vendredi 27 novembre 2020

 

Une noisette, un livre
 
Pour l’amour de Beyrouth
Ouvrage collectif
 


4 août 2020. En pleine crise du Covid une ville légendaire va tressaillir d’effroi : Beyrouth est soufflé en son cœur, encore une fois. Des explosions gigantesques anéantissent le port en faisant plus de deux cents morts et des milliers de blessés. Les images défilent sur nos écrans, les messages de solidarité se multiplient ; quelques jours plus tard des reportages montrent la formidable solidarité libanaise et les efforts des habitants pour tenter de continuer à vivre, pour beaucoup à survivre dans une société où l’économie a déjà broyé nombre de destins. Mais il en faut davantage à ce peuple pour se déclarer vaincu. L’aide internationale s’organise, les humanitaires apportent leur soutien, des volontaires viennent soulager corps et âmes.

La journaliste et écrivaine Sarah Briand vit et travaille en France. Mais une partie d’elle se trouve au Pays du Cèdre, ayant foulé depuis vingt-cinq ans ces terres orientales et, forcément, comment ne pas rester imprégné des fragrances d’une culture prodigieuse. Face à l’urgence, elle a convoqué trente-cinq personnalités qui ont accepté d’apporter leur soutien en écrivant un texte inédit sur Beyrouth et son pays, le Liban. Des témoignages divers, ceux qui y sont nés, ceux qui y sont allés, ceux qui en sont partis. Acteurs, écrivains, musiciens, journalistes, poètes… des artistes. Chacun dépose une pierre de mots, une pierre jetée dans l’immensité des souvenirs, une pierre lancée pour qu’elle fasse des petits cailloux, des cailloux à semer, les faire grandir, pour reconstruire. A chaque fois une émotion perceptible dans la délicatesse des pages de l’écrit. Un hommage et un formidable message d’espoir. Comme le souligne Sarah Briand « Le cœur de Beyrouth a explosé » mais c’est la solidarité, la participation de loin ou de près qui la fera « renaître une nouvelle fois de ses cendres ».

Pour chaque témoignage, un extrait. Et de ces extraits, une invitation à la lecture de ce livre qui, à chaque vente, contribuera à reverser deux euros à l’association OFFRE JOIE.

 

Isabelle Adjani : Aucun Libanais, aucune Libanaise ne veut vivre ni mourir martyr aux yeux du monde, et moins encore à ses propres yeux

Fanny Ardant : Ce cèdre que j’aimais sans savoir qu’il était le talisman d’un pays merveilleux.

Tahar Ben Jelloun : Quand je passe quelques jours à Beyrouth, je me sens chez moi. Je suis installé dans un livre, sans doute un roman, un gros roman avec des personnages qui quittent la réalité pour se remplir de mots et venir se poser devant vous au moment du café du matin.

Bernie Bonvoisin : En ce pays où la nature rime avec la beauté, c’est de nouveau l’heure de la douleur. Une nouvelle aube sur des regards perdus, sur des êtres partis sans raison.

Renaud Capuçon : J’ai confiance dans la capacité de ce peuple à se reconstruire et à créer les conditions d’un avenir meilleur.

Patrick Chauvel : Après un moment de stupeur, les Libanais sont descendus dans la rue et ont commencé à s’entraider. Déterminés à reprendre en main leur pays, sans l’aide de leur gouvernement, qui depuis des années ne cherche qu’à se maintenir en place au détriment de la population, prise en otage depuis quarante-cinq ans par des politiciens véreux qui jouent sur le vote identitaire.  

Louis Chedid : Mon Liban, c’est cet accent qui roulait des « rrrr » de ma chère maman quand elle me lisait le poème qu’elle venait d’écrire.

Boris Cyrulnik : Les Libanais sont aujourd’hui sur une crête étroite où ils peuvent basculer d’un côté ou de l’autre pour une pichenette, un incident mineur aux conséquences énormes.

Sophie Fontanel : On rêve les choses. Une fois qu’elles sont écrites, elles existent, et je possède presque une maison là-bas, sur cette côte abîmée par tant de choses.

Laurent Gaudé : Beyrouth n’est pas morte, mais c’est cette phrase qui m’est venue à l’esprit lorsque j’ai découvert les images de l’explosion. Aujourd’hui Beyrouth saigne, Beyrouth pleure. Mais les Libanais vont voir ce qu’est Beyrouth. Ils vont le voir à travers l’émotion de tous ceux qui – comme moi – sont passés par cette ville, l’ont aimée et ont décidé qu’il y aura toujours un peu de leur cœur dans les rues de Hamra ou d’Achrafieh.

Marie-Agnès Gillot : J’aime Beyrouth. J’aime le Liban. J’aime cet endroit, car il offre la liberté d’un monde qui n’existe nulle part ailleurs. Et pour toute femme libre comme j’aime l’être, Beyrouth est la ville où tout est possible.

Tania Hadjithomas Mehanna : Les rues qui pleurent, les murs qui reculent, les maisons qui se vident, les larmes jamais loin. Dire que je n’ai jamais vu autant de mains tendues, de bras serrés, de tristesses échangées dans une quintessence d’humanité qui serre les dents face au désastre.

Alexandre Jardin : Les gens sont venus. S’il y a la guerre demain, dansons ce soir ! Une émotion colossale me saisit. Et si c’était cela, l’intelligence du cœur ? Savoir fêter la vie, quoi qu’il arrive. Cette ville a le cœur intelligent.

Vénus Khoury-Ghata : Sourds-muets les murs, aveugles les fumées.

Dany Laferrière : Je me souviens qu’après le tremblement de terre de Port-au-Prince tout ce que j’attendais des gens, c’était un peu de tendresse. Aujourd’hui toute ma tendresse ve vers Beyrouth.

