lundi 16 septembre 2019


Une noisette, un livre


 L’esprit de la jungle

Iwan Asnawi




Ô combien il est préférable de se tourner vers des ondes positives et prendre l’option de l’esprit de la jungle plutôt que celle de la loi de la jungle, Rudyard Kipling ou la vox populi n’ayant peut-être retenu que la survie, la lutte alors que cette formation végétale referme bien des secrets et des pouvoirs bénéfiques insoupçonnés. Car la nature est notre mère à tous et la psyché de tous les êtres vivants.

Cet ouvrage est un grimoire, un précieux grimoire car une certaine magie apparaît au fur et à mesure de la lecture. Si le « Dukun » relate l’histoire et la géopolitique de son pays, une large place est offerte à ce qui est la base de son existence : soigner, dégager de l’énergie, communiquer avec les esprits dans un but de bien-être. Une magie blanche par le pouvoir vert.

Pour comprendre cet esprit, il faut avant tout connaître un peu l’histoire de l’Indonésie et l’auteur fait un nécessaire rappel sur les différents régimes et pouvoirs qui se sont succédé et cette notion indispensable sur la solidarité villageoise qui, hélas, se perd dû à l’anthropisation du territoire. D’où la nécessité absolue de sauvegarder pendant qu’il en est temps encore toute la biodiversité et de ne plus gouverner par uniquement un objectif comptable. Les territoires où le PIB est le plus élevé sont ceux où est produit l’huile de palme mais au prix d’une destruction effroyable de la forêt et de la perte de l’identité des villageois contraints de s’adapter ou de fuir. Ce monde dans lequel nous vivons tous est une terre des hommes mais aussi une terre de la nature.

Qui dit esprit dit forcément spiritualité et l’auteur a cette sagesse de ne pas la mettre sur le palier de la religion mais de différencier les étages qui les séparent. En effet la spiritualité n’a jamais incité à la haine, à exterminer l’autre. Ce pourquoi, également, Iwan Asnawi insiste sur la conception du syncrétisme qui offre tolérance religieuse en maintenant les traditions vernaculaires.

Un livre à lire en pleine nature et si vous ne le pouvez pas, rechercher un arbre pour pouvoir vous imprégniez de ses effluves et de la grandeur de son âme. Après ce bain de lecture, un bain de nature pour remettre énergie dans le corps et l’esprit et espérer un regain de sauvegarde sur ce bien le plus précieux de la planète.

« C’est au contact prolongé de la nature que celle-ci nous parle et nous révèle son savoir et ses secrets ».

« De mon point de vue, la spiritualité n’a rien à voir avec la religion. Il n’y a jamais de guerre à cause de la spiritualité. Au contraire, la religion mal employée tue le spirituel. Or, être spirituel au sens que me l’ont enseigné mes grands-parents, au sens où je le tire de l’esprit de la jungle, signifie comprendre l’esprit  de ton père, de ta mère, de ton grand-père, de ta grand-mère, et non pas l’esprit d’un seul dieu unique ».

L’esprit de la jungle – Iwan Asnawi – Editions PUF / Collection Nouvelles Terres – Août 2019

dimanche 15 septembre 2019


Une noisette, un prix littéraire


 Le Prix Blù Jean-Marc Roberts




Pour la troisième consécutive s’est déroulé le Prix Blù Jean-Marc Roberts qui récompense un auteur novateur et ayant déjà publié trois livres.

Cette année la sélection était la suivante :

-       Emma Becker – La Maison – Editions Flammarion
-       Bérangère Cornu – De pierre et d’os – Editions Le Tripode
-       Thomas Giraud – Le Bruit des tuiles – Editions La Contre-Allée
-       Clarisse Gorokloff – Les fillettes – Editions Les Equateurs
-       Myriam Leroy – Les yeux rouges – Editions Seuil

Jeudi 12 septembre au siège de la Maison de la Radio à Paris, c’est Emma Becker qui a eu la joie d’être récompensée et succéder à Nicolas Mathieu.

Cette année, le jury était composé de : Philippe Claudel de l’Académie Goncourt, Brigitte Giraud, Justine Lévy, Erik Orsenna de l’Académie Française, Capucine Ruat, fondatrice et organisatrice du Prix, Sandrine Treiner, Didier Barbelivien, les libraires Alain Bélier et Corisande Jover, les instagrammeurs Alizé Coulais et Côme Grévy (Le Studio Littéraire).

