mercredi 27 décembre 2017


Une noisette, un livre

 

Qui a tué Heidi ?

Marc Voltenauer


 


Quand une plume délicate brosse une histoire peuplée d’âmes sombres.
Quand une élégance raffinée signe un écrit d’une noirceur déconcertante.
Quand les sommets des montagnes font plonger dans l’abysse de la perversité humaine.
Quand l’amour essaie de vaincre les contours ténébreux de la cupidité des êtres.
Quand la culture, la psychologie, la religion s’invitent autour d’une mortelle randonnée...
C’est un roman policier qui s’offre à vos yeux et qui, sur un tempo largo moderato, va rythmer une lecture aussi assourdissante que fantastique.

La tranquillité des montagnes suisses n’est qu’un mirage dans « Qui a tué Heidi ? » où vont s’entrecroiser un tueur à gages, une mafia immobilière, un pervers forcément intriguant, un couple de pasteurs et des éleveurs. Au milieu (et même sur les côtés) de cette funeste ambiance, l’inspecteur Andreas Auer et son compagnon Mikaël, journaliste, vont tenter d’éclaircir cet imbroglio mais à leurs risques et périls... Une accumulation de personnages et d’évènements mais qui ne vont jamais faire perdre le fil de la lecture dans cette course contre la mort, au contraire, c’est un ingénieux dosage de nuances de gris obscur pour renforcer les capacités inventives du machiavélisme criminel.

445 pages qui pourraient rassembler à un Everest littéraire mais qui est simplement une ascension aux multiples rebondissements avec chutes vertigineuses garanties.

L’une des premières qualités d’un roman policier est de permettre d’apporter un effet de surprise non seulement dans le déroulement de l’action mais aussi dans le dénouement. Marc Voltenauer réussit à brouiller les pistes et votre museau de fin limier en prend un coup sur le bec même si quelques hypothèses se révèleront exacts.

Les autres vertus de ce polar sont l’écriture précise, à la fois facile et recherchée, les longues descriptions jamais ennuyeuses, quelques bouffées d’air pur pour adoucir un parcours sanglant, la touche touristique du village de Gryon qui donne des noisettes d’envie de faire un saut chez nos voisins helvétiques et la narration touchante d’un couple homosexuel.

 Une intrigue digne de la précision d’une horloge suisse, palpitant et sans incohérences, même si le romancier prend quelques savoureuses libertés dans l’enquête, le tout orchestré par une playlist allant de Richard Wagner à Mylene Farmer. Une plume arachnéenne pour une histoire hitchcockienne…
 
"Quelques jours auparavant, Antoine et Erica étaient libres. A présent, ils étaient tous deux enfermés entre quatre murs. Andreas songea à la rapidité avec laquelle tout pouvait changer et parfois nous échapper. Un jour libre, le lendemain captif. Dans d'autres cas, c'était : un jour riche, le lendemain miséreux. Ou encore : un jour vivant, celui d'après mort. Sic transit gloria mundi - ainsi passe la gloire du monde."

Qui a tué Heidi ? – Marc Voltenauer – Editions Slatkine & Cie – Août 2017

dimanche 17 décembre 2017


Une noisette, un livre

 

La Disparition de Josef Mengele

Olivier Guez


 


Auschwitz. Pandemonium réel de l’horreur dans toute sa monstruosité. La Shoah, la solution finale, ce fut des assassinats par milliers, par millions, des tortures et… des expériences médicales par les « docteurs de la mort », oxymore total et absurde. Pourtant ces médecins ont existé et combien d’entre eux ont échappé à la justice, n’ont jamais été condamné pour des crimes inqualifiables. On pense de suite à Aribert Heim et Josef Mengele. C’est ce dernier qui est le sujet du dernier roman d’Olivier Guez « La Disparition ».

Le récit débute en 1949 quand « l’ange de la mort » débarque en Argentine, nation d’un continent qui va devenir une terre d’accueil (ou plutôt de cachette) pour un chiffre incalculable de nazis. Et si, par exemple, Klaus Barbie a fini par être rattrapé par la justice, beaucoup couleront des jours tranquilles (ou presque), tel Josef Mengele qui s’éteindra sur les côtes brésiliennes en 1979. 30 ans de liberté totale…

La forme du roman permet de donner une dimension excessivement puissante à cette tragédie de l’impunité et du caractère absolument déconcertant de Josef Mengele qui ne « s’abandonnait jamais à un sentiment humain » !