Marc Lambron : Je reste frappé d’une grande tristesse, comme une affliction familiale. La létalité insidieuse d’un virus, la fulgurance tragique d’une explosion, ce pourrait être vu par des déclinistes comme un prélude à l’Armageddon.

Jack Lang : Nous sommes en 2016, et je traverse les monts de la Bekaa. Les camps de réfugiés ont envahi tes collines. Tu ne mouftes pas. A la différence de bien des grands pays européens, tu ne t’insurges pas face à cette nouvelle vague migratoire. Tu décides de leur ouvrir les bras. Faisant fi des quotas, tu les héberges, coûte que coûte, avec les moyens du bord. Les réfugiés syriens représentent 30% de ta population. L’expression « terre d’accueil » prends avec toi tout son sens.

Yara Lapidus : Liban, t’es mon refuge/Repère en plein déluge/T’es mon ancre ma racine/La plus douce de mes épines/j’ai gravé dans du granit/Mes souvenirs en fuite/On riait sans ceinture/A huit dans la voiture/De fous rires en éclats/En criant YAMAMA YAMAMA

J.M.G. Le Clézio : Cette ville ancienne, à laquelle se rattachent tant d’éléments de l’histoire de l’Europe et du monde entier, a su traverser les périodes les plus sombres avec courage et détermination.

Amin Maalouf : Pour que le Liban puisse/Cette fois encore, se remettre debout/Et relever ses murs, et panser ses blessures/Qu’il sache surmonter sa détresse/Sa douleur et son abattement/Qu’il sache triompher/De la férocité du monde/Et aussi de ses propres démons. De notre havre millénaire devenu soudain/Un monument à la folie des hommes/Et le temple de leur colère/Une prière vers le Ciel.

Charif Majdalani : Ce qui a été réduit à néant le 4 août, c’est bien la créativité et la vitalité d’un peuple, vitalité incarnée par ses artistes et ses créateurs et par leur désir acharné, désespéré parfois, de continuer à exister et à faire exister ce pays à travers l’art, la beauté et l’intelligence, et à travers un génie qui leur est propre.

Diane Mazloum : Parce qu’il y a eu ce témoignage d’une femme le soir à la télévision, qui racontait qu’après la déflagration son fils l’avait appelée. Il était coincé sous les décombres. Ils se sont parlé plusieurs fois, puis la batterie du portable du jeune homme s’est vidée. La mère se retenait très fort pour ne pas pleurer devant tout le monde, les lèvres tremblantes, elle disait qu’elle sentait que son fils était encore en vie, qu’elle pouvait entendre les pulsations de son cœur, que les secouristes allaient bientôt le retrouver. Il a été retrouvé le lendemain matin, il était mort.

Alexis Michalik : Je me suis surpris à voir ici des églises cohabiter avec des mosquées. Je découvrais, fasciné, cette sorte de melting-pot de langues, de religions, de rites, de cultures, ce mélange aux accents orthodoxes, byzantins, arabes, perses, chrétiens, musulmans, ce constant statu quo, jusque dans l’organisation du gouvernement, cette acceptation désabusée d’une corruption généralisée, parce que, après toutes ces guerres et ces destructions, il fallait vivre, essentiellement, cet amour de la fête, des musiques qui me rappelaient les complaintes grecques accompagnées d’un violon et d’un bouzouki, cet accueil de l’étranger, ces origines si variées qui finiseent par se retrouver finalement, autour de la table et d’une cigarette.

Kamal Mouzawak : Les immeubles se sont effondrés, les maisons se sont éventrées, les pierres entassées… Ce sont les Beyrouthins qui les ont construits à la base… et qui pourront le faire encore… s’ils ont encore la foi. Le courage. Et la force de refaire Beyrouth.

Alexandre Najjar : Il y a des villes masculines et d’autres féminines. Beyrouth est une femme, de toute évidence, comme celle qui porte le flambeau de la Liberté, comme celle qui, dans le fameux tableau de Delacroix, guide la révolution. On dit que cette ville a été détruite et reconstruite à sept reprises. C’est donc la huitième fois qu’on la défigure. Mise à genoux, elle se relèvera, courageuse et digne, malgré ses blessures et ses cicatrices…

Nahida Nakad : Depuis l’effondrement économique et politique du Liban, suivi de l’explosion du port de Beyrouth, une question me hante. Un pays peut-il mourir alors que son peuple est toujours vivant ? Elle me hante parce que je sais que la réponse peut être : oui. Les Kurdes, les Palestiniens, pour ne citer que les plus proches de Beyrouth, n’ont pas ou plus de pays. D’autre part, il  ya plus de Libanais à l’extérieur qu’à l’intérieur (…) Beyrouth et les Libanais ont compris qu’ils ne pourront plus s’en sortir tout seuls. Comme moi, ils ont peur que leur pays meure. Ils nous appellent à l’aide, tendons-leur la main.

Christophe Ono-Dit-Biot : B comme Beyrouth et comme beauté d’une promesse de coexistence entre les peuples, dans une ville mosaïque où les clochers carillonnent près des minarets qui muezzinent, sans jamais réveiller les dormeurs phéniciens du Musée National, bien bordés dans leurs sarcophages de marbre d’un blanc scintillant. Soudain B comme Boum et B comme Blast, et Beyrouth, cette fois, vraiment à l’envers, cherchant de nouveau sa route, son itinéraire bis, dans les gravats d’un Orient devenu hiéroglyphique à force d’être compliqué. On voudrait être là-bas pour lui tenir la main.

Maria Ousseimi : Beyrouth est une vieille dame qui ne se fait aucune illusion et a oublié de se construire, trop occupée à vivre/Beyrouth crée/Beyrouth vit/Beyrouth enfante l’exil.

Katherine Pancol : Il est interdit d’oublier le Liban. Interdit d’oublier ce qui est arrivé ce mardi 4 août 2020.

