jeudi 11 juillet 2024

 

Noisette agreste

 

La ferme du Gros Caillou

Jeanine Berducat

 


Qui entrera dans cette ferme du Gros Caillou ne pourra que s’attacher à ce lieu et à ses habitants, Jeanine Berducat transforme une histoire régionale en valeur universelle en hommage au monde paysan luttant pour sa survie.

Roland songe à la retraite tout en se désolant de ne pouvoir transmettre la ferme familiale. Sans enfant, et son neveu et sa nièce préfèrent une vie citadine même si Jérôme a savouré l’immensité des champs et ressenti une force venant de la terre lorsqu’il était petit. Roland reste le seul agriculteur à vouloir travailler à l’ancienne, ses voisins utilisent un matériel hautement technologique et des produits qualifiés de « phytosanitaires » vil euphémisme pour nommer divers pesticides et engrais chimiques, le tout au prix de l’endettement.

Mais, un jour, un jeune homme revient sur les terres familiales, Richard, le fils de Lili, l’ancienne dulcinée de Roland avant qu’elle décide de partir à Paris. Richard avec sa jeune épouse veulent cultiver bio et vivre différemment, au son de la nature. Et peu importe les difficultés. L’espoir d’un renouveau transperce alors les cieux des environs de La Châtre…

Un doux roman, mettant en lumière toute la noblesse de l’agriculture, sans porter de jugement direct, seulement mettre en scène des personnages dans la réalité agricole du XXI° siècle et montrer que d’autres voies sont peut-être possibles, écologiquement et humainement.

Les lecteurs berrichons retrouveront avec plaisir la finesse de plume de Jeanine Berducat pour raconter ce Berry pastoral ; ceux venant d’autres horizons pourront s’identifier à cet appel à la terre et venir arpenter les secteurs de Pouligny-Notre-Dame ou d’Aigurande.

Par une écriture accessible mais travaillée, les mots de l’autrice résonnent tout au long de la lecture autour de cette campagne et du monde agricole qui se fragilise. Pourtant, en reconsidérant la nature, en revoyant notre mode de vie, des solutions restent envisageables pour préserver une profession et l’environnement. Surtout que Dame Nature sera toujours la seule puissance pour nous ressourcer et nous aider à retrouver l’énergie de la vie. Un vrai coup de cœur. 

La ferme du Gros Caillou – Jeanine Berducat – Éditions La Bouinotte – Juin 2024

vendredi 28 juin 2024

 

Noisette picturale

 

L’Inconnue du portrait

Camille de Peretti

 


 

Un tableau pour deux dates : Jouvencelle en 1910 et Portrait d’une dame en 1917. Quand la galerie de Ricci Oddi à Piacenza en fait l’acquisition, tous ignorent encore qu’il s’agit du même tableau remanié par l’auteur lui-même, Gustav Klimt s’il vous plait.

À partir de faits réels, l’autrice Camille de Peretti nous entraîne dans une folle romance de l’Autriche aux États-Unis en passant par l’Italie, autour d’un personnage principal : Isidore et de celle qui est à l’origine du portrait. Près d’un siècle d’histoire, de tourments, de succès, d’amour et de mystères et d’une dépression économique qui a fait la gloire d’un homme. 

Écriture dynamique, tempo régulier et une plume qui a su jouer avec la curiosité pour capter l’intention du lecteur et favoriser la prolongation de la lecture jusqu’à des heures tardives. Quelques allers-retours qui peuvent décontenancer les réfractaires aux flash-back mais ils sont, disons, légers, et permettent d’amplifier l’intrigue. Avec un personnage qui arrive progressivement et qui est certainement le plus attachant : Pearl. 

L’opportunité, une nouvelle fois, de replonger dans un autre temps, d’avoir une nouvelle approche de cette longue période et de retrouver, parfois, en nos temps modernes des similitudes de comportements. Mais l’art de ce nouveau roman sont les petites touches ajoutées à la base pour que la forme devienne colorée et excessivement agréable à lire.

Une lecture idéale pour l’été et faire évader les neurones en d’autres lieux imaginaires et récréatifs.

