mardi 28 janvier 2020


Une noisette, un livre


 Les corps conjugaux

Sophie de Baere




Tout commence comme dans un conte de fée ou presque. Alice Callandri est issue d’une famille modeste mais elle est belle, même extrêmement. Alors sa mère veut la faire devenir célèbre en la convertissant en une miss de la beauté. De podiums en podiums, Alice triomphe et multiplie les amours éphémères. Jusqu’au jour où son tendre frère trisomique se jette par la fenêtre. Elle réalise ce que devient sa vie et s’enfuit pour dire : STOP ! Elle en vient à exécrer la superficialité et le goût des apparences. Elle veut vivre de son esprit et non avec son corps, elle veut aimer avec son cœur et non avec uniquement son sexe. Et ne veut plus être le jouet de sa mère.

Elle reprend des études et vit de petits boulots, fréquente toujours sa sœur Mona et fait la connaissance de son voisin, Jean, enseignant et passionné de cerf-volant. L’amitié naissante se transforme vite en amour, un délicieux amour quand deux êtres ne font plus qu’un. De leur union paraissant inébranlable nait une petite fille Charlotte. Bonheur suprême. Mais un jour, la mère d’Alice, sachant sa mort venir, révèle le terrible secret. Un secret effroyable qui va briser le couple et transformer leur histoire en tragédie grecque.

Un roman qui subjugue en premier pour le personnage d’Alice, une femme qui lutte contre ses démons, se sacrifie, tombe et se relève. Pour retomber à nouveau mais continuer le chemin de son destin par la force et la puissance de ses sentiments. A ce bijou humain, il fallait l’envelopper du plus bel écrin. Ce qui est fait par l’art scriptural de Sophie de Baere auquel elle ajoute le phrasé de l’âme et la voluptueuse sensualité des gens qui aiment, qui s’aiment.

Sophie de Baere qui avait déjà démontré ses talents de romancière lors de son premier opus « La dérobée » développe avec maestria tout ce qu’elle avait en réserve dans sa plume enchantée. Elle possède en elle quelque chose qui ne s’invente pas, qui ne s’apprend pas ; quelque chose qui est innée et qui force l’empathie : la couleur des sentiments. Chez l’écrivaine, ils sont forts et puissants, oscillent entre le rouge passion et le noir crépusculaire, ils flirtent sur des ailes dorés pour embrasser le nacre d’une volupté. Avec un seul fil conducteur : l’amour. Un fil comme une pelote dans un labyrinthe d’amours tumultueuses mais où personne ne peut se permettre de juger. Comme dans l’opéra de Saint-Saens, on pourrait chanter « Qui donc commande quand il aime »

« Tandis que je me laisse emporter par la magie de ses paroles d’enfant, les portes s’allègent, les murs rosissent de contentement, la verdure se fait caresse. L’enthousiasme charmant de mon hôte glisse sur la pente de mes bras et rejoint la terre du jardin qu’il rend encore plus belle et fertile. Je reste là. Allongée. Le corps germinal. Ce soir, je voudrais danser avec les éléments, enlacer les fleurs et les massifs, célèbrer tous ces êtres de chlorophylle qui, chaque jour, me raccrochent, malgré moi, au vivant ».

Les corps conjugaux – Sophie de Baere – Editions JCLattès – Janvier 2020



vendredi 24 janvier 2020


 
Les derniers


Rencontres avec les survivants des camps de concentration

Par Sophie Nahum




Ils s’appellent Nicolas Roth, Ginette Kolinka, Henri Borlant, Yvette Levy, Shelomo Selinger, Elie Buzyn, Flora Eskenazi, Asia Turgel, Jacques Altmann, Suzanne Laugier, Arman Bulwa, Julia Wallach, Victor Pérahia… Ce sont des survivants, des êtres vivants que l’enfer n’a pu engloutir. Ils ont été chassés, humiliés, torturés pour une unique raison : ils étaient juifs ! Si ceux qui ont témoignés hier et qui témoignent encore aujourd’hui sont des survivants des camps de la mort, tous ont vu devant leurs yeux l’agonie de leurs proches, de leurs amis. Beaucoup sont revenus seuls, cabossés de partout, amaigris au-delà des os mais avec un cœur plus résistant que jamais.

