mercredi 26 mai 2021

 

Une noisette, un livre
 
L’archipel des ombres
Bruno Philip

 


Vous aimeriez lire un livre qui vous fait voyager sans pour autant tomber dans la sempiternelle ennuyeuse carte postale préfabriquée ? Cette parution des éditions Equateurs sera pour vous. Direction l’Asie sur les pas de Joseph Conrad, d’Arthur Rimbaud et de ceux qui ont mis en ombre et en lumière cet archipel aux peuples et traditions multiples.

Habitué à séjourner en Asie, le journaliste Bruno Philip a parcouru un long périple en Indonésie depuis Medan jusqu’au Timor oriental en passant par les Moluques à la rencontre des habitants aussi divers que l’archipel compte d’îles, habitants qui sont tous sous les intempéries de la mondialisation et de ses affres les plus diverses, faisant disparaître les valeurs ancestrales pour laisser place, parfois, aux dérives les plus extrêmes.

Il y a un peu de Joseph Conrad dans Bruno Philip, prompt à ressentir les mêmes tourments, le même pessimisme ; pour paraphraser Joseph Kessel à propos de l’auteur de Lord Jim  je dirais que dans la narration du journaliste du Monde, s’agitent des forces obscures mais qui finissent pourtant par se montrer victorieuses dans l’inévitable semence de l’encre… Une dualité entre l’inquiétude et cette capacité à pourtant mettre un peu de lumière dans les ténèbres, probablement en jouant sur le fil des émotions. De Joseph Konrad il en est d’ailleurs question puisqu’un chapitre est dédié au personnage de La Folie Almayer sur la façade orientale de l’île de Bornéo, un commerçant métis dans les  troubles eaux des tourments s’appelant William Charles Olmeijer et qui, selon l’enquête menée par notre Tintin des temps modernes, serait enterré dans l’île voisine de Célèbes (Sulawesi) à Makassar exactement. Un peu plus loin vers le nord et en avançant vers l’Est, Bruno Philip repense encore à Konrad et son Lord Jim bien que l’écrivain polonais n’est jamais foulé le sol des Moluques mais toute l’ambiance est pourtant là, surtout quand il fouille les traces de ce soldat japonais oublié ou « l’énigme Nakamura ». Des Moluques, l’auteur rappelle les terribles affrontements à la fin des années 90 entre les communautés musulmanes et chrétiennes faisant plus de 10.000 victimes.

Autre lieu, autre écrivain. L’île de Java avec le passage éphémère d’Arthur Rimbaud qui laisse peu de souvenir aux habitants de l’archipel et à la ville de Semarang, lorsque le poète s’était brièvement engagé dans l’armée hollandaise avant de partir vers d’autres horizons. Une plaque apposée par l’ancien ambassadeur de France en Indonésie, Thierry de Beaucé, rappelle toutefois qu’un bateau ivre avait dérivé vers la région de Malang…

Mais pas que les célébrités qui sont évoquées, les différents peuples également, comme les Dayaks et leurs rivaux les Madurais et puis cette curieuse communauté du peuple Toraja qui fait cohabiter les morts avec les vivants, la mort n’étant pas une fin mais une prolongation de la vie. Alors, avant d’offrir une sépulture, le cadavre continue de « vivre » chez lui pendant un an, une momie avec qui on continue de partager le quotidien sur les hauteurs de l’île de Sulawesi.

D’autres curiosités vous attendent pour ce voyage livresque parsemé d’histoire, de références et de vie quotidienne. On croit s’enfoncer dans le cœur des ténèbres mais c’est une victoire à laquelle même peut-être Bruno Philip n’y croit pas.

« L’Indonésie avait fait plus que m’attendre : elle me sauta à la figure avec toute l’extravagance dont elle était capable ».

« L’Indonésie prédisposait-elle à l’errance ? Peut-être. Je crois qu’ici tout voyageur ne tardait pas à sentir que l’archipel chantait de mer une ode à la fuite. Il y avait quelque chose d’inexplicable mais de très perceptible dans ce que dégageait à son insu de curieux bled : une infinie capacité à pousser tout dérivant à faire voile vers des destinations toujours changeantes ».

« La forêt est notre monde, expliqua Peng, c’est là que l’on chasse, c’est là que l’on pêche, c’est là que l’on trouve à manger, c’est là que l’on boit l’eau des rivières et des bambous, c’est là que l’on jouit de la beauté des choses. Si on détruit la forêt, c’est notre âme elle-même que l’on détruit ».