L’Inconnu du portrait – Camille de Peretti – Éditions Calmann-Lévy – Janvier 2024

samedi 22 juin 2024

 

Noisette thrillesque

 

Le testament Dumas

David Verdier

 


 

Dans le secteur de la Brenne, plusieurs conducteurs sont surpris en apercevant en pleine nuit une Dame Blanche surgir des buissons. Puis disparaître aussitôt. À Châteauroux, le commissaire Tharel ne s’émeut guère de ces déclarations même si les dépositions sont prises avec sérieux. Tout bascule lorsque qu’un nouveau conducteur rentre avec fracas au commissariat pour signaler qu’après quelques sauts sur la route, il a retrouvé la Dame sans vie avec un visage exprimant l’effroi. Sauf, qu’une fois sur place, le médecin légiste est formel, la femme est morte depuis près de douze heures… Le détective Kestevan est sollicité pour tenter de dénouer les nœuds de cette mort mystérieuse. Surtout que le mari de la femme assassinée a disparu depuis 1977, sans laisser aucune trace et qu’un « Colonel » peu recommandable rôde toujours dans le Berry.

Une enquête riche qui replonge le lecteur dans une énigme avec… Alexandre Dumas. Le Maître a bien séjourné dans l’Indre en 1859 et sa fille a vécu à Châteauroux quelques années. De là, l’idée pour David Verdier d’imaginer l’existence d’un manuscrit inconnu qui réveille les âmes noires des siècles plus tard. Le fidèle personnage de Paul Kestevan créé par le romancier va tenter de démêler les fils de cet intrigue contemporaine sur fond historique. Un joli clin d’œil à la transmission littéraire et, également, au rôle des librairies par l’un des protagonistes de cette nouvelle fiction policière : Pierre Rémy.

De Châteauroux à Argenton-sur-Creuse, le lecteur ne peut que se réjouir de ces nouvelles aventures dans le pur style du roman policier, celui où la langue est respectée et les effusions de sang inexistantes. Détente garantie !

Le testament Dumas – David Verdier – Éditions La Bouinotte/Collection Berry Cold case – Octobre 2023

 

 

vendredi 21 juin 2024

 

Noisette gothique

 

Le tissu de crin

Jennifer Kerner

 


Vous aimez les romans étranges mais sans choir dans le glauque ? Le tissu de crin est pour vous. Un roman quasi indéfinissable mais terriblement intrigant, grâce à cette valeur ajoutée qui est la base de la littérature : l’écriture. Originale, métaphorique, élégante, taillée sur mesure. Parfait puisque la fiction évolue dans le milieu de la mode.

Ida est une anti-héroïne. Loin d’être sympathique, elle incarne la froideur, la domination, l’insensibilité. Première d’atelier chez un couturier de luxe, elle ne laisse aucune liberté à ses collègues et son travail n’est pas que millimétré pour tailler les tissus. Sa vie intime est à son image : glaciale. Un époux, un enfant qu’elle a abandonné et qu’elle avait qualifié de « En-trop » ; les bébés n’étant pas son domaine, cf son expérience de baby-sitter… Regrettant sa jeunesse et n’acceptant pas les marques du temps, elle voudrait continuer à séduire. Non aimer, séduire.

Tout bascule lorsqu’arrive le nouveau mannequin cabine, Jean. Beau, énigmatique, jeune. Elle n’a d’yeux que pour lui, à en perdre la tête. Lui, semble plutôt sourire pour une autre couturière, plus jeune. Mais Jean cache d’énormes blessures et le harcèlement dont il ne peut nier l’existence va raviver un passé.

Étrange, bizarre et sensuel. Dérangeant aussi mais sans créer de malaise. Difficile de définir, d’expliquer sans révéler l’intrigue. Ce tissu de crin n’est-il pas le miroir d’une société peuplée de personnes qui se cherchent, se cachent tout en s’exposant, refusent de vieillir à cause du regard des autres, dissimulent leurs faiblesses, leurs blessures de peur de devenir une proie ; une société où se côtoient les dominants et les dominés, les dominants profitant de leur statut pour assouvir leur pouvoir et leurs… désirs. Antagonismes de toute part : le tissu, sensé être doux, peut devenir agressif. Et déchirer celui qui va le toucher sans le vouloir.

