vendredi 3 avril 2020


Carnet de noisette d’un écureuil confiné


 Un rêve merveilleux





La nuit dernière j’ai fait un rêve merveilleux,
Un rêve merveilleux où je travaillais 
Un rêve merveilleux où je rencontrais le voisin partir lui aussi sur les routes
Un rêve merveilleux où le téléphone sonnait
Un rêve merveilleux où les villes et les villages reprenaient leur chemin.
Un rêve merveilleux où les couleurs de la vie se mélangeaient entre bises et poignées de main
Un rêve merveilleux qui n’était pas rythmé par le son des prédicateurs de la Grande Faucheuse
Un rêve merveilleux où l’émotion, la compassion ne se révélaient plus dans l’instantané mais dans la durée.
Un rêve merveilleux ou la nature et l’Homo sapiens se réconciliaient.

Puis le rêve s’est prolongé. Il a continué
Ce rêve merveilleux où les bipèdes n’attendaient pas une crise sanitaire pour se rendre compte que les soignants sauvent des vies depuis la nuit des temps
Ce rêve merveilleux où les bipèdes se rendaient compte du privilège d’être libre de ses mouvements et de compatir avec ceux qui ne le sont jamais
Ce rêve merveilleux où les bipèdes réalisaient que la solitude est un silence assourdissant
Ce rêve merveilleux où les bipèdes rejetaient en masse le voyeurisme morbide
Ce rêve merveilleux où les bipèdes ne profitaient plus de la misère.
Ce rêve merveilleux où l’humilité et l’authenticité étaient devenues des empreintes de l’humanité, les rivalités et flagorneries rejetées dans les profondeurs des oubliettes.

Ce rêve où l’on réalise ô combien c’est merveilleux d’être ensemble, avec nos qualités et nos défauts.

Rêve merveilleux du bonheur de vivre dans un quotidien où chacun va, chacun passe. Au gré des souffles de l’existence, de ses hauts et de ses bas, des peines à oublier, des angoisses à maîtriser, des regrets à transformer en nouveaux défis, de ses joies et ces quelques moments précieux que nous devons conserver bien précieusement sur une branche des souvenirs en remerciant la providence de cette chance de les avoir vécues. Et de les revivre peut-être à nouveau.

mercredi 25 mars 2020


Carnet de noisette d’un écureuil confiné


 Dis-moi Vénus


(Credit illustration inconnu)



Dis-moi Vénus, quel plaisir trouves-tu, à faire ainsi cascader la beauté ?

Parce que chère Vénus, tu es un don de l’empyrée. Tu es planète, tu es étoile. Tu brilles, tu illumines, depuis les premiers mouvements du crépuscule jusqu’à l’ouverture de l’aube dans ce grand théâtre de l’univers, toi fruit de la terre et du ciel. Tu deviens si proche de notre planète, il parait qu’en ce moment tu la frôles presque, à soixante-six millions de kilomètres, ce pourquoi nos yeux te découvrent dans toute ta splendeur et que l’envie d’une étreinte dans tes bras fluorescents devient un songe éveillé.

Depuis quelques jours tu es devenue une boussole astrale et puisse ta lumière en faisceaux guider nos pas vers un renouveau, toi étoile du berger qui bientôt retrouvera toutes tes sœurs de cette Pléiade céleste.

Ce soir, ce matin, je t’admire dans ce « souffle du vent d’ouest qui t’as portée », déesse homérique habillée de la robe de l’immortalité. Mais te regarder va au-delà, c’est un aperçu de l’éternité, un échantillon d’espérance enveloppée dans le scintillement du firmament. Puissent les vents mauvais et les orages prendre peur de ta présence printanière et s’enfuir à jamais pour que la terre retrouve ses espaces de liberté.

Comme l’astre solaire tu es universelle et j’invite mes chers bipèdes à prendre rendez-vous avec toi dès la tombée de la nuit ou aux aurores jusqu'à fin avril. Pour te retrouver aux aurores et espérer que les vœux nocturnes deviendront un présent de notre futur.



lundi 23 mars 2020


Carnet de noisette d’un écureuil confiné


 Un rendez-vous




Ce soir, du haut de mon arbre, j’ai donné rendez-vous à l’universalité, à un être qui est présent, à des horaires différents, à toutes les encoignures du monde. Parfois absent, parfois trop ardent. Je ne savais pas s’il allait venir, comme toutes les sommités il peut s’avérer capricieux voire altier.

