Souvenirs d'un médecin d'autrefois

lundi 16 février 2026

 

La fascination Titaÿana

Hélène Legrais

 


« Titaÿana avait appris depuis longtemps à utiliser chaque vague pour monter toujours plus haut dans cette mer démontée qu’était devenue l’actualité mondiale »

Élisabeth Sauvy, alias Titaÿana, fait partie de ces femmes intrépides, s’infiltrant avec brio dans un monde masculin, atteignant des sommets mais retombant dans un oubli fracassant. Peut-être que son bref passage comme collaborationniste pendant la deuxième guerre mondiale – elle avait tourné casaque lorsque son frère fut tué dans l’attaque britannique à Mers el-Kébir en juillet 40 - et sa condamnation qui a suivie y sont pour quelque chose. La journaliste et autrice Héléne Legrais lui consacre son nouveau roman avec de nouveaux indices biographiques et son souci d’être la plus objective possible.

Tout commence en Catalogne française d'où Baptiste Calvet – personnage fictif – est originaire. Il se morfond dans l’épicerie familiale et veut tenter sa chance à Paris, peu importe le travail à accomplir. Soucieuse, la famille envoie une lettre de recommandation à la devenue célèbre Élisabeth Sauvy grâce à ses exploits comme grand reporter et pilote. Elle est née, tout comme Baptiste, à Villeneuve-de-la-Raho et le jeune homme a toujours gardé dans sa mémoire le regard et l’aspect volontaire de la jeune enfant qu’avait été Titaÿana.

À une terrasse, il rencontre très brièvement une pétulante jeune femme qui lui fait grand effet. Par le pur des hasards, il retrouve Nicolette au Bourget, venue pour tenter de solliciter un entretien à sa mentore : Titaÿana ! La passion amoureuse s’accélère mais jusqu’où la fougue de l’apprentie journaliste ira ? Quelques années plus tard, la guerre éclate en France…

Même si chaque roman d’Hélène Legrais est parfaitement maîtrisé, ce nouvel opus est probablement le plus abouti, tant sur la fluidité de l’écriture, l’intrigue, le savant dosage entre réalité et fiction, les références historiques et ce diaporama entre Paris et Perpignan, des années 20 aux 50. Une parfaite restitution de cette époque avec quelques figures marquantes – au hasard Marcel Pagnol et Pau Casals – tout en évoquant le travail des journalistes « tout terrain », à commencer par Robert Capa (Endre Ernő Friedmann, de son vrai nom) et surtout sa compagne Gerda Taro, décédée lors d’un reportage sur de violents combats près de Brunete en 1937 lors de la guerre civile espagnole. Ce passage rappelle celui d’un livre consacré à ce couple : Une longue nuit mexicaine d’Isabelle Mayault.

La romancière a su mettre en exergue toutes les facettes de Titaÿana, du meilleur comme du pire, de son courage, de ses excès, de sa modernité, de ses gloires, de sa défaite. Pour paraphraser sa postface, je dirais qu’Hélène Legrais a pris le miroir d’une époque pour que chacun puisse en voir ses reflets et éviter de réverbérer les plus mauvais à nouveau.  

La fascination Titaÿana – Hélène Legrais – Éditions Calmann Lévy – Novembre 2025

vendredi 13 février 2026

 

Fauves

Mélissa Da Costa

 


« Les yeux dorés n’ont plus aucune tendresse à donner. Ils sont vifs et agressifs. Comme ceux de Tony »

Années 80 en France. Tony, un jeune homme presque majeur, écorché vif, quitte le foyer familial ou du moins ce qu’il en reste, c’est à dire, plus rien. Dans son errance, il croise le chemin du cirque Pulko, la notion d’itinérance est sa marque de fabrique.

Engagé par Chavo, alias le Padre, figure énigmatique du cirque, Tony trouve refuge dans les tâches quotidiennes : soin des chevaux, aide aux préparatifs.  Mais le jeune homme est attiré par les fauves de Chavo. Et encore davantage lorsqu’il acquiert une panthère nébuleuse pour sa femme Sabrina, l’indomptable gitane. Le gadjo est progressivement adopté mais la noirceur dans laquelle a grandi Tony continue de lui coller à la peau, un engrenage impossible à stopper dû aux cicatrices non refermées.