Le tissu de crin – Jennifer Kerner – Éditions Mercure de France – Février 2024

 

 

 

jeudi 20 juin 2024

 

Triade noisettée : Amitié, pouvoir et trahison

 

L’affaire Chanteclerc

Robert Namias

 


Ils étaient quatre copains. Issus de milieux différents, chacun va quitter La Rochelle pour des carrières fulgurantes : Charles, acteur en haut de l’affiche ; Benoît, ministre tourniquet ; Olivier, grand reporter ; Rodolphe, écrivain à succès. Des dents à rayer le parquet mais l’amitié tente de résister. Jusqu’au jour où Olivier est retrouvé mort dans son appartement… officiellement de mort naturelle mais au 36 on sait que c’est un assassinat. Le trio d’amis restant s’étiole, surgissent brutalement les ombres qui vont noircir de plus en plus les relations. En haut du sommet, un chef d’État avec quelques belles casseroles à son pedigree et un divisionnaire prêt à tout pour sauver sa confortable vie.

Un thriller politique écrit par une plume de maître, riche en actions et sans compassion aucun pour ces affamés de pouvoir qui vendent leur âme au premier Méphisto venu. L’intrigue est rondement menée, aucun risque de lassitude au fil des pages. Évidemment, tout ressemblance avec des personnes serait une pure coïncidence mais l’ancien journaliste a suffisamment fréquenté les coulisses du pouvoir pour désormais prendre la liberté de décrire l’univers politico-médiatique avec son lot de secrets, de bassesses et de manipulations en tout genre.

Un roman puissant qui tire sa force sur à la fois l’analyse de la perversité du système et la psychologie des personnages : maintenir la célébrité a un prix. Avec un #MeToo en invité surprise.

Moult références – anciennes ou actuelles – font revivre ou vivre la fameuse Françafrique et autres errements de la politique française auxquelles s’ajoutent de croustillantes descriptions sur l’ambiance judiciaire – je ne sais où Robert Namias a trouvé l’inspiration pour le rôle de Barnier mais le résultat est épatant – et pour adoucir, de délicieux passages sur le macadam parisien, la Provence et la Picardie ; pourquoi pas en écoutant l’une des plus célèbres symphonies de Brahms.

Bluffant !

L’affaire Chanteclerc – Robert Namias – Éditions de l’Observatoire – Avril 2024

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

mercredi 19 juin 2024

 

Noisette en mémoire

 

Dans la fraternité de mes frères

Mona Azzam

 


« J’ai rêvé d’un monde de soleil dans la fraternité de mes frères » Léopold Sédar Senghor

Hélas, le monde est aussi tempête et des êtres aiment dominer les autres pour les rendre prisonniers dans leur pouvoir d’anéantissement. L’esclavage remonte à la nuit des temps et malgré son abolition, il demeure encore vivant sur terre. Pourtant l’un des biens les plus précieux de l’homme est la liberté durant son passage éphémère dans notre univers. Ne plus bâtir de porte sans retour.

Justement, cette porte sans retour. Un mur de pierre, une ouverture sur l’océan qui sera une fermeture sur la vie pour des milliers d’esclaves qui partaient de l’île de Gorée pour l’Europe ou l’Amérique après avoir été capturés à travers le continent africain. Mona Azzam rend hommage à ces victimes de la brutalité humaine par ce nouveau roman en mettant en scène un enfant italien qui trouve un trésor dans les eaux méditerranéennes : des rouleaux de papier contenant le témoignage manuscrit d’un esclave de l’île de Gorée. Seulement, il manque des rouleaux. Devenu archéologue, il continue sa recherche et arrive au Sénégal où il rencontre le père du directeur du musée de la Maison des esclaves…

Par la voix d’Acilio ou d’autres personnages, l’écrivaine fait résonner celles qui se sont tues.

Autant comme la laideur peut envahir le monde, autant comme la poésie et la beauté peuvent se poser avec délicatesse pour caresser les âmes meurtries par la sauvagerie humaine. Ce roman est sublime : pour le côté imaginaire, pour la force de l’hommage à ces milliers d’esclaves, pour le souvenir, pour les scènes finales qui vous font encore croire à l’humanité.

Plus on lit Mona Azzam, plus on peut définir la romancière comme une autrice humaniste qui transforme son cœur en encrier pour déverser sur les pages une myriade de mots aux couleurs de la vie et de la paix.