Je le connais sans le connaître. Je l’aime sans qu’il sans doute et ses sentiments à mon égard sont inexistants. Et pourtant il a répondu à ma demande. Il est venu, je l’ai vu et une fois encore il m’a vaincu.

Son charme est sans pareil, sa flamboyance est légendaire, admiré de tous, vénéré depuis la nuit des temps, chanté par les aèdes de toutes les époques. Ce séducteur invétéré ne connaît aucun outsider ; comment pourrait-on se mesurer à lui ! Curieusement sa fidélité est exemplaire même s’il partage sa vie avec des milliards d’êtres vivants. Selon les époques ou selon les latitudes, il devient réconfort, espoir mais peut devenir étouffant en voulant trop étreindre.

Je le regarde, je le dévisage. Ses traits me sont connus mais ils sont variables selon ses humeurs. Je le discerne bien après tant d’années de vie commune. Mais je continue à le boire du regard tout en prenant garde de ne pas fixer ses pupilles brulantes. Doucement je ferme les paupières comme si j’allais recevoir un de ses baisers, sentant sur ma peau la caresse de ses rayons.

Sa générosité vespérale a été immense. Ses visites avant la tombée du crépuscule se transforment en une caverne des merveilles faisant oublier le fardeau des jours passés et espérer des lendemains plus radieux. Sa beauté rayonne, son élégance majestueuse éblouie. Il semble loin et pourtant si proche. Il se déploie tout doucement, aidé par un léger zéphyr, traçant des lignes aux allures de jonquilles, puis ses formes rougissent de devoir se dénuder avant d’entrer dans les draps nocturnes célestes. Peintre de l’espace il ajoute quelques touches d’indigo avant de pâlir pour laisser place aux étoiles qui vont briller et veiller sur le firmament de nos âmes, offrant quelques touches sereines dans nos esprits confus.



jeudi 12 mars 2020


Une noisette, un livre


 J’ai cru qu’ils enlevaient toute trace de toi

Yoan Smadja




Ceci n’est pas un livre. C’est un être vivant. Un être qui vous regarde, qui raconte, qui souffre.
Ce livre c’est un cœur qui bat, qui palpite. Intensément. Qui risque de s’arrêter mais qui continue la lutte.
Ce livre est la vie ; il sourit, pleure, tremble, espère. C’est Eros contre Thanatos pour renaître au milieu des ténèbres. Au milieu des pages meurtries, déchirées, des pages tachées de sang, subsistent des effluves de vanilles, des mots d’espoir sur les feuilles du non-oubli pour montrer au monde que l’amour est plus fort que la haine, que l’amour c’est l’immortalité de l’âme.

Sacha est reporter de guerre. Le Liban, l’ex-Yougoslavie, la Somalie n’ont plus de secrets pour elle. En 2017, elle songe à cette année 1994, l’année où elle a demandé le divorce avec Dieu parce qu’elle a vu l’horreur, l’horreur au-delà de l’horreur, une autre « Shoah, une extermination de masse dans une succession de massacres insoutenables. Elle a vu des enfants assassinés, des couples séparées, des femmes enceintes éventrées. Elle a côtoyé la haine dans toute son obscénité. Elle était au Rwanda.
En recevant une enveloppe avec un carnet sur lequel une fleur est gravée sur le côté droit, elle se dit que les personnes lumineuses existent aussi, ces êtres qui malgré le poids du malheur continuent à porter un faisceau de brillance dans leurs veines. C’est Rose et ses lettres à Daniel. Rose, la muette qui parle avec sa plume.
Sacha se souvient de Daniel, ce médecin tutsi à la recherche de sa femme et de son fils, rencontré dans l’hôtel où elle logeait avec Benjamin le photographe. Daniel avait aidé comme il avait pu les journalistes et au fur et à mesure une touchante personnalité se dégageait de cet homme. Rose et Daniel, deux êtes perdus dans la géhenne d’une guerre civile où les voisins amis deviennent des ennemis sanguinaires.

C’est cette histoire fictive sur fond d’épouvantable réalité que raconte Yoan Smadja avec une force scripturale qui met le lecteur en totale symbiose avec les personnages jusqu’à en tirer des larmes, larmes de tristesse pour la capacité des humains à devenir des tortionnaires, larmes d’émotion pour la beauté du texte et des sentiments exprimés.
Narrer l’indicible est un hommage aux victimes de ce génocide, l’écrit permettant de ne pas enlever toute trace de ces milliers de vies arrachées, de ces femmes, comme Rose, qui subissent des viols devenus des armes de guerre.