Qui sont les fauves ? Les hommes ? Ces femmes qui voudraient s'échapper des cages du patriarcat ?  Un roman fascinant, décryptant par des gigantesques métaphores l'univers de la violence qui s'enchaîne. Sans préjugés. Avec des personnages attachants, malgré la brutalité, en particulier Chavo, Sabrina et l’écuyer Alessio. Quant à Tony, comment ne pas penser à feu un célèbre fauve : Patrick Deweare ! Fascinant.

L'écriture s'inscrit dans la lignée de Mélissa Da Costa, explorant les complexités de l'âme humaine. Avec Fauves elle dompte les lettres à sa volonté avec ce souci de surprendre, d’aller vers d’autres inconnus.

Fauves, une lecture à l’empreinte durable.

Fauves – Mélissa Da Costa – Éditions Albin Michel – Janvier 2026


jeudi 12 février 2026

 

L’Île des Femmes

Mona Azzam

 


 

« Un seul moyen d’être fixée : Avancer. Écouter. Transcrire »

Une île. Des femmes recluses, emprisonnées, bafouées, déchues de leurs droits. Elles n’existent plus. Ou si peu.

Elles s’appellent Perla, Aurora, Rosalia, Giuletta, elles sont encore vivantes. Mais elles étaient sept avec Paloma, Aria et Bianca, aujourd’hui envolées vers un autre monde. Et Maria. Différente. Elle est venue d’elle-même. Et pourrait repartir. Seulement elle ne veut pas quitter ses quatre « sœurs » brisées définitivement. Comme elle. Comme toutes celles qui subissent le même sort dans le monde, hier, aujourd’hui et, hélas, demain.

Femmes victimes des hommes. Femmes victimes des traditions. Femmes innocentes mais coupables pour les mafias locales dans cette Italie du siècle passé. Elles se confient à Clara venue sur cette île sicilienne pour écouter leurs voix, poser par écrit leurs mots issus de leurs maux.

Un roman choral d’une force magistrale. Sans haine. Sans cris. Juste l’écrit. Qui déchire. Mona Azzam s’est inspirée de légendes siciliennes de la commune d’Isola delle Feminne et de son îlot situés en Mer Tyrrhénienne avec sa Torre di Fuori qui aurait pu être une prison pour femmes au XVI° siècle. D’autres avancent que des femmes turques et coupables de crimes ont été abandonnées sur cette île. Comme le souligne la romancière « les légendes sont à l’écrit ce que le sel est à la mer ». On s’en nourrit.

L’ Île des Femmes – Mona Azzam – Éditions Ex Æquo – Janvier 2026

 

vendredi 6 février 2026

 

Bahari Bora

Steve Aganze

 


« Ces jeunes filles avaient grandi dans un monde où l’omerta était plus puissante que les mots, où la honte des violences subies pesait sur leurs épaules plutôt que sur celles des coupables »

Bahari Bora signifie « Bel Océan tranquille » en swahili. Un premier roman. Aussi magnifique que déchirant. Magnifique par la beauté de la langue et la profondeur philosophique. Déchirant par la réalité de la souffrance, des chocs post-traumatiques, de la violence faisant surgir chez le lecteur une colère intérieure face au silence assourdissant : car c’est le sort de milliers de filles et de femmes en République Démocratique du Congo, spécialement au Sud-Kivu, là où se concentrent pratiquement toutes les richesses de l’un des pays les plus pauvres d’Afrique.

Bahari Bora est un cri pour tous ces êtres qui subissent la brutalité sans nom des hommes (et des femmes complices), un cri pour dénoncer le viol comme arme de guerre, un cri pour tenter de mettre fin à ces enlèvements, à ces crimes qui ne cessent d’augmenter.