Patrick Poivre d’Arvor : Tout arbre, même blessé, même atrophié, peut repousser. C’est le destin du Cèdre libanais. Et c’est celui d’un peuple que j’embrasse ici affectueusement.

Daniel Rondeau : Beyrouth parle le français qui résiste, un français poétique, utilisant toutes les nuances et les fantaisies de notre langue, qui permet à chacun d’entrer dans des rêveries communes, de ne pas réduire le monde à des clichés ou à des clips, ni la vie à la politique, ni la politique à la propagande.

Sylvia Rozelier : Beyrouth/Défigurée, éventrée, détruite-reconstruite/Décomposée-réhabilitée-recomposée/Elle n’en finit pas de mourir et de renaître/De perdre la mémoire.

Elie Sab : Enfant de la guerre et d’un pays incertain, je connais mieux que quiconque cette force qui nous vient quand on croit avoir tout perdu, insufflée par l’amour, qui dicte de ne jamais abandonner ce que l’on aime.

Emanuele Scorcelletti : Ne pas oublier que l'équilibre est précaire entre sourire et tristesse et que tout peut basculer, si vite, si fort.

Jacques Weber : J’ai connu Beyrouth en fin de guerre ; aux ruines des quartiers populaires ou résidentiels on accrochait le linge, on battait les tapis et tendait des vélums de fortune, parfois d’une façade éventrée on entendait la radio et la friture, la maman qui grondait le petit… A Baalbek, le cèdre et l’olivier remuaient encore dans les ruines de la cité sportive, des enfants chahutaient en riant. Voilà ce qui me revient le cœur serré en pensant à Beyrouth et son pays, le Liban.

 

Pour l’amour de Beyrouth – Ouvrage collectif sous la direction de Sarah Briand – Editions Fayard – Novembre 2020

 

Cette chronique est longue. Pourtant, je ne peux m’empêcher de rajouter encore quelques phrases. Elles viennent d’un poète, un romancier, un historien, amoureux fou du Liban après son Voyage en Orient : Alphonse de Lamartine. En 1838, il entonnait un Chœur des cèdres du Liban.

 

« Aigles qui passez sur nos têtes

Allez dire aux vents déchaînés

Que nous défions leurs tempêtes

Avec nos mâts enracinés

Qu’ils montent, ces tyrans de l’Onde

Que leur aile s’amante et gronde

Pour assaillir nos bras nerveux !

Allons ! leurs plus fougueux vertiges

Ne feront que bercer nos tiges

Et que siffler dans nos cheveux »

jeudi 26 novembre 2020

 

Une noisette, un livre
 
Versant secret
Patrick Breuzé

 


Quelque part en Haute-Savoie, vers probablement Samoëns, un homme entre deux âges marche péniblement vers un col à la recherche d’un hébergement. Sa démarche montre qu’il n’est pas du coin, qu’il ne connait pas la montagne rien qu’à la façon de mettre ses pieds. Il porte un grand sac et semble aller vers l’inconnu. Effectivement, il tente une nouvelle expérience pour remettre sa vie vers un autre mouvement. Martin a quitté son grand duplex de Boulogne et, démuni de presque tout, cet ancien médecin devenu cadre dans une grande firme pharmaceutique et en quête d’apaisement et d’authenticité.

Il trouve une vieille ferme au confort plus que rudimentaire, c’est-à-dire sans confort aucun, où cinq ans auparavant un couple d’Anglais a logé. John Cox, passionné d’alpinisme, souhaitait écrire un livre et retracer la grande aventure britannique dans les Alpes et marcher sur leurs traces. Mais son état de santé et sa faible expérience ont décidé de son destin. Cependant, le doute persiste malgré le non-lieu prononcé car une sibylline femme aux chèvres n’est guère apprécié dans le secteur et d’aucuns pensent toujours à sa culpabilité. Martin est d’ailleurs mis en garde.

Qui est cette femme, cette Fanny ? Elle est très belle et le reste malgré ses nombreuses cicatrices que Martin, en tant que médecin, a immédiatement sourcé l’origine. Intrigué, Martin va tenter d’en savoir plus et va rencontrer un surnommé Pin-Pon, l’ancien correspondant du quotidien local qui se console de sa vie ratée avec la dive bouteille…

Un roman très réussi qui emprunte les voies du renouveau par la nature et son immensité. Au fil des saisons, le lecteur se retrouve au cœur d’une montagne, aussi grandiose que tragique, aussi mystérieuse qu’offerte à tous les regards. Peut-être un peu comme Fanny. Beau portrait d’une femme qui se reconstruit et le tableau est complété par le personnage de Martin, sémillant quinquagénaire aussi taiseux que certains natifs de la montagne, aussi vigilant que ceux qui en caressent les croupes. Quelques rencontres pimentent le récit, le correspondant de presse mais aussi la propriétaire du bar épicerie et cette vieille femme touchante qui verra son destin basculer grâce à Martin.

Grande sensibilité de plume et regard implacable sur les êtres et ce qui les entoure comme cette nature que l’on retrouve dans toute sa splendeur presque d’origine au fur et à mesure que l’on prend de la hauteur.

« A genoux devant le foyer du petit poêle, il fallut à Martin Grismons pas loin d’une demi-heure pour allumer son feu. Un ronronnement de chat d’abord, puis une respiration de plus en plus assurée, de belles flammes nerveuses qui s’enroulèrent sur elles-mêmes comme une robe dansante épouse des cuisses. Dans ces mouvements, il y avait quelques chose de sensuel et de vivant ».

« En montagne, durant l’hiver, le jour se lève lentement, la lumière est d’abord laiteuse. Celle qui vient ensuite est longue à s’affirmer, comme si elle cherchait sa place dans ce monde de brumes et de brouillards en mouvement. Grise, bleue, blanchâtre, elle hésite longtemps puis s’installe sans prévenir ».

