dimanche 8 décembre 2019


Une noisette, un livre


 Sur tes cils fond la neige

Vladimir Fédorovski




Lara et Jivago. Une histoire qui aura marqué et marquera encore pendant des décennies des millions de lecteurs à travers le monde. Non seulement pour les deux protagonistes mais aussi pour ce quasi essai géopolitique, et non un pamphlet politique, sur cette Russie qui va s’enflammer pour devenir l’URSS. 

L’ancien diplomate et porte-parole de la perestroïka Vladimir Fédorovski revient sur la vie de l’auteur du Docteur Jivago en mettant en parallèle la vie du poète et son personnage et même ses personnages. Car Boris Pasternak est lui aussi un personnage de roman : amoureux de sa terre natale, lyrique, passionné, séducteur et séduisant, tourmenté, romantique, engagé, désabusé, il est tout, son âme oscillant entre guerre et paix, le thème central de ses œuvres étant sans équivoque la révolution.

Né en 1890 dans une famille d’artistes aisés, son père, Leonid Pasternak, est peintre et sa mère, Rosa Kaufmann,  pianiste, il s’épanouit à Moscou dans une ambiance chaleureuse et féconde, Rilke et Tolstoï étant des familiers, et hésitera pendant plusieurs années entre devenir compositeur ou écrivain. Son oreille musicale ayant quelques failles il va opter pour une plume qui déposera, avec beauté et lyrisme, des mots sur la grande partition de la vie.

Et quel partition écrite ! De nombreux poèmes, dont le recueil « Ma sœur, ma vie », des traductions et en 1957 il achève son œuvre du Docteur Jivago. La première édition ne paraîtra qu’en Italie, puis dans d’autres pays, dont la Chine mais l’URSS condamnera le roman. Il faut dire que les relations entre Pasternak et le régime soviétique est un immense et ambigu « je t’aime moi non plus ». Et c’est cette ambivalence qu’essaie de décortiquer Vladimir Fédorovski, entre l’amour de la patrie, son adhésion spontanée à la révolution puis l’indignation lors de la grande terreur de 1936, sa crainte d’être déporté et ce coup de fil surréaliste de Staline. Jusqu’à sa mise à l’écart lors de la parution du Docteur Jivago et la pression, les menaces du régime qui le conduira à refuser le Prix Nobel obtenu.

L’autre grand intérêt de ce récit est la mise en lumière du rôle des différentes femmes, épouses, maîtresses et amies, qui ont eu une influence certaine sur Boris Pasternak, de son refus de quitter la Russie parce qu’il était amoureux ou de la création du personnage de Laura en s’inspirant d’Olga Ivinskaïa, sa muse, sa maîtresse et en tant qu’éditrice facilita la parution du Docteur Jivago en Italie, ce qui lui valut par la suite de « goûter » à nouveau au Goulag !

« Sur tes cils fond la neige » est parfait pour relire le « Docteur Jivago » et pour tenter d'en savoir encore plus sur la personnalité de Boris Pasternak, un idéaliste teinté de mysticisme. Quant au Docteur Jivago, de mémoire, il incarne les péripéties d’un amour qui ne peut se détacher à la fois de l’histoire et des sentiments confus entre poésie et révolution. Le tout avec une fatalité déconcertante dans une « beauté aveugle ».  

Pour terminer, je remets la question qui a hanté Boris Pasternak sa vie durant et qui est à l’origine du Docteur Jivago : « Pourquoi donc les bolcheviks triomphèrent-ils en 1917 ? » Vladimir Fédorovski y répond en partie et, curieusement, son explication et d’une étonnante actualité.

Sur tes cils fond la neige – Le roman vrai du Docteur Jivago – Vladimir Fédorovski – Editions Stock – Octobre 2019