Bahari Bora est l’histoire d’une jeune fille enlevée par des factions armées, violée, torturée mais qui parvient miraculeusement à s’enfuir après cinq années de captivité. Rare rescapée, elle est soignée dans un hôpital conçu pour accueillir toutes les victimes des guerres fratricides. Enceinte, le Dr Farid lui conseille d’avorter, sinon ses jours seront en danger. Mais, elle porte la vie malgré tout et veut retrouver Mawingo, le compagnon de son enfance et de tous les espoirs. Y parviendra-t-elle ? Qu’est devenu l’orphelinat de la rwandaise Mama Mathilde ?

Bahari Bora est une opportunité donnée à son auteur, Steve Agaze, pour saluer le travail, la vaillance, la bonté d’un homme, le docteur Denis Mukwege qui a sauvé des milliers de femmes et d’enfants de la barbarie en réparant leurs corps et en les protégeant le mieux possible au sein de son hôpital de Panzi et de sa Fondation.

La force et la pertinence de Bahari Bora ont été saluées par le jury du Prix littéraire 2025 de la Fondation de la Vocation, confirmant l'importance de ce roman pour sensibiliser le public aux réalités brutales vécues par les femmes en RDC.

« Le pays se dressait telle une imposante colline en forme de crâne. Au sommet de celle-ci, sa jeunesse était crucifiée dans son ensemble, sur un poteau orné de diamants, d’argent et de cuivre, trempé dans de l’or, plaqué de cobalt et de tantalite, et alimenté par le pétrole, le méthane et l’azote. Ce poteau était enfoncé dans une terre rouge, enrichie de fer, et saupoudrée d’une poussière jaunâtre d’uranium.

Le Dr Farif et les organisations non gouvernementales qui l’accompagnaient considéraient ce pays comme un chantier. Un chantier où les femmes, miroirs de la société et héritage de la noblesse du monde, avaient besoin d’être réparées, tant sur le plan moral que physique, pour que cette fragile partie de l’Afrique puisse enfin connaître son élévation, son ascension manifeste, son émergence subtile. Ces femmes, ces jeunes filles, ces fillettes qui, sans le savoir, semblaient être des munitions infinies, des projectiles à fragmentation, des mines artisanales, des boucliers humains, des armes diverses, aux yeux ce ceux qui, turban noir sur la tête et kalachnikov ou machette à la main, composaient un sombre refrain sur la partition de l’histoire congolaise, impunément, depuis des décennies. »

Bahari Bora – Steve Aganze – Éditions Récamier – Mai 2025

 

 

 

jeudi 29 janvier 2026

 

Trois noisettes sinon rien

 


Agatha Raisin enquête : Le diable au Corps – M.C. Beaton

Sacrée Agatha Raisin, elle enquête comme pas une dans cet éternel ton si British et si agréable.

Cette fois, elle se met à nue. Si, si, si. Car un corps sans vie aurait été aperçu près d'un secteur nudiste par un monsieur affolé qui a tellement couru qu'il n'avait pas pris le temps de cueillir une feuille pour cacher l'essentiel. Mais Agatha avec son assistante qui passaient, par hasard, ont tout vu !

Peu importe, si le cadavre disparait, Agatha est persuadé qu'un crime a été commis. Avec l'aide de sa petite équipe, la détective va encore ridiculiser son "collègue" policier. Mais avant de trouver le ou les coupables, il va s'en passer des choses dans la campagne anglaise entre les nudistes, deux sœurs bien mystérieuses, une affaire de drogue, un glacier, un malabar patibulaire et un bel italien venu pour diriger la chorale locale lors d'une représentation de Cavalleria Rusticana de Mascagni. Et hop, un p'tit coup de bel canto pour agrémenter le tout.