Soixante quinze ans après la fin de la pire histoire européenne du XX° siècle, la Shoah, ils témoignent dans un livre ; des propos recueillis par la réalisatrice Sophie Nahum qui veut absolument que la parole de ces victimes de l’Homme soit entendue et connue pour que ce pandémonium ne se reproduise plus. Parce que le fil est fragile, il peut se casser, rien n’est jamais acquis pour toujours et une bataille n’est jamais gagnée complètement. A l’instar de la calomnie, la haine rampe sournoisement pour se répandre ensuite dans une étourdissante impunité. Avant d’arriver à ce stade ultime c’est à chacun de nous de rompre le silence pour rendre hommage aux victimes d’hier et éviter que d’autres le soient aujourd’hui ou demain.

A la lecture des témoignages, à la vue des photos et illustrations, personne ne peut imaginer la souffrance endurée par des millions de personnes, seuls ceux qui l’ont vécue peuvent réellement ressentir cette charge ineffaçable et inguérissable malgré ce courage pour s’accrocher à la vie.

Beaucoup plus qu’un devoir de mémoire ces témoignages sont indispensables pour qu’une mémoire se transmette et permette à l’inhumanité de retrouver l’humanité.

« Vers la fin de la guerre, on a considéré que j’étais mort et balancé « mon corps » sur un tas de cadavres. Quelques heures de plus et ça aurait été vraiment fini pour moi. Un médecin-officier russe qui passait par là a constaté que je n’étais pas tout à mort. Il m’a descendu, m’a fait hospitaliser dans un hôpital militaire où il m’a soigné et m’a rendu la vie ». Shelomo Selinger

« On ne peut pas tout raconter, il y a des choses tellement horribles que même maintenant, il m’est impossible d’en parler. Par exemple, les expériences de Mengele au bloc 10. J’en ai été témoin une seule fois. Il faisait beaucoup d’expériences sur les jumeaux ; quand les SS en voyaient, ils les lui mettaient de côté. Au camp des Tsiganes de Birkenau, il en a pris deux pour en faire des siamois. Les enfants hurlaient si fort qu’il les a balancés. Les parents les ont récupérés mais ils souffraient tellement qu’ils les ont étranglés ». Francine Christophe

« Aujourd’hui, je suis le dernier survivant de mon convoi, le convoi 73, dans lequel il y avait 878 hommes, dont seulement 22 sont revenus en 1945. Parfois, quand je me retrouve face à des descendants de mes frères de malheur, je ressens une sorte de culpabilité à être vivant ; je me demande pourquoi moi, j’ai survécu, et pas leur père ou leur grand-mère. C’est une charge morale très lourde. On porte une cicatrice qui a du mal à se refermer complètement, avec laquelle on vit en permanence ». Henri Zajdenwergier

« Je suis fatiguée tout le temps, je suis nerveuse, j’ai des douleurs dans l’âme. Toute ma vie, j’ai eu très peur de tout, tout le temps. Vous savez, quand pendant cinq ans, vous vous êtes demandé chaque jour si c’était le dernier, ça laisse des traces (…) j’ai besoin de parler ». Asia Turgel

« Vous savez, en tant qu’ancien déporté, ce qui m’importe, c’est que plus jamais personne n’ait à vivre ce qu’on a vécu, quel qu’il soit. Pour cela, il est nécessaire que l’homme d’aujourd’hui sache jusqu’où l’homme peut aller ». Nicolas Roth

« Dans certaines écoles, quand les élèves apprennent que le sujet du cours sera la Shoah, une partie d’entre eux refusent d’y assister et quittent la classe. Dans de nombreux établissements, on ne fait tout simplement pas venir de déportés pour éviter les histoires (…) On se dit que ça va revenir. Il n’y a pas de quoi être fier (…) Je suis inquiet, en vérité, je suis même très pessimiste ». Robert Wajcman


Les derniers – Sophie Nahum – Editions Alisio – Janvier 2020

lundi 13 janvier 2020


Une noisette, un livre


 Madame S

Sylvie Lausberg




16 février 1899. Dans le tourment de l’affaire Dreyfus, un autre scandale frôle l’Etat Français : le Président Félix Faure meurt d’épectase, officiellement d’apoplexie, au Palais de l’Elysée. C’est le fameux épisode de la « pompe funèbre » qui est resté dans les esprits et qui a fait, sans jeu de mots, de nombreuses gorges chaudes. Mais on ne connait pas ou très peu la véritable vie de sa maîtresse, Marguerite Steinheil née Japy.