Blù, comme la collection Bleue créée par Jean-Marc Roberts, d’abord chez Fayard, puis chez Stock où a été directeur jusqu’à son décès en 2013. Amoureux de la littérature, il partagea aussi sa passion des belles lettres avec le cinéma, notamment avec « Une étrange affaire » de Pierre Granier-Deferre, long métrage où le personnage de Nina est interprété par Nathalie Baye et qui est devenue la marraine du Prix Blù.

La maison d’Emma Becker est le récit romancé d’une immersion de deux ans dans une maison à Berlin et où la prostitution est reconnue légalement. Un livre qui remplit parfaitement les conditions d’attribution du Prix Blù Jean-Marc Roberts : de l’audace et de l’inattendu !

Un prix littéraire à qui on souhaite une longue vie et qui lors d’une soirée sait réunir tous les arts, celui de la littérature, mais aussi ceux de la musique et du cinéma. Une parfaite définition de l’éclectisme.

samedi 14 septembre 2019


Une noisette, un livre


 Les choses humaines

Karine Tuil




Un couple, Claire et Jean Farel. Tous les deux au sommet de leur gloire. Elle, l’essayiste féministe, lui le journaliste vedette d’une grande chaine de télévision. Ensemble ils ont un fils, Alexandre, qui lui aussi est sur le chemin des avenirs les plus radieux. Une grande différence d’âge sépare le couple, chacun a vécu une vie avant de se rencontrer et Jean collectionne les conquêtes. Un jour Claire décide de quitter le foyer conjugal, lassé d’une union devenue trop terne et rencontre un professeur de son âge en instance de divorce qui a deux filles. Une histoire qui peut sembler classique mais qui est une suite de rebondissements car le destin va basculer du côté de l’enfer à cause de ce qui fait tourner et détourner le monde : le sexe.

Véritable radioscopie du XXI° siècle, ce roman confirme tout le talent de Karine Tuil, qui sait glisser une fiction et des personnages de roman dans l’actualité de ces dernières décennies en rappelant certains événements qui ont marqué à jamais les citoyens du monde. Je dis du monde car cette histoire est universelle : les attentats, les hommes de pouvoir profitant de jeunes stagiaires, les viols, les mécaniques judiciaires… et le grand tribunal des réseaux dits sociaux.  Au milieu, toutes les errances des êtres, tenaillés par les directives d’une société impitoyable, obnubilés par les blessures de l’enfance, partagés entre les sentiments de l’esprit et les pulsions du corps.

Karine Tuil fait partie des écrivains qui captivent le lecteur aussi bien sur la forme que sur le fond.
Sur le fond, j’aime cette écriture palpitante qui fait claquer les mots, cette façon d’aligner les paragraphes avec à la fois harmonie et violence et enfin ce phrasé qui est la marque de l’auteure de « L’invention de nos vies ».
Sur la forme, j’aime cette brillante analyse de toute la complexité humaine. Un exemple : Claire est une militante féministe mais quand elle se retrouve confrontée à un crime, quand ses idéaux vont à l’encontre de ce qui se passe dans sa famille la plus proche, elle se retrouve prise dans un étau avec ses convictions bafouées.

Le plus prodigieux est peut-être qu’il n’y a aucune leçon de morale, l’auteure suivant le principe « nemo judex in causa sua » ; lors du procès d’assise, car l’histoire ira jusque-là, elle narre les deux plaidoiries, partie civile et défense, sans à aucun moment prendre position. Le tout est bluffant car soi-même on a l’impression d’être assis dans le fauteuil du juge, comme si on écoutait chaque témoignage, comme si on voyait à la fois la victime et l’accusé. Et de là, toute la difficulté d’émettre un verdict, de porter un jugement. Un rythme qui va crescendo à l’image de toute la pression et du trouble qui peuvent envahir les cours de justice.

Autre tribunal qui, celui-là, n’a pas de lois et qui sévit depuis plus d’une décennie : celui des réseaux dits sociaux. On connait le point de vue de Karine Tuil sur ce sujet et elle en tisse une parfaite toile tout le long de son roman : phénomène arachnéen d’une belle attractivité mais où chacun peut se retrouver dans son propre piège, confronté à la vindicte populaire, en se trouvant chacun légitime pour insulter et imposer sans ménagement son point de vue. Une faute d’orthographe, une faute de frappe, une phrase hors de son contexte reprise en boucle, une affaire qui éclate sans connaître les faits exacts, et c’est un essaim d’internautes qui se jettent sur une proie qui peut se retrouver harcelée et même menacée de mort. Apogée de la violence verbale.

De la violence verbale à la violence physique, le viol qui est un crime qui ne cesse de se répandre et même utilisé comme arme de guerre. Dans le livre, c’est une scène qui va faire basculer tous les personnages et pas seulement le violeur et sa victime. Un dédale de sentiments adverses, de contradictions, d’incertitudes et de descente aux enfers par des pulsions diaboliques et qui peut remettre en cause toute une vie et toutes les perceptions dont on se fait d’elle.