Egoïste, narcissique, insensible pour les autres, paranoïaque… la liste des qualificatifs envers ce bourreau est longue ; la seule consolation est de se rendre compte qu’il n’a jamais été vraiment  heureux  dans cette fuite, il se sentait traqué et paniquait à chaque instant… lui qui jouissait de dominer les déportés, qui riait du sort funeste de milliers de juifs, qui faisait régner la terreur était, en fait, un piètre couard, incapable de prendre seul une décision et sans l’aide de sa riche famille et d’amis plus solidaires que lui, il aurait terminé beaucoup plus rapidement dans les ténèbres de la mort lente…

Récit qui permet de sombres réflexions sur la responsabilité de ceux qui aident des criminels de masse à s’enfuir, à ces dictatures qui se soutiennent les unes aux autres même si, parfois, les buts et idéaux politiques sont différents, à cette tendance à protéger ou à oublier parce que d‘autres enjeux sont à affronter. Et puis cette notion de culture, d’éducation, qui est loin d’être une arme infaillible contre l’intolérance et l’extrémisme : nombre de nazis étaient des amoureux de la littérature et de musique, Mengele sifflant de notes de « Tosca » en acheminant les déportés vers les chambres à gaz… el lucevan senza stelle…

Un ouvrage à lire, relire parce que l’histoire ne doit jamais être effacée.  A l’éblouissement du style et de l’écriture d’Olivier Guez, se côtoie la noirceur désarmante sur cette scélératesse dont est capable certains êtres dénommés humains. Et ce, sans avoir l’once d’un regret et pensant sincèrement qu’ils agissent pour le bien de l’humanité…

La disparition de Josef Mengele – Olivier Guez – Editions Grasset – Octobre 2017

Livre reçu grâce aux Editions Grasset et la communauté Orange Lecteurs

vendredi 15 décembre 2017


Une noisette, une remise de prix

 

 

Lauréats 2017

Fondation Marcel Bleustein-Blanchet pour la Vocation

 
© Fondation Marcel Bleustein-Blanchet pour la Vocation

Vocation, de « Vocare ». Un appel à s’engager, avec ce ressenti du besoin de s’impliquer, où on prend conscience que l’on est apte pour un certain type d’activité… Reste à pouvoir atteindre son objectif… et soudain une main se tend, même plus, des bras s’ouvrent…

Lundi 11 décembre au Théâtre Edouard VII, lors de la 58° remise des Prix de la Fondation pour la Vocation, un mot extraordinaire revenait sans cesse, tournoyait au-dessus des têtes, se transformait en sourire pour les heureux élus : le mot rêve. Pour Simon de Bignicourt  « l’espérance était un rêve que l’on fait éveillé », depuis 1960, un espoir considérable pour des jeunes de 18 à 30 ans,  les rêves devenant une réalité grâce à la  Fondation pour la Vocation créée par Marcel Bleustein-Blanchet, en souvenir des années de guerre où il avait juré d’aider un jour des jeunes qui, comme lui, avaient une vocation.  

Elisabeth Badinter, présidente de l’association, a inauguré la cérémonie par un discours portant sur la qualité des candidatures et la nécessité d’encourager cette jeunesse, non seulement financièrement mais en apportant également une reconnaissance face aux efforts déployés.

Puis chaque lauréat, (20 pour la Promotion 2017, 8 pour le Prix de l’Espérance, 2 pour le prix Littéraire et 1 pour le Prix de la Poésie)  s’est vu remettre un prix des mains de leur parrain. Un défilé de talents, de convictions, d’idéaux avec ce très beau concept de la générosité. D’ailleurs, nombreux sont les anciens lauréats (en passant qui ont tous fait une brillante carrière, d’Yves Copens à Amélie Nothomb) qui s’investissent dans la fondation et accompagnent les candidats, la transmission dans toute sa nitescence.

Pascal Picq, lauréat 1982, était le parrain de la Promotion 2017, et, croyez votre serviteur, il est ô combien captivant d’écouter, de rencontrer un paléoanthropologue en chair et en os… autour de l’éternelle question « Qu’est-ce que l’humain ? ». En 1982, il avait eut pour parrain Yves Coppens, une année faste pour lui avec la Fondation pour la Vocation : « on me présentait Lucie, son beau-père et je recevais une dote ! », l’évolution humaine étant de prouver que le rire est le propre de l’homme…

Tous auront remarqué la présence salutaire de la diversité parmi les lauréats et c’est une formidable image renvoyée par la Fondation : quelle que soit son origine, quel que soit son statut, quelle que soit sa religion, quelle que soit sa couleur de peau, chaque femme, chaque homme a le droit de réussir sa vie et d’être encouragé dans son engagement professionnel.

A titre personnel, j’ai forcément focalisé toute mon attention sur les lauréats des Prix Littéraires : Simon Johannin «  L’été des Charognes » (Editions Allia), Nina Léger « Mise en pièces » (Editions Gallimard) et Jean d'Amérique » Nul chemin dans la peau que saignante étreinte » (Editions Cheyne). Des livres à découvrir tant pour la prouesse littéraire que pour ces plumes qui osent une première fois.