L’historienne Sylvie Lausberg mène des recherches depuis près de vingt ans sur cette femme et propose un ouvrage stupéfiant en décortiquant la destinée digne d’un roman de pur fiction et qui pourtant n’est que la réalité historique.

Marguerite, dite Meg était née en avril 1869 dans une famille bourgeoise et les premières années de sa vie ont été paisibles avec un père qui adorait sa fille mais l’enfermant dans un carcan surprotecteur au fur et à mesure que la jeune fille grandissait. C’est ainsi qu’elle n’a pu épouser celui qu’elle aimait et finit pas accepter de devenir l’épouse d’Adolphe Steinheil, peintre de son état. Un mariage éloigné de l’amour même si l’affection avait pris quelques marques. Marguerite désire être une femme émancipée et pose sans ambages ses conditions de liberté auprès de son mari. Dès que les hommes accédaient à un certain statut, ils multipliaient les liaisons avec la bénédiction de la société, une femme, elle, dès qu’elle désirait aussi jouir de son corps comme elle l’entendait était aussitôt considérée comme une catin. Pourtant, Marguerite Steinheil, salonnière de renom était loin d’être la putain de la République.

Dans « Madame S », si l’affaire Félix Faure est racontée avec un intérêt certain et démonte quelques idées trop reçues, le récit prend une tournure captivante lorsqu’est abordé le deuxième chapitre essentiel, celui où Meg est accusée d’un double meurtre, ceux de son mari et de sa mère en 1908. C’est le début d’une chute avec l’incarcération à la prison de Saint-Lazare, puis le procès. Puis, vint l’acquittement. Elle quitte la France pour l’Angleterre où elle épousera en secondes noces un lord anglais. Mais sa vie rocambolesque ne s’arrêtera pas là vu qu’un enlèvement au Maroc aura lieu des années plus tard.

Une des grandes découvertes dans ce livre est celui d’un fil conducteur qui a orchestré les rebondissements du parcours de Marguerite, celle qui admirait et chantait Gounod, fut victime d’un air bien mystérieux des bijoux, celui d’un collier offert par Félix Faure. Rien d’un vaudeville mais sexe, mensonges et politique seront les acteurs principaux d’une vie et surtout d’un procès qui défrayera la chronique au début du vingtième siècle.

L’historienne démêle ainsi progressivement tous les fils de la justice, de la politique, des arrangements entre amis, de la jalousie et cette histoire fait ressurgir l’ambiance de l’époque où l’affaire Dreyfus divise une société baignée dans les affres de l’antisémitisme.
Une belle occasion pour se remémorer les personnages de l’époque, à commencer par Georges Clémenceau et Aristide Briand qui fut un Badinter avant l’heure en défendant l’abrogation, en vain, de la peine de mort, et se dire, une fois encore, que le fameux « c’était mieux avant » est une ineptie totale. Les médias d’aujourd’hui n’ont rien à envier de ceux d’il y a plus de cent ans où les journalistes prenaient position, soit pour la partie civile, soit pour la victime et allaient bien au-delà de la narration des faits et de leur travail. La vox populi s’en donnait à cœur joie en criant « à mort la putain » ; aujourd’hui ce serait sur les réseaux sociaux mais en ignorant toujours ce que contiennent les dossiers d’instruction.

Un portrait d’une femme avant-gardiste qui méritait d’être écrit. Et qui mérite d’être lu.

« La France antirépublicaine et antidreyfusarde ne s’avoue pas vaincue. Comte et baron sont emmenés au poste et vite relâchés. Mais l’affaire fait scandale. S’attendant à être acclamé, le comte de Dion a la désagréable surprise de se voir critiqué par le très écouté Pierre Giffard, fondateur du premier journal consacré à la bicyclette, Le Vélo. Albert de Dion, propriétaire de son concurrent L’Auto, ne décolère pas devant l’attaque virulente de Giffard et n’aura de cesse de s’en venger. En 1903, il créera la plus grande épreuve cycliste jamais organisée. D’une certaine manière, le Tour de France est né de l’affaire Dreyfus ».