Versant secret – Patrick Breuzé – Editions Calmann-Levy/ Collection Territoires – Octobre 2020

lundi 23 novembre 2020

 

Une noisette, un livre
 
La médecine de Rachi
Ariel Toledano

 


En cette période grise de crise sanitaire, un livre qui épouse parfaitement les attentes des citoyens du monde entier : que la médecine apporte une réponse scientifique mais également humaine.

Dès l’introduction Ariel Toledano donne le ton : « La médecine, quels que soient son évolution et les progrès à venir, doit conserver une approche individualisée du patient, car elle n’a pas pour ambition de sortir les humains de leur condition d’humain (…) ne pas rentrer dans une ère du post-humanisme technologique ».

Rachi, nommé aussi Rabbi Salomon, est né vers 1040 en Champagne. Vigneron de son état, il a commenté la Bible hébraïque et une large part du Talmud, mais, plus surprenant, ce sont ses écrits sur la médecine alors que d’aucuns doutent d’une quelconque formation scientifique. Pourtant, ses descriptions sont précises et ses conseils visionnaires. Et intemporels puisqu’il précise bien que la médecine se pratique en trois phases : l’interrogatoire, la clinique et le traitement et que « Rachi attribue une grande importance à l’observation ».

Visionnaire, vous avez dit visionnaire ? La preuve apportée par le Dr Toledano. Au onzième siècle, Rachi préconisait…le lavage des mains pour l’hygiène alors que ce n’est pas du tout dans l’air du temps et qu’il faudra attendre jusqu’à Pasteur au XIX° pour qu’enfin on prenne en compte cette règle élémentaire de protection. Et encore… L’anecdote sur le médecin Ignace Philip Semmelweiss en dit long : en 1846 il recommandait le lavage des mains pour empêcher les germes invisibles d’être transmis sur les femmes en couches et ainsi éviter les fièvres puerpérales ; il fut moqué, dédaigné, jusqu’à être révoqué !

Autre préscience de Rachi, celle sur l’élevage. Ô combien ses recommandations diététiques sont modernes tant sur la quantité de ce que nous avalons que sur la qualité, bel exemple avec : « Le lait de vache est le meilleur des laits mais à condition qu’il soit produit par des vaches au repos et non par des vaches qui travaillent en continu ». Beau coup de sabot envers les futures fermes industrielles et désastreux élevages intensifs.

Mais ce qui interpelle le plus dans le parcours de Rachi, c’est sa pensée et sa croyance en l’homme et sa force pour affronter l’adversité, en s’appuyant sur les textes hébraïques. Là, se dessine un petit traité sur le bonheur et l’espérance, le tout baigné dans un esprit d’humanisme et de tolérance. En ces temps obscurs, ce livre devient manuel, Rachi un mentor et Ariel Toledano un prescripteur.

Déjà la Genèse montre que les difficultés peuvent être surmontées « Il fut soir, il fut matin, jour un », d’où l’explication que « cette image symbole d’espérance rappelle la création conjointe des ténèbres et de la lumière, de la maladie et des moyens d’en guérir ».

Quelques parties plus techniques restent un peu plus étrangères au lecteur profane mais c’est l’ensemble du document qui est une ordonnance pour le monde en général et la médecine en particulier, un protocole pour que cet art du soin demeure avant toute chose un geste humaniste en considérant chaque personne singulière et en apportant autant de science pour le corps que de réconfort pour l’âme. D’Hippocrate aux médecins d’aujourd’hui et ceux de demain. Sans oublier de contempler la beauté du monde comme le clamait Rachi, tenter de la saisir malgré l’éloignement de la nature et de ses bienfaits par nos enfermements citadins.

« Rachi est un contemplateur, il est sensible à la beauté de la nature. Cette contemplation est une des voies pour parvenir au bonheur et Rachi l’exprime ainsi dans un commentaire du livre des Proverbes : « Contempler un jardin verdoyant et des fleuves qui s’écoulent parvient à captiver les yeux et à réjouir le cœur. » Il va jusqu’à exprimer l’idée que « c’est une règle de savoir-vivre d’être sensible à la beauté et d’en prendre soin ». Rachi prend le temps d’apprécier la beauté de la nature. Il est doc capable de mettre de côté son intelligence rationnelle pour se laisser absorber par son objet de contemplation et en tirer un bénéfice sur sa santé. Il sous-entend qu’il est vital de prendre soin de la beauté du monde car elle est nécessaire à l’équilibre de l’individu. Il fait preuve, une fois de plus, d’une incroyable conscience des risques écologiques auxquels nos sociétés contemporaines sont exposées. Continuer à s’émerveiller, à contempler la nature, à percevoir la beauté du monde, c’est un moyen d’être conscient de cette nécessité à préserver la planète et, par la même, le bien-être de l’humanité. »

La médecine de Rachi. Pour une approche humaniste du soin – Ariel Toledano – Editions In Press – Février 2020

vendredi 20 novembre 2020

 

Une noisette, un livre
 
La jeune fille au chevreau
Jean-François Roseau


 

Deuxième guerre mondiale. Comme un adolescent d’autrefois, un jeune inconnu surnommé le petit Pygmalion hante à Nîmes Les Jardins de la Fontaine pour venir saluer une statue, celle d’une Jeune fille au chevreau ; une beauté de pierre qui ne laisse pas de marbre le jeune garçon prenant un doux plaisir à caresser les courbes presque impudiques de la jeune fille tout de blanc vêtue dans sa nudité parfaite. Jusqu’au jour où la métamorphose se produit, la statue devient femme à la terrasse d’un café. Elle a vieilli mais son charme et sa beauté sont intacts. Tout laisse prévoir le commencement d’une histoire  d’art et d’amour dans une transmigration de l’âme d’Ovide.

