jeudi 24 mai 2018


Une noisette, un livre

 

 

Maman, ne me laisse pas m’endormir

Juliette Boudre


 

 

Joseph aurait pu vivre mais sa longue descente vers l’enfer l’a anéanti à l’âge absurde de 18 ans. La cause : le manque de vigilance de la part des professionnels médicaux et la prolifération de ces drogues licites comme les benzodiazépines, opiacés et autres mirages du « meilleur être ». C’est le cri du cœur lancé par sa maman pour faire connaître ces errances médicales et certaines prises en charge qui vont de Charybde en Scylla.

Un témoignage poignant qui devrait être la base d’une réflexion de la part des dirigeants pour revoir la copie de prise en charge psychiatrique, tant sur le plan thérapeutique que sur le plan des moyens financiers, le manque d’effectif de ses services est notoire et seule une écoute longue et suivie peut permettre de mieux déterminer les causes des troubles. Rien n’a été fait pour Joseph pour comprendre son malaise, ses peurs, ses angoisses, son hypochondrie et ses facultés à parfois manipuler son interlocuteur pour pouvoir continuer à absorber des pilules pour accéder au paradis artificiel. Sans oublier, les petits dealers qui profitent de la faiblesse des jeunes gens pour vendre ces ersatz d’anxiolytiques.

Juliette Boudre a plus que raison de mentionner (page 71) que les benzodiazépines et autres dérivés peuvent provoquer de nombreux désordres d’ordre psychologiques et psychiques, et, très important, que l’usage à long terme entraine le contraire du résultat souhaité, à savoir, dépression, anxiété voire tendance suicidaire.

Puisse ce livre secouer les consciences et faire cesser enfin l’usage abusif de ces drogues légales qui sont responsables de nombreux décès et de crises de désespoir/de démence. La fin de l’ouvrage dresse le constat alarmant du surdosage de ces produits chimiques et la catastrophe à venir si rien n’est fait…

Pour compléter ce récit déchirant, lire/relire cet article de Florence Rosier de 2013 publié dans le quotidien Le Monde.

Maman, ne me laisse pas m’endormir – Editions de l’Observatoire – Avril 2018

mercredi 23 mai 2018


Une noisette, un livre

 

Sans lui

Catherine Rolland


 


Ethan et Lénaïc. Lénaïc et Ethan. Deux frères, des jumeaux. Un peu les Prométhée et Epiméthée des temps modernes, l’un plus doué que l’autre. Pourtant Lénaïc ressemble plus à Prométhée dérobant le feu…Et comme dans l’œuvre d’Eschyle, Lénaïc va entrer dans la souffrance par cette déchirure entre le passé et le présent.

Dans un village du Vercors, rien ne sera comme avant pour les Sostein après l’incendie. Lénaïc, brillant sujet, est devenu taciturne et seul son frère Ethan peut le réconforter. Mais un jour Ethan décide de partir, loin, très loin, infiniment loin. Ne resteront que Flore, l’amie d’Ethan mais très proche de Lénaïc, et, Olivier, le prêtre qui refuse qu’on l’appelle  Monsieur le Curé, peu diplomate mais bienveillant. Lénaïc, peintre et restaurateur talentueux, épris des tableaux du Caravaggio, va finir par accepter la proposition d’Olivier pour remettre à neuf la fresque d’une chapelle oubliée. Peu de temps après, surgit Madeleine, une belle jeune femme qui semble bien connaître Lénaïc et qui pourtant ne l’a jamais vu.

Catherine Rolland, avec sa dextérité scripturale habituelle, signe un roman psychologique à la fois troublant et captivant autour de la question du double, du rapport à l’autre, l’autre et son miroir, l’autre et son image, l’autre soi-même.
Un récit proche du fantastique dans le massif montagneux des Préalpes et où le spectre de la folie se dessine, se promène, parlant à une ombre… à l’instar de Dinorah dans ‘Le pardon de Ploërmel » de Meyerbeer :

« Ombre légère qui suis mes pas
Ne t’en va pas, non, non, non
Fée ou chimère qui m’est si chère
Ne t’en vas pas, non, non, non
Courons ensemble, j’ai peur, je tremble
Quand tu t’en vas loin de moi
Alors ne t’en va pas, ne t’en va pas ».