« Meg, appuyée au mur de sa cellule, revisite sans cesse l’histoire, cherche les failles, revoit son argumentation, tente de trouver ce qui pourrait influencer le jury en sa faveur. Elle espère que, l’heure venue, l’un ou l’autre de ses amis influents pèsera de son poids pour infléchir le bras de la justice. Mais elle sait aussi qu’elle se retrouvera seule devant la cour d’assises, et que la partie sera serrée ».

« Acquittée elle n’en reste pas moins coupable. Peut-être pas des crimes, mais d’être ce qu’elle est : une femme qui aime la vie, l’amour et le sexe. Et cela, ça ne pardonne pas ».

Madame S – Sylvie Lausberg – Editions Slatkine & Cie – Octobre 2019

vendredi 10 janvier 2020


Une noisette, un livre


 La fille de l’Espagnole

Karina Sainz Borgo




L’Île de Grâce selon Christophe Colomb est devenue la terre de la disgrâce. Si le pays a connu par le passé des dictatures, la démocratie s’était peu à peu installée laissant place à une économie florissante, notamment par les revenus du pétrole. Mais à la fin du XX° siècle, une crise s’installa, des révoltes commencèrent pour plonger à nouveau progressivement le pays dans une dictature sans pitié.

C’est dans ce contexte de chaos total que se situe le premier roman de la journaliste Karina Sainz Borgo, originaire du Venezuela et résidant désormais en Espagne. La narratrice est Adelaida Falcon qui vient de perdre sa mère atteinte d’un cancer. Les funérailles sont compliquées, elle est seule – ses tantes et unique famille habitant assez loin de Caracas – et tout se paie au prix fort, même la mort. Si le deuil est toujours triste, il le devient encore davantage dans un univers crépusculaire. Caracas n’est plus une ville mais des catacombes à ciel ouvert. Les forces d’Adelaida s’épuisent, sa mère tant aimée, sa seule confidente n’est plus. Elle est désormais sous terre, morte. Sa fille est encore sur terre mais morte également. Pourtant, la vie continue entre bagarres, gaz lacrymogènes, exécutions, tortures, délations et famine. Et quand les ventres crient leur désespoir, les cœurs n’existent plus. Chacun pour soi dans la survie. Ce roman en est un manuel.

Car Adelaida va devoir lutter, par tous les moyens lorsqu’elle se retrouve expulsée par les forces révolutionnaires qui vont utiliser son petit appartement comme local pour stocker des vivres et les redistribuer par le circuit du marché noir. Elle se réfugie chez une voisine, celle que l’on surnomme la fille de l’Espagnole. La porte est ouverte et elle trouve Aurora Peralta gisant au sol. A partir de ce moment là, les larmes ne coulent plus, seules quelques cendres de vie permettent de faire jaillir des étincelles pour ne pas s’enfoncer dans les ténèbres. Au prix de n’importe quoi car de toute façon tout l’est.

Une narration palpitante qui met le lecteur dans l’incapacité d’arrêter la lecture de ce roman qui peut facilement être converti comme un document sans concession sur ce que subit depuis des années le Venezuela. Un témoignage, certes romancé, mais qui prend une vérité indiscutable et rappelle d’autres épisodes tragiques vécus de par le monde et en Amérique Latine en particulier.

Un récit qui a également le mérite d’être très visuel et olfactif : vous respirez les gaz, les effluves de pourriture remontent à vos narines mêlées aux excréments de ces destinés sans issue, sans espoir. C’est sale, transpirant, nauséabond. Et pourtant, chaque habitant tente de vivre, de survivre, de s’accrocher à ce qui n’est rien mais qui semble un ultime tout. Les forces que peuvent dégager un humain face à l’adversité sont prodigieuses et interpellent sur l’humilité que chacun devrait avoir face à l’absurdité et à la fragilité de ce qui est unique : la vie.

Un superbe portrait de femme qui rend hommage à toutes celles qui doivent non seulement lutter dans la solitude la plus totale mais dans un contexte pandémoniaque. Et comme l’auteure semble être mélomane, je lui dédicace en résumé « La vita è inferno all’infelice » pour ce livre en forme de Force du Destin.

« Dans cette ville à l’agonie nous avons tout perdu, y compris les mots au temps présent ».