mardi 3 décembre 2019


Une noisette, un livre


 Sonate pour Haya

Luize Valente




Du Berlin des années 40 à Rio de Janeiro des années 90, Sonate pour Haya est l’incroyable destin d’un bébé né à Auschwitz et sauvé par un officier nazi. C’est l’histoire que va découvrir Amalia suite à une conversation téléphonique entendue par mégarde entre son arrière grand-mère Frida et son père Hermann. Ce dernier a fui son Allemagne natal pour résider au Portugal et de l’union avec Helena est née Amalia. La fille ignore tout le lourd passé familial, son père refusant de narrer ce qui s’est passé. Amalia, sans avertir ses parents part pour Berlin pour rencontrer cette aïeule qui va lui révéler l’existence d’un secret : la partition d’une sonate composée par son grand-père, Friedrich. Officier nazi il avait rêvé d’être musicien. Malgré l’obéissance qu’il voue au régime hitlérien il découvre en 1944 l’horreur d’un camp d’extermination avec une scène irréelle : une femme accouchant à même le sol. Bravant l’interdit, il emporte le bébé pour le sauver des flammes du diable et promet à la maman juive, Adele, de tout faire pour sauver la petite Haya et qu’elles se retrouveront bientôt. Une photo, une partition, c’est tout ce qui reste de Friedrich. Officiellement mort et suivant les doutes de son arrière grand-mère, Amalia part pour le Brésil pour découvrir toute la vérité.

Un roman d’une émotion inénarrable, d’autant plus qu’il se base sur une période de l’histoire plus que sinistre et que l’auteure s’est inspirée de la vie de Maria Yefremov, survivante du camp d’extermination de triste mémoire.
Ayant déjà lu quantité de romans basés sur la Shoah ou de documents relatant la géhenne nazie, je ne pensais pas découvrir autant de faits encore inconnus. A travers ces personnages, le récit prend une dimension bouleversante, tant que certains passages vous arrachent les larmes. Parce que tout simplement des millions d’humains ont connu la déportation, la torture et que de nos jours des familles entières disparaissent encore à cause d’une guerre ou d’une dictature sanglante.

Une histoire également de transmission à travers les âges, évidemment, mais aussi les nations. Amalia, d’origine allemande, se retrouve au Brésil pour entendre Adela, déportée et qui lors de son arrivée au camp s’est trouvée face au cruel Dr Mengele, qui, lui-même, s’est réfugié en Amérique Latine pour fuir la justice. Une roue qui tourne mais avec des craquements assourdissants et puisse cette mémoire être entendue, répétée. Indéfiniment pour qu’elle ne se renferme jamais dans les silences des blessures inguérissables.

Un livre superbe dans les sentiments et qui met en valeur le soleil des cœurs même dans les plus funestes épines de la vie. Ce n’est pas seulement un hommage à ceux qui ont souffert, qui ont lutté, c’est aussi une façon de mettre le lecteur en communion totale avec l’histoire et lui laisser prendre une leçon d’humilité sur les pas de l’humanité prise dans les griffes de l’inhumanité. Le tout avec une plume que Luize Valente sait parfaitement maîtriser pour que sémantique rime avec empathique.

« Plus je me rapproche, et plus j’ai peur. Je vais à la rencontre du passé. Mais on ne peut changer le passé ».

« L’être humain ne veut pas savoir ce qui se produit réellement en temps de guerre, car si tel était le cas, il en tirerait des leçons et ne répéterait pas les mêmes erreurs. Chaque guerre est enterrée lorsqu’une nouvelle commence et vient faire oublier celle qui la précède. Le passé devient l’Histoire ».

Sonate pour Haya – Luize Valente – Traduction : Daniel Matias – Editions Les Escales – Octobre 2019



lundi 2 décembre 2019


Une noisette, un livre


 Les prisonniers de la liberté

Luca di Fulvio




Un roman qui a des couilles ! Au diable la noisette si l’écureuil choque mais ce nouveau roman de l’écrivain italien Luca di Fulvio montre que les femmes savent en avoir autant que les hommes !


Rosetta, sicilienne, toujours traité de sale « bottana » parce qu’elle refuse de se soumettre aux hommes et de vendre ce qui lui appartient encore. Puis Raechel, juive russe qui suivra de dangereux inconnus pour échapper aux ténèbres de l’intolérance. Et enfin Rocco, sicilien également, mais qui ne veut plus entendre parler de mafia. Chacun de son côté fuit cette Europe sans pitié et prennent un cargo en direction de l’Amérique Latine espérant trouver une vie plus supportable.
Trois personnages, trois destins. Tout semble les séparer pour qu’ils ne se rencontrent jamais et pourtant Buenos Aires va devenir pour eux trois la capitale de tous les dangers, de toutes les violences, de toutes les souffrances dans une inhumanité à faire frémir le plus rude des varans de Komodo !

