mardi 30 juin 2020

Une noisette, un livre

 

Anaïs s’en va-t-en guerre

Anaïs Kerhoas

 

Anaïs Kerhoas est une jeune femme engagée dans une guerre. Une guerre pacifique avec pour armes, les plantes, et pour terrain de combat, la nature. Avec un seul but : développer la meilleure harmonie possible entre tous les êtres vivants.

Née en Bretagne, Anaïs a vécu loin de la nature excepté quelques escapades à la campagne qui lui permettait d’attraper un nouveau souffle de vie face à la monotonie quotidienne sur l’asphalte et d’une situation familiale chaotique. C’est lors d’un voyage initiatique en Inde qu’elle comprend sa destinée : celle des plantes, des grands espaces, de la valeur de la terre et de l’obligation de ralentir. Avec Henry David Thoreau comme maître à penser.

Après le documentaire réalisé par Marion Gervais en 2014 sur cette « sorcière-magicienne », c’est Anaïs Kerhoas qui prend elle-même la plume pour raconter son parcours, celui de devenir agricultrice et de vivre de ses plantes aromatiques et médicinales. Rien ne l’arrête, ni la faiblesse des revenus, ni le carcan administratif – dont une certaine loi vichyssiste encore en vigueur –  ni la misogynie du milieu, ni les caprices météorologiques… Rien et cette détermination l’aidera à rencontrer quelques anges-gardiens qui lui permettront de réaliser son rêve.

Un manuel à mettre dans toutes les mains et les pattes pour apprendre à vivre autrement et savoir apprécier ce qu’offre cette grande dame qu’est la nature, la remercier pour ses joyaux, la pardonner pour ses excès. Les plantes sont un patrimoine de l’humanité et la base de la vie, les animaux savent par instinct déterminer les herbes et arbustes salutaires comme les premiers hominidés qui ont pu découvrir leurs vertus pour se soigner. Mais les plantes ne sont pas danger, il faut les connaître, les côtoyer – c’est là que je mets juste un petit bémol car, par exemple, il n’est pas question de conseiller thym ou sauge au hasard – et sans aucun doute les aimer.

Au-delà de son expérience, c’est tout un autre modèle de vie que propose la jeune agricultrice, du principe de la tolérance envers les autres jusqu’aux réflexions judicieuses sur ce temps qu’il faut saisir mais plus lentement. Et ainsi, monter sur les ailes de la liberté.

Naturellement vôtre Anaïs.

« J’aime à croire que nous sommes venus au monde poussés par la colère des dieux. Que nous sommes aussi les enfants de la mère nature, du vent et de l’air ».

« Aussi paradoxal que cela puisse paraître, l’errance a provoqué chez moi le besoin de m’enraciner quelque part, de construire quelque chose, de m’ancrer pour continuer à avancer. J’ai compris que j’avais besoin d’être libre, de rêver, de choisir, d’apprendre, de découvrir, de faire, de construire, de créer, de m’évader, mais aussi de me stabiliser. La tête dans les étoile et les pieds sur terre ».

« Je suis convaincue qu’on ne gagne sa liberté que par l’autonomie. Pouvoir ne dépendre de personne, ne rien devoir à personne, savoir se débrouiller seule ».

Anaïs s’en va-t-en guerre – Anaïs Kerhoas – Editions des Equateurs – Juin 2020

Site Internet : https://www.lestisanesdanais.fr/blog/infos/a-propos-de-moi


lundi 29 juin 2020

Une noisette, un livre

 

Les matins de Lima

Gustavo Rodriguez

 

Trinidad Rios. Sacrée femme ! Son parcours n’est pas une longue jungle tranquille, elle qui a vécu dans celle de Madre de Dios au sud du Pérou au milieu de tous les excès et des orpailleurs illégaux.

