de cette famille K mais également une colonne qui peut faire s’effondrer le plafond des sentiments par sa domination excessive sur les siens suite à une faille dès le début de la construction familiale, ce terrible choix de ne pouvoir « tout prendre » suite à la première séparation.

Une histoire familiale très éloignée de celles que nous avons l’habitude de lire, tant sur la forme que sur le fond. Ce sont des petites rhapsodies qui défilent, comme pour mettre en appétit pour les autres qui vont se jouer avec comme fil conducteur un court extrait des lettres de Bruno à sa mère. Diane Brasseur dévoile beaucoup mais le strip-tease de ses personnages sera long et laissera le soin au lecteur de deviner quelle est cette véritable confusion des sentiments.

Les peurs, les joies, les pertes et les retrouvailles, tout se poursuit en cascades comme des notes sur, justement, une partition, à un rythme soutenu sans que le lecteur d’aperçoive de, parfois, la brutalité des événements. De Koula, on sait tout et pourtant elle reste énigmatique, seul la tonalité de Bruno résonnera davantage dans la mise en sourdine de Georgely (l’enfant laissé à son père) et Alexakis (né du deuxième mariage et élevé comme une fille durant ses premières années). Et pourtant, qui sortira de l’ombre… ? Et la musique ? Source d’épanouissement, elle aurait pu réunir la fratrie à une croche près. Car la vie est un résumé de blanc et de noir pour une ronde de chaque destinée. Diane Brasseur en est un chef d’orchestre de l’écriture.

« Chacun porte en soi une mélodie »

« La vérité se cache dans les détails comme la poussière dans les coins ».

Dans les gorges de Porka, un arc-en-ciel s’est formé au-dessus de leur tête. Monsieur Hyacinthe explique à Koula comment se produit le phénomène optique mais elle n’écoute rien. Elle se fiche de la réfraction et de la réflexion. Elle ne voit qu’un signe, un pont entre le ciel et la terre, entre les hommes et les dieux.
L’image de Hyacinthe courant nu dans les herbes folles et hautes derrière le masque de bronze lui revient. »

« Il y a sept ans, Bruno K tournait dans son lit. Les concerts de musique de chambre chez Aaron l’empêchaient de dormir.
Ce n’est plus vraiment de la musique de chambre mais maintenant il est là, dans le salon, à quelques portes de son lit, derrière le piano et le monde s’entrouvre. »

La partition – Diane Brasseur – Editions Allary – Mai 2019

mardi 14 mai 2019


Une noisette, un livre


 Belle-Amie

Harold Cobert




Bel-Ami, réveille-toi, tu es revenu parmi les nôtres pour réaliser ton objectif, ton rêve prémédité, peut-être ton seul but dans la vie : avoir le pouvoir, avoir la reconnaissance universelle, écraser les faibles pour atteindre l’Olympe des puissants, jouer de tes amis, de tes amours, utiliser les plus vils stratèges politiques pour accéder, non pas aux couloirs du pouvoir, mais aux fauteuils les plus glorieux.
Peu importe les méthodes, l’hypocrisie est ta marque de fabrique, l’égoïsme ton pilier, et les femmes un désir de chair et un moyen de flirter avec le luxe des parvenus. Au diable les principes, au diable l’intégrité, au diable l’amour, ta volupté est de caresser l’argent avec quelques plaisants chatouillements. Mais prends garde à toi Georges Du Roy, tu peux finir comme Narcisse, Icare, te brûler à force de te regarder et admirer ta réussite…

Autant le dire de suite, Harold Cobert réalise un véritable tour de force littéraire, tout porte à croire que, depuis le paradis des écrivains, l’âme de Guy de Maupassant est venue se poser sur la plume de l’auteur pour tisser une toile scripturale.
Car c’est tout de même une gageure que de vouloir continuer une fresque classique sans jamais trahir le géniteur et savoir respecter à la lettre la marque originale. En y apportant toutefois une étrange modernité, comme si l’histoire n’était qu’un miroir à facettes qui se réfléchit à travers les époques.
Il faut, avouons-le, un certain génie pour oser glisser « le monopole du cœur » au sein d’un affrontement électoral de la fin du XIX° siècle et être sacrément judicieux pour intercaler en toute discrétion le personnage de Don Giovanni…