« Au moment où l’ambassadeur a versé une larme, j’ai cru que la ville s’était mise à sentir la vanille, comme pour se souvenir de mon père ».

« J’ai cru qu’ils m’étouffaient. J’ai cru qu’ils effaçaient ce que nous avions vécu. J’ai cru qu’ils étaient des dizaines ou des milliers.
J’ai cru qu’ils enlevaient toute trace de toi.
J’ai cru qu’ils enlevaient toute trace de moi.
J’ai cru que je ne serais plus que poussière. A mesure qu’ils s’avançaient en moi, mon corps s’enfonçait dans la terre. Peut-être que la Rwanda et moi ne faisions plus qu’un. Ils nous ont violés au même instant. »

« L’humanité serait un no man’s land si telle étincelle trouant la nuit ne provoquerait pas de sursaut ».

J’ai cru qu’ils enlevaient toute trace de toi – Yoan Smadja – Editions Pocket / Mars 2020 – Editions Belfond / Avril 2019

lundi 9 mars 2020


Une noisette, un livre


 Un parfum de corruption

Liu Zhenyun




Sexe, corruption et vidéo. Trois vocables pour résumer simplement le nouveau roman de Liu Zhenyun qui s’avère aussi complexe que captivant sur la Chine contemporaine et ses dérives.

Niu Xiaoli est une jeune femme déterminée et d’une beauté singulière. Son  père décédé lorsqu’elle était enfant, sa mère disparu suite à des ébats sexuels, elle veille comme elle peut sur son frère passablement nigaud. Divorcé, elle lui cherche une autre épouse moyennant finance. Elle trouve une jeune fille, Song Caixia, paraissant ingénue, les noces se font mais sitôt la nuit nuptiale passée, elle disparait, emportant l’argent de la dot. Décidée à récupérer l’argent Niu Xiaoli part à sa recherche. En route, Niu va s’apercevoir qu’elle est plus incrédule qu’elle ne pense et se retrouve dans les filets d’une maquerelle qui propose des jeunes filles à des hommes puissants, leur faisant croire par des méthodes fallacieuses qu’elles sont encore vierges.
Puis, dans un autre chapitre, le lecteur fait connaissance avec deux hauts fonctionnaires, Li Anbang et Zhu Yuchen, anciens amis et désormais rivaux dans une société où tous les coups semblent permis, surtout lorsqu’on renifle une faiblesse. Puis, c’est au tour de Yank Kaituo d’entrer dans le bal, directeur de l’administration routière qui a la mauvaise idée d’abuser de l’alcool le jour où un pont s’effondre suite à l’explosion d’un camion. Plusieurs morts sont à déplorer, Kaituo arrive sur les lieux de l’accident abasourdi par l’accident et les engueulades de ses supérieurs et se met à sourire bêtement. Juste une fraction de seconde, mais largement suffisant pour se retrouver dans cette attitude sur les réseaux sociaux.
D’autres personnages s’ajoutent au tableau, tous, apparemment, sans aucun lien, et pourtant leurs histoires vont se croiser, à l’instar du film Babel, où d’un rien l’édifice s’effondre avec un effet boule de neige alimenté par les médias, les non-dits, le désir de la transparence et la prolifération des caméras et des téléphones portables qui filment et tracent les moindres gestes, publics et/ou intimes.

Si vous aimez les histoires à rebondissements, ce livre est pour vous avec une narration dynamique, vivante et non dénuée de cet humour en demi-teintes. Une pure fiction comme on aimerait en lire davantage mais qui a l’honorable saveur de cuisiner la réalité avec tous les ingrédients qui font et défont la gloire parce qu’une seule recette dirige le monde : celle de pouvoir accumuler le plus d’argent possible. Le récit se passe en Chine mais il pourrait très bien se dérouler dans d’autres pays tant certains faits font basculer dans l’actualité de ces dernières semaines.
Un dernier conseil : si vous allez en Chine, méfiez-vous messieurs, si l’on vous propose un bain de pieds…

Un parfum de corruption – Liu Zhenyun – Traduction : Geneviève Imbot-Bichet – Editions Gallimard – Mars 2020