Selon Antoine de Saint-Exupéry, « L’avenir, tu n’as pas à le prévoir, mais à le permettre ». Grâce à des associations comme celle fondée par Marcel Bleustein-Blanchet, c’est un remarquable soutien pour ces jeunes talents multipliant les efforts, parfois dans des conditions familiales difficiles, et une promesse d’une carrière riche dans un esprit épanoui. N’oublions pas que la jeunesse c’est la continuité de la création, c’est l’avenir et que l’avenir c’est l’espoir.

« Réussir sa vocation, c’est connaître la joie de vivre dans l’amour de son métier »
Marcel Bleustein-Blanchet

dimanche 10 décembre 2017


Une noisette, une nouveauté livresque


Grand Prix des Blogueurs Littéraires 2017

 
 



Il est né le divin Grand Prix, secouez les noisetiers, résonnez noisettes, participons tous à son avènement...

Je lis, vous lisez, ils lisent. Avec passion, un peu, beaucoup. Jamais pas du tout. Des livres qui illuminent, des livres qui interpellent, des livres qui font l’histoire, des livres qui deviennent des doudous ou bien que l’on apprivoise avec précaution, parfois difficilement. Parfois, les griffes se préparent mais combien de fois, au contraire, on dévore les pages comme des noisettes : tendrement, avec d’infimes précautions, doucement... même si on a tendance à se goinfrer. Heureusement, aucun risque d’overdose, la « book addiction » est salutaire et font les nuits plus belles que les jours.

Autour des livres, vous trouvez les professionnels de la plume ( dans ce cas aucune relation avec la gent ailée) et les lecteurs. Au milieu, une nouvelle espèce est née grâce à la fécondation Internet : l’Homo Blogus, animal non dangereux avec une tendance livrovore incontrôlée, qui lit, "surlit", déchiffre texte et compte le nombre de livres dans la fameuse PAL ( pas l’opposition du SECAM mais juste Pile A Lire). Ils forment une véritable communauté, parfois redoutables mais toujours fraternels.

Alors que les prix littéraires fleurissent comme un champ de tulipes en Hollande (oui je sais, j’aurais pu trouver moins cliché), une équipe de drôles de dames (promis, là j’arrête) a décidé de créer le Grand Prix des Blogueurs Littéraires (AFP, si tu nous lis...).

Chaque bipède (écureuil inclus) possédant un blog et/ou un compte actif sur BabelioInstagram peut envoyer ses deux coups de cœur 2017 dans la catégorie « roman » par l’outil email avec cette adresse (et dextérité) : grandprixdesbloguers@gmail.com . Attention, be careful, cuidado, achtung, la date limite pour envoyer vos votes est fixée au 20 décembre. Pour en savoir plus, appuyer ici

N’oublions pas de rendre à César ce qui appartient à Jules. Le panache revient au départ à Agathe The Book qui a entraîné ensuite dans cette aventure :


Alexandra Bric à Book





Bénédicte Au fil des livres
 
Charlotte Loup Bouquin


Allez hop, on vote !
Livrement vôtre,   

mardi 5 décembre 2017


Une noisette, un film

 

Plonger


 


Un livre, un film. Un roman écrit par un homme, une réalisation signée d’une femme... la parité absolue pour une histoire complémentaire servie par un duo prestigieux d’acteurs Si l’ouvrage de Christophe Ono-Dit-Biot portait sur la transmission, le long-métrage de Mélanie Laurent souligne un portrait de femme éblouissant, celui d’une femme éprise de liberté, à l’instar de Carmen, « libre elle est née, libre elle mourra (…) cette chose enivrante, la liberté, la liberté ».

Paz (Maria Valverde), une femme qui aime l’amour mais qui ne le recherche pas, amoureuse mais rebelle. Elle charme, enivre, surprend. Dès le début du film, sa relation avec César (Gilles Lellouche)  sera passionnée mais forcément dangereuse. Pas de clichés habituels sur les rencontres, les préliminaires, on entre directement dans l’intimité du couple et le spectateur sait que rien ne sera rose, ce sera du gris, du cendré comme une cigarette brûlé trop vite, mais aussi, qu’il y aura du bleu, des nuances maritimes pour un amour constamment sur des vagues, parfois houleuses. César est fou de sa belle espagnole mais sa fougue l’empêche de comprendre sa compagne et il devient de plus en plus possessif.

Progressivement le film va s’attarder sur les heurts, l’étouffement de Paz « On peut se sentir vieille quand on ne prend plus de décisions », sur la naissance du petit Hector, une grossesse non désirée de la part de la génitrice, qui fait la joie de son papa mais qui empêche la maman de réaliser ses rêves.