Autre noisette gustative, celle de n’être jamais rassasié, de savourer chaque page en se pourléchant d’avance pour les suivantes, aucune longueur grâce à des petits digestifs coquins qui ne font que renforcer l’intrigue. Avec comme invité d’honneur, la parfaite palette des êtres ambitieux et perfides qui, sous couvert d’humanité, profitent d’un drame pour se fabriquer une notoriété et recevoir des acclamations. Et là, encore, aucune échelle dans le temps pour les graduer…

Une belle opportunité pour faire revivre cette écriture du siècle des Maupassant, Dumas, Hugo, Baudelaire, Stendhal… et qui prouve que les époques ne doivent pas s’opposer mais au contraire former un palimpseste infini.

Belle-Amie, délicieusement désuet, singulièrement moderne.

« En politique, la colère ou l’emportement, lorsqu’ils ne sont pas feints et contrôlés, sont de mauvais conseillers ».

« Il emprunta l’entrée réservée aux représentants de la nation et non celle dévolue aux journalistes ou au tout-venant du peuple. La solennité et la majesté du lieu, la beauté de la pierre et la magnificence du marbre s’accordaient à l’idée qu’il se faisait de son importance. Il marchait d’un pas sentencieux, les jambes ouvertes, martelant le sol de ses talons, le menton haut, le torse en avant, bombé de lui-même et de son succès, une attitude de guerrier victorieux arpentant un territoire conquis de haute lutte ».

« Courtisé par tous, ne se donnant à aucun, ne promettant jamais rien à personne et laissant pourtant chacun espérer, il ne comptait plus les invitations aux dîners en ville triés sur le volet, les marques d’intérêt et d’amitié qu’on lui témoignait à grands renforts de cadeaux ou d’avantages en nature. A ce jeu de dupes, Du Roy n’était pas plus crédule que ceux dont il recevait la complaisance, mais il avait tellement attendu et espéré sa position d’aujourd’hui qu’il était bien résolu à en user et en abuser, à prendre lui aussi sa part de fortune que tout ce joli petit monde hypocrite se partageait sans vergogne aucune ».

Belle-Amie – Harold Cobert – Editions Les Escales – Janvier 2019

Livre lu dans le cadre du Prix Orange du Livre et finaliste pour l’édition 2019







lundi 13 mai 2019


Une noisette, un prix littéraire


 Prix Orange du livre

Deuxième chapitre





Vendredi 10 mai 2019, jour J pour ouvrir le deuxième chapitre du Prix du Livre de la Fondation Orange dans le prestigieux édifice de la Maison des Polytechniciens situé dans le VII° arrondissement de Paris.

Pour rappel, je renomme la composition de la cuvée 2019

Pour la formation des écrivains, on retrouve Jean-Christophe Rufin, nouveau président du jury qui succède à son collègue académicien Erik Orsenna, Joachim Schnerf, lauréat du Prix Orange 2018, Jean-Luc Coatalem, Geneviève Brisac, Cloé Korman et Caroles Fives.

Pour la formation des libraires, elle est composée de Stanilas Rigot de la Librairie Lamartine à Paris et d’Elodie Bonnafone de la Librairie Arcanes à Chateauroux.

Pour la formation des lecteurs, ce sont sept bipèdes, blogueurs ou pas : Nathalie Bertrand (Le boudoir de Nath), Henri-Charles Dahlem (Ma collection de livres), Anthony Descaillot (Les livres de K79), Charles Goire (Charlie et ses drôles de livres), Marlène Goud, Joëlle Guinard (Les livres de Joëlle) et l’écureuil ici présent.

S’ajoutent, les personnes qui travaillent à La Fondation Orange pour sublimer au maximum ce prix, je nomme Françoise Fernandes, Héloïse Duval, ainsi que la communicante Catherine Roger.