« La mer est expiation et réparation, elle avale les corps et les expulse. Elle se mêle sans discrimination à tout ce qu’elle trouve sur son passage, comme l’embouchure de ce fleuve d’Ocumare de la Costa qui aujourd’hui encore repousse le sel de l’océan avec son flux d’eau douce ».

« Les Fils de la Révolution sont arrivés à leurs fins. Ils nous ont séparés de part et d’autre d’une ligne. Celui qui a quelque chose et celui qui n’a rien. Celui qui part et celui qui reste. Celui qui est fiable et celui qui est suspect. Ils ont érigé le reproche en une division supplémentaire dans une société qui n’en manquait pas. Je ne vivais pas bien, mais si j’étais sûre d’une chose, c’était que ça pourrait toujours être pire. Ne pas faire partie de la catégorie des moribonds me condamnait à me taire par décence ».

« C’était là que la Maréchale avait créé son réseau de clients : dans le désert de la classe moyenne affamée qui ne jouissait pas des faveurs de la Révolution. Elle l’avait fait avec les lois de la spéculation que les hauts dignitaires attribuaient au capitalisme et grâce auxquelles elle et bien d’autres se remplissaient les poches ».

La fille de l’Espagnole – Karina Sainz Borgo – Traduction : Stéphanie Decante – Editions Gallimard / Collection : Du monde entier – Janvier 2020

jeudi 9 janvier 2020


Une noisette, un livre


 Embrasements

Kamila Shamsie




Le roman commence dans un aéroport londonien ou Isma, d’origine pakistanaise et de confession musulmane, rate son avion à cause d’un interrogatoire qui n'en finit pas. Elle est contrôlée parce que son père est mort il y a plusieurs années lors de son transfert à Guantanamo et que le frère jumeau de sa sœur est parti combattre à Raqqa. Finalement, elle peut embarquer pour les Etats-Unis où quelques semaines plus tard, dans un café, elle rencontre Eamonn le fils du futur ministre de l’Intérieur britannique, lui aussi d’origine pakistanaise et engagé dans l’aile conservatrice du Parti conservateur.

Eamonn retourne en Anglettere et force la rencontre des destins en allant chez une tante d’Isma pour rencontrer sa sœur, la superbe Aneeka. Il en tombe éperdument amoureux et ils vivent une relation intense jusqu’au jour où Aneeka lui révèle l’histoire de sa famille, faite de blessures et de non-dits. Puis, elle lui demande de l’aider car son cher frère jumeau Parvaiz veut rentrer en Angleterre tant il est horrifié de voir ce qui se passe réellement au sein des combattants. Là, les familles vont s’affronter avec le monstre médiatique comme interlocuteur.

Kamila Shasie signe un récit aussi superbe que tragique, aussi violent que dramatique. Une tragédie grecque du XXI° siècle sous les auspices de Sophocle. Comment ne pas rapprocher Créon de Karamat Lone, Hémon d’’Eamonn, Polynice de Parvaiz et enfin Antigone d’Aneeka. C’est la vie contre la mort, la lutte de l’Etat contre la famille. Avec cette comparaison, le final ne peut être qu’explosif mais il prend toute une grandeur  dans cette analyse pertinente du tragique de l’affrontement et comme pour l’œuvre grecque ce récit permet, non pas de glorifier la violence mais de tenter d’expliquer pourquoi elle existe et dénonce tout à tour les mécanismes (secrets, autoritarisme, embrigadement, amalgame…) qui conduit à l’inéluctable.

S’ajoute une écriture très poétique qui contraste avec le drame qui se joue. Un drame qui n’a pas de marque dans l’échelle du temps, les mœurs évoluent mais les sentiments, qu’ils soient marqués par la haine ou par l’amour, restent inchangés. Puisse la littérature faire un jour évoluer les choses et ouvrir une fenêtre sur la tolérance, la compréhension des uns et des autres. Ne plus juger sur les apparences mais sur la valeur réelle des âmes.


Embrasements – Kamila Shamsie – Traduction : Eric Auzoux – Editions Actes Sud / Collection Lettres du Pakistan dirigée par Rajesh Sharma - Septembre 2019


mardi 7 janvier 2020


Une noisette, un livre


 Les magnolias

Florent Oiseau




Un roman qui roxe du poney écrit par un auteur qui ne monte jamais sur ses grands chevaux. Tout est au poil dans ce récit, du début à la fin et inversement, enfin lisez tout de même dans le bon sens, ce sera mieux.