Love you Agatha Raisin 🤗

Aux éditions Albin Michel – Traduction Marion Schwartz – Février 2023

 

La cuisinière de CastamarFernando J. Múñez

La cuisinière de Castamar est l'aventure d'une jeune femme ruinée qui trouve un emploi comme cuisinière au domaine de Castamar, propriété de Don Diego, duc inconsolable à la suite de son veuvage. Clara va tout bouleverser mais les rivalités sont féroces dans cette Espagne qui vient de subir les guerres de succession entre Habsbourg et Bourbons. La gouvernante Doña Ursula veut garder la main sur tout le personnel du domaine et compte bien pouvoir renvoyer cette jeune femme qui semble d’ailleurs cacher un secret. Mais cette femme rapace n’est rien à côté du terrible don Enrique qui fut amoureux de doña Alba, la jeune épouse de Don Diego disparue lors d’un accident de cheval, enfin accident… Il revendique le droit de propriété sur Castamar et entreprend une série de complots et manipulations en tout genre pour arriver à ses fins. Il déteste également Gabriel, un esclave noir qui a été adopté par feu le père de don Diego.

Un thème ultra classique mais mené de plume de maître par Fernando J. Múñez qui captive le lecteur jusqu’à la dernière phrase. Noisette sur le livre, d’aucuns respireront les effluves de mets exquis arriver jusqu’à leurs narines.

Aux éditions Charleston – Traduction Marta de Tena – Mai 2022 – Existe en format poche

 

Les princes de la nuitJacques Forgeas

Les fantômes de Versailles sont de retour ! Avec les intrépides inspecteurs Laruche et Torsac. Nous sommes toujours sous le règne de Louis XIV, La Reynie est toujours lieutenant général, Colbert et sa police secrète ne sont jamais loin et veillent qu’aucun scandale n’éclabousse la Cour.

Pourtant, une série de meurtres sanglants sur des sorcières et des médecins pourraient avoir pour origine certaines pratiques suivies par des proches du Roi.

Qui en veut aux sorcières blanches et aux médecins ? L'enquête s'annonce perplexe, truffée de mystères dans un Paris bien éloigné des fastes de Versailles... Qui croire ? Qui sont ces guérisseuses ? La sorcellerie a deux visages, l’une est blanche, l’autre est noire… Nos inspecteurs dont l’un est adepte de l’alchimie vont découvrir des scènes barbares et être les témoins que la recherche scientifique sous l’Ancien Régime soulève des complots transformés en pulsions criminelles.

Jacques Forgeas multiplie les intrigues, fait briller la plume de mille mots et comme pour le premier opus de cette nouvelle série - car bien évidemment nous attendons les suivantes - un zeste de modernité souffle dans chaque personnage. 

Aux éditions Albin Michel – Novembre 2025

 

 

jeudi 20 novembre 2025

 

Noisette au cœur de l’alphabet

R comme Rencontres

Corynne Albin

 


Corynne Albin nous offre avec son premier roman, "R comme Rencontres", une œuvre d'une fraîcheur d'esprit revigorante. C'est un récit empreint de tendresse, où les lettres et les mots se rencontrent pour créer une symphonie d'émotions.

26 personnages pour 26 lettres de l'alphabet. Chaque lettre est l'occasion d'une rencontre, d'une histoire, d'un moment de vie qui réjouit, fait rire et façonne l'existence. L'aventure commence dans les nuages, depuis un bon gros et moelleux nuage, pour observer la terre et ses habitants, surtout un en particulier.

À travers une série de courtes histoires qui s'entrelacent, Corynne Albin tisse une ronde humaine. On y croise Alexis, Betty, Clémence, Doris... jusqu’au zenith.

C comme Captivant : l'écriture de Corynne Albin est entraînante, on se laisse facilement emporter par les histoires.

A comme Astucieux : le concept du roman, basé sur les lettres de l'alphabet, est original et intelligent.

T comme Tendresse : le roman est porteur d'une grande sensibilité et d'une vision positive de la vie et des relations humaines.

F comme Frais : l'originalité et l'inventivité du récit en font une lecture rafraîchissante et pleine de charme.

Corynne Albin. Entre le A de son nom et le C de son prénom, ajoutons un B comme Brio !