Dans la fraternité de mes frères – Mona Azzam – Éditions Balzac – Mai 2024

 

lundi 17 juin 2024

 

Noisette montagnarde 

Escarpées

Marlène Mauris

 

« Si on ne croit pas en la poésie, alors la vie ne sert à rien »

 


Les montagnes ne sont pas les seules à être vertigineuses, certaines plumes le sont aussi.

Henri et Annette ont trois filles et évoluent dans cet espace de roches, de cimes, de pentes au fil des quatre saisons. La primo-romancière Marlène Mauris, invite le lecteur à passer une année à leurs côtés dans cette tranquillité toute relative. Un drame va bouleverser cette famille tiraillée par les silences, les non-dits et l’amour qui a du mal à s’exprimer. L’arrivée d’une jeune Française va semer encore davantage de doutes mais aussi laisser quelques sentiments transpirer : sa botte secrète, l’amour de l’art.

Écriture exquise pour narrer le quotidien de cette famille du Valais, loin de l’image de carte postale des Alpes, même si les plus belles envolées poétiques sont les descriptions de cet environnement grandiose. Cependant, la dureté des existences, l’âpreté des relations déchirent les êtres qui se referment sur leurs paradoxes.

Un texte excessivement touchant qui souligne en parallèle l’importance de la transmission, que s’ouvrir aux autres et montrer davantage ses joies et ses peines seraient les meilleurs antidotes pour adoucir les chocs de la vie. Sans oublier, l’essentiel : les relations humaines et l’humilité de la nature.

Noisette sur le livre, les illustrations de Pierre-Yves Gabioul qui reflètent parfaitement cette fiction aux multiples métaphores : la neige, les arbres, les ravins, le vol des oiseaux. Qui mieux que la nature pour paraphraser les mamelles des existences abreuvées simultanément par la beauté, l’évasion et les dangers !

Un premier roman parfaitement maîtrisé, proche d’une symphonie pastorale mêlant tendresse, humour et réalité.

« Feodora entreprend ses rangements et nettoyages quotidiens. Elle commence à s’habituer à ce foyer, ses recoins et ses araignées qu’il est interdit de déloger, toutes garantes qu’elles sont de la qualité sanitaire du lieu. Cette maison ne ressemble en rien à celles qu’elle a habitées jusque-là. Tout semble animé, vivant et symbiotique. Le bois craque et respire, la pierre du toit pèse de tout son poids, et le sol vibre au rythme des pas qui la franchissent matin, midi et soir. La bâtisse vit son existence propre, sa mémoire imprime tous les souvenirs de ceux qui la traversent dans le tissu lourd des rideaux et dans la densité morne du madrier ».

Escarpées – Marlène Mauris – Éditions Favre – Mars 2024

lundi 27 mai 2024

 

Noisette pour une légende

 

Romain Gary ou la promesse du crépuscule

Mona Azzam

 


 

Après avoir fait revivre l’an dernier Albert Camus, la romancière et poétesse Mona Azzam redonne vie à une autre légende, Romain Gary, ces deux écrivains étant d’ailleurs fort amis et unis par la même fibre de la liberté, refusant de faire partie d’un certain sérail germanopratin.

Romain Gary était né en Lituanie (à l’époque sous l’empire russe) et y a vécu jusqu’à 1925 environ. Il ne retournera jamais sur ses terres de naissance. Ce roman le fait revenir à Vilnius, deux ans avant son suicide. Pour revoir, le lieu de sa naissance, retrouver l’image de sa mère Mina et tenter de retrouver son premier amour, Valentine. Ces retrouvailles agissent comme un kaléidoscope, la vie de Romain Kacew défile sous l’effet des cieux lituaniens et des édifices qui ont entouré son enfance. Se cherchant toujours, il reste avec une empreinte indélébile gravée au plus profond de son âme, celle de sa mère

« Les yeux maternels. Dès lors qu’ils se posent sur vous, ont cette puissance infaillible que seul l’amour est susceptible d’alimenter (…) C’est, mû par ses yeux que j’ai avancé dans la vie, affronté les épreuves. Rien ne s’est jamais dressé contre les remparts protecteurs de ses yeux. Rien n’a été en mesure d’ébranler ces remparts. Ni personne ». 