Ces choses humaines qui se font et se défont, ces choses humaines dans toute l’ambiguïté des sentiments et des approches, ces choses humaines qui sont la vie.

« Vous savez ce qu’on dit ? La Légion d’honneur est le dernier Viagra des hommes de pouvoir ».

« La vie n’est qu’une longue perte de tout ce qu’on aime ».

Les choses humaines – Karine Tuil – Editions Gallimard – Août 2019

Livre lu dans le cadre des Explorateurs 2019 de Lecteurs.com



lundi 9 septembre 2019


Une noisette, un livre


 Kintu

Jennifer Nansubuga Makumbi





Un geste et toute une lignée semble subir pendant des siècles un mauvais sort, une malédiction. Kintu, gouverneur d’une province du Buganda au dix-huitième siècle gifla, presque par inadvertance, son fils adoptif qui mourut juste après. Depuis, tous les descendants semblent être voués à la même fatalité face aux morts brutales et aux drames continus.

C’est ainsi que l’on suit les traces de Kamu, brutalement assassiné alors qu’il sortait du domicile d’une de ses compagnes,  Suubi, une femme harcelée par sa mystérieuse sœur et perdue dans ses mensonges par rapport à ses parents ; Kanani un fanatique religieux de la congrégation des réveillés et ses deux enfants jumeaux inséparables ; Isaac au parcours atypique, se retrouvant veuf avec un garçon de quatre ans et qui pense être porteur du VIH ; Miisi, celui qui sait, qui à étudié à l’étranger et qui refuse de croire à toutes les superstitions mais qui pourtant est hanté par des visions.

Une galerie de personnages autour desquels évoluent enfants et autres membres de la famille jusqu’au rassemblement finale où l’on retrouve tous les protagonistes autour de l’esprit du village de Kiyiika avec les réponses à toutes les questions que le lecteur peut se poser tout le long du déroulement de cette saga chorale.

Ce roman, proche d’un esprit biblique, où se mêlent fiction réaliste et légendes, récit et conte, est une formidable palette pour s’immerger dans ce territoire africain du Buganda, royaume du peuple baganda au sein de l’Ouganda entre ses multiples clans et ses différentes ethnies, ces territoires découpés de façon arbitraire par les colonisations… C’est aussi un pan de l’histoire géopolitique qui est savamment soulevé par les divers paragraphes consacrés au tristement célèbre Amin Dada. Même si l’histoire va bien au-delà, contrairement à d’autres récits sur l’Ouganda.

L’écriture de Jennifer Nansubuga Makumbi est foisonnante et fait de ce premier roman une richesse littéraire en confirmant le talent du peuple africain pour narrer leur pays et se démarquer par l’extraordinaire franchise de leurs écrits. Aucune concession, aucun tabou écarté, laissant les effets sentimentaux sur le bord de la route pour plonger dans les méandres impitoyables de la vie et de la mort. C’est puissant comme chaque destin des personnages et sans aucun doute, une première pierre de posée pour Jennifer Nansubuga Makumbi chez qui se dessine un avenir radieux.

« Là, assis par terre dans le salon, Isaac jouait avec un énorme serpent. Celui-ci s’enroula autour de sa taille alors qu’il se mettait à quatre pattes ave un rire joyeux. Puis Isaac souleva son buste du sol et resta en équilibre sur les mains et les orteils. Le serpent le caressa avec ses anneaux, s’enroula autour de son ventre et remonta le long de sa poitrine jusqu’à se trouver devant son visage. Isaac lui tira la langue et s’écroula à nouveau de rire lorsque le serpent l’imita ».

« Mais la honte le submergea ensuite et il refoula ses larmes en clignant des yeux. Il se dit qu’aucun être humain ne devrait être déchiré ainsi entre le bien et le mal, la justice et l’injustice, comme lui l’était à ce moment là. Il avait besoin de quelqu’un, d’un objet, de quelque chose à blâmer, mais tout ce qu’il pouvait trouver dans cette pièce était la tristesse ».

Kintu – Jennifer Nansubuga Makumbi – Traduction céline Schwaller – Editions Métailié – Août 2019

dimanche 8 septembre 2019


Une noisette, un livre


 Le collier rouge

Jean-Christophe Rufin




Eté 1919. La France est sous le poids de quatre ans de guerre impliquant plus de soixante millions de soldats, des morts et blessés par millions également, et d’innombrables destructions. Dans les esprits, cette première guerre mondiale laisse des traces ineffaçables avec un sentiment, certes de fierté pour certains, mais aussi de révolte face à l’absurdité d’un conflit brisant des millions de vie et à la dichotomie totale entre le peuple et les dirigeants, ceux qui exécutent et ceux qui ordonnent. Dans l’enfer des affrontements, dans l’absurdité belliqueuse, l’homme cesse d’être un humain et c’est l’instinct animal qui commande.