Parce que le paradis rêvé va se transformer en enfer dans un monde impitoyable, celui de la mafia, encore et toujours, et celui de la prostitution où le corps des femmes n’est qu’un objet corvéable à merci… et que l’on peut supprimer en toute impunité. Seulement Rosetta n’a pas dit son dernier mot et la très jeune Raechel/Raquel non plus. Elles vont, sans ce connaître, se battre dans tous les sens du terme, pour échapper à la Grande Faucheuse, et dans cette violente randonnée de tous les dangers, Rocco va les rencontrer et lutter avec elles. Dans l’inhumanité des êtres, quelques belles âmes vont tout de même apporter un peu de lumière à ce crépuscule des diables.
Une large réflexion sur l’isolement social, en sachant qu’en plus l’action se déroule au début du vingtième siècle et, surtout, sur la force incroyable des femmes.

On retrouve avec plaisir toute la fertilité livresque de Luca di Fulvio dans cette saga aux personnages intrépides. La violence des mots se heurte à la bravoure des protagonistes, le sordide nargue l’ivresse de vivre, l’amour fait plier la haine, la noirceur des âmes rencontre le soleil des cœurs.
Il y a des films qui se regardent comme un livre, les romans de Luca di Fulvio se lisent comme un long-métrage, chaque paragraphe étant une scène. Judicieux est d’avoir donné aux trois héros des prénoms commençant par la lettre R. R comme Renaissance…
N’oublions pas non plus quelques pincées d’humour, parfois bien cachées, comme, par exemple, donner le non d’El Francés à un proxénète… l’écriture de toutes les audaces pour ces amants de la liberté se retrouvant prisonniers des pourfendeurs des destinées.

Si l’histoire est  fictive, elle s’appuis hélas sur des faits réels. Et met sur papier toute la géhenne  du plus vieux métier du monde, ces esclaves du sexe considérées à peine comme une marchandise et encore de nos jours. Le mot de la fin revient à l’écrivain lui-même car en mettant en association deux femmes et un homme pour lutter contre ces trafics humains, puisse un espoir se lever dans la réalité quand « d’une même voix, hommes et femmes dénoncent ensemble l’injustice ».

« A présent qu’elle n’avait plus une once d’espoir, maintenant qu’elle n’avait plus de futur, elle pouvait accepter ce qu’autrement, elle n’aurait jamais accepté. Sans comprendre pourquoi, no comment on en était arrivé là, ni à quoi cela pouvait rimer, Rosetta savait désormais qu’elle appartenait à Rocco, et qu’elle lui avait appartenu avant même de l’avoir rencontré. Peu importait que cela semble absurde. Peu importait qu’ils se soient donné qu’un baiser, qu’ils n’aient partagé qu’une part de gâteau et n’aient échangé que quelques mots. Leurs voix s’étaient accordées et leurs lèvres reconnues, leurs yeux s’étaient rencontrés, et ils avaient mêlé leurs doigts éperdus. Un instant, Rosetta fut saisie d’une émotion pure et exaltante qui était peut-être le bonheur absolu. Puis l’effet de la drogue disparut totalement. La souffrance devint insupportable et elle poussa un cri ».  

Les prisonniers de la liberté – Luca di Fulvio – Traduction : Elsa Damien – Editions Slatkine & Cie – Septembre 2019


mardi 26 novembre 2019


Une noisette, un livre


 La minute antique

Christophe Ono-Dit-Biot




A l’instar de Sylvain Tesson qui proclame qu’il n’est pas nécessaire d’ouvrir un journal chaque matin pour connaître l’actualité, qu’il suffit de lire/relire/décrypter les vers d’Homère dans L’Iliade et L’Odyssée, ce qui permet non seulement de passer un été avec Ulysse mais également les quatre saisons, Christophe Ono-Dit-Biot suit le même principe avec les dieux et les maîtres de l’antiquité, de l’Olympe jusqu’au Colisée.

Si dans votre jeunesse vous avez aimez la Minute nécessaire de Monsieur Cyclopède, l’auteur en fait d’ailleurs la référence, ce livre est pour vous car il possède le même esprit de perspicacité et de recul nécessaire face aux tourbillons de l’univers, d’hier et d’aujourd’hui.

Je ne sais si l’un des moteurs pour écrire ces petites pastilles savoureuses a été la fameuse phrase prononcée en octobre 2016 par Emmanuel Macron et son futur pouvoir jupitérien mais cela permet non seulement une récréation antique mais une mythologie livresque du vingt et unième siècle ; à se demander si le journaliste du Point n’a pas tenu le foudre du plus célèbre dieu grec pour répandre d’encre (mieux vaut ça que le goudron et les plumes) les faits et gestes des citoyens français et de leurs représentants.

Politique, écologie, sport, culture, mouvements sociaux, Internet, identité, Europe, tout tout tout, vous saurez tout,  jusqu’à la surprenante histoire d’amour entre un certain Marcellus et  la Vénus de Milo.