« Je relisais Lord Jim. Dans son fameux livre, l’auteur avait voulu montrer que la tragédie personnelle de Jim le marin était à l’image de celle de tous les hommes. La souffrance, sans rémission de son héros, rongé par la culpabilité, le condamnait pour toujours à incarner le caractère universel du malheur de la race humaine ».

L’archipel des ombres, un voyage en Indonésie – Bruno Philip – Editions des Equateurs – Mai 2021

mardi 25 mai 2021

 

Une noisette, un livre
 
Toucher le ciel
Bernard Bonnelle

 


C’est l’histoire de deux hommes qui aimaient toucher le ciel, l’un par les airs, l’autre par les cimes. Tous les deux y croyaient, l’on fait. L’un a disparu un plein vol, l’autre s’est éteint loin des sommets. Presque tout les opposait mais l’amitié est née, est restée grâce à cette noblesse de cœur qui voulait tutoyer les étoiles. C’était Antoine de Saint-Exupéry et Henri de Ségogne.

En 1917, les deux hommes se rencontrent lors d’une classe prépa au lycée Saint-Louis et deviendront amis rapidement en arpentant les rues du Quartier Latin et en se liant avec d’autres vaillants gaillards comme Bertrand de Saussine ou un peu plus tard  Jean Prévost. Sans oublier l’ami de l’un sans être celui de l’autre, Léon Werth, et Louise de Vilmorin.

Les débuts d’Antoine de Saint-Exupéry furent beaucoup plus laborieux que ceux d’Henry de Ségogne, financièrement, sentimentalement et professionnellement. Henry, se stabilisait alors qu’Antoine s’éparpillait, l’un moins rêveur que l’autre. Henry ne manquait pas de prendre parfois de haut son ami qui jamais ne répondait de la même manière. L’amitié perdura pourtant, c’est en fait cela l’Amitié, pourvoir tout se dire et être toujours présent, c’est en fait « regarder dans la même direction ».

Antoine c’est un Petit Prince qui fit la gloire de l’Aéropostale, qui s’infiltra dans le journalisme mais qui préféra jeter son encre dans la grande flotte de la littérature. Henry, c’est l’une des gloires de l’alpinisme, le premier français à former une expédition pour franchir les 8000 mètres du Karakoram mais qui refusa lors des derniers mètres que ses compagnons se brisent les os pour un titre de gloire. Parfois hautain mais jamais inhumain.

Quel plaisir de retrouver le ton si particulier de Bernard Bonnelle faisant d’un récit une ode à la littérature et à la bravoure humaine. En parallèle, c’est tout une époque qui est retracée avec quelques figures françaises parfois trop oubliées. Les mots reflètent toute la gentillesse et la simplicité d’Antoine de Saint-Exupéry et offrent des pas montagnards dans ceux d’Henry de Ségogne. En fait, ce livre c’est comme la montagne : de loin parait hors de portée, de près on ne peut que s’émerveiller de ces sommets qui planent sur l’humanité.

« Entre la passion d’Henry pour l’alpinisme et celle d’Antoine pour l’aviation, il y avait pourtant bien des points communs. L’un et l’autre aimaient s’extraire par le haut du monde des hommes et voir, tout en bas, leurs embarras réduits à leurs dimensions minuscules. Ils aimaient la vie désencombrée ».

Toucher le ciel. Antoine de Saint-Exupéry et Henry de Ségogne, l’amitié malgré tout – Bernard Bonnelle – Editions Arthaud – Janvier 2021

vendredi 21 mai 2021

 

Une noisette, un livre
 
Le pouvoir des animaux
Didier van Cauwelaert

 


Et si les animaux venaient à sauver les humains ? Encore une fois Didier van Cauwelaert nous entraîne dans un conte mais basé sur l’observation de l'actualité et de la recherche scientifique.

Wendy est une jeune biologiste entouré d’animauxn que l’on pourrait nommés « savants », et toujours amoureuse de son mari de plus de 30 ans son aîné, biologiste également, atteint de la maladie d’Alzheimer. Franck, généticien qui explore les glaces tente de réintroduire les mammouths sur terre pour éviter la fonte du permafrost. Tous les deux, lors d’une mission au Groenland, se rencontrent dans des conditions extrêmes et font la connaissance d’une petite bestiole à l’âge vénérable de cent trente mille ans. C’est le début d’une folle course scientifique pour lutter à la fois contre le dérèglement climatique et les maladies comme le cancer ou la prévention des nouveaux risques viraux.