C’est au cœur du Berry, probablement dans le secteur de Vallenay, qu’est retenu prisonnier dans une caserne déserte, le caporal Jacques Morlac pour un acte insensé (que le lecteur découvre à la fin du récit) et pour lequel il risque une lourde condamnation. Le juge militaire Lantier du Grez  est chargé de son procès, un homme dont la noblesse ne coule pas uniquement dans ses veines mais circule intensément dans ces cellules cérébrales, la guerre l’ayant fait réfléchir sur les errances des valeurs humaines.

Et puis, il y a le chien... Un chien sans race, apparemment sans nom, usé, fatigué mais qui semble d’une fidélité et d’une loyauté à toute épreuve. Il est là, assis devant la prison, aboyant, hurlant. Le juge Lantier est immédiatement surpris pas sa présence et par son attitude, jusque là il n’était au courant que de son existence. Dans les yeux de ce cabot aux multiples blessures semble être transcrites toutes les défaillances mais aussi les plus belles qualités humaines  Il apprendra qu’il est au départ le chien de la compagne de Morlac, Valentine, une jeune femme pacifiste et au comportement sibyllin qui semble porter bien plus que le poids des années vécues.

D’audience en audience, on découvre le nœud de l’histoire, celle de Morlac mais aussi celle de son chien, à travers la guerre qui conduira le caporal au-delà des Balkans et c’est lors d’une attaque à Tcherna contre les forces bulgares que lui sera décernée la Légion d’honneur pour son action héroïque. Et puis, il y a le chien…

Un court mais absolument délicieux roman où s’entrecroisent la bravoure humaine et la fidélité canine avec de judicieuses réflexions tout en transparence sur la guerre et les engagements des uns et des autres, entre orgueil et utopie. Sans oublier ces sentiments que deux êtres ne savent toujours pas exprimer et qui peuvent entraîner toutes les contradictions.

Si Morlac retient l’attention, le personnage de Lantier est admirable dans sa philosophie de vie et l’élégance de sa conduite. Et puis, il y a le chien… Tous les inconditionnels canins ne pourront qu’être ravis par ces pages où ce compagnon quadrupède  prend une dimension humaine dans les tourments des âmes des bipèdes.
C’est effectivement dans les paradoxes et les méandres des relations humaines, que l’on peut apercevoir par un animal la plus noble des qualités, celle de la fidélité. Cette loyauté dans l’animal qui devient humain au moment, celui des guerres justement, où on demande à l’homme de devenir une bête.

Comme souvent dans l’œuvre de  Jean-Christophe Rufin,  le roman s’achève sur un sommet de délicatesse et à l’instar de Guillaume l’esquisse d’un sourire se forme en refermant le livre…

« Lantier observa la manière qu’avait ce vieux cabot de froncer les sourcils en inclinant légèrement la tête, d’ouvrir grand les yeux pour exprimer son contentement ou de les plisser en prenant l’air sournois pour interroger l’être humain auquel il avait affaire sur ses intentions et ses désirs. Ces mimiques, jointes à de petits mouvements expressifs du cou, lui permettaient de couvrir toute la palette des sentiments. »

« A mesure qu’on avance dans les allées forestières, on découvre des alignements inattendus. Le désordre des troncs fait alors place, pour un instant, à une trouée rectiligne qui semble conduire jusqu’à l’horizon. Cette irruption de la volonté humaine dans le chaos de la nature ressemble assez à la naissance de l’idée dans le magma des pensées confuses ».

« Lantier songea que la compagnie des chiens était la seule présence qui ne trouble pas la solitude ».

Le collier rouge – Jean-Christophe Rufin – Editions Folio – Mars 2015

Benoît Gysemberg en 1990 au Tchad ©Scoop

Plus émouvant encore est d’apprendre par une postface, que c’est une histoire vraie, celle du grand-père de feu l’intrépide photojournaliste et reporter de guerre Benoît Gysemberg. Un bel hommage pour la vaillance de ces hommes ayant traversé ou traversant la géhenne des conflits, pour tous ces animaux impliqués directement ou indirectement dans les guerres et victimes de la folie bestiale des humains et pour ces reporters qui prennent des risques inouïs pour nous informer et tenter de réveiller les consciences par leurs photos et leur reportages.