R comme Rencontres – Corynne Albin / Préface de Maurice Barthélemy – Éditions Librinova – Avril 2025

mardi 28 octobre 2025

 

Noisette déterminée

Et refleurir

Kiyémis

 


L’histoire débute en 1954 dans la campagne camerounaise pour se terminer de nos jours en France. Andoun n’est pas comme les autres. Comme le répète son père « Tu es spéciale ma fille ». Une jeune fille, belle et rebelle. Qui dit non. Non, aux travaux des champs, non au mariage arrangé, non aux diktats familiaux, non à la fatalité. Elle espère parce qu’elle a des rêves fleuris. Ces fleurs imaginaires deviendront réalité même si le parcours risque d’être semé d’embuches.

Au court de l'histoire, elle part à Douala chez son frère pour tenter d’aller à l’école. En vain. Mais, voulant évoluer dans un autre milieu que le sien, elle fréquente une amie d’un quartier bourgeois de Douala et lors d’une soirée se laisse séduire par un militaire camerounais. De cette relation d’un soir naîtra une fille qui va devenir sa force, sa motivation.

Ce récit féministe, qui évite la victimisation, met en avant une héroïne forte et inspirante. Et refleurir est le premier roman de Kiyemis que l’on peut saluer pour la qualité de son écriture, son rythme, ses dialogues et la profondeur de ses personnages.

Kiyemis offre un portrait vibrant d'une femme africaine qui brise les chaînes du déterminisme social et familial pour tracer sa propre voie. Andoun est décidée à se forger un destin à son image, malgré les obstacles et les conventions. Un hymne à la liberté et à l'espoir.

 Et refleurir – Kiyémis – Éditions Pocket - Février 2025

 

 

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Noisette sombre sous le Roi-Soleil

Légitime violence

                                             Marc Dugain

 

 


Marc Dugain nous plonge dans les bas-fonds du Grand Siècle avec L'Affaire des poisons. Louis XIV, figure tutélaire mais étonnamment en retrait, laisse la scène à des personnages troubles et fascinants ; Colbert, La Reynie, Sainte-Croix, La Chaussée, Briancourt, Reich de Pennautier, évidemment la marquise de Brinvilliers, et, l’espionne plus ou moins fictive Leonor de Warnens, tous acteurs d'une tragédie qui a marqué l'Histoire de France.

Dugain, loin de se contenter d'une simple reconstitution historique, injecte à son récit un souffle romanesque indéniable. Le style est vif, incisif, et la narration se révèle étonnamment moderne. On est happé par les intrigues, les manipulations, et les secrets qui entourent l'Affaire des poisons.

La marquise de Brinvilliers : bourreau ou victime ?

L'un des atouts majeurs du roman réside dans le portrait nuancé qu'il dresse de la marquise de Brinvilliers. Loin de la simple image de monstre froid et calculateur, Dugain explore les failles et les contradictions d'une femme prise au piège d'une société patriarcale. La condition féminine au XVIIe siècle est ainsi mise en lumière, révélant les injustices et les oppressions subies par les femmes de l'époque.

Le roman pose une question fondamentale : quelle est la responsabilité réelle de la marquise dans l'affaire des poisons ? A-t-elle agi de son propre chef, ou a-t-elle été manipulée, voire contrainte, par des forces qui la dépassent ? Dugain laisse planer le doute, invitant le lecteur à se faire sa propre opinion.

Au-delà du simple récit d'un scandale, L'Affaire des Poisons offre une lecture critique du Grand Siècle. Dugain dépeint une société gangrenée par les intrigues, la corruption, et les luttes de pouvoir. La cour de Louis XIV, loin de l'image d'Épinal, apparaît comme un lieu de tous les dangers, où la vie ne tient qu'à un fil.

Légitime violence est bien plus qu'un simple roman historique. C'est une plongée captivante dans les zones d'ombre du Grand Siècle, un récit haletant porté par des personnages complexes et ambivalents, et une réflexion sur la condition humaine. Un livre à lire absolument pour tous ceux qui s'intéressent à l'Histoire et aux mystères de l'âme humaine.

« Leonor de Warnens avait pour les hommes la méfiance du chat pour les chiens ».