Elle est encore une enfant lorsqu’elle retrouve sa mère sans vie dans le bordel où elle travaillait et s’enfuit rapidement pour rejoindre sa grand-mère à l’autre bout du pays qui ne l’aidera pas. Grâce à une rencontre avec une femme ange-gardien, Trinidad va réussir à devenir couturière et à créer sa propre société. Mais à 30 ans, la maladie la rattrape suite aux quantités de mercure ingurgitées dans son jeune âge. Nécessitant une greffe rénale, elle doit absolument retrouver son géniteur, Daniel Rios, un chanteur qui a pris pour répertoire les chansons de Bee Gees et qui surfe plus sur les mauvaises pentes que sur les sommets. Quand elle réussit à le joindre par téléphone, le premier contact est prometteur, mais que se passera-t-il lorsqu’ils vont se voir enfin, face à face pour la première fois…

Ce roman de Gustavo Rodriguez a tout pour plaire : divertissant il est pétri d’humour (parfois noir) et de tendresse, jamais à court de rebondissements et fait voyager le lecteur dans ce pays d’Amérique latine, théâtre de toutes les dichotomies à l’image de sa géographie. Malgré les nombreux personnages, les narrations des errances des uns et des autres et les flash-back, aucune longueur ni lassitude, l’intrigue et les judicieux – voire piquants – dialogues transforment ce récit en un immense tableau d’une société contemporaine avec les inégalités, les trafics ; l’exubérance d’une jungle humaine avec des cœurs qui battent.

A l’instar de la couverture, tout est haut en couleurs et la verve de la plume s’agite dans tous les sens créant une écriture à la fois poétique et délicieusement argotique. Parfois tragique mais jamais pessimiste, parfois féroce mais nullement haineux, un tableau parfait sur la dureté du monde où vivent des âmes humaines de toutes les diversités. Avec comme héroïne, une femme qui ne lâche jamais. En fait du pur « Staying alive », enfin plutôt du « Sobreviviendo ».

« Un jour, j’ai entendu à la radio que ce pays vivait sur un escalier moisi. Le roi d’Espagne écrase son ambassadeur, l’ambassadeur d’Espagne écrase le notable blanc du coin, le notable blanc écrase le notable blanc qui n’est pas allé dans le même lycée que lui, et ce notable blanc d’un autre lycée écrase son employé qui est un peu moins blanc, et l’employé un peu moins blanc écrase son inférieur encore moins blanc…

-       Et nous, on est où ?

-       Bah, tout en bas, la Reine des neiges ! Ou presque. Où veux-tu qu’on soit ? Dans ce pays il n’y a rien de pire que d’être métis ou basané, et le pompon c’est d’être aussi une femme.

-       Et le roi d’Espagne alors, personne ne l’écrase ?

-       Si, la reine d’Angleterre. »

Les Matins de Lima – Gustavo Rodriguez – Traduction : Margot Nguyen Béraud – Editions de l’Observatoire – Février 2020


samedi 27 juin 2020

Une noisette, un livre

 

Une année folle

Sylvie Yvert

 

En cette année 2020 lire un récit qui s’intitule « Une année folle » est « un plaisir de fin gourmet » – droits d’auteur à Monsieur Courteline s’il vous plait – et un beau kaléidoscope où impressions du passé et du présent se mélangent pour ce grand palimpseste où s’écrit, se réécrit l’histoire.

Sylvie Yvert, tel un aigle impérial a déployé des ailes livresques sur les Cent-Jours pour, non seulement retracer une route napoléonienne, mais pour laisser des passages sur deux protagonistes trop oubliés, Charles de Labédoyère et Antoine de Lavalette, qui ont permis à l’empereur de retrouver le chemin du pouvoir. Hélas, pour chacun, ce sera le chant du cygne.

Ce récit raconté par une plume intrépide n’est en aucun cas un cours d’histoire même s’il permet de se remémorer certains faits royaux entre Louis XVIII et Napoléon. En 1814 Napoléon est exilé sur l’île d’Elbe après une défaite militaire où les maréchaux forcent l’empereur à abdiquer. Le jour où il quitte Fontainebleau, Louis XVIII, frère de Louis XVI, est à Paris pour instaurer la Restauration.

Dans l’entourage de Bonaparte, deux vaillants conquérants n’abandonnent pas l’empereur et le protégeront lorsqu’il décide de revenir en métropole en mars 1815 : Charles et Antoine. L’un et l’autre ne fuyant jamais le danger vont à nouveau s’engager sincèrement ; honnêtes, francs, ayant un sens de l’honneur ils sont loin d’être ces hommes de cour changeants de veste à chaque nouvelle scène de la comédie de la politique. Hélas, en juillet 1815, Waterloo est le dernier acte de la tragique pièce, Louis XVIII revient, Bonaparte est déporté à St-Hélène, Charles et Antoine sont arrêtés, le premier sera fusillé, le second sauvé in extremis par son épouse.

