jeudi 14 février 2019


Une noisette, un livre


 Chasseurs dans la neige

Daniel Parokia 




Tout semble banal, classique. Trois jeunes gens dont les études se prolongent décident de partir en montagne pour s’amuser un peu. En cours de route, ils aident trois jeunes filles qui tentent de mettre des chaînes aux pneus de leur voiture et aussitôt, logiquement, forcément, ils décident de les séduire. Mais le jeu va s’avérer plus compliqué que prévu.

Nous sommes dans les années 80 avec Amaury, Charles et Chris, ils se connaissent depuis près de dix ans et se sont probablement rencontrés sur les hauteurs du Népal mais sans avoir franchi l’Everest. Lors de l’hiver 1983, ils veulent partir aux sports d’hiver et hésitent sur le lieu de destination, ce sera la station chic helvétique de Gstaad. Chris est beaucoup moins fortuné mais les deux autres compères le sont, surtout Amaury qui semble jongler avec les billets distribués pas son père.
Ingrid, Constance et Maude sont les trois jeunes filles qui vont alimenter le séjour enneigé des trois gaillards, et elles non plus ne connaissent pas les problèmes de fin de mois. Mais à l’instar de leurs homologues masculins, elles forment aussi un trio bien éclectique… Ingrid gardera de la distance, Constance conservera son addiction aux drogues et Maude semble s’éloigner parfois, tout comme Chris…

Un roman très agréable à lire, léger mais avec quelques touches non négligeables sur les comportements humains. Mais c’est avant tout un grand saut vers les Alpes avec toute la beauté qui les caractérise, on glisse sur cette histoire comme sur des pentes enneigées, on se prend un peu de poudreuse dans la figure et on se surprend à admirer pensivement à ce massif d’où serpente une immense nostalgie.  

« Ils auraient souhaité passer par Yvoire, à cause du village médiéval et d’un vieux château perdu ».

« Du col du Pillon, le trajet durait quinze minutes pour atteindre le domaine de Glacier 3000. Dans la montée et en arrivant au sommet, la vue sur les neiges persistantes et les chaînes de montagnes était grandiose. Quelques faucons planaient, de loin en loin, à la recherche d’un renard ou de quelque lynx égaré ».

« Ce dernier avait compris, soudain, que la vie humaine, comme toute vie, était un mélange de hasard et de nécessité ».

Chasseurs dans la neige – Daniel Parokia – Editions Buchet Chastel – Janvier 2019

Livre lu dans le cadre du Prix Orange du Livre 2019

mardi 12 février 2019


Une noisette, un livre


 Personne n’a peur des gens qui sourient

Véronique Ovaldé




Gloria, maman de deux filles, Stella et Loulou, décide de s’enfuir avec elles dans la vieille demeure familiale de Kayserheim près de la frontière allemande, en cachette et en exigeant que ses filles n’en parlent à personne, en brouillant toutes les pistes. Enorme choc pour les petites qui doivent quitter leurs amies et oublier les rives de la Méditerranée pour les paysages alsaciens. Loulou, plus jeune, fait avec ; Stella, elle, perd un peu son sourire.

Gloria semble avoir peur, veut se prémunir d’un danger, un danger qui semble s’appeler Pietro Santini, l’avocat de son défunt père et qui avait fait ami avec le père des enfants de Gloria, le beau et ténébreux Samuel, mort six ans auparavant dans l’incendie de son atelier. Mais que fuit-elle réellement ? Qui est cette mère solitaire qui veut protéger, surprotéger ses enfants ? Cette même femme qui a été abandonnée par sa propre mère et qui a dans ses gênes une grand-mère bien étrange et distante.

Par une plume finement acérée, Véronique Ovaldé signe un roman proche du thriller psychologique autour d’un portrait de femme d’où coulent des sueurs froides. Pour parfaire cette nage en eaux troubles, l’auteure revient dans le passé afin que le lecteur puisse découvrir progressivement ce que fut l’univers de Gloria, ses fantômes et ses spectres, ses amours, ses colères…
On cerne au fur et a mesure le personnage aux multiples facettes pour que le mystère s’éclaircisse dans un récit devenant de plus en plus sombre.

Le seul bémol que je noterais est l’accumulation de phrases entre parenthèses, certes l’usage permet d’alléger la narration, mais parfois elles sont tellement longues que c’est l’effet contraire qui se produit. Sinon, une partition bien rythmée qui plonge dans les profondeurs de l’âme humaine avec tout ce qu’elle renferme de complexité, de surprises et de comportements déconcertants. Avec en prime, une fabuleuse démonstration sur le jeu des apparences, la transparence de l’être pouvant se révéler d’une funèbre opacité.