Légitime violence – Marc Dugain – Éditions Albin Michel – Octobre 2025

jeudi 23 octobre 2025

 

Noisette onirique

Colza

Guillaume Ledoux

 

 


Ce premier roman de Guillaume Ledoux est une invitation à arpenter un champ livresque, une étendue fertile où les mots et les phrases semblent jaillir de sous terre.  L'œuvre dépeint un univers où les rêves d'écriture se mêlent à la réalité brute d'une région qui évoque probablement le Berry, notamment par la référence aux fresques de Jorge Carrasco.

On découvre un jeune homme écorché vif, entouré de personnages qui le sont tout autant, qui nourrit l'ambition de devenir écrivain.  Hanté par le doute, conséquence d'un parcours semé d'embûches, il voit sa vie basculer lors de sa rencontre avec Olivia, une étudiante issue d'un milieu différent du sien. Leur amour passionné conduit Olivia à devenir le coach en écriture de son amant. Cependant, l'avenir de leur relation demeure incertain… quelle sera l’issue de leur histoire ?

Colza se révèle être un véritable délice, un portrait sensible d'un être atypique qui sème des graines de beauté sur la partition sombre du temps qui passe.

L'écriture de Guillaume Ledoux, magnifique et riche en métaphores, transcende le simple récit. Elle permet à l'auteur de communier avec le lecteur, transformant sa plume en un pinceau vibrant qui donne vie à l'aventure. L'auteur imagine le fruit de ses écrits et insère entre les chapitres de savoureuses nouvelles, dont une en hommage aux bouquinistes des bords de Seine. Un livre à inscrire sur la liste de vos envies pour vous transporter dans un univers à la fois réaliste et onirique.

« Mon ami, pensez-vous que l’on puisse aimer quelqu’un au travers d’une autre âme ? »

« Elle s’allongea entièrement, posa sa tête sur mes genoux, et j’embrassai ses yeux pour qu’ils soient indulgents lorsqu’ils liraient la suite. »

« Tout était élégant chez elle, ses gestes, sa façon de se déplacer, de s’habiller et même lorsqu’elle était nue, j’avais l’impression qu’elle portait la plus belle robe du monde. »

« On ne peut pas commander aux éléments, mais on peut choisir de se laisser remuer par eux, de se mettre à l’abri ou d’aimer les intempéries, laisser la pluie nourrir la terre et soleil fleurir les champs. »

Colza – Guillaume Ledoux – Éditions Le Cherche Midi – Mai 2025

 

 

vendredi 22 août 2025

 

Noisette d’invitation à la valse

Je vous dédie mon silence

Mario Vargas Llosa

 


 

Un livre posthume pour sa traduction française avec un titre si annonciateur… Qui, pourtant, ne fait que reprendre un passage du livre.

Un livre mi-roman mi-document rendant hommage à la musique péruvienne et plus particulièrement à sa valse créole. Le monde entier connaît la version de « La foule » chantée par Edith Piaf. Son titre d’origine est « Que Nadie sepa mi Sufrir » créée en 1936 par deux musiciens argentins Enrique Dizeo et Ángel Cabral, dans le pur style de valse criolla peruana. Cette musique est née au début du XIXe siècle dans des quartiers populaires pour franchir ensuite d’autres publics. Cette valse a une longue histoire, issue des métissages et de l’évolution du pays andin.

L'histoire que nous raconte Mario Vargas Llosa a forme d’écriture qui renoue avec ses premières années d’écrivain. Sa plume glisse sous les traits d’un musicologue ; Toño Azpilcueta, non reconnu qui rêve d’obtenir une chaire sur la musique péruvienne à l’université. Ivre d’utopie, tourmenté par des cauchemars diurnes et nocturnes dans lesquels il se croit attaqué par une armée de rats, il rencontre par hasard un guitariste d’exception : Lalo Molfino. Bouleversé, il part à sa rencontre. Hélas, la mort sape la vie de ce jeune prodige. Convaincu qu’il tient là un récit à mettre en lumière, Toño s’engage à écrire un livre sur ce musicien et sur la musique péruvienne en démontrant que cette musique créole peut rassembler le pays et les peuples.