Tour à tour c’est le tardigrade et le mammouth qui racontent leur vie, du plus petit au plus grand, ce qu’ils pensent de la société et décortiquent les faits et gestes de ces curieux bipèdes qui peuplent une terre de plus en plus étouffée. Eux aussi semblent parfois tomber dans les méandres de la rivalité mais prêts cependant à s’unir pour que l’espèce Homo Sapiens puisse continuer à cheminer un long moment tout en préservant les richesses extraordinaires du globe terrestre. Vaste projet, ample lecture. Sensibiliser à l’écologie sans tomber dans les extrêmes du sectarisme.  

Les faits sont réels et n’hésitent pas à venir s’agiter dans la valse des neurones qui s’agitent au fur et à mesure de la lecture pour un influx livresque sur les nerfs de la fantaisie et de la perception du monde. Didier van Cauwelaert surprend toujours par sa capacité à faire virevolter sa plume dans une légèreté extrême sur des sujets on ne peut plus lourds. Avec ces petites touches d’humour qui sont les armes bienveillantes de l’écrivain.

« Depuis que vous avez pris le pouvoir sur toutes les formes de vie qui étaient là avant vous, il semble que vous ayez privilégié la destruction à l’harmonie, le conflit à la symbiose, le conformisme à le diversité. Vous appelez ça l’évolution ».

Le pouvoir des animaux – Didier van Cauwelaert – Editions Albin Michel – Avril 2021

mardi 18 mai 2021

 

Une noisette, une saga
 
Un invincible été
Catherine Bardon

 


Une saga est née, une saga s’achève. « Les déracinés » ont su conquérir un nombreux public, suivirent « L’Américaine », « Et la vie reprend son cours » pour se terminer brillamment avec un titre à la Camus « Un invincible été », invincibles les êtres forts comme l’héroïne de toute l’histoire : Almah. Et puisque tout – ou presque – se déroule en République Dominicaine, je serais tentée de sous-titrer cette série par un « leer con el alma ».

Guère éprise par les séries ou les sagas, j’ai suivi pourtant avec intérêt le déroulement de cette famille juive autrichienne exilé en Amérique Latine parce que la narration ne s’arrête pas à un clan familial mais entre dans la grande histoire du monde, depuis le début du XX° siècle jusqu’à nos jours. L’écriture est dynamique et ne s’enfonce pas dans les errances insipides de certains romans dits féminins.

Le dernier volet débute en 1980 lors du quinzième anniversaire de Gaya, la fille de Ruth et la petite-fille d’Almah. En République Dominicaine c’est un événement aussi important que le Bal des débutantes en Autriche. L’occasion pour le lecteur de redécouvrir cette famille ou de la découvrir si les trois premiers numéros n’ont pas encore été enregistrés.

Au fil des pages, Gaya va montrer une volonté d’indépendance hors norme, Ruth, une fragilité et sensibilité à fleur de peau et Almah toujours la gardienne du temple sachant avancer vers l’avenir même quand les années s’accumulent avec les adieux à ceux qu’elle aimait. A côté, l’histoire de la République Dominicaine continue, l’émancipation pointe le bout de son museau mais pas très loin Haïti est victime encore une fois de la colère des dieux et New-York vivra l’enfer un 11 septembre, date où le monde aura en une seconde basculé dans une autre ère.

Et puis, encore et toujours, ce fait trop méconnu : l’installation d’une communauté juive à Sosua fin 1938 à la suite de la conférence d’Evian, remarquablement mis en lumière par la fiction et le travail de recherche de Catherine Bardon. Un exil forcé mais devenu source d’un destin hors norme et une force pour les bâtisseurs de vie.

De toute façon « dans cette histoire, tout est vrai ».

