lundi 9 mai 2022

 

Une noisette, un livre
 
L’Inconnue des archives
Emmanuelle Derossi


 

Roman Delcourt, un généalogiste pour qui la passion est une vocation, repère lors d’une exposition consacrée aux ducs de Bourgogne, la sculpture d’une jeune fille inconnue datant du XIV° siècle. Intrigué, il en fait part à son camarade de lycée François-Xavier Delorme directeur des collections du musée des Beaux-Arts où justement fut découvert le portrait lors d’une rénovation du site.

Cette femme est Philippa, fille de la poétesse Christine de Pizan. Alors que sa mère, veuve, doit affronter les affres du destin, la jeune fille est miraculeusement sollicitée pour exercer ses talents d’enlumineuse au palais ducal où elle côtoie le fameux sculpteur Claus Sluter et l’un des artistes de l’atelier, Côme. Mais son destin basculera quelques années plus tard, une naissance qui rappelle une rencontre secrète avec le comte Jean, le fameux Jean sans peur.

Si le tout début du roman peut sembler monotone, très vite le lecteur sera happé par ce récit où Emmanuelle Derossi déroule un fil d’Ariane entre présent et passé, entre notre XXI° siècle et l’aube du XV° en mettant en lumière deux femmes, mère et fille, à la fois artistes et empreintes de sororité. Où commence le conte, où s’arrête la vraie histoire ? Peu importe, la primo-romancière a posé son écriture après moult recherches sur cette poétesse du Moyen Âge – connue non seulement pour sa poésie mais aussi pour son rôle avant-gardiste féminin et ses piquantes lettres envers Le Roman de la rose – et de sa fille restée dans l’anonymat absolu, pour créer une rencontre avec cette époque des ducs de Bourgogne et de la conquête des Balkans par l’Empire ottoman.  

Agrémenté de quelques effluves italiens, la déambulation dans les rues de Dijon et  l’invitation de séjourner à Germolles sont des incitations à visiter ces lieux prestigieux et peut-être d’y croiser nos protagonistes flamboyants et l’âme de celles et ceux qui laissent une trace immortelle dans l’immensité du monde.

Seulet, seulette, tu ne le seras point en lisant ce roman,

L’Inconnue des archives – Emmanuelle Derossi – Editions Ex Œquo / Collection Hors Temps – Décembre 2021

 

 

jeudi 5 mai 2022

 

Une noisette, un livre
 
L’homme que je ne devais pas aimer
Agathe Ruga

 


Autant comme le titre suscitait la curiosité chez votre serviteur, autant comme l’histoire en partie autobiographique le faisait reculer de plusieurs sauts par simple lassitude de l’abondance d’autofictions. Pourtant, la lecture de ce deuxième roman d’Agathe Ruga est devenue un grignotage intensif.

Ariane a tout pour être heureuse : elle se consacre avec passion à la littérature, est mariée à un bel homme, a trois enfants épanouis et n’a pas de soucis financiers. Élevée dans une liberté totale, elle tient absolument au statut de femme émancipée. Soudain, sans savoir pourquoi et quelques mois après la naissance de sa troisième fille, elle tombe éperdument amoureuse d’un barman qui, a priori, n’a rien pour lui plaire. Pourtant, sa vie va basculer au risque qu’un Eros se brule les ailes. En parallèle, elle se remémore l’un des amants de sa mère et puise dans cette hérédité pour tenter de comprendre ce qui lui arrive.

Cette Ariane peut agacer, d’aucuns peuvent se mettre à la détester. Peu importe. Pour son Sandro elle est prête à faire n’importe quoi car elle se fout du monde entier tant qu’elle peut espérer frémir sous les mains de son amant. Et ce, et c’est important de le mentionner, sans que les enfants en souffrent grâce à l’amour de la mère qui reste en Ariane malgré parfois l’envie de tout abandonner.

Une narration bluffante pour ce roman très personnel qui dessine à la perfection le comportement d’une femme amoureuse et, tout simplement, comment un coup de foudre peut déverser des éclairs à chaque instant et déclencher un orage chronique dans une vie. Ne plus penser qu’à l’homme qui est entré en vous par un simple regard, une banale conversation, un geste anodin. S’ajoute à cette ode à l’amour l’héritage génétique et comment le passé peut ressurgir par un coup de boomerang

Impudique, cathartique, volcanique.