Mona Azzam ne s’engage pas dans l’écriture au hasard, elle pioche minutieusement dans toutes les archives, dans toute l’œuvre littéraire de celui pour qui elle voue une passion ; un livre n’étant pas un objet neutre : de par les phrases imprimées transpire une émotion, une révélation, une sincérité, un engagement. Le résultat dépasse tant les attentes que l’on croit surgir Romain Gary devant soi.

Par la prouesse de sa plume personnelle sans chercher à imiter qui que ce soit, la romancière met en avant toute la complexité de ce caméléon insaisissable

« On a beau changer de couleur, donner le change, jouer un rôle, des rôles. Avancer masqué, agir sous couvert d’untel ou d’un autre. Sous l’apparence du vert, du bleu, du rouge, la vérité éclate. Nue. Et, sous les divers masques revêtus, celui de Romain ou d’Émile, il y a Roman. Fruit de l’éclatement du caméléon ». 

confirmant que Romain Gary lui-même n’a jamais su réellement qui il était réellement, s’amusant à jouer les identités et à jongler entre le vrai et le faux.

Un roman subtil, élégant, si mystérieux par sa forme qu’il donne envie de replonger dans les racines littéraires de Romain Gary. Un livre de toutes les promesses.

Romain Gary ou la promesse du crépuscule – Mona Azzam – Éditions d’Avallon – Mai 2024

 

 

mardi 21 mai 2024

 

Noisette maritime

La promesse du large

Arnaud de la Grange

 


« Rien n’a plus de sang qu’un voilier qui piaffe, caracole et s’emballe (…) Il raconte le vent, les vagues, ses envies et ses refus » Tout comme un écrivain qui fait corps avec les pages sur lesquelles il trace une histoire et sait qu’il emmènera le lecteur à prendre le large, surfant sur des vagues de poésie, humant les embruns de la passion et respirant à pleins poumons le souffle d’une renaissance.

Ce roman est un corps à corps. Un corps à corps entre deux êtres qui se trouvent et réparent les blessures de l’âme et des choses ; un corps un corps avec la nature pour vibrer avec les éléments, en l’occurrence celle de l’eau et du bois pour un marin comme il en serait de la roche pour un alpiniste ; un corps à corps avec le temps pour retrouver l’éloge de la lenteur dans le dynamisme des sentiments.

Aidan n’a jamais connu ses parents emportés par l’océan le long des côtes bretonnes lorsqu’il n’avait que quelques mois. Vingt-six ans plus tard, orphelin inconsolable, il retourne sur les lieux du naufrage pour suivre la trace de ses parents et connaître les circonstances du drame : « J’avais passé vingt-six années de ma vie en compagnie de fantômes, il était temps de côtoyer les vivants ». Abhorrant la mer, l’océan, la moindre vague lui provoquant une tempête intérieure. L’accueil à son arrivée dans le petit port de pêche est distant mais il rencontre par hasard une jeune femme, Manon, passionnée d’art, restauratrice des marques du destin et éperdue de navigationAvant de partir en France, Aidan avait été pris de vertige par la toile de Turner « Le naufrage » à la galerie londonienne Tate Britain :

« Étrangement, une représentation artistique avait mis des images sur le drame de ma vie. Sans doute parce que l’art parle à l’âme plus qu’à l’intelligence (…) La force du tableau avait bousculé mon imaginaire plus que ne l’aurait fait une photo ou le simple usage de la vue. Je crois aux résonnances, à ces âmes qui se parlent au-dessus des siècles ».

À l’instar du personnage de Manon, Arnaud de la Grange « n’aime pas les accoutrements, les âmes déguisées ». Il aime plonger dans la réalité des hommes et des femmes, confronter aussi bien ce qui est beau que ce qui l’est moins et explorer pour mieux comprendre. Nous faire entendre par cette voix silencieuse d’un livre la puissance sonore des mots.