Sans lui – Catherine Rolland – Editions Mon village – Octobre 2016

En remerciant Joëlle pour le prêt de ce livre
 
 

mardi 22 mai 2018


Une noisette, un livre

 

Ta vie ou la mienne

Guillaume Para


 


La littérature est comme un arbre (un paulownia par exemple) : un  tronc dont les racines sont alimentées par des mots, des lignes, des paragraphes. Puis, des branches de base, solides, pour étendre tous les genres littéraires. Ensuite et jusqu’à l’infini, des ramifications  d’écrivains, d’auteurs avec continuellement de nouvelles pousses. Parmi celles-ci, vient d’éclore « Ta vie ou la mienne » premier roman du journaliste Guillaume Para.

Autant le dire de suite, c’est une bonne détente, aucun risque de dévisser, tout le roman est une succession de frappes bien cadrées.
Hamed, devenu orphelin à l’âge de 13 ans, part de Sevran, où il est né, pour St-Cloud où vivent sa tante et son oncle. D’une banlieue difficile à une banlieue chic, l’adolescent s’épanouit, pratique avec enthousiasme sa passion, le football, et rencontre François qui deviendra son ami éternel. Quelques années plus tard et avec l’espoir de devenir joueur professionnel, il rencontre Léa, une jeune fille issue de la haute bourgeoisie du très sélect quartier de Montretout. Mais Léa souffre d’un mal inexplicable et lorsque qu’Hamed va le déceler, son destin va basculer. C’est désormais la case prison qui se dresse sur sa route et non plus le gazon d’un stade. Pourra t-il avoir un jour une relance pour Hamed ? Ou sera-t-il pour toujours un joueur « crucifié » ?

Par rapport au synopsis, tout pourrait porter à croire que le lecteur va se retrouver face à un classico, pauvreté contre richesse. Mais Guillaume Porta a l’intelligence de franchir ces sempiternels clichés en offrant une succession de surprises, de passes ingénieuses dans un univers où la violence des faits affronte la noblesse des sentiments, ou peut-être inversement…
Bien qu’il ne s’agisse que d’une histoire fictive, le côté journalistique de l’auteur frappe de multiples corners pour marquer les esprits sur l’univers carcéral et ses tacles rugueux, voire assassins.

Un livre à ne pas laisser sur un banc de touche et à découvrir sans tarder parce qu’Hamed est le portrait du héros discret du XXI° siècle, celui que vous croisez peut-être dans la rue sans le savoir. L’écriture est très rapide, imaginative, avec sur le fond un vent de romantisme, celui de la rupture du monde et de la raison, du sentiment contre la raison, de la sensibilité passionnée où surgissent les âmes torturés, où la lumière rejoint la noirceur.
Un seul regret, quand on tourne la dernière page on aurait aimé un temps additionnel…

« On se fait à tout quand il s’agit de survivre. »

« Le proverbe berbère dit « l’arbre suit sa racine » mais je crois que quelles que soient tes racines, tu es libre d’aller vers le soleil »

Ta vie ou la mienne – Guillaume Para – Editions Anne Carrière – Février 2018

 

 

dimanche 20 mai 2018


Une noisette, un livre

 

L’étrange et drolatique voyage de ma mère en Amnésie

Michel Mompontet

 


C’est un regard qui disparait, réapparait, se retrouve, se perd. C’est une mémoire qui joue à cache-cache, une pensée qui s’évanouit, un geste anodin qu’on n’arrive pas à comprendre. Puis soudain, le sourire revient, les souvenirs se rapprochent, la conversation illumine ces instants rassemblés… jusqu’à la prochaine absence… C’est une altération qui est au départ invisible, comme toutes ces maladies sournoises, qui franchissent des portes au hasard, qui, parfois, arrivent à passer par une infime ouverture de fenêtre et s’installe dans le corps, parasite l’esprit, fait basculer dans l’incertitude le plus vaillant et réactif des êtres humains. C’est l’Alzheimer et ses dérivés qui gouvernent sans pitié le pays de l’Amnésie.

Qui n’a pas été en contact avec une personne souffrant de cette pathologie ? Mais quand il s’agit d’un très proche, c’est une déchirure que de le voir s’éloigner peu à peu du monde du vivant.
C’est ce qu’a vécu le journaliste Michel Mompontet avec sa chère maman Geneviève, et, il a choisi de raconter les derniers mois passés avec elle, elle qui venait de recevoir dans ses doigts, dans son cerveau, un billet aller simple dans cette contrée de la cécité psychique progressive.