L’homme que je ne devais pas aimer – Agathe Ruga – Éditions Flammarion – Avril 2022

 

 

 

dimanche 1 mai 2022

 

En ce jour de 1er mai





Un peu d’immortalité dans le muguet puisque la tradition remonte au XVI° siècle sous Charles IX qui décida en 1561 d’offrir ces quelques fleurs pour porter chance. L’une des légendes raconte que le jeune roi avait reçu un brin de muguet du chevalier Louis de Girard de Maisonforte alors qu’il déambulait avec sa mère dans les allées d’un jardin dans le Dauphiné. Une autre version clame que c’est Catherine de Médicis qui avait reçu la brassée et avait pu la remettre intacte malgré les affres du voyage au jeune Charles à Fontainebleau. Quoi qu’il en soit,  charmé par ce présent bucolique, le souverain déclara maintes fois en offrant aux dames de la cour des clochettes blanches « Qu’il en soit fait ainsi chaque année ».

Pour illustrer cette renaissance annuelle, quoi de plus parlant que cette gravure sur cuivre d’Érasme réalisée, quelques années avant le début de l’ère du muguet, par Albrecht Dürer. Cette œuvre de 1526 imaginée en pleine révolution de l’imprimerie, exprime un profond humanisme dont Didier Érasme fut l’un des plus prodigieux chantres.

Comment ne pas penser au pouvoir naissant de la communication visuelle mais également à celui des mots par le mouvement de l’écriture, les livres déposés sur le bureau, l’inscription en latin et en grec « La plus forte image de lui, ses écrits le montreront » et… le bouquet avec quelques brins de muguet.

Deux symboles en ce jour.

Par le muguet, nous fêtons le retour des beaux jours, l’espoir du bonheur, la richesse de la vie sous les traits de l’élégance, la délicatesse et de la beauté si l’on se réfère au mythe d’Apollon qui nous rappelle la fragilité des choses.

Par Érasme, qui devrait être relu, réétudié de par le monde. Lui, prince des humanistes préférant le savoir à l’ignorance, la découverte à l’immobilisme, faisait l’éloge de l’éducation, intégrant la culture antique à la vie.

Encore une fois, Stefan Zweig avait tout compris « Ne vivant en sédentaire dans aucun pays, citoyen de tous, Erasme ce premier européen, ce premier cosmopolite conscient ne reconnaissait aucune prépondérance d’une nation sur une autre ».

 

Pacifiquement vôtre,

 

jeudi 28 avril 2022

 

Une noisette, un livre
 
Picasso sorcier
Diana Widmaier Ruiz-Picasso
Philippe  Charlier

 


Et si le génie de Picasso était venu de forces occultes, d’esprits vagabondants ? Nul n’ignore que le maître de Malaga se prenait pour un démiurge, qu’il était superstitieux mais pas au point de penser qu’il pouvait tout conserver, d’une mèche de cheveux jusqu’à un bout d’ongle. Le fétichisme dans toute son ampleur pour le peintre qui estimait que tout objet, toute matière avait une âme, aussi secrète que magique.

Pour une exposition au Musée Picasso, sa petite fille Diana Widmaier Ruiz-Picasso a découvert dans un garde-meubles moult reliques aussi impressionnantes qu’énigmatiques mais qui permettent de découvrir peut-être d’où venait l’inspiration et surtout de mieux comprendre non seulement l’artiste mais surtout l’homme qu’était réellement Picasso. Dans cet ouvrage captivant, l’historienne de l’art a rejoint le médecin anthropologue Philippe Charlier pour disséquer les dessous cachés des « Demoiselles d’Avignon », de « L’homme au mouton, de « La jeune fille devant un miroir » sans oublier le plus fameux des Minotaures.