Mais la deuxième guerre mondiale pilonne l’Europe arrachant l’humanité des humains et la belle histoire va se terminer en tragédie. Pendant que l’armée nazie mais à feu et à sang les territoires conquis et déportent vers l’extermination, la Résistance s’organise. D’un autre côté, les milices et la collaboration jouent la danse macabre. Atmosphère délétère qui s’abat sur la France où tout s’entrecroise, notamment dans une ville de province où tous se connaissent pour le meilleur ou pour le pire. Le petit Pygmalion amoureux de sa belle va se fondre dans les milieux de l’ennemi avec la bénédiction de sa mère qui discrètement renseigne la Résistance.

D’une plume scripturale, Jean-François Roseau brosse une éducation sentimentale dans les méandres sanglants de la guerre et de l’épuration à partir de faits réels. Madame Polge, Marcelle de son prénom, a existé. Voisine du sculpteur Marcel Courbier sa statue a orné l’une des allées des Jardins de la Fontaine à Nîmes avant d’être détruite à la fin de la guerre. Elégante, belle, séductrice, une fontaine de Jouvence semblait lui verser sur ses épaules une jeunesse éternelle. Lors des sombres heures de l’épuration, la vindicte populaire se souviendra de l’affront et la jalousie produira ses effets les plus dévastateurs, les femmes montant en première ligne. Suivis par les résistants de dernière heure et probablement quelques hommes jadis éconduits… Certes, Madame M. avait noué des relations intimes avec l’occupant allemand mais elle en profitait pour sauver des résistants et autres opposants à l’envahisseur. Pour paraphraser Arletty, son cul était international mais son cœur restait français. Seuls les éléments (faibles) à charge seront retenus : de la tonte publique elle sera condamnée à mort.

Les Nazis avaient fait atrocement souffrir les Français, certains Français prenaient la relève. Pendant ce temps-là, de hauts collaborateurs s’enfuyaient en toute impunité… Une frange de l’histoire française trop souvent occultée que l’écrivain retrace par la voix d’un roman aussi tragique qu’admirable.

« Le café Saint-Castor n’avait pas bonne réputation, passant à juste titre pour un repaire d’oisifs, de filles faciles et de mauvais élèves. La clientèle du jour se composait surtout d’époux dont la dévotion se bornait à escorter leur dame jusqu’au seuil de l’église avant la trêve d’une chope dominicale. Peu de femmes osaient s’y montrer à cette heure. Par peur du clabaudage, sans doute, qui se nourrit de peu dans les villes où tout le monde se connaît. M s’y trouvait, sereine, affichant sans pudeur les goûts d’une femme qui préfère le tabac aux haleines d’encensoirs et le vin blanc à l’eau des goupillons. Elle était là, verre à la main, en femme qui n’a retenu des Evangiles que les Noces de cana et se moque bien du reste ».

« A cette époque, le nom de M. fut inscrit sur la liste des élus condamnés à mourir. Echauffé par la Résistance, autant que de faux dévots qui changeaient de chasubles au gré des avancées alliées, on se mit à la fuir avec le même zèle obséquieux qu’on avait mis à gagner ses faveurs » ».

« Le petit Pygmalion modérait l’inquiétude que lui dictaient ses sentiments. Il ignorait surtout ce que vaut la fureur d’un peuple abandonné à ses rêves de revanche ».

La jeune fille au chevreau – Jean-François Roseau – Editions de Fallois – Juin 2020

vendredi 13 novembre 2020

 

Une noisette, un livre
 
La forêt aux violons
Cyril Gely
 


Après l’excellent « Le Prix » paru en 2019, un réel plaisir de retrouver cet écrivain qui déjà dans ce précédent roman mettait à l’honneur la musique classique même si le sujet tournait autour du monde scientifique.

De la Lombardie aux Dolomites, le lecteur va suivre le chemin d’un inconnu qui deviendra éternel devant la confrérie des violonistes et autres virtuoses : Antonio Stradivari. Dans un style très épuré Cyril Gely relate de façon romancée les débuts du luthier le plus célèbre de tous les temps avant qu’il ne latinise son nom en 1677 quand il entre définitivement dans la cour des grands.

Dans son atelier de Crémone, Niccolò Amati n’en peut plus de son jeune élève Antonio Stardivari qui se permet de briser un violon quand il juge que le son n’est pas à la hauteur de sa fonction. Il finit par le mettre à la porte, à contrecœur car il est conscient que ce jeune garçon possède un don. Cependant, la mère d’Antonio va rencontrer le maître et une sorte de pacte va être établi. Stradivario n’en sait rien, la seule vision qu’il aura est le dos nu de sa mère. Un dos. D’autres dos le marqueront, celui de sa première épouse Francesca et celui d’une jeune fille sourde et muette, Silvia, la petite fille du taiseux gardien des cimes Giuseppe,  une belle sauvageonne rencontrée dans les montagnes roses des Dolomites où il va chercher le précieux bois pour ses violons. De ces dos et de la carapace des arbres sortira toute l’âme des violons.

Que les non mélomanes se rassurent, ce roman s’adresse aussi bien aux amateurs qu’aux profanes, l’histoire en est la substance, l’Italie l’ornementation. Aussi légère qu’un archet glissant sur les cordes, la plume de l’écrivain ne recherche pourtant aucune virtuosité, seule la musique des êtres émane des paragraphes où communiquent ensemble l’art, la nature et l’amour. Une séduisante triade pour une histoire qui coule dans un bois inaltérable et qui fait palpiter encore les virtuoses du XXI° siècle. Car derrière l’âme des violons se glisse toujours le cœur de son géniteur, en l’occurrence ici Stradivarius, empereur immortel qui savait aussi bien caresser le tronc des épicéas que le corps des femmes.

Pour celles et ceux qui voudraient vibrer encore sur les cordes du légendaire instrument, je ne peux que conseiller le roman de feu Jean Diwo « Moi, Milanollo, fils de Stradivarius » disponible en format poche aux éditions J’ai Lu.