Alain est l’antihéros absolu, un perdant insignifiant qui devient progressivement un outsider, puis un sacré personnage ! Acteur sans rôle, il déambule dans une ville aussi triste qu’un bonnet de nuit planté dans un arbre mort, regarde les émissions de téléréalité, passe saluer Rosie dans sa caravane de travail, a entrepris de recenser tous les noms de poney et rend visite à sa grand-mère une fois par semaine qui est résidente dans la maison de retraite « Les Magnolias ». A l’image de ses collègues, la vieille dame se perd dans un monde qui n’est plus le sien ; comme autre visite hebdomadaire elle a celle de son fils, Michel, qui est le reflet des anxiolytiques qu’il ingurgite.
Pour ami, Alain a Rico, un type énigmatique, escroc sur les bords mais qui redonnerait vie aux fantômes, avec un mot qu’il a scellé en lui : amitié. Voici pour la distribution des rôles.

Tout scénario mérite une réalisation en parfaite harmonie. C’est chose faite avec la plume de Florent Oiseau qui trace d’encre les pages comme une caméra qui défilerait sur les errances de la vie, en y apportant une écriture originale, un humour à faire rire un poisson rouge et à faire pleurer pour de vrai un crocodile.

Et puis, il y a cette fin. Cette fin qui est un début. Un début à tout. Un tout dans son ensemble. Un ensemble d’espoir. Un espoir pour redonner le sourire. Un sourire qui sèche les larmes. Des larmes qui deviennent des ondées de positivisme. Du positivisme qui fait de ce livre une ode à la vie et à ses surprises inespérées. A condition de s’accrocher, de donner un peu de soi-même en balayant les préjugés sur les uns et les autres et en croyant en une étoile. Celle de Florent Oiseau est une fée. Une fée livresque qui aimerait se pencher sur tous les lecteurs qui liront Les Magnolias.

« Quand on y réfléchit un peu, de façon honnête, quand on passe du temps dans les maisons de retraite, dans les hôpitaux, alors on comprend qu’on ne plaint pas les vieux, qu’on n’est pas triste pour eux. On est triste pour nous, triste de s’imaginer à leur place un jour ou l’autre. C’est toujours soi qu’on plaint le plus, et de loin ».

« Selon toute vraisemblance, il ne se souvenait pas de son spectacle d’art contemporain. Je voyais bien que ce n’était pas feint, son regard ne menait nulle part. J’ai pris soin de garder quelques détails pour moi ».

« Elle faisait des tourtes, mais elle aimait les hommes aussi. J’avais toujours – par ignorance – pensé ces deux activités incompatibles, comme si l’on pouvait scinder le monde en deux. D’un côté, ceux qui font des trous à la fourchette dans une pâte feuilletée, de l’autre, ceux qui s’abandonnent dans les champs de fleurs de l’Ombrie. Un cœur, mais aussi un corps. Une mère, une amante, une paysanne, une épouse, une grand-mère, une sœur. Un pilier, un rempart, un souffle, une confidente. Une femme ».

« La vie finit toujours par revenir chercher les oubliés sous les porches des gares de province ».

Les magnolias – Florent Oiseau – Editions Allary – Janvier 2020

dimanche 5 janvier 2020


Une noisette, un livre


 Des humains sur fond blanc

Jean-Baptiste Maudet




Après le succès de « Matador Yankee » (Prix Orange du Livre 2019), Jean-Baptiste Maudet change de continent et nous entraîne en Sibérie au pays des rennes après avoir côtoyé celui des vaches.

Une rumeur circule dans les bureaux de Moscou, des rennes seraient contaminés par un fort taux de radioactivité et il faudrait faire des vérifications sur place pour savoir quelles mesures prendre. L’enquête tombe sur Tatiana, une scientifique moscovite qui est en vacances sur les bords de la Mer Noire, sa réputation est assez volcanique et sa réponse est assez directe. Mais elle n’a pas le choix. Elle devra partir dans un avion proche de figurer aux rayons des antiquités, un Antonov avec un pilote, Hannibal, lui aussi trouvé sur la même étagère du temps… S’ajoutera à ce duo improbable la pétillante Neva, une femme issue de la tribu des Younets et qui servira d’interprète auprès des éleveurs nomades. Mais, évidemment, rien ne va se passer comme prévu. Surtout dans ces glaces sibériennes où gisent des mammouths…

Jean-Baptiste Maudet est l’exemple même de l’écrivain qui ne se prend pas au sérieux et qui aime bousculer les gens par la grande foule des mots. Tout porte à croire qu’il manie la plume comme un exercice de rodéo tant il caracole sur les bosses des existences mais en faisant ressortir toute la bravoure, la vaillance des âmes, parfois avec dureté, parfois avec tendresse et c’est en quelque sorte un binôme qui fonctionne particulièrement bien.