Raconté de façon très structurée, des choses matérielles – cheveux, sang, vêtements... – aux choses immatérielles – rituels, arts premiers, occultisme... – ce document permet au lecteur de pénétrer dans l’univers mystique d’un Picasso s’inspirant aussi bien du monde mythologique que de la culture vaudou. Réputé pour son athéisme, il avait pourtant une croyance profonde en l’invisible et au pouvoir de la passation de la vie à travers la mort.

Picasso sorcier pour une psyché inclinable à volonté. Captivant et richement illustré.

« Fasciné par le mystère, créateur superstitieux, Picasso est assurément marqué par sa double culture populaire hispanique et italienne qui conserve un lien fort avec les disparus (non pas les morts, mais les – temporairement – invisibles), et prête une âme aux objets. Picasso cherche à défaire « l’emballage de l’objet inconnu ». Cette sacralisation du quotidien va de pair avec une liturgie de l’intime qui s’inscrit fortement dans le rapport de l’artiste à la vie et à son inspiration ».

Picasso sorcier – Diana Widmaier Ruiz-Picasso – Philippe Charlier – Editions Gallimard – Avril 2022

mercredi 20 avril 2022

 

Une noisette, un livre
 
Celle qui fut moi
Frédérique Deghelt

 


Sophia L est une star et a tout – en apparence – pour être heureuse. Sauf qu’un récent divorce l’a éprouvée, que sa fille commence à prendre une liberté légitime et que sa mère est de plus en plus insaisissable dû à l’hôte indésirable qui la ronge et qui se nomme Alzheimer. Cette mère avec qui le dialogue a toujours été difficile et lorsque sa génitrice est à nouveau hospitalisée elle ne cesse de lui parler d’une autre mère. L’artiste, intriguée, se renseigne auprès de son père et de sa tante et découvre une partie de son enfance occultée : toute jeune enfant elle ne cessait de voir une femme en disant que c’était sa mère, une grande blonde aux yeux verts, et parlait d’un grand jardin aux fleurs multicolores, de la mer, de mangues et de berceuses créoles. Est-elle une enfant adoptée ? Ou bien la réincarnation d’une autre ?

Bouleversée, elle part dans un premier temps au Brésil puis s’envole pour la Martinique. Dans l’avion, elle, si pusillanime dans sa notoriété, elle engage une conversation avec un élégant japonais au teint basané qui veut retrouver sa mère inconnu d’origine martiniquaise. Elle apprend que l’homme est un maître dans l’art du Kintsugi. Deux êtres assis côte à côte pour un envol vers une quête identitaire.

Une histoire presque envoutante, on ne cherche même pas à savoir qui est cette Sophia L. Mieux ainsi, elle ne souhaite pas révéler son identité et c’est Frédérique Deghelt, avec toute l’élégance et la délicatesse qu’on lui connaît, qui invite chaque lecteur à retrouver ce voyage initiatique et intérieur. La romancière s’est complètement effacée pour raconter cette quête vers les racines et a eu la courtoisie de ne pas se centrer uniquement sur les états d’âme de l’illustre inconnue mais de parler des autres : autres rencontres, autres lieux, autres regards.

Effluves du Brésil avec initiation au candomblé, page d’anthologie (119) avec cette réflexion sur la couleur de la peau et la domination coloniale et une remarquable déambulation en Martinique où Sophia devra affronter quelques épreuves avant d’élucider ce mystère qui la tourmente.  Si ce roman est d’une subtilité inouïe, la plus belle des métaphores est celle avec le Kintsugi cet art qui « redonne vie à ce qui a été brisé ».

Félurement vôtre,

« Se faire du bien quand la vie vous fait du mal est une balance nécessaire qui calfeutre l’écrin du quotidien ».

« Ce n’est pas le fait d’être né dans la bonne famille, d’avoir un boulot, un amoureux ou un nom en vue qui nous sauve. Quelle que soit la situation dans laquelle on se trouve, rencontrer au bon moment la bonne personne, l’appeler de ses vœux et qu’elle arrive comme par miracle, voilà quelque chose qui flirte avec le destin ».

« Être célèbre, c’était courir le risque de ne plus vraiment s’appartenir ».

Celle qui fut moi – Frédérique Deghelt – Éditions l’Observatoire – Mars 2022