Véritable ode à la beauté de la mer et à son univers, véritable hommage à ces gens qui affrontent cette immensité, que ce soit pour leur travail (pêche, armée, sport) ou pour leur simple plaisir de prendre le large. L’écrivain journaliste connait bien ce milieu – il a été, entre autres, officier de Marine – et a voulu lier l’eau à la fragilité humaine avec un héros peu sûr de lui et qui n’arrive pas à se construire à cause d’une absence et d’une peur incontrôlable. Cet océan qui est le responsable de la perte de ses géniteurs va être la source de sa renaissance. Cependant, pas seulement – on a besoin de son prochain : des taiseux qui vont lui montrer leur courage et, surtout, cette jeune femme éprise de liberté, cette « sorcière du vent » dont les nombreux passages qui lui sont consacrés sont certainement les plus beaux.

Tout est amour dans ce roman. L’amour des éléments, l’amour fraternel et l’amour entre deux cœurs écorchés. Sur terre et sur mer. Cet amour dans toutes ses définitions grecques, cette lumière qui permet d’effacer les ombres et de retrouver une force intérieure sont sublimés par une envolée de mots d’une beauté lyrique qui émeut. Un roman très humain qui laisse traverser cette nitescence qui faire jaillir la vie.

Ce besoin de faire des phrases chez les marins devient tout simplement transcendant…

« Le large m’a mené à mes terres intérieures. Le silence y permet d’entendre le murmure assourdi de l’âme. Longtemps j’avais goûté les joies noires. Aujourd’hui, je les veux lumineuses, des joies victorieuses. Le chemin sera long mais j’ai la direction ».

« Regardant devant elle, Manon parlait à voix basse mais à flot continu, avec une fièvre chauffée par sa passion. Elle me contait son admiration pour les maîtres verriers, ces passeurs de lumière. Ils étaient pour elle des magiciens jouant avec la matière et les rayons du soleil ».

« Manon désarçonne autant qu’elle séduit. Elle est indéchiffrable, ce qui déplaît toujours à ceux qui n’aiment pas le mystère des êtres (…) Avec elle, je découvre que la fantaisie peut faire jaillir autant de vérités que les démonstrations sérieuses ».

« Un concert à Saint-Julien-le-Pauvre a levé en moi une émotion particulière. Le seuil franchi, je me suis tout de suite senti bien sous ces voûtes ombreuses. Les dimensions modestes de l’église, sa solidité médiévale et le rite grec-melkite catholique auquel elle est dédiée se marient pour en faire un lieu hors du temps en plein Quartier latin. Ce soir-là, on donnait la Messa di Gloria de Puccini. Le Kyrie me plongea dans un état d’émotion qui me tient encore aujourd’hui à chaque fois que je l’écoute. Je découvrais que la musique peut ouvrir les mêmes portes que la mer ».

La promesse du large – Arnaud de la Grange – Éditions Gallimard – Mars 2024

 

 

 

 

vendredi 3 mai 2024

 

Cocktail de noisettes

Le barman du Ritz

Philippe Collin

 


Depuis 1898, l’hôtel Ritz honore la luxueuse Place Vendôme de sa présence. Créé à la place des hôtels particuliers de Gramont et Cozat, César Ritz a fait de ce palace un théâtre permanent. Pendant la première guerre mondiale, l’hôtel avait été en partie transformé par la Croix-Rouge en hôpital militaire. En 1921, un nouvel espace est ouvert, le Café parisien qui deviendra le refuge des américains de renom en mal de prohibition dont Ernest Hemingway ou F. Scott Fitzgerald (Une de ses nouvelles porte le nom du célèbre établissement). Dès l’ouverture, un barman, ayant fait ses preuves outre-Atlantique, est engagé : le 6 avril, à l’âge de trente-sept ans ; Franck Meier devient l’incontournable personnage de cet antre parisien. Tous ignorent que cet Autrichien est d’origine juive mais l'occupant allemand a un doute…

Pendant la seconde guerre mondiale, l’hôtel Ritz devient l’antichambre de la Luftwaffe mais reste une sorte de territoire neutre par l’origine suisse des propriétaires, à cette période, dirigé par la veuve Ritz, Marie-Louise qui ne se gêne pas pour amadouer ses nouveaux locataires d’outre-Rhin. Le Ritz devient une plaque tournante de la collaboration mais est aussi un lieu où certains essaient de sauver des juifs et des résistants. Parmi ceux qui font bonne figure tout en glissant de faux-papiers se trouve Franck Meier qui, d’ailleurs, réceptionnait des messages codés pour l’opération Walkyrie. Autre figure incontournable Blanche Auzello née Rubinstein.