Autre énorme avantage de ce nouvel opus : un roman rocambolesque à souhait avec de vrais personnages de fiction, ce qui manque un peu dans le paysage littéraire français trop ancré, à mon goût, à l’autofiction. Là, on s’accorde avec le franc-parler de Tatiana, on applaudit Neva entre sa prise de liberté et sa voix de diva, on fond de tendresse pour l’apparence d’ours mal léché d’Hannibal.

Si certains écrivains s’imprègnent de musique pour convertir les mots en sons, Jean-Baptiste Maudet fait partie de ceux qui écrivent visuellement, et même cinématographiquement tant les mouvements sont omniprésents dans cette fresque aux paysages blancs. Ces humains s’illustrent pourtant dans une polyphonie romanesque où chaque individu est à la fois pluriel et singulier.

« Certains téléphones imitent le son du téléphone »

« Les animaux ignorent de quoi sont faits les humains, si bienveillants parfois et capables des pires horreurs dès qu’ils s’affolent ».

« Après la plaine, ils s’enfoncent dans une forêt de mélèzes aux branches tombantes. Parfois l’une d’elles, alourdie par la neige, rompt et laisse s’envoler des flocons légers. Malgré l’inquiétude qui les accompagne, Tatiana s’émerveille d’écouter ces arbres craquer qui bientôt renaîtront d’un vert tendre. Quoi qu’il arrive, il fallait quitter cet abri. Son père lui lisait parfois des contes où l’on voyait, dans la taïga trempée de brume, l’hermine, la zibeline, le renard roux sortir de leur tanière sous les premiers rayons. Tous les souvenirs de son père la plongent dans un âge incertain où elle observe une petite fille hors du temps qui confond ce qu’elle vit et ce qu’elle rêve ».

Des humains sur fond blanc – Jean-Baptiste Maudet – Editions Le passage – Janvier 2019

vendredi 3 janvier 2020


Les noisettes des lecteurs 2019





Allez hop, on commence l’année avec les récompenses pour l’année littéraire 2019. Et ce sont vous tous, chers lecteurs et fidèles bipèdes du blog, qui les attribuez.

Après un savant calcul sur les 112 chroniques de l’année écoulée, basé tout simplement sur le nombre de visites pour chaque noisette déposée en ne tenant même pas compte de l’âge du capitaine, de la vitesse du vent à travers les branches de mon arbre, ni des possibles secousses telluriques (très rares dans mon secteur), le résultat des courses est le suivant :

* Noisette d’or : Edmonde  par Dominique de Saint Pern – Publié aux Editions Stock
*Noisette d’émeraude : les sept mariages d'Edgar et Ludmilla par Jean-Christophe Rufin – Publié aux Editions Gallimard
Noisette de saphir : Bleu Calypso par Charles Aubert – Publié aux éditions Slatkine & Cie

Et parce que le livre arrivant en quatrième place est cher à ma noisette, j’ai décidé de mettre quatre marches au podium, ce qui donne

Noisette de nacre : Réparer les femmes par les docteurs Denis Mukwege et Guy-Bernard Cadière – Publié aux éditions Mardaga

Merci infiniment à toutes et à tous pour votre fidélité, vos messages. Sans vous mon humble blog n’existerait pas. Je remercie également les nombreux auteurs, maisons d’édition, attachés de presse, community managers pour la confiance qu’ils m’accordent depuis quelques années et qui permet d’élargir considérablement vos choix de lecture. Gratitude également pour tous les lecteurs, certains devenus des amis indispensables et si précieux. Si les voyages forment la jeunesse, les livres offrent l’amitié.

Très belle année livresque, que 2020 vous soit riche en douces émotions et gardez toujours du panache au fond de votre cœur.

Noisettement vôtre,
Votre dévoué Squirelito