Si vous aimez l’action, passez votre chemin. Mais si vous aimez les récits semblables aux rivières coulant doucement, le style de Mario Vargas Llosa à ses débuts, l’histoire péruvienne, l’art de la description qui transforme un roman en grand écran et cette folie douce des êtres rêveurs et singuliers, ce livre est pour vous.

"Je vous dédie mon silence" sonne un chant du cygne, parfois crépusculaire. Mais aussi baigné d’onirisme, comme espérer que la musique puisse rassembler.

 

Je vous dédie mon silence – Mario Vargas Llosa – Traduction : Albert Bensoussan & Daniel Lefort – Éditions Gallimard – Juin 2025

jeudi 21 août 2025

 

Noisette incontrôlable

Surchauffe

Nathan Devers

 


2023 après J.C. Toute la planète est sous le joug de la mondialisation. Pourtant un peuple résiste à l’envahisseur technologique : les Sentinelles dans l’archipel indien d’Andaman. Quiconque s’approche de leur île North Sentinel est quasi un condamné à mort comme l’a tristement expérimenté, en 2018, le jeune évangéliste John Chau. De toute façon il est dorénavant interdit de tenter une approche, pour des raisons sanitaires, cette tribu d’environ seulement 200 individus : les Sentinelles ne sont pas immunisés contre les maladies et ne survivraient pas au moindre virus. Malgré leurs 60.000 ans d’existence.

Le philosophe et romancier Nathan Devers a imaginé une fiction – proche de la science-fiction – autour de cette particularité ethnographique avec des personnages bien antipathiques, caractéristiques de ces ogres industriels aux dents de tyrannosaure.

Jade Elmire-Fasquin fait partie des têtes pensantes du premier groupe hôtelier mondial Arcadie. Proche du burn-out à cause de son rythme effréné de vie, de ses deux supérieurs voraces, Alexandre Jermiel et Jean-Christophe Moranges, et de son époux Thomas, journaliste chroniqueur vedette du petit écran, elle songe à prendre enfin une pause voire de démissionner. Mais Moranges lui propose une nouvelle mission : enquêter sur les possibilités d’une installation d’un grand complexe hôtelier aux îles Andaman, dans une île déserte – les tribus ayant été exterminées par les maladies importées – proche de celle des Sentinelles.  En fait un autre ogre est sur le projet, le multimilliardaire indien Rohan Baylan. Bien évidemment avec en poche les arguments habituels d’une construction respectueuse de l’environnement et des cultures vernaculaires.

Jade, malgré ses réticences et étant la seule ayant encore quelques souffles d’humanité, se lance à corps perdu dans ce projet, fascinée par l’histoire des Sentinelles et réfléchit à entrer en contact avec ce peuple. Mais, sans se douter des terribles conséquences qui suivront…

Un roman absolument captivant du début à la fin, magistralement écrit dans une langue aussi riche que savante. Même si certains clichés semblent poussés à l’extrême, l’histoire reste parfaitement crédible et traduit parfaitement l’univers cruel du monde des affaires, des rapports humains en entreprise, de la superficialité des « bonnes intentions », des discours hypnotiques…

Un subtil jeu de miroirs entre les Sentinelles et cette Surchauffe mondiale, entre l’ébullition des affaires et les relations professionnelles/privées se dessine au fil des pages pour alerter le lecteur. Comme pour son précédent roman « Les liens artificiels » Nathan Devers décrypte par la fiction la course effrénée des dérives humaines, ces ficelles agitées par des diables de tout poil pour accélérer la perte des âmes.

Au-delà du roman se pose la question sur l’avenir de ces peuples racines qui désormais ne représentent plus que 4% de la population mondiale. Pourtant, ils sont source d’inspiration face à la vésanie collective.

 Surchauffe – Nathan Devers – Éditions Albin Michel – Août 2025

  La fascination Titaÿana Hélène Legrais   « Titaÿana avait appris depuis longtemps à utiliser chaque vague pour monter toujours plus ...