C’est cette histoire que nous narre avec brio Philippe Collin en y ajoutant quelques personnages nés de son invention. Et quelle narration ! Dynamique, précise avec cet art de manier le verbe et la verve pour rendre le plus vivant possible ce pan de l’histoire française qui transcrit l’ambiance de la France sous le III° Reich. Dans ce palace resté accessible au public, le seul – sous couvert de propagande – le bar est une diapositive de cette France occupée où circulaient dans un même périmètre les espions, les résistants, les collabos, les courtisanes…, il a été le théâtre d’un jeu du chat et la souris sous les arcades de toutes les ruses pour réussir à s’en sortir.

Le barman du Ritz ou le destin social de Franck Meier sous les ors d’un palace parisien et des flammes de l’enfer nazi.

🍸Au roman, s’ajoute la publication – toujours chez Albin Michel et pour la première fois en langue française – de L’art du Cocktail écrit par Franck Meier lui-même où il révèle son talent de la mixologie. Richement illustré.

Le barman du Ritz – Philippe Collin – Éditions Albin Michel – Avril 2024

L’art du Cocktail – Franck Meier – Traduction : Céline Da Viken Le Gal – Préface : Philippe Collin – Illustrations : Delius

jeudi 2 mai 2024

 

Noisette sanglante


Le rouge et le blanc

Harold Cobert

 


Russie, 1914 - Deux frères et une sœur de lait. Amis normalement pour la vie. Sauf si les soubresauts d’un pays ne sont que les prémices d’un tremblement politique à la puissance incalculable sur l’échelle du temps.

Alexeï et Ivan sont nés dans une famille d’aristocrates russes dont l’éducation est orientée sur le devoir et une rigidité patriarcale, et, où les sentiments sont aléatoires. Alexeï est en faveur d’un renouveau démocratique sous les couleurs libérales. Ivan ne jure que par la révolution sous la bannière marxiste. Natalia, la sœur de lait, est la fille de la gouvernante et de l’administrateur des terres, rapidement elle va rejoindre Ivan dans son combat anarchiste puisqu’il sonne, au départ, humaniste.

Mais les évènements tournent progressivement au drame, tout va basculer pour la fratrie qui va se déchirer sous les couleurs rouges et blanches.

À travers pratiquement un siècle d’histoire - jusqu'à la chute du mur de Berlin -  incluant deux guerres mondiales, Harold Cobert produit une fresque historique sur la Russie, absolument stupéfiante, portée par une narration précise – parfois trop car âmes sensibles s’abstenir – et une écriture qui emporte le lecteur à travers un pays dont le nom résonne comme une tragédie perpétuelle malgré une richesse et une culture extraordinaires.

Si le roman semble à première vue historique, rapidement il prend également des allures géopolitiques et c’est là d’où il tire toute sa force. Les enjeux d’une guerre, d’une révolution – on le sait – sont multiples mais les décortiquer via la fiction permet de s’immiscer dans la psychologie des êtres qui s’engagent pour une cause, noble au départ, mais qui se transforme en ogresse. Les camps sibériens existaient sous les tsars, ils ont perduré sous l’empire soviétique. À Berlin le drapeau nazi a été remplacé en partie par la faucille et le marteau avec des exactions de toute part. Rouge ou blanc, la barbarie laissait des traces vermeilles dans la neige russe puis soviétique. L’intransigeance entraîne l’intransigeance, la violence appelle la violence, la manipulation devient une balle de ping-pong, les crimes profitent aux crimes, l’inhumanité conduit à la folie des hommes ; l’extrémisme de toute part est une violation de la condition humaine.

Un grand roman, très dur mais qui est le reflet d’un monde ayant existé et qui, hélas, existe encore, un monde où les guerres volent la paix, où la confiance est une denrée rare et les trahisons courantes, où la rage du pouvoir fait vendre les âmes pour banaliser la mort et se moquer des vies.

Le rouge et le blanc – Harold Cobert – Éditions Les Escales – Mars 2024

  Noisette agreste   La ferme du Gros Caillou Jeanine Berducat   Qui entrera dans cette ferme du Gros Caillou ne pourra que s’atta...