« C’est étonnant d’assister à un coup de foudre, c’est comme d’être pris dans un mouvement de foule dans un couloir du métro, un samedi, pendant une période d’attentats. Vous êtes embarqué et vous abandonnez toute défense, vous regardez passivement ce qui se déroule, vos attendez que ça s’arrête et vous vous dites, Ah c’est donc cela dont tout le monde parle ».

Personne n’a peur des gens qui sourient – Véronique Ovaldé – Editions Flammarion – Février 2019

Livre lu dans le cadre du Prix Orange du Livre 2019

samedi 9 février 2019


Une noisette, un livre


 Le prix

Cyril Gely




Otto Hahn, chimiste allemand, est considéré comme le père de la chimie nucléaire. Il reçut en 1944 le Prix Nobel de Chimie, décerné deux ans auparavant pour sa découverte de la fission nucléaire. Mais, il n’était pas seul. Pendant 30 ans, de 1908 à 1938, il a travaillé sans relâche avec la physicienne autrichienne Lise Meitner. Hélas, en 1933, Hitler arrive au pouvoir, le nazisme prend ses quartiers et l’antisémitisme se répand chaque jour un peu plus. En 1938, Lise Meitner, la mort dans l’âme quitte Berlin pour la Suède, abandonnant son travail et ce qui fut jusque là sa vie : la recherche.  Huit ans plus tard, alors que son ancien collègue séjourne au Grand Hôtel de Stockholm en compagnie de son épouse Edith pour recevoir son prix, Lise revient, entre dans sa chambre et s’assoit. Sa venue n’a rien d’amicale, elle veut enfin faire jaillir la vérité et demander pourquoi son nom ne figure sur aucun article,  n’est jamais prononcée et malgré qu’elle fût nommée trois fois pour recevoir le prix Nobel, elle ne l’obtiendra jamais.  Pourquoi ce mépris, pourquoi ce silence ? Le huit-clos commence…

Ce livre n’est pas un roman, c’est une pièce de théâtre. Un dialogue percutant, fusionnant entre le cinglant et la courtoisie car si les esprits sont acides, les nerfs à vif, la colère grandissante et les rancœurs rampantes, à aucun moment le couple de scientifiques ne va tomber dans la violence verbale, dans la vulgarité précoce, dans l’énervement facile. Tout est dit, envoyé mais avec élégance et respect, film en noir et blanc avec acteurs mythiques des années 50. Autre temps, autres mœurs que Cyril Gely a su recréer d’un coup de plume.

Entre noyaux atomiques et neutrons, c’est une réaction livresque qui se réalise par la force de l’énergie de l’écrit. De la fission nucléaire c’est une la fission de deux êtres qui ont existé, d’une fusion de trois décennies, l’explosion a fini par se produire… années 30 et Lise était juive et femme. Elle était pourtant pionnière en la matière…
Si les dialogues relèvent de la pure fiction, ils transcrivent pourtant complètement les sentiments, les mensonges et les non-dits. Mais aussi les convictions de l’un et l’autre, comme pour Otto Hahn qui a réellement été choqué par le cours des évènements du III° Reich et de l’utilisation de l’arme nucléaire au Japon. Il a été un fervent opposant à l’usage de l’énergie atomique dans le domaine militaire et a même signé un manifeste.

Reste la question qui survole comme un voile pudique au cours du récit, et l’amour ? Est-ce que Lise et Otto ont éprouvé des sentiments l’un pour l’autre ? Ou est-ce juste un point de fiction imaginaire…

Noisette sur le gâteau, Otto Hahn avait, entre autres, deux passions : l’alpinisme et la musique classique. Si aucun sommet n’est atteint en cours de lecture, nombreuses sont les références qui ont teinté comme des clochettes dans l’oreille de votre serviteur comme l’Horloge de Haydn, le concerto pour deux violons de Bach, et, et la mélodie hongroise de Schubert où l’auteur fait un parallèle avec l’histoire. En effet, Schubert a composé cette pièce après avoir entendu en 1824, au château des Esterhazy à Zseliz, une servante chanter un air local. Il s’en est inspiré mais seul  le nom de Schubert est resté. A l’instar du chimiste allemand.

« Hahn aimerait être ailleurs. A Göttingen, à Berlin, à dix mille kilomètres de Stockholm ! Lise patiente. Elle n’a pas encore déplacé toutes ses pièces sur l’échiquier. Elle distingue à peine son vieil ami face à elle, et l’entend tout juste respirer. Mais si la lumière jaillissait soudain dans la pièce, elle sait que son visage porterait les traces de son affrontement. Quelques cernes plus profonds sous les yeux, les bajoues légèrement plus flasques. Hahn n’est pas un dieu. Ce n’est qu’un homme que Lise veut démettre de son piédestal ».