C’est un récit qu’on ne peut raconter. Il se lit. Tout simplement. Il se lit parce qu’on réalise ô combien la mère de l’auteur a été une force de la nature, il se lit parce qu’on savoure l’amour entre un fils et sa génitrice, il se lit parce qu’il montre le rôle des aidants dans la prise en charge des malades, il se lit parce qu’on applaudit la décision de Michel Mompontet de tout tenter pour que sa mère puisse encore profiter de sa maison, de son entourage, il se lit parce qu’on n’occulte pas les petites « amitiés perfides » avec certains membres d’une famille, il se lit parce qu’il a l’accent du sud-ouest, il se lit parce que l’on passe du rire aux larmes et des larmes au rire.

Un printemps qui commence, un été qui réchauffe, un automne qui faiblit, un hiver où l’on s’éteint, c’est un concerto de quatre saisons avec une harmonie de vocables pour un allegro de tendresse et un largo d’affliction. « Mon œil » a de la plume, une plume qui s’envole dans le firmament d’un ciel étoilé où désormais Geneviève brille de toute sa générosité.

« Plongé dans cette obscurité qui me surprend, je redeviens aussitôt l’enfant qui aimait les étoiles. Je le retrouve inchangé. Les yeux grands ouverts, je reconnais immédiatement ce plaisir de boire avec avidité leurs luminescences tremblantes, plaisir qui cent fois, enfant, me consola et m’émerveilla. Les bruits minuscules de la vie nocturne du jardin m’accompagnent, microscopiques lutins musiciens, menant la danse, ils tirent de ma mémoire comme un filet qu’on remonte, des souvenirs aussi merveilleux qu’anciens. »

« Plus personne dans cette maison ne fera de carcasses canard à la persillade, comme les femmes de la famille en faisaient depuis des siècles. Elle a avalé la recette, il n’y avait pas de copie de sauvegarde. Tandis que je sombre, elle s’envole, sans rien emporter avec elle, comme un cerf volant sans amarre qui s’évade, léger et vulnérable. »

« C’est la joie qui libère la mémoire. C’est la peur qui l’emprisonne. »

L'étrange et drolatique voyage de ma mère en amnésie – Michel Mompontet – Editions JC Lattès – Avril 2018

vendredi 18 mai 2018


Une noisette, une interview

 

Annaïg Le Dû – Stéphane Charrier

Créateurs de la Librairie L’Antidote à Parthenay



Annaïg Le Dû et Stéphane Charrier dans leur librairie l'Antidote © Squirelito
 

« A nous libraires de rendre une relation, entre les livres et les lecteurs, plus humaine »

 
Après avoir été salariés dans différentes structures, Annaïg Le Dû et Stéphane Charrier ont décidé de se lancer dans la création de leur propre commerce en mai 2013. De l’audace ils en avaient, de l’audace ils en ont encore, de l’audace il semble qu’ils en auront toujours. Parce qu’être libraire est une passion, une vocation, une transmission.
Pour l’écrivain Francis Dannemark, « dans une librairie le temps ne passe pas », à les écouter non plus, surtout quand la fragrance des livres vous effleure à l’instar des mots sur notre âme.

Quelles ont été vos motivations pour vous lancer dans l’aventure d’une librairie ? Au départ, le pari n’était pas gagné ?
Non, c’était loin d’être gagné. Mais nous avions envie de voler de nos propres ailes, de mettre en place nos propres idées après avoir été salariés. Nous étions conscients de la désertification du commerce en centre-ville mais, après une étude de marché, nous voulions relever le défi en nous installant. A part les grandes surfaces, il ne restait aucune librairie sur Parthenay depuis 2009 et vu le dynamisme des associations culturelles locales, il y avait une carte à jouer. Et c’est une réussite. 

Pourquoi ce nom de l’Antidote ? Parce que la lecture est le meilleur exutoire contre les maux d’une société ?
Oui, la lecture comme remède. Nous nous sommes réunis avec amis et membres de la famille pour trouver une idée originale, nous ne voulions pas des éternels vocables « mot, page, livre » et c’est l’antidote qui a fait l’unanimité. En plus, c’était une référence à l’essai d’Eugène Ionesco « Antidotes ».

Vous faites partie du réseau des « Librairies Indépendantes en Nouvelle Aquitaine », au-delà du portail pour la recherche de livres, quels sont les avantages d’être membre de cette association ?
Comme pour beaucoup d’associations, il y  avant tout de l’entraide.  Cela permet de porter une voix à plusieurs en cas de souci avec des fournisseurs, de mutualiser les tournées d’auteurs, de gérer les conférences avec la prise en charge des frais d’animation, d’avoir plus de poids dans les négociations avec les éditeurs, d’avoir à sa disposition des outils de communication (marque-pages, logos, plaquettes pour les rentrées littéraires,…).
C’est la plus importante association de libraires de France vu que nous sommes dans la plus grande région française.