Et maintenant, de la musique livresque avant toute chose.

« Qui a inventé le violon ? Personne ne le sait. Quand ? Nous ne le savons pas davantage. On pourrait croire que Dieu a créé l’homme afin qu’il crée le violon, comme s’il avait murmuré aux oreilles des premiers luthiers les secrets pour l’enfanter ».

« Ouvrir un Maggini, un Stainer ou un Della Corna, c’était comme ouvrir un livre. Mieux comme ouvrir un monde. Un monde dont Antonio s’efforçait de percer les mystères ».

La forêt aux violons – Cyril Gely – Editions Albin Michel – Novembre 2020

 

 

mercredi 11 novembre 2020

Une noisette, un livre

 
Les aventuriers de l’autre monde
Luca di Fulvio
 


Avant toute chose, je voulais commencer la lecture de ce roman jeunesse pour deux raisons : pour découvrir la plume de Luca di Fulvio dans sa phase enfant et pour moi-même retomber dans cet univers – même si ce type de livre n’a jamais fait partie de mes compagnons même très jeune – pour  retrouver un peu de légèreté en ces temps bien lourds.

Cependant, c’est d’une toute autre façon que j’ai abordé cette histoire de mer et de monstres. Car la première page indique la motivation de l’écrivain italien pour pondre ce récit : une petite fille de 5 ans, Sara, atteinte de leucémie. Un conte qui a atterri dans la chambre de la petite leucémique, puis a fait le tour du service pédiatrique d’hématologie de Pise. Sara est désormais une jeune femme pleine d’énergie à l’instar de tous les vaillants combattants contre la maladie. En souvenir de ceux qui sont partis trop tôt à cause de ce monstre réel mais aussi en hommage à tous les glorieux vainqueurs, j’incite chacun à lire ce livre, petits et grands ; établir une sorte de chaîne par la pensée par le biais de la lecture et de toute la lumière énergisante qu’elle peut produire. Mots contre maux.

Indéniablement, Luca di Fulvio a reçu le don pour écrire des romans d’aventure, des « Enfants de Venise » au « Soleil des rebelles ». Là, le gang est formé par Lily, Red et Max. Trois sympathiques écoliers qui deviennent unis et amis, ensemble pour tous. Comme tout enfant qui se respecte, chacun rêve d’aventure même si Max est moins intrépide, son marathon quotidien étant principalement d’ouvrir la porte du frigo et du garde-manger. Un jour, ils rencontrent une vieille et étrange femme, les yeux rivés sur la jetée. Elle leur parle de l’Autre Monde, un monde où tout tourne à l’envers, là où son mari a disparu. Elle l’attend depuis trois cents ans. Le temps de se retourner, elle a disparu. Malgré la mise en garde, nos trois futurs marins n’ont qu’une envie : partir explorer cette terre et mer étranges. Mais quelques mauvaises surprises les attendent. Heureusement, Gabby le goéland terrien va prendre soin de ses « trois petits singes ». L’aventure commence, embarquement immédiat.

Les aventuriers de l’autre monde – Luca di Fulvio – Traduction : Elsa Damien – Editions Slatkine & Cie – Octobre 2020


lundi 9 novembre 2020

 

Une noisette, un livre
 
Nés de la nuit
Caroline Audibert

 


Il était une fois une jeune femme écrivaine et amoureuse de la nature qui depuis l’enfance était fascinée par le loup, son père ayant été le premier à retrouver la dépouille de cet animal dans le parc du Mercantour. Ce qui signifiait le retour du loup en France. Après avoir signé un foisonnant document en 2018 « Des loups et des hommes » dans la collection Terre Humaine, elle s’est transformée en loup, une Leto du XXI° siècle pour donner naissance à un roman absolument merveilleux et d’une originalité absolue, tant pour l’histoire que pour l’écriture.

De sa main devenue patte et avec peut-être le soutien d’Amorak, elle pose des mots dans les pas d’un loup qui raconte sa vie, sa mort, sa résurrection…

Quelque part dans les Alpes, un loup découvre la vie. Il joue avec ses frères et apprend avec sa Mère cette singulière aventure de bouger, manger, respirer un grand air, rencontrer fourmis au sol et chamois à chasser. De mousse en feuillages, il sème son empreinte dans la forêt à l’instar des animaux qui la peuplent. Jusqu’au jour où surgit un autre animal. Inconnu et bizarre. Il marche sur ses deux pattes et sa face n’a pas de poil. Il tient une espèce de grand bâton, vise sa Mère et ses frères. Un bruit assourdissant puis plus rien, depuis sa cache dans un tronc d’arbre, le loup regarde  l’homme emporter sa Mère. Sauvé par un arbre. Puis par son Père ; son clan se reforme. Terre en mouvement, nature en mouvement.

De ce monde sauvage, Caroline Audibert en fait un terreau d’écriture, l’encre devenant humus, la page se transformant en versants, tantôt ubac, tantôt adret, les mots ondulant dans la mouvance d’un pelage fauve. Entre deux pages, on en vient presque à apercevoir ce loup qui raconte ses jours, ses nuits ; ses craintes, ses amours, sa chasse ; l’envie des brebis mais sa méfiance envers les gros chiens blancs. Et son adoration pour sa forêt et sa montagne qu’il arpente au fil des saisons en humant les odeurs tout en mettant ses cinq sens dans une vigilance absolue. Surtout envers l’homme. Un peu de Montaigne car le loup n’est peut-être pas si barbare que l’homme dit civilisé.