Un invincible été – Catherine Bardon – Editions Les Escales – Avril 2021

lundi 17 mai 2021

 

Une noisette, un livre

 

Fantaisie vagabonde, en Bretagne avec Flaubert
Thierry Dussard

 


Des classiques agissent comme des détonateurs. Surtout quand la flamme est la plume de Gustave Flaubert, ou plutôt deux car « Par les champs et par les grèves » est le récit de quatre mains parties avec quatre pieds pour un tour de Bretagne en 1847, l’autre vagabond étant Maxime du Camp, l’ombre perpétuelle de Baudelaire ou du géniteur de « Madame Bovary » bien qu’il est pu accéder à l’immortalité sur les bord de Seine contrairement à Flaubert qui, bien que la dénigrant, n’en fit jamais partie.

Plus de 170 ans plus tard, dans une France masquée, un journaliste savoyard avec sa chère et artiste épouse bretonne vont prendre le même chemin de tentation pour une évasion locale mais sur des fantaisies sans frontières où littérature, histoire et géographie vont s’entrecroiser pour le meilleur.

En alternant le parcours des deux compères écrivains et le sien, Thierry Dussard entraîne le lecteur dans un voyage à la fois bucolique et onirique, ne semblant jamais s‘attarder sur des détails et pourtant donnant moult descriptions de ses lectures et de ses panoramas visuels. C’est frais comme un air marin et goûteux comme un crustacé péché dans l’Atlantique, référence préméditée par votre serviteur par la fameuse phrase de Gust, le diminutif affectueux que l’auteur utilise, « la langouste est la femelle du homard ».

Bien que n’étant pas particulièrement une inconditionnelle de ce « lézard littéraire » de  Flaubert, je retrouve avec plaisir l’écrivain dans un périple breton après avoir savouré il y a tout juste un an Un automne de Flaubert d’Alexandre Postel – roman mentionné dans le présent livre – avec un ton moins romantique mais tout aussi foisonnant. Une carte judicieusement présentée en ouverture permet de retracer le parcours – surtout si pour vous aussi la Bretagne est une destination aussi inconnue que l’Amazone ou les Grands lacs africains – et de découvrir qu’au fil du temps, tout change mais tout reste solidement accroché aux parois de la transmission. Exemple avec le passage sur le sire de Robien et l’offre patrimoniale de la ville de Rennes.

Menhir sur la lande, Thierry Dussard dans sa douce péripétie bretonne fait quelques infidélités aux sieurs Flaubert et Du Camp pour semer comme des petits cailloux livresques quelques joyaux de Joseph Kessel – et là il s’agit même de rubis – Victor Segalen, Théophile Gautier, Jack Kerouac…et même indirectement à Jacques Lacarrière en utilisant l’expression « chemin faisant ».

Laissez-vous aller dans ces fantaisies bretonnes, portez votre imaginaire dans un déconfinement littéraire et partez dans ce vagabondage converti en un hymne breton quasi exotique. Pour terminer d’ailleurs aux portes de l’Orient…

« Je ne suis pas reparti avec l’un de ces fameux rubis sang-de-pigeon, ni avec un Bouddha doré sembllable à celui qui était posé sur le bureau de Flaubert à Croisset, mais avec un billet bleu de 200 kyats, qui sert toujours de marque-page au roman de Kessel. Faute d’avoir suivi le vieux chaman des lettres dans la savane africaine et les vallées afghanes, je garde un sentiment profond d’être allé loin, très loi, et revenu d’un étrange Finistère ».

Fantaisie vagabonde, en Bretagne avec Flaubert – Thierry Dussard – Editions Paulsen/Collection Démarches – Mai 2021

 

 

mercredi 12 mai 2021

 

Une noisette, un livre
 
Brûlant était le regard de Picasso
Eugène Ebodé

 


C’est l’histoire d’une femme inconnue pour la plupart d’entre nous. L’histoire d’une femme dont l’enfance a été kidnappée, d’une femme née en 1936 d’un métissage avec tout le poids du regard des autres. Elle s’appelle Mado Hammar, figure incontournable dans les Pyrénées-Orientales pour avoir créé, administré nombre d’entités dans le domaine de l’art, elle qui a côtoyé Picasso, Dali, Chagall, Matisse, Soutine…