Autre réseau, celui de la « Page des libraires », en dehors de leur publication trimestrielle et de leur jury annuel, quels sont les soutiens, les échanges, qui existent entre cette entité et les libraires ?
Il y a moins d’un an que nous sommes partenaires avec la « Page des libraires ». Nous pouvons proposer des critiques de livres et c’est extrêmement apprécié de notre lectorat qui devient de plus en plus méfiant des chroniques professionnelles, une revue rédigée par des libraires donne confiance.

Nous avons choisi d’offrir la revue à nos clients parce que c’est un signe de bienveillance envers notre clientèle. Chaque année, au mois de juin, la « Page des libraires » organise une réunion pour présenter la rentrée littéraire. Hélas, se déplacer sur Paris n’est pas toujours évident. Mais pour y être allé une fois, c’est une rencontre formidable entre libraires et bibliothécaires.

Face à Amazon, comment résister ?
En ayant son propre portail pour une réservation en ligne de livres avec de « vrais gens » qui lisent contrairement aux avis parfois fabriqués chez le géant du Net… A nous de rendre une relation, entre les livres et les lecteurs, plus humaine.

En 5 ans d’activité, quels sont les genres littéraires qui ont été les plus demandés, recherchés ?
La littérature française, la bande-dessinée et la littérature jeunesse.

Le rôle du libraire n’est-il pas aussi de proposer des ouvrages hors des sentiers battus ?
Bien sûr et heureusement ! C’est ce qui nous démarque des grandes surfaces qui sont centralisées sur leurs choix. Quant à l’offre Internet, elle s’incline souvent aussi vers les best-sellers.
Nous, nous faisons notre propre sélection, nous découvrons et faisons découvrir des pépites que l’on ne trouve pas ailleurs, c’est ce que recherche notre clientèle. Nous aimons être surpris par l’inconnu, par l’inhabituel, c’est ce qui fait le sel de notre métier.

Par ailleurs, nous mettons une attention particulière à choisir des ouvrages selon l’actualité et selon ce que souhaitent nos habitués. Rien de plus agréable que de contenter nos clients !

On peut souligner aussi le rôle des émissions littéraires, en particulier « La Grande Librairie », de François Busnel sur France 5, qui est un vecteur d’achat dans des structures comme la nôtre. A ce magazine, s’ajoutent beaucoup de programmes sur France-Culture, France-Inter sans oublier la chronique d’Olivia de Lamberterie dans Télématin sur France2.

Quel est le livre le plus intemporel ?
Annaïg : La servante écarlate de Margaret Atwood
Stéphane : Bartleby d’Hermann Melville. Un classique qui ne se rattache pas à une époque en particulier.

Quel est le livre qui vous a le plus marqué ?
Annaïg : Faust de Goethe
Stéphane : L’étranger d’Albert Camus

Quel est le livre idéal en bibliothérapie ?
Annaïg : Abraham et fils de Martin Winckler. Des faits graves mais un livre rassérénant. Cette idée de transmission par une relation forte entre un père et son fils.
Stéphane : Eloge de la fuite d’Henri Laborit. Pas forcément une lecture facile  et pourtant le livre de chevet par excellence par son éclairement…

Quel est votre coup de cœur depuis le début de l’année ?
Annaïg : Sauveur et fils, saison 4 de Marie-Laure Murail. Une littérature jeunesse avec beaucoup d’humour, on passe du rire aux larmes au fil des saisons car elle imite le code des séries.
Stéphane : Taqawan d’Eric Plomondon. Une intrigue policière qui tient en haleine, la place des indiens au Canada, un côté naturaliste sur la faune sauvage, c’est une très belle surprise et, en plus, un petit éditeur (Quidam) qu’il faut soutenir.