Si les deux premières parties sont focalisées sur le personnage de Paz, la dernière est une dédicace à César qui crie son désespoir au milieu des paysages mirifiques, entre mer et montagne sous la chaleur du soleil de la péninsule arabique. La caméra se déplace de plus en plus lentement, s’attarde sur les regards, les larmes naissances, mais toujours avec une pudeur extrême. Peu de dialogues, les images suffisent. Quant à la fin, c’est une submersion de beauté, on plonge en apnée, on est hypnotisé par la danse aquatique des hommes et de sa majesté le requin. On voudrait que le film s’éternise, que le regard du squale reste à l’infini sur l’écran, le tout sublimé par une musique céleste qui envoûte la salle obscure et vous ferait croire au merveilleux...

« Te vas Alfonsina
Con tu soledad
Que poémas fuiste a buscar
Una voz antigua
De viento y de sol
Te requiebre el alma
 
Y la esta llevando
Y te vas hacia alla
Como en sueños
Dormida Alfonsina
Vestido de mar »



Plonger de Mélanie Laurent avec Maria Valverde, Gilles Lellouche, Ibrahim Ahmed, Marie Denarnaud – Novembre 2017

dimanche 3 décembre 2017


Une noisette, un livre

 

Le général de Gaulle et la Russie

Hélène Carrère d’Encausse

 


Qui n’a pas entendu ou lu cette célébrissime phrase « L’Europe, de l’Atlantique à l’Oural » prononcée par le général de Gaulle le 14 juin 1963 ? Ces mots prémonitoires nécessitaient une explication et le diplomate Hervé Alphand avait obtenu des précisions : « Pour que cette Europe soit possible, il faut de grands changements. D’abord que l’Union Soviétique ne soit plus ce qu’elle est, mais la Russie. Ensuite, que la Chine menace ses frontières orientales, donc la Sibérie. Et que peut-il advenir dans un certain nombre d’années ? La formule permet de montrer aux Russes que la création d’une union européenne occidentale n’est pas dirigée contre eux, n’est pas un acte de guerre froide ; elle entretient un certain espoir chez les Allemands de l’Est, les Tchèques, les Polonais, les Hongrois. Elle ne constitue cependant qu’une anticipation historique ».

Anticipation historique, on ne peut dire mieux ! De Gaulle aura été l’un des bâtisseurs de la chute de l’empire soviétique au début des années 90. Le fondateur de la V° république a vu le mur de Berlin s’ériger en août 1961, l’un de ses successeurs, François Mitterrand, le verra s’effondrer en novembre 1989 aux côtés de l’initiateur de la perestroïka, Mikhaïl Gorbatchev. C’est « le triomphe de l’idée de De Gaulle » comme le souligne si justement Hélène Carrère d’Encausse.

L’académicienne part sur le constat historique des relations tumultueuses entre la France et la Russie, avec cette mauvaise image de ce pays dans les yeux des Français, et ce, depuis le duc de Sully ou, plus tard, d’Astolphe de Custine avec son ouvrage pamphlétaire sur Nicolas Ier « La Russie en 1839 », pour revenir sur l’actualité qui remet en avant la Russie dans le « nouveau désordre mondial », les Etats-Unis n’étant plus le seul et unique pays à pouvoir prendre des décisions. Ainsi, elle interpelle indirectement le président actuel, Emmanuel Macron, sur la nécessité de renouer avec la politique de l’illustre général à l’heure où résonnent quelques sons de guerre froide avec Vladimir Poutine.

Le document revient sur les heures intenses des échanges et des points de vue de Charles de Gaule avec ses homologues soviétiques : Joseph Staline, Nikita Khrouchtchev et Léonid Brejnev. De refroidissements à l’entente parfois quasi cordiale, de Gaulle n’a cessé de projeter l’avenir tout en garantissant la France et ses alliés d’une paix à long terme. Ses difficultés à entretenir des relations amicales avec l’Angleterre et les Etats-Unis ont sans aucun doute privilégié une forme de relative confiance de la part des soviétiques. Malgré la visite de Khrouchtchev en 1960 (l’auteure signale que la dernière d’un chef d’état russe remontait en 1896 avec Nicolas II) il faudra attendre 1966, année charnière avec le début de la transformation du paysage politique est/ouest, l’un des évènements principaux étant notamment le retrait partiel de la France au sein de l’Otan.

Hélène Carrère d’Encausse offre une brillante leçon d’histoire pour la géopolitique d’aujourd’hui,  avec un regard objectif sur de Gaulle : autoritaire, visionnaire mais certainement pas naïf. En 1969, il quitta le pouvoir avec amertume, avec des regrets mais la certitude qu’il avait vu juste sur « la nécessité de briser le monde des idéologies ».

Reste maintenant à espérer que cesse un jour ce tissage de la toile de Pénélope entre la France et la Russie…

Le général de Gaulle et la Russie – Hélène Carrère d’Encausse – Editions Fayard – Novembre 2017