Edea, Cameroun. C’est là qu’est née une petite fille de mère camerounaise et de père suédois. Gösta Hammar avait déjà une fille, fruit d’une relation avec une native de ce pays où il a débarqué en 1929 à l’invitation de son oncle. Quelques années plus tard il tombe amoureux d’une autre beauté, Monica Yaya. Mais le mariage ne voit pas le jour malgré le désir commun des jeunes gens de faire vie commune. La guerre mondiale éclate et la petite Mado est séparée de ses parents, le père repart en Europe pour une durée indéterminée et la mère est chassée. Jacques et Hélène Boissinot, un couple ami de la famille Hammar, va s’occuper de la fille, Hélène n’ayant pu avoir d’enfant après un avortement qui s’est mal passé. La mère adoptive va élever Mado sans aucun amour et la petite fille pensera toujours aux longues marches avec son père près de la Rivière Rouge et du parfum perdu de sa maman, maman que l’on dit morte. En 1943, elle quitte définitivement l’Afrique pour habiter à Perpignan avec sa mère adoptive puis avec la mère de celle-ci.. Une nouvelle vie commence, faite déjà de regrets mais avec une détermination prodigieuse qui fera de Mado une femme libre, amoureuse jusqu’à la mort de son Marcel et combative pour l’amour de l’art et des injustices raciales.

Eugène Ebodé peint un portrait romancé avec des couleurs lumineuses autour de ce personnage féminin en portant un regard excessivement affectueux envers cette femme invincible malgré les coups du destin qui s’acharneront sur elle. Les passages avec Pablo Picasso sont brefs mais pas ceux consacrés à la peinture, le couple Mado et Marcel Petrasch s’étant installés à Céret et levant des fonds pour dynamiser le moribond musée d’Art moderne. Mado Petrash sera aussi l’un des piliers pour mettre en lumière le premier Congrès des écrivains et artistes noirs fondé par Alioune Diop, éditeur de présence africaine, dont l’affiche est signée par un certain Pablo Picasso, celui dont le regard était brûlant selon Mado.

Brûlante aussi est cette lecture qui nous entraîne sur les chemins du XX° siècle, d’une Afrique colonisée et d’une Europe colonialiste, sur la mouvance de l’art moderne, de toutes les créations, et, nous invite dans des demeures opposées, de ceux qui gardaient l’esprit colonial et de ceux qui rejetaient toute forme de supériorité. Le tout avec un phrasé riche puisé dans l’immense palette des mots.

« L’Afrique, le continent d’avant les autres »

« Mado fut frappée par l’unité des constats, par la déploration de l’esclavage, la condamnation de la colonisation et des calamités en cascade qui en avaient résulté. Certes, l’homme noir était aux origines de l’humanité mais il avait perdu pied en étant assujetti en permanence ».

« Françoise Gilot avait abandonné la demeure de l’homme qui peignait comme un Dieu mais qui, en amour, boitait comme mille diables ».

Brûlant était le regard de Picasso – Eugène Ebodé – Editions Gallimard – Janvier 2021

En remerciant la Fondation Orange et lecteurs.com pour l’envoi de ce livre  

lundi 10 mai 2021

 

Une noisette, un livre
 
L’étoile des frontières
Alfred de Montesquiou

 


« Syrie. Ce berceau des civilisations, ce lieu de passage prédestiné, dont la richesse et la beauté ont retenu, sans les mêler, tant de peuples, cette terre où poussent avec une force ardente les croyances et les hérésies, déroute et confond. Je confesse avec humilité que les premiers temps de mon séjour à Beyrouth je ne comprenais rien aux propos tenus devant moi. Les allaouites, les achémites, les maronites, les sunnites, les Grecs orthodoxes, les chiites, le comité syro-palestinien, les bandits, les rebelles, les Druses, du Djebel et ceux du Horan, les Libanais, les Syriens, las Damascains, - et j’en passe – comment s’y reconnaître ? Il y a vingt-sept religions en Syrie. Chacune d’elles tient lieu de nationalité. Et les influences les plus diverses sollicitent moralement et matériellement ce chaos ». Joseph Kessel – En Syrie

Comment ne pas repenser à ce texte écrit en 1926 par un lion véritable quand on découvre le roman éblouissant d’Alfred de Montesquiou, lui aussi grand reporter plongeant dans la littérature pour raconter l’aventure des hommes et du monde.

Depuis cette Syrie sous Mandat français, que d’eau a coulé dans l’Euphrate mais aussi du sang depuis l’arrivée d’un pouvoir clanique en 1970. « L’étoile des frontières » se déroule en 2013, deux ans après le début d’une guerre civile sans fin, une fiction dans la plus cruelle des réalités.