Quelques liens utiles
* Librairie l'Antidote : http://librairie-lantidote.fr/
* Librairies Indépendantes en Nouvelle-Aquitaine : https://www.librairies-nouvelleaquitaine.com/
* Page des Libraires : https://www.pagedeslibraires.fr/


 
« On écrit pour ne pas mourir entièrement, pour ne pas mourir tout de suite. Les deux raisons les plus fortes d’écrire sont bien celles-ci : faire partager aux autres l’étonnement, l’éblouissement d’exister, le miracle du monde et faire entendre notre cri d’angoisse à Dieu et aux hommes, faire savoir que nous avons existé. » Eugène Ionesco  - Antidotes

 

 

samedi 12 mai 2018


Une noisette, un livre

 

Camille Claudel

Colette Fellous


 


 
Un livre à l’image d’une sculpture de Camille Claudel : élégant, délicat, travaillé, élaboré avec amour, les mots semblent avoir été posés sur les contours d’une œuvre de l’artiste afin de faire battre le cœur du marbre, du plâtre, du bronze, qui garde encore bien des secrets.

L’écrivaine Colette Fellous a choisit le côté psychologique de la sculptrice plutôt que ses réalisations et, surtout, elle cherche à comprendre, à essayer de comprendre comment on a pu laisser Camille Claudel pendant 30 ans dans cette prison psychiatrique et comment sa mère a pu être aussi détachée de sa fille.

Camille Claudel et son mystère, ses mystères. Un talent inouï, une soif de création infinie, un acharnement au travail sans aucune limite mais une vague s’agitait au-dessus d’elle, une vague non définissable, non maîtrisable, sournoise, apparaissant puis disparaissant, pour un jour engloutir une vie. Certains nomment cette vague la folie. Mais ce terme est si polysémique qu’à force de le définir on arriverait soi-même à perdre la raison. En m’interrogeant avec l’auteure sur les possibles sources des égarements de Camille m’est venu cette phrase de Werther dans l’opéra de Massenet « Demandez donc aux fous d’où vient que leur raison s’égare ! »

Camille, sœur de l’illustre écrivain Paul Claudel est née après la mort du frère ainé Charles-Henri, d’une mère qui s’était retrouvée orpheline de sa propre mère à trois ans et qui verra son frère se suicider à vingt ans pensant qu’il a été le seul responsable, en venant au monde,  du décès de leur génitrice. Comme une malédiction qu’aurait héritée Camille. 

La lumière de Camille fut Auguste Rodin mais qui a peut-être conduit l’artiste dans l’obscurité, Camille en voulant à Auguste, un mariage espéré jamais réalisé, un possible avortement… elle finit par croire qu’il l’assassinerait un jour. Une paranoïa assourdissante pour un amant qui, pourtant, ne cessa de l’aimer et qui fut, sans aucun doute, le grand amour de sa vie.

Cette nouvelle biographie nous fait encore aimer davantage cette énigme Camille Claudel, qui malgré ses troubles continuaient à croire qu’elle sortirait de cet asile car « l’espoir est un signe de vitalité ». Un récit non chronologique, qui suit simplement les méandres d’une vie, qui façonne les irrégularités avec une plume raffinée aux sons de Ravel et de Monteverdi. Monteverdi avec « Le retour d’Ulysse dans sa patrie » parce que Colette compare Camille au héros d’Homère dans le premier chant de l’Odyssée, séparée des siens…

Une écriture sculpturale pour une vie hors-norme.

« C’est là le roman de sa vie, tragique et magnifique. Par moments, elle éclaire nos propres vies, elle en exhibe les coutures, les frontières, les blessures, les dangers, les fragilités, les passions. Elle confirme que tout peut basculer très vite, et que nous ne sommes pas toujours les maîtres de notre vie ni de notre équilibre. »
 
« Valse noire, de terre, de plâtre, de marbre, d’onyx ou de bronze, démarche trébuchante, valse brillante, valse folle, qui continue à faire entendre ses pas, ses tremblements, son pouls. »

 

Camille Claudel – Colette Fellous – Editions Fayard – Février 2018

lundi 7 mai 2018


Une noisette, un livre

 

La vallée des oranges

Béatrice Courtot


 

Elle est parfois sanguine, parfois amère. Toujours généreuse, juteuse. Elle vient de loin, son nom vient du persan « narang » et même du sanscrit « naranga » car utilisée depuis longtemps pour ses propriétés médicinales.  Si sa couleur et sa teneur en acérola apportent de l’énergie, elle est aussi à la base de nombreuses pâtisseries dont la savoureuse « Ensaïmada » des iles Baléares où s’épanouit la « naranja » ou la taronja en version vernaculaire catalane.

