mardi 21 juin 2022

 

Une noisette, un livre
 
Les mystères de Fleat House
Lucinda Riley
 


Mais qui a bien pu assassiner Charlie Cavendish, un élève du relativement prestigieux internat privé de St Stephen dans le Norfolk ? Certes son comportement lui avait valu des