Photographe au regard sans objectif, Olivier Méri est à Beyrouth à la recherche de ses origines. Enfant adopté – probablement volé – il essaie d’obtenir des informations dans un couvent où règne la loi de l’impénétrable. Néanmoins, avec quelques informations obtenues à l’arraché, il n’a plus qu’un but, partir en Syrie malgré le climat des bombes. Au consulat de France pour obtenir un visa, il rencontre Axel Monvoisin, grand reporter au caractère intrépide, qui lui aussi négocie pour pouvoir entrer dans le territoire voisin. Finalement, ils vont partir ensemble sans savoir ce que le destin leur réserve. Destination Homs. Al’épicentre du chaos, ils vont s’infiltrer dans ce squelette de l’inhumanité où vivent encore des familles trop pauvres pour fuir, des rebelles et révolutionnaires luttant corps et âmes pour la liberté avec l’arrivée de troupes djihadistes sous la bénédiction d’un régime ayant parfaitement compris la stratégie  « diviser pour mieux régner ». Avec eux, les accompagnent Farid, un jeune toulousain radicalisé et son incandescente femme Nejma.

Le Moyen-Orient, La Syrie, Homs. Une fiction qui rappelle des carnets, ceux de Jonathan Littel, probablement une lecture qui, près de dix ans plus tard, continue de me hanter.

Ce roman est dédié au plus des 500.000 victimes du conflit syrien et à deux photographes de presse : Rémi Ochlik et Olivier Voisin. Olivier Voisin est décédé après avoir reçu des éclats d’obus à Idlib et on se souvient du documentaire poignant fait pas ses amis « Témoigner, mourir ». Un an auparavant, c’était Rémi Ochlik qui succombait aux balles du régime. A Homs. Avec Marie Colvin. Comment ne pas se souvenir de cette histoire, là où Edith Bouvier fut sauvé in extremis et ce tunnel. Tunnel si présent dans le récit d’Alfred de Montesquiou. C’est là, la force des mots, des détails ; cette force qui ne fait pas oublier le passé et les vies arrachées dans toute l’espérance de la jeunesse.

Pour la plupart d’entre nous, c’est une guerre vue de plus de l’extérieur – je parle de la vraie guerre, pas celle que l’on essaie de mettre dans toutes les définitions. Ce roman, est la photographie d’une guerre vécue à l’intérieur, par une population mettant le curseur de l’instinct de survie au maximum et par des correspondants – de plus en plus rares – qui n’ont pourtant aucun concept ordalique en eux mais qui risquent leur vie pour informer, dénoncer, éveiller les consciences, rétablir la vérité, balayer les mensonges.

Dans son roman, le journaliste écrivain décrit  avec lucidité et franchise la véritable histoire du régime de Damas et de ses actes, bien au-delà de ce qu’un Machiavel aurait pu imaginer. Les rebelles et révolutionnaires étant loin d’être des terroristes, se souvenir des premières manifestations à Deraa. C’est deux ans après le début des soulèvements que les organisations islamistes se sont infiltrées, rempart utile pour Assad et ses sbires. Sans oublier, l’utilisation d’armes chimiques, une ligne rouge devenue écarlate dans l’inaction internationale.

Quel hommage également envers cette jeunesse, ces femmes, ces hommes, aspirant à la liberté dans ces régions où le meilleur côtoie le pire et à cette immense générosité trop souvent occultée par les actes ignobles d’êtres manipulés par des hyènes assoiffés de pouvoir et de cruauté.

« L’étoile des frontières », titre magnifique pour un roman s’enroulant dans le prisme de l’imaginaire avec les faisceaux de la réalité du monde. S’ajoute une écriture travaillée mais coulant avec souplesse, dynamique et moderne avec ce petit quelque chose d’indéfinissable qui fait jaillir la plume des pages. Sans vouloir précipiter quoi que ce soit, un certain fauteuil 27 aimerait peut-être dans l’avenir accueillir Alfred de Montesquiou…

« La souffrance et la folie ont ceci de commun qu’elles occultent le réel, l’éludent pour n’en faire qu’un décor où se joue un drame bien plus vaste. Olivier se persuada qu’enfin la vérité lui tendait la main. Juste là, en Syrie, n’attendant plus de lui qu’un geste de courage ».

«  Ces Syriens étaient comme les orages de leurs montagnes frontalières – entiers, imprévisibles, un soleil radieux succédant brusquement à la pluie la plus noire. Axel aimait ce peuple sans rancune, la violence et la simplicité de ses rapports. Le monde des guerriers arabes conservait intacte cette noblesse des compagnons de Lawrence d’Arabie, la vérité simple du charisme et du courage, la foi en la parole donnée, l’honneur ».