Cet agrume est la base du premier roman de Béatrice Courtot « La vallée des oranges », une histoire romanesque entre Marseille, Paris et Majorque. Suite à la découverte d’une boite en fer dans un bâtiment en réfection, Anaïs est contactée car il s’agit d’un objet ayant appartenu à son arrière-grand-mère, Magdalena, créatrice d’une institution pâtissière dans le XVI° arrondissement « Le café de l’Ensaïmada ». C’est alors une formidable remontée dans le temps avec la guerre d’Espagne de 1936 comme déclencheur du destin. Au cours de ses recherches, Anaïs va aller de découvertes en découvertes, de surprises en surprises et de rencontres en rencontres. Dont celle avec le beau et énigmatique Miguel…

Qu’il est doux et agréable de lire une histoire apaisante, où la fleur d’oranger embaume les mots qui défilent sous vos yeux, où l’amour a un côté désuet, celui où l’on prenait le temps de « s’apprivoiser » de se désirer, où la nature est protégée par des âmes de bonne volonté, où les obstacles ne sont que des passages de vie pour mieux la savourer ensuite, où une fleur résume en elle-même le livre : l’agapanthe, du grec « agapaô » et « anthos », la fleur de l’amour.  

Un roman coup de noisette pour votre serviteur même si l’objectivité ne peut être totale, entre Méditerranée, Espagne et le moelleux d’une ensaïmada… avec au loin un air d’opéra

« Connais-tu le pays où fleurit l’oranger
Le pays des fruits d’or et des roses vermeilles
Où la brise est plus douce et l’oiseau plus léger
Où dans toute saison butinent les abeilles
Où rayonne et sourit comme un bienfait de Dieu
Un éternel printemps sous un ciel toujours bleu »
(Mignon)

La vallée des oranges – Béatrice Courtout – Editions Charleston – Avril 2018

jeudi 3 mai 2018


Une noisette, un livre

 

Nomade brûlant

Amina Mekahli

 

 

« Nomade brûlant ». Déjà le titre est un roman à lui tout seul, il est le sable, ces grains qui tourbillonnent, qui collent à la peau, un sable que l’on ne peut oublier si on est né dedans. Mais lors d’une tempête, tout peut disparaître ou partir dans une arène pour une mise à mort de la source qui vous a fait naitre. Pourtant, c’est parfois la destinée d’un peuple à qui on consume sa culture au nom d’une supposée supériorité.
C’est un pan de l’histoire algérienne qui défile au cours des pages et, par extension, celle de ces pays dont les colonisations ont voulu gommer toute identité vernaculaire.

Le récit constitué en trois parties bien distinctes retrace le parcours d’un homme devenu médecin célèbre mais qui porte en lui une blessure incurable : celle d’avoir été arraché des bras de sa mère pour se retrouver dans ceux d’une autre dans un pays de l’autre rive de la Méditerranée. Cet homme, a perdu son enfance, a perdu sa langue, a perdu ses racines. De la souffrance d’un camp de regroupement, il ne saura plus ensuite qui il est vraiment et découleront des peurs incontrôlables, des migraines. Adieu le soleil, adieu les étoiles, adieu, va, tout s’en va… Mais il va se rebeller en scénarisant ce qui l’étouffe pour retrouver un souffle possible de vie dans son Algérie natale.

Amina Makahli livre une œuvre déchirante sur les questions d’identité, d’enfermement, de paraître, sur l’exil. Petit bonhomme devenu apatride même de son palmier. L’écriture et la narration sont originales, novatrices jusque dans les dialogues en demi-teintes, où tout se devine et s’entrecroise. Quant à la poésie, elle est omniprésente, elle est ombre et lumière, s’envolant en force scripturale pour étayer la douleur morale de ce nomade transformé en palimpseste.  

« Le silence guérit toutes les blessures, le silence est comme l’eau claire, il dissout aussi bien le sucre que le sel, et redevient aussi limpide qu’avant. L’eau est dans mon souvenir comme une bien-aimée. »

« J’ai tout dissimulé au fonds d’un puits, loin, très loin dans ma mémoire, et j’ai souri au monde et à ses lumières, j’ai souri au destin. Je n’ai gardé au-dessus du puits que la couleur de ma peau comme seul couvercle de [ moi ] ».

« Je suis une ombre parmi les ombres. Je suis dans le présent des ombres ».

« J’ai tenu dans ma main
de toute ma folie
une poignée de sable
mais mes doigts fatigués
ont refusé l’étreinte »

Nomade brûlant – Amina Mekahli – Editions Anep – Octobre 2017