Le prix – Cyril Gely – Editions Albin Michel – Janvier 2019

Livre lu dans le cadre du Prix Orange du Livre 2019




mercredi 6 février 2019


Une noisette, un livre


 La transparence du temps

Leonardo Padura




A l’aube de son soixantième anniversaire, Mario Conde (patronyme choisi au hasard ou pas…) sombre dans une dépression et une mélancolie de senior confirmé. Il n’a plus le goût à entreprendre quoi que ce soit, seuls son épouse et son chien lui mettent un peu du baume au cœur. Mais l’appel d’un ancien camarade de classe va lui faire retrouver une certaine jeunesse avec  la course à l’adrénaline vécue dans son précédent métier : policier. L’amant de Bobby a volé quantité d’objets dont une vierge noire énigmatique.
Du roman du départ, c’est un thriller historique qui commence avec quelques pigments de géopolitique.

Mario Conde est un personnage atypique, complètement fantasque qui n’a pas trouvé d’autre appellation pour son chien que celui de « Basura », deuxième du nom d’ailleurs, bien qu’il affectionne particulièrement son compagnon à quatre pattes (le chien pas l’ex flic). Il est allergique aux armes et à toute violence, grand lecteur il ne rêve que d’écriture. Bobby, l’ancien camarade est aussi mystérieux que la vierge kidnappée : haut en couleurs il faut s’équiper d’un détecteur de vérité pour arriver à partager le vrai du faux, le faux du vrai voire même le faux du faux. Mais il est archi-vrai !

L’enquête va devenir le théâtre de rencontres improbables de personnages dont on ne confierait pas forcément un portefeuille même vide, et, une découverte de La Havane dans toute son errance, du pire à, si j’ose l’écrire maladroitement, au moins pire. Ville et pays baignent dans un éventail de désœuvrement, d’excès, de misères morbides… Pourtant plane un parfum (pas celui des nombreux quartiers où flotte un air pestilentielle et qui vous ferait prendre un mouchoir en lisant les descriptions de l’écrivain) de mystère et surtout de démesure ensorcelante.

Le point essentiel du récit est évidemment autour de cette vierge noire, qui au départ, est comparée à une statue créée à cuba. Mais l’esprit de la « Moreneta » veille et ce sont de grands chapitres d’histoire religieuse et romane qui magnifient progressivement cette transparence du temps. Un sieur Barral va parcourir toutes les époques, de la guerre civile espagnole aux templiers du XIII° siècle, de la chanson de Roland à Robert le Diable, les batailles contre les Sarrasins et la ville sainte de Jérusalem. Des siècles d’histoire avec ces sempiternels conflits religieux, entre néant et absurdité mais où la foi reste pourtant un élément incontournable.
A tous les amoureux de la Catalogne, venez gravir les pentes des Pyrénées en compagnie de Leonardo Padura, venez escalader les montagnes qui rappellent Montserrat et les légendes autour de ces vierges noires, couleur provenant probablement d’une oxydation mais dont les origines remontent à la nuit des temps et où, comme l’indique l’auteur, l’influence égyptienne ne serait pas anodine, la déesse Isis ayant peut-être été une inspiratrice… divinités éternelles pour une histoire sacrément bien louée !

« Conde alluma une cigarette et reprit son observation du panorama délabré qui l’entourait. Il pensa que les années ne pouvaient qu’accroître cette misère déjà dense, surtout la pire de toutes : la misère humaine. Les visages des gens, qui lui lançaient des regards de méfiance, étaient le miroir de leurs âmes et leurs âmes étaient le fruit de leur milieu : la précarité extrême, décuplée au cours des vingt dernières années d’une crise qui avait fauché le rêve d’une vie meilleure à laquelle tant de gens aspiraient ».

« Te rends-tu compte que la foi – la quête du bien et de la vérité qui n’admet pas d’alternative -, manipulée, exacerbée, peut dissimuler la haine, déchaînée au nom de Dieu, d’un prince ou d’une idée ? Que tant que nous chrétiens nous tuons des musulmans, les musulmans tuent et tueront des chrétiens, et que les uns et les autres nous allons bientôt nous entre-tuer devant cette ville et sur cette terre que l’on dit sainte, et que nous continuerons à le faire pour les siècles des siècles toujours eu nom de la foi, mais en réalité pour des richesses et par goût du pouvoir ? »

La transparence du temps – Leonardo Padura – Traduction : Elena Zayas – Janvier 2019

lundi 4 février 2019


Une noisette, un livre


 Les Vents noirs

Arnaud de la Grange




Quand on débute la lecture de ce premier roman d’Arnaud de la Grange, on se demande soudainement si l’ombre de Dante ne s’est pas infiltrée dans le journaliste tant on croit arriver aux portes de l’enfer : « On pendait ici les hommes comme ailleurs on accroche du linge à sécher ».