Après les entrées, passons au plat de résistance, c’est-à-dire «procéder à une réduction, comme dans la bonne cuisine, pour passer de 21 à 5 livres dans la liste finale » comme l’a souligné Jean-Christophe Rufin. Exercice délicat comme celui de monter les blancs en neige et d’éviter que ça retombe. Mais le soufflé a pris grâce à la bonne dose d’ingrédients mis en place : bonne humeur, rigueur, chaleur, bienveillance et ce qui fait d’un rien un tout, la passion commune pour la littérature.
Après un tout de table où chacun a donné son quarté, s’est suivi un vote (sans bourrage des urnes) pour le tiercé que l’on voulait gagnant. Après une cuisson relativement brève, les cinq finalistes sont sortis du four (hum, ne croyez surtout pas que nous avons rejoué la célèbre scène de la cuisine des Tontons flingueurs…) :

-       Bénédicte Belpois pour Suiza aux éditions Gallimard
-       Franck Bouysse pour Né d’aucune femme à la Manufacture des livres
-       Harold Cobert pour Belle-Amie aux éditions Les Escales
-   Jean-Claude Grumberg pour La plus précieuse des marchandises aux éditions du Seuil
-       Jean-Baptiste Maudet pour Matador Yankee aux éditions Le Passage


Forcément on se retrouve avec des perdants et des gagnants mais d’autres romans de la sélection ont été très appréciés également et loués par l’ensemble des jurés, mais il fallait faire un choix.
Désormais, le coup de fourchette pour la dégustation finale revient à tous les lecteurs de France et de Navarre qui peuvent aller voter jusqu’au 27 mai sur le site de Lecteurs.com

Le dessert qui va fermer le dernier chapitre sera servi lors d’une soirée le 4 juin avec l’annonce du meilleur pâtissier livresque 2019 dans le cadre de ce Prix Orange du Livre, un jury qui permet de vivre une expérience exceptionnelle autour des belles lettres et des belles âmes qui veillent sur elles. 




mardi 7 mai 2019


Une noisette, un livre


 Les fleurs sauvages

Holly Ringland





Orchidée de feu noire, lys vanille, mimosa de Cootamundra, orchidée dame bleue, myrte du désert, fleur de l’oiseau vert… Autant de fleurs, autant de mots, autant de significations et de messages. Les fleurs ont un langage, les fleurs transmettent et c’est la floriographe Alice qui va voir son destin emprunter le chemin des vocables floraux, pour le pire mais aussi pour le meilleur.

Quelque part en Australie australe, le lecteur fait connaissance de la famille Hart : Agnès, Clem et leur fille Alice, cette dernière rêvant d’un feu pour purifier son père et le faire redevenir comme avant. Avant ses excès, avant ses violences, avant les coups reçus. Si seulement elle avait su… Mais avant ce jour tragique à l’âge de ses neuf ans, on découvre une famille et son univers, sauvage dans l’immensité du continent et une passion chez la maman d’Agnès : les fleurs et tout ce qui les entoure. La petite Alice, loin du pays des merveilles lors du décès brutal de ses parents va se retrouver sous la protection de sa grand-mère June qui refuse de lui révéler les terribles secrets de famille. En grandissant Alice va essayer de comprendre ce silence assourdissant et percer les mystères familiaux. Mais la route sera longue, les fantômes du passé ressurgiront et elle se brûlera parfois les ailes, mais contrairement à Icare, ce sera pour retrouver l’ivresse d’un papillon libéré d’une chrysalide trop épaisse.

Incroyable comme la magie des fleurs peut faire fleurir un roman et semer une myriade de situations qui s’enchaînent, se poursuivent, se chevauchent pour éclore en une saga qui force l’intérêt du lecteur. Du souffle de la magie, il y a aussi ce miracle de solliciter les sens, en particulier ceux de la vue et l’odorat : frémir sous le vent, humer le désert, sentir chaque parfum, imaginer un pays inconnu, rêver par-dessus les montagnes, vibrer à l’approche d’une pente d’un volcan… A côté de la beauté de cette nature sauvage, cohabite un autre aspect sauvage mais celui du désastre, celui de la violence conjugale où chaque être du foyer prend des coups, les couleurs céruléennes devenant subitement des bleus de l’âme. Seule la puissance des sentiments peut devenir le miroir de la résistance à tous les maux, avec l’aide des mots, notamment ceux offerts par la nature. Sans oublier le rôle des livres, de l’évasion livresque et d’une bibliothécaire qui, par petites touches, jouera un grand rôle dans le destin d’Alice au pays de tous les possibles.