« Un peuple qui s’accoutume à la violence n’a plus la même gestuelle que les autres. En dix-huit mois de guerre, les Syriens faisaient déjà partie de cette espèce à part qui ne mesure plus le danger en kilomètres, mais en poignées de mètres. Comme les Palestiniens ou les Sud-Libanais, les Homsiotes pointaient presque joyeusement le bout du nez dès que les combats tournaient deux coins de rue. A présent que les tirs étaient à plusieurs pâtés de maisons, même les femmes sortaient pour faire leurs emplettes. Des bambins lançaient un jeu de marelle sur le goudron encore jonché de douilles ».

L’étoile des frontières – Alfred de Montesquiou – Editions Stock – Mars 2021

👉👉👉 Interview d'Alfred de Montesquiou sur le blog de Litteram que vous trouverez ICI

Prix du livre de plage des Sables d'Olonne 2021

Roman finaliste du Prix Orange du Livre 2021

mercredi 5 mai 2021

 

Une noisette, un livre
 
La légende des montagnes qui naviguent
Paolo Rumiz

 


Entrer dans cette légende c’est l’impression d’avoir effectué plusieurs longueurs, sans jamais en avoir eu l’expérience, mais probablement ressentir le même essoufflement – du moins cérébral tant il faut être vigilant dans sa tête pour ne pas rater les moult détails sur les parois des chapitres – et la même sensation de grandeur, de découverte, d’esthétique, une fois gravi les 560 pages. Ce qui reste, néanmoins, c’est cette avalanche migratoire de l’espace méditerranéen, du Fernand Braudel en capitaine de vaisseau montagnard.

De la Croatie à l’Italie, Paolo Rumiz nous entraîne sur un chemin de 8000 kilomètres en naviguant sur deux immenses chaines de montagnes européennes, les Alpes et ses huit pays hôtes, puis les Apennins qui traversent pratiquement toute l’Italie, couvrant plus de quinze régions de la péninsule. A pied, à vélo, en voiture mais pas à cheval, il traverse les massifs, longe les cols et, surtout, entre en communion avec non seulement la nature mais ceux qui la peuplent, animaux comme humains, humains qui en certains endroits deviennent presque une espèce en voie de disparition, les jeunes quittant ces hauteurs sauvages pour les villes où travail il y a.

Je vous fais grâce de tous les lieux cités, de tous les noms des monts et sommets qui peuplent cette Europe de roc et de granit pour vous plonger – ou plutôt grimper – à  travers un périple qui éloigne du monde pour en retrouver un autre, celui des pierres qui façonnent les hommes même si ces derniers ont trop tendance à vouloir prendre le dessus. L’auteur voyageur ne fait pas que passer, il scrute, interroge et pose lui-même des petites pierres en forme de mots sur les errances d’une construction pharaonique qui n’élève que des pyramides à l’encontre de la sauvegarde de la nature, sans pour autant dénigrer la race humaine qui porte une mémoire collective. Car il va en rencontrer des « bibliothèques sur pattes » pour évoquer le passé, la résistance, les prouesses humaines face au dépouillement des conditions matérielles ; ces héros anonymes qui perpétuent une histoire au-delà des cimes. Si, hélas, la jeunesse est trop oubliée, le baroudeur montagnard n’omet pas de souligner le rôle indispensable des réfugiés qui apportent une main tendue pour s’occuper des anciens.

Quant aux autres espèces terrestres, elles sont encore là, à circuler en se moquant des frontières tels les loups, ce fameux loup italien qui a jour devint français. Ours, renards, marmottes, tous ont leur place sur versants et alpages, mais plus ou moins bien accueillis. Pourtant, un peu d’ensauvagement, dans le bon sens du terme, permettrait peut-être de continuer à naviguer sur les crêtes de l’humanité.

« Les Apennins ne sont rien d’autres qu’une Dalmatie sans la mer. Je rêverai d’un navire transatlantique, plein de petits orchestres, voyageant parmi de sombres promontoires. La révélation des monts qui naviguent ».  

La légende des montagnes qui naviguent – Paolo Rumiz – Traduction : Béatrice Vierne – Editions Folio – Avril 2021