Ce loup a quelque chose de mythologique. Quand il trépasse, encore il passe. Il se métamorphose ; comme l’écrivait Ovide « toutes les formes sont faites pour aller et venir ». Mais c’est surtout une transformation proche du mirifique qui va entraîner le lecteur dans une autre dimension avec en transparence une philosophie à la Pythagore. L’âme du loup va devenir immortelle et se fondre dans des corps différents jusqu’à redevenir à nouveau un loup à travers les cycles de vie et de mort. Une renaissance perpétuelle par la transmigration de l’âme.

Véritable ode à la nature et à tout ce qu’elle déploie autour d’elle, ce roman est également une ode à la vie et à ses espèces qui font de la terre un mystère, une tragédie et un émerveillement. Un combat aussi. 

Un livre peut-être né la nuit et qui mérite d’être mis au grand jour. Des ombres du crépuscule aux lumières de l’aube, c’est une symphonie pastorale avec pour chef d’orchestre un loup évoluant sur les cimes alpines et selves multiséculaires.

« Nous sommes plus que bouches et pelages reliés à la longue nuit laiteuse. La vie d’un loup advient quand le ciel, quand les arbres, quand le vent, quand les humeurs lui disent combien ils le veulent, lui, gardien des forêts et des sources ».

« Seule la montagne a vécu assez longtemps pour écouter ce chant, l’écouter vraiment. Le ciel devient plus profond, la nuit se hâte, les arbres poussent des cris silencieux, les vallons s’ouvrent, libèrent des parfums enfouis, les torrents cessent de mugir. Les animaux s’unissent à la nuit. Les solitudes se dissipent. Tout écoute ce chant qui enfle au-dessus des arbres et court après les étoiles, ce cri de la vie même. Les hommes ne savent rien de tout cela. Ils ne sont pas amoureux de la terre ».

« Nous sommes des loups. Si l’un de nous tombe, d’autres se relèvent. Ensemble, nous ne mourrons pas. Nous venons de la nuit. Nous allons parmi les bêtes et les hommes, nous allons parmi les chants de la forêt, à peine séparés de la terre, pleinement nous-mêmes. Vieux peuple qui revient, qui grandit, qui lutte. Je foule la terre des ancêtres, louve farouche contre la terre aux pelages chamarrés ».

Nés de la nuit – Caroline Audibert – Editions Plon – Novembre 2020

 

 

samedi 7 novembre 2020

 

Une noisette, un livre
 
Ovide - Désirer, renaître, survivre
Xavier Darcos

 


« Le premier goût que j’eus aux livres, il me vint du plaisir des fables des Métamorphoses d’Ovide. Car, environ à l’âge de sept ou huit ans, je me dérobais de tout plaisir pour les lire ».

Des « Essais » de Montaigne au nouvel opus de Xavier Darcos, 450 ans de même plaisir pour un poète qui du haut d’un invisible nuage fait contempler 2000 ans de métamorphoses littéraires.

Cependant, l’œuvre d’Ovide ne se résume pas à des métamorphoses. C’est un homme d’une incroyable modernité et à l’heure des grands confinements, le lire, le relire, est le regain d’un certain bonheur et la confirmation que le monde est un éternel recommencement. Avec cette facilité « ovidienne à moderniser le passé ».

Dans cet essai de lecture très facile, Xavier Dracos a choisi de relater l’œuvre du poète par thème et non par une sempiternelle chronologie même si la marge de manœuvre est étroite. Car peut-être tout débute par la fin, cet exil qui dura une éternité, une décision d’Auguste par un simple édit, non une déportation mais une relégation qui lui permit de garder sa citoyenneté et sa fortune. Sa faute a été de ne pas être assez proche du pouvoir, de garder une parole libre et d’avoir un art d’aimer contraire aux mœurs de l’époque. Pourtant, rien de libertaire dans ses écrits, juste l’âme d’un libertin qui voilait délicatement les mots sous la plume du plaisir.

Une biographie qui permet de réhabiliter dans tout son foisonnement le poète maudit – il faudra curieusement attendre 2017 pour que son bannissement soit enfin révoqué – et de retrouver le perpétuel mouvement de la mythologie avec un Ovide fervent défenseur de la nature à l’image de Pythagore pour qui tout se transformait, si Homère c’est lire l’actualité, Ovide c’est comprendre le monde. Tant que l’on souhaiterait devenir un peu Pygmalion pour que ce livre devienne réellement un désir, une renaissance avec un cœur palpitant.

En complément, je ne peux que recommander également – mentionné à la fin de l’ouvrage- le roman très subtil de Salim Bachi « L'Exil d'Ovide » paru aux éditions JC Lattès en 2018.

« Le respect de la vie animale, globalement, n’est qu’une des facettes de la pensée d’Ovide, attentive au vaste mouvement de la nature, qui intègre et brasse toutes les formes de la vie. Si Ovide aime tant à répéter la simplicité des temps primitifs, en des termes naïfs et écologiques, c’est aprce que les hommes d’autrefois étaient supposés sentir l’harmonie du monde et tâcher de vivre à son rythme, en accord avec l’environnement. Le vieux thème moral latin, selon lequel tout ce qui vient de nature est bon en soi, s’exprime chez Ovide sur le mode de la pacification. Toute agression est inutile et impie. »

Ovide. Désirer, renaître, survivre – Xavier Darcos – Editions Fayard – Octobre 2020

mardi 3 novembre 2020

 

Une noisette, un livre
 
La Colonelle
Rosa Liksom

 


Au crépuscule de sa vie, une femme songe en une nuit à ce qu’a été sa vie dans cette Finlande déchirée entre le bloc soviétique et le rouleau compresseur nazi. Ses parents, dont la mère qui manipulait facilement le fouet, ont fait d’elle une femme complexe, à la fois autoritaire et soumise, dure et contemplative, rigoriste et libérée sexuellement.