Un roman qui ravira tous les amants des grands espaces pour cette plongée dans cette terre inconnue, parfois réelle, parfois fictive. Mais peu importe, l’essentiel est dans cette histoire de vie qui se répand dans toutes ses formes, dans tous ses contours. Avec quelques croisées de chemins sur le respect des peuples autochtones, la fidélité salutaire du chien envers l’humain et toutes les couleurs dessinées, du gris le plus cendré à l’ocre le plus flamboyant.

Mention spéciale pour la présentation de ce livre qui est en parfaite symbiose avec le fond du récit, une couverture avec une impression de damassé floral et des dessins d’une finesse exquise entre fleurs sibyllines et feuilles volant au gré des pages et chapitres. En apprenant que la fleur du noisetier symbolise la capacité de réconciliation… et celle aussi du désir.

« Plus elle passait de temps avec sa mère dans le jardin, plus elle comprenait que la vraie nature de sa mère s’épanouissait parmi ses plantes. Surtout quand elle parlait aux fleurs. Le regard absent, elle murmurait dans un langage secret, un mot ici, une phrase là, tout en cassant net sur leurs tiges les fleurs dont elle emplissait ses poches ».

« Les lys de pluie sont le symbole de l’attente. Des bienfaits qui peuvent sortir des épreuves ».

« Elle sortit le premier livre qui lui tomba sous les doigts et sourit. C’était pour elle le meilleur des réconforts. Le serrer entre ses mains la consola ».

« Qui envoyait des fleurs à la place d’une lettre ? Comment une fleur pouvait-elle dire la même chose que des mots ? A quoi ressemblerait un de ses livres, si les milliers de mots qu’il contenait étaient des fleurs ? »

Les fleurs sauvages – Holly Ringland – Traduction : Anne Damour – Editions Mazarine – Mai 2019

dimanche 5 mai 2019


Une noisette, un livre


 Je cherche encore ton nom

Patricia Loison




La journaliste Patricia Loison sait depuis toujours qu’elle est une enfant adoptée, tout comme son frère Franck. Leurs parents n’ont jamais caché la vérité, ont même conservé tous les papiers du processus des adoptions et un album de photos montrant leur « deuxième naissance » à l’aéroport. Une enfance heureuse, un épanouissement total mais lorsque Patricia Loison met au monde son premier enfant, un choc terrible se produit, celui de réaliser qu’elle a eu une mère génitrice quelque part à Delhi, une mère qui l’a portée pendant neuf mois et qui a accouché chez les Missionnaires de la Charité. D’elle elle ne sait rien, même pas son nom ni le propre prénom que lui avait donné sa première maman. L’émotion indescriptible passée, elle décide lors d’un déplacement professionnel, d’aller enquêter sur ses origines, de retrouver une trace de son énigmatique passé, de fouler le sol, l’endroit où elle a vu jaillir la lumière de la vie.

Un témoignage excessivement fort sur cette quête d’identité, sur l’adoption, sur cette absence qui ne pourra jamais être comblée. Un récit forcément écrit avec le cœur mais avec ce quelque chose en plus d’indéfinissable qui force admiration et procure une émotion particulière. Avec une sensibilité extrême, la journaliste de France 3, vivant désormais au Japon, sait raconter ce manque tout en louant sa famille d’adoption et l’amour reçu. S’ajoute la beauté de l’écriture, une écriture sans fioriture, celle de la sincérité, celle qui transcrit directement les mots de l’âme.

De Renn à Patricia, une histoire qui aurait pu être inénarrable mais que l’amour a pu reconstruire par la force des sentiments et le désir de ne jamais oublier d’où l’on vient.

« Je suis arrivée avec un hochet en plastique orange pour seul bagage »

« Les amours s’ajoutent, ne se remplacent pas ».

« Je suis née ici il y a trente-sept ans. C’est ma première maison. C’est une partie de moi. Il faut que ça me parle. Il faut que ça me touche. Je voudrais que la mère louve qui a surgi à la clinique fasse tomber la statue, craquer le sol de la véranda sous ses pas furieux, crie mon nom par les fenêtres, piétine cet accueil policé, ce décor froid. Je serais prête à m’agenouiller et à frotter les papiers du dossier vert les uns contre les autres pour faire jaillir le souvenir des premiers jours comme la petite fille aux allumettes qui voyait ses rêves dans la flamme ».