Mais cette première phrase explique peut-être tout, elle symbolise à la fois la géhenne des guerres et celle de ceux qui la font, comme le lieutenant Verken. Un personnage très complexe, attachant, et qui en dit long sur les blessures de l’âme face aux Hadès des temps modernes. Verken est d’apparence très dure mais se cachent des failles beaucoup plus sensibles ; c’est un écorché vif, marqué par la première guerre mondiale, puis par les errances mensongères de son père, le décès prématuré de son frère, par tout ce qui l’entoure, attiré par les batailles tout en s’effrayant de sa noirceur.
Appelé pour retrouver en Sibérie puis au Taklamakan l’archéologue Emilie Theliot qui semble avoir sombré dans la folie, il participe à des manœuvres dans la Russie qui se meurt. La Sibérie est le théâtre de combats sanglants entre des factions de différentes couleurs qui n’en sont plus, subsistent seulement les « Noirs » au goût de cendre, les « Rouges » au goût du sang, les « Blancs » au goût du néant. Nous sommes en 1919 en  pleine guerre civile, les républicains et les monarchistes avec l’aide de quelques puissances occidentales affrontent les Bolcheviks.
Dans la région du Xinjiang ce n’est guère mieux, c’est l’époque des « seigneurs de la guerre », la nouvelle république de Chine est divisée depuis la chute de l’empire ; au Taklamakan, la « mer de la mort » prend toute sa dimension et pas seulement pour ses vents de sable. Vents noirs, vents mauvais, vents contraires.
Dans ce fatras le lieutenant continue à aller de l’avant, à combattre sans se retourner, non pour se retrouver comme Orphée (car c’est plutôt son amante Victoria qui déclamerait « que faro senza Verken) mais pour éviter de revenir en arrière. Pétri d’une cavalcade interne, il préfère chevaucher par monts et par vaux à la recherche de l’égarement des hommes.

Récit à l’écriture recherchée et, très fourni en détails historiques et archéologiques, il devient envoutant au fil des pages et se déroule un peu comme un long métrage, on voyage à la fois dans la misère de la violence des combats et la vaillance des cosaques, on ressent un vertige livresque entre montagnes, beauté des paysages et l’histoire des hommes. Une histoire qui se fond dans l’image des aigles : « Les débris du nid étaient éparpillés sur le sol. Les deux aigles adultes se tenaient l’un à l’autre sur le mur voisin, gémissant comme des hommes pleurant la mort d’un proche. Si fiers et hargneux le jour d’avant, les rapaces étaient maintenant humbles et démunis. Il avait fallu que dans leur chair ils soient frappés ».

Réussite romanesque et on escompte un second opus pour se délecter d’histoire, d’évasion, mais aussi de petites phrases qui arrivent comme de belles petits claques.
Une petite noisette me dit d’ailleurs que l’attente ne va pas être très longue…

« Tant qu’un homme a le choix, il ne mérite pas la pitié ».

« Les mondes qui meurent suscitent une brutale envie de vivre, au moins d’en avoir l’illusion ».

« Le Gandhara, royaume perché au-dessus de trois civilisations. Là, s’étaient mêlées les influences indienne, perse et hellénistique. Quand Alexandre avait porté l’âme grecque derrière ses phalanges, l’art des bouddhistes indiens s’était marié à celui des esthètes d’Athènes. Dans ces hautes vallées, les artistes avaient pour la première fois osé donner visage et corps à Bouddha. Le nez des statues était droit et le cheveu bouclé. Comme ceux des fils du Macédonien. Mais l’ovale du visage disait l’Inde et ses peintres. La fusion était parfaite. Les visages grimaçants des temples du Gange se fondaient dans les traits apaisés d’une sculpture grecque ».

« Il avait besoin d’un but pour aller nulle part ».

« Verken avait une solide aversion pour la race des courtisans. Il avait vu des êtres de valeur s’abaisser jusqu’à poussière. Pour des ambitions qui au soir de leur vie apparaissaient bien vaines ».

« La France aime les pedigrees et classer les hommes sur des étagères ».

Les Vents noirs – Arnaud de la Grange – Editions Jean-Claude Lattès – Août 2017