Très jeune, par les relations de son père, elle baigne dans l’idéologie nazie et rencontre souvent un Colonel aussi fascinant que déconcertant. Malgré sa violence notoire, sa réputation de queutard et ses exactions sur ses semblables, la jeune fille en tombe éperdument amoureuse et se met en couple avec lui. Epousant tous les deux les mêmes convictions idéologiques sanguinaires ils s’entendent parfaitement jusqu’au jour où il accepte enfin de se marier. Là, tout dérive à l’image de la défaite allemande en terre finlandaise. De plus en plus irascible, le Colonel vieillissant – 30 ans séparent le couple – agite une main devenant de plus en plus leste au fur et à mesure que ses couilles ramollissent. A force, la Colonelle arrive à s’enfuir pour retrouver la liberté ou du moins tenter de la retrouver. Mais ce sont encore d’autres événements qui l’attendent.

Un roman étrangement construit et qui pourrait ressembler en un long monologue. Pourtant, l’intérêt augmente au fil des pages, un destin de femme peu ordinaire avec la singularité d’une écriture qui oscille entre la dureté des faits et la luminosité de l’espace, entre la brutalité des êtres et le regard posé sur un environnement serein et propice à l’onirisme. S’ajoute l’intérêt de retrouver une partie de l’histoire finlandaise, encore proche mais passablement oubliée : l’époque de l’invasion de l’URSS – avec le régime ubuesque de la République démocratique finlandaise – puis de l’incorporation du pays dans les territoires de l’Axe lorsqu’en 1941 l’Allemagne nazie envahit le géant soviétique. Suivront des années difficiles, la guerre ayant laissé un champ de ruines.

Si la violence des faits et l’attitude de cette femme assumant sa face sombre peuvent déconcerter, s’ouvre une lumière sur la nature avec des descriptions proches de la béatitude et qui met le lecteur dans une sorte de lévitation par rapport à la pesanteur du conflit extérieur et intérieur de la Colonelle.

La Colonelle – Rosa Liksom – Traduction : Anne Colin du Terrail – Editions Gallimard/Collection Du Monde entier – Octobre 2020

dimanche 1 novembre 2020

 

Une noisette, un livre
 
Asmara et les causes perdues
Jean-Christophe Rufin
 

 


Après avoir lu le bouleversant « Tous, sauf moi » de Francesca Melandri, je ne pouvais quitter l’Abyssinie et j’ai enfin sorti de ma montagne livresque  « Asmara et les causes perdues » de Jean-Christophe Rufin  pour m’enivrer à nouveau d’histoire, avec cette fois-ci, un supplément voyage.

En 1985 pendant le Derg et la terrible famine en Ethiopie, un jeune humanitaire français, Grégoire,  débarque à Asmara (à l’époque l’Erythrée est toujours sous la domination de son voisin et en lutte pour l’indépendance) pour diriger une équipe et installer un camp à la ville frontalière de Rama. Il fait rapidement la connaissance d’Hilarion Grigorian, un Arménien d’Erythrée né en 1900, ancien marchand d’armes et véritable mémoire vivante qui est le narrateur de ce roman en forme de journal. Grégoire, idéaliste et n’ayant pas encore trouvé ses marques va se faire aider par Hilarion qui n’attendait que cette arrivée miraculeuse pour occuper ses jours et va se faire un malin plaisir à conduire l’humanitaire, pour qui il se prend d’affection, selon ses fantaisies et peut-être quelques divins mensonges. Il va lui trouver quelques singuliers autochtones pour l’aider dans ses démarches, notamment un étrange et jeune adolescent : Efrem, un orphelin vif d’intelligence qui semble doté d’une préscience en communiquant avec les esprits. Mais au camp de base, tous les humanitaires ne sont pas venus avec la seule motivation philanthropique et un changement important intervient lorsque Esther, l’amie de Grégoire, une Erythréenne rencontrée sur place, va être enlevée…

Entre les descriptions peintes à la plume de la beauté éthiopienne et érythréenne s’étend un long chemin sur les errances des causes humanitaires où les organisations doivent jongler entre secours aux populations et risques d’entretenir la manipulation des pouvoirs politiques. Avec parfois, un simple pont séparant altruisme et égoïsme, compassion et opportunisme chez les représentants des causes justes mais se transformant en causes perdues. Toute une dichotomie transcrite dans ce récit aux allures romanesques mais pigmentant la réalité par d' implacables métaphores.

Impossible de séparer l’histoire de l’Abyssinie – si ancienne en cette corne d’Afrique qui loge la fameuse vallée du Grand Rift – de celle de l’Italie, tant sur le plan géopolitique que culturel, et le regard que pose l’écrivain sur l’architecture qui orne Asmara est un véritable tableau. Quant à la référence de l’opéra Aïda avec l’ensablé Ricardo, loin d’être fortuite. Point d’exotisme de façade mais des effluves chargés d’immensité, de spiritualité – même sans avoir foulé le sol d’Ethiopie comment ne pas penser aux églises rupestres bâties dans les falaises du Tigré oriental – et une réflexion sur le dilemme perpétuel entre sauver des vies et se voir  transformer en des marionnettes actionnées par le machiavélisme de dirigeants impitoyables, font de ce roman une excellente et raffinée observation sur les conflits intérieurs des volontaires de l’engagement humanitaire face aux affres des noirceurs de la guerre, des dictatures et des desseins personnels des uns et des autres.

Dans un registre similaire, ô combien « Asmara et les causes perdues » m’a remémoré un autre roman de Jean-Christophe Rufin : « Check-point » ; de l’Abyssinie on passe à la Bosnie et l’idéaliste Maud a quelques points communs avec Grégoire… avec la sempiternelle question sur comment apporter de l’aide aux populations des zones de guerre et autres infamies.

« L’âme est ainsi faite que vous vous habituez à toutes sortes d’injustices lorsqu’elles paraissent constituer la trame même de la vie ».

Asmara et les causes perdues – Jean-Christophe Rufin – Editions Folio – Mars 2001