Je cherche encore ton nom – Patricia Loison – Editions Fayard – Avril 2019

jeudi 2 mai 2019


Une noisette, un livre


  Matador Yankee

Jean-Baptiste Maudet




Rouler sur les cailloux, ressentir la sueur, mordre la poussière. Bienvenue dans l’univers de John Harper, un gringo américain matador trainant sa carcasse entre Etats-Unis et Mexique, cette frontière de tous les dangers, de tous les excès, de tout ce que la terre peut supporter entre rêves et désolations.

Peu de préliminaires, on devine de suite que si John Harper ne veut pas être le matador recevant des banderilles, il doit prendre le large sur les hauteurs car il a une dette de jeu et risque gros face à une Roberta qui n’hésitera pas à lui couper la queue et les deux oreilles… Un certain Antonio va néanmoins être son garant car il a (évidemment) un service à demander : aller convaincre les parents de Magdalena d’accepter un mariage (sans rien révéler c’est un peu la belle et la bête façon western mais avec un dénouement qui n’a rien d’un conte…). Il va donc aller toréer ; affronter les taureaux comporte a priori moins de risques que de se retrouver face à face avec une panthère aux yeux perçants !
Magdalena est la fille du maire du village montagnard où se déroulera la corrida (dans tous les sens du terme), un don Armando qui a pour frère Miguel qui va devenir un peu l’ange gardien de notre John. Rodéo livresque garanti !

Un périple qui prend de l’allure au fur et à mesure, si votre serviteur à commencer à reculons, il a terminé par un piaffer à la hauteur du récit. On aime ce côté burlesque qui se marie parfaitement avec les scènes plus tragiques, on aime cette tendresse cachée derrière des personnages un peu brutaux, on aime la référence à toutes ces âmes perdues qui traversent la frontière pour espérer un mieux, on aime cet humour décalé qui ferait sourire une vache (oui, après tout elles serrent bien les dents !). En subliminal, c’est un peu la vie de ces gens qui n’ont guère le temps de penser, de s’apitoyer, qui sont parfois pris dans l’enfer du jeu, de la drogue sans ticket de retour, cette vie où pour certains les seuls moments de répit sont de se cuiter et baiser.

Jean-Baptiste Maudet agite une muleta avec l’ombre de Geronimo sur cet homme qui se cherche, un écorché sans attaches, un cabossé de la vie et qui s’imagine que Robert Redford est son père, tant il lui ressemble… ce gringo à la mèche blonde qui rejoue Butch Cassidy. Pourtant la référence réelle est celle de Harper B. Lee dont la carrière de torero yankee fut mise à rude épreuve avec la révolution mexicaine du début du XX° siècle. Révoltes ou règlements de comptes, ne jamais oublier qu’un œil noir te regarde et pas forcément celui du taureau…

« Harper avait vu tous les Redford, il lui ressemblait et il aimait se glisser dans sa peau. C’était une façon simple de s’évader lorsque ça devenait trop fatigant d’être soi ».

« Harper ne croyait pas à la vie après la mort, encore moins au retour des morts parmi les vivants. Cependant, s’il avait dû reconnaitre sur cette terre la venue d’un sauveur, cet homme aurait eu le corps lacéré de cicatrices accumulées à travers les âges. D’où qu’ils soient, ces hommes-là apparaissaient sous les traits de créatures inimaginables que les esprits éclairés étaient bien en peine de reconnaître parce qu’elles surgissaient toujours comme une poésie au milieu du fracas ».

« Il aimait traverser l’Amérique, sentir les longues nuits, voir les déserts s’étendre et les clairières s’ouvrir (…) avaler la transaméricaine, croiser la noria des poids lourds, dépasser Panama et les barrages nocturnes, les fouilles au corps, la torche braquée sur le visage, les yeux ouverts, suivre les lignes en serpent, sentir les parfums de l’Amérique, écouter battre le cœur du continent ».

Matador Yankee – Jean-Baptiste Maudet – Editions Le Passage – Janvier 2019

PRIX ORANGE DU LIVRE 2019 

Livre lu dans le cadre du Prix Orange du livre 2019