Saviez-vous que le plus célèbre gastronome de Rome se nommait Apicius, que déjà un célèbre Macron peignait des vases au V° siècle avant notre ère, que le premier militant écologique se nommait Virgile, qu’un certain Rufin au II° siècle de notre ère écrivait des épigrammes érotiques, que les athlètes d’Olympie étaient encore plus riches que nos footballeurs, que les murs de Pompéi ont pu inspirer Banksy, que Socrate aurait été un précieux analyste pour les Gilets Jaunes, que la déesse Fama faisait déjà des ravages et provoqua un carnage amoureux à Carthage ? Ce ne sont que quelques noisettes que votre dévoué serviteur vous révèle mais la cueillette est bien plus importante sur le chemin des 220 pages. Allez, une dernière pour la route, qu’est-ce que la « Citrinagilekomachie » ? Réponse page 174.

Un ouvrage précieux pour souligner que l’on doit beaucoup aux « anciens » et que de les relire est une façon de comprendre le monde d’aujourd’hui et appréhender celui de demain. L’histoire est un éternel recommencement et combien il est sage de convoquer ces illustres prédécesseurs ; ce n’est pas se retourner dans le passé en fermant une porte sur le présent mais ouvrir une fenêtre sur l’avenir en relativisant les faits et gestes qui peuplent notre quotidien. En fermant ce livre, j’ai peut-être sorti un vers de son contexte mais je n’ai pu m’empêcher de songer à la poétesse libanaise Nadia Tuéni « Ecoute la respiration des mémoires ».

Erudition et humour, les deux mamelles qui nourrissent l’écriture de Christophe Ono-Dit-Biot avec cette aisance pour rendre accessible le plus abscons des textes antiques. Je me demande même parfois si la déesse Athéna ne le guide pas… En tout cas, c’est chouette !

« Prêtons l’oreille à ce qui se dit dans ce joyeux banquet antique : c’est ainsi, peut-être, que nous serons vraiment modernes ».

La minute antique – Quand les grecs et les romains nous racontent notre époque – Christophe Ono-Dit-Biot – Editions de l’Observatoire – Octobre 2019

mardi 19 novembre 2019


Une noisette, un livre


 Au nom de la mère

Margaux Chikaoui




Au nom de la mère parce qu’il a fallu seize ans pour qu’un homme reconnaisse qu’il était père et accepte enfin cette paternité (via une procédure judiciaire) en donnant son patronyme. A défaut d’un amour paternel.

Margaux Chikaoui a décidé de prendre la plume pour raconter sa propre histoire et celle de sa mère. Cette femme qui, à vingt ans, a été abandonnée par son amant lorsqu’elle lui apprend qu’elle est enceinte. A ce moment-là elle est heureuse, elle aime cet homme de vingt ans son aîné, bourgeois et séduisant, et ne doute pas un seul instant qu’il va l’épouser et être fou de joie en apprenant qu’il va être père. Seulement, Monsieur a « oublié » de lui révéler qu’il était marié et décide de cesser cette aventure afin de ne pas perdre de sa superbe auprès de sa femme et de ses collègues magistrats. Il prend toutefois le temps de lui demander d’avorter. Ce qu’elle ne fera pas…

S’ensuit une longue période difficile pour la future maman Lara, elle-même issue d’une famille monoparentale et ne sachant même pas qui est son père. Heureusement, ses sœurs vont constituer un rempart contre l’adversité et seront des tantes bienfaisantes pour la petite fille à naître, Margaux.  

Margaux grandit dans cette famille éclatée, studieuse pour arriver à franchir les ombres du destin. Sa tante et sa mère vont se battre pour une reconnaissance de paternité ; une gageure car le père est un haut magistrat et sait convaincre ses collègues de laisser le dossier et de ne pas céder aux instances de ces deux femmes… Mais grâce à la détermination d’un avocat, Margaux sera reconnue. Un premier pas est franchi, puis la rencontre entre le père et la fille. Des échanges courtois, chaleureux même mais dans lesquels vont planer  un malaise et un manque… Forcément.

Un témoignage très touchant qui interpellera les nombreux enfants dont le père a été au registre des abonnés absents, ainsi que toutes ces femmes abusées par un homme et qui doivent ensuite faire face au rejet et à la solitude. Avec un enfant qui ne demande qu’à être aimé.

Au nom de la mère – Margaux Chikaoui – Editions Michalon – Août 2017