Deux siècles séparent les faits et ce récit. Pourtant, à l’instar des paroles du prince Salina, il semblerait que tout change mais que tout reste tel quel : injustice, fourberie, trahison, vengeance, jalousie, mensonge, déni, flagornerie…

Un récit haletant où le lecteur à l’impression de chevaucher cette page d’une histoire française chargée d’oxymores. 350 pages pour 100 jours, période aussi incroyable que réelle, et par-dessus tout intemporelle. Le meilleur a côtoyé le pire, les esprits les plus nobles rencontrent les âmes les plus noires, les hommes de courage ne gagnent pas forcément face aux courtisans professionnels et où l’extrémisme montre toute sa dangerosité : les ultras blancs qui ont survécu à la Terreur ne sont guère plus défendables que les ultras révolutionnaires et ainsi les traites sont ceux qui sortent victorieux au détriment des féaux doublement victimes.

J’accorde toujours une attention particulière aux écrivains qui mettent en lumière des personnages de l’ombre, qui font revivre pendant quelques heures ces figures trop ensevelies dans les crépuscules de l’oubli. Car Charles de Labédoyère et Antoine de Lavalette méritent un tableau d’honneur au chapitre des héros pour la liberté ! Sans omettre les deux personnes qui sont les plus attachantes de cette tragédie du XIX° siècle, Georgine de Chastellux et Emilie de Beauharnais, les épouses respectives de Charles et Antoine qui ont défendu leurs maris avec une énergie et un courage inénarrables. Et pourtant Syvie Yvert y parvient, avec tant d’authenticité que le lecteur ressent de la peine pour cet amour brisé par l’infamie des hommes.

Une fresque d’une grande richesse tant pour la narration que le style sans omettre les longs passages entre le napoléonien Stendhal et le royaliste Chateaubriand. Car l’histoire française est aussi une histoire littéraire. Qui parait immuable. Et immarcescible.

« Aux Tuileries, une odeur poudrée remplace l’odeur de la poudre. A cette époque, plus personne ou presque n’est républicain. Débute alors un ballet du pouvoir unique dans l’histoire, où la France, ne sachant plus à quel saint se vouer, change fréquemment de cavalier, porte tantôt l’aigle ou l’abeille à la boutonnière, tantôt le lys ou le ruban blanc. Se joue donc, quinze mois durant, une pièce de boulevard où les portes s’ouvrent et se ferment, où l’on prend les mêmes, dans un ordre différent à chaque acte, pour reproduire une mise en scène identique, réglée par une chorégraphie similaire ».

« Instrumentalisant les rumeurs paysannes et la crédulité des foules, il manie ces mots repoussoirs pour galvaniser son auditoire avec une parfaite mauvaise foi ».

« La fille aînée de la peur, la lâcheté ».

« Et l’opinion publique ? Comme toujours, elle se range derrière le plus fort ».

« Les élites, toujours promptes à courtiser le puissant du jour, font preuve d’un dévouement « à perdre haleine », spécialement les girouettes patentées qui protestent de leur inviolable fidélité ! »

Une année folle – Sylvie Yvert – Editions Héloïse d’Ormesson (février 2019) Editions Pocket (février 2020)


mardi 23 juin 2020

Une noisette, un livre

 

La théorie des poignées de main

Fabienne Betting

 

Avez-vous entendu déjà parler de la théorie des poignées de main, appelée également la théorie des degrés de séparation ? Rassurez-vous il ne s’agit en aucun cas d’une nouvelle recherche sur l’infaillibilité de la distanciation sociale – entre nous votre serviteur préfère l’expression distanciation physique comme préconisée par l’Académie française – mais d’une théorie établie en 1929 par le hongrois Frygies Karinthy selon laquelle toute personne sur terre est reliée à une autre par une chaîne comprenant au maximum six maillons, un maillon aurait d’ailleurs sauté ces dernières années avec la prolifération des réseaux sociaux.

La scientifique et romancière Fabienne Betting fascinée par les différentes informations sur cette théorie a pris sa plume – ou son clavier – et a écrit une fiction enjouée qui a en plus la délicatesse de faire voyager le lecteur sur plusieurs continents.

Antoine Cavallero, jeune étudiant en statistiques a choisi la théorie des six degrés pour son doctorat et lors d’un colloque il va avoir l’occasion de présenter son projet. Assez fébrile du fait de devoir s’exprimer en public,  il est interpellé par un professeur dont la réputation est assez négative qui lui demande dédaigneusement de prouver ce qu’il explique. Le jeune Antoine accepte le défi : il devra retrouver un individu choisi au hasard par le professeur avec pour seules indications son nom, son lieu et sa date de naissance. Et ensuite démontrer qu’entre lui et le « cobaye » seules cinq personnes les séparent. La première étape de son parcours sera Hô Chi Minh-Ville.

La suite est une série de rencontres et une belle radioscopie des réseaux sociaux où tout est permis, aussi bien louer un personnage que le détruire en lançant n’importe quelle rumeur. Narration moderne qui permet rapidement de faire défiler les images sur les tribulations d’un étudiant bien plus déterminé qu’il ne le parait, de s’immiscer discrètement dans un milieu scientifique qui ressemble à une équation aux multiples inconnues et, sans en avoir l’air, de retracer brièvement quelques faits historiques ou contemporains de la vie vietnamienne ou nord-américaine. Une lecture estivale plus qu’agréable et pas seulement qu'en théorie.

La théorie des poignées de main – Fabienne Betting – Editions Les Escales – Juin 2020

 


lundi 22 juin 2020

Une noisette, un livre

 

Voix sans issue

Marlène Tissot

 

Le dernier roman de Marlène Tissot n’est pas une impasse mais un boulevard de résistance face aux accidents de la vie.

Mary et Franck. Rien ne pouvait faire songer que ces deux êtres écorchés par leur enfance pourraient un jour se rencontrer. Et, pourtant, leurs routes vont se croiser malgré les ralentisseurs de l’existence.

Mary est coiffeuse, a pu apprendre un métier malgré l’enfer qu’elle a vécu dans son enfance et adolescence : un père qui l’aimait trop ou plutôt qui ne l’aimait pas comme un père mais comme un prédateur libidineux, et ce, avec la bénédiction d’une mère silencieuse et soumise au pouvoir familial phallique.

Franck est gardien de nui dans un cimetière et parfois le silence des morts lui semble plus réconfortant que le cri des vivants. Il a été battu par sa mère et a grandi en ayant peur des femmes, cette douleur d’enfant non aimé ne cessant de le hanter. L’absence de père est un poids supplémentaire dans son existence qui est devenue néanmoins un peu plus tranquille après avoir fait les 400 coups. Une placidité apparente qui s’enfonce dans la monotonie et où les blessures se rouvrent au moindre soubresaut.

Des destins douloureux que d’aucuns nommeraient ordinaires mais l’auteure les convertit en personnages extraordinaires. Pudiques à l’extrême, Mary et Franck surmontent  comme ils peuvent leurs angoisses, leurs regrets, leurs cauchemars ; une révolte intérieure sans violence extérieure. Combatifs, ils poursuivent leur chemin de vie dans ce roman excessivement touchant, à la fois brutal et poétique, dévastateur et positif. Le tout sublimé par des variations énigmatiques qui jouent sur la sonorité des mots dans le grand fracas des existences.

La lecture terminée, le premier sentiment qui surgit est l’impression d’être loin d’avoir emprunté une voie sans issue mais plutôt avoir entendu un chant d’espérance pour des voix libérées.

« Je me dis que l’humanité pourrait être divisée en deux groupes : ceux qui souffrent et ceux qui font croire qu’ils souffrent ».

« Ce n’est pas si facile de bouger son cul quand on n’a nulle part où oser le traîner ».

« Les petits gestes de bonté pure, je trouve ça plus touchant que des montagnes de belles paroles. On devrait nous apprendre ça à l’école ».

Voix sans issue – Marlène Tissot – Editions Au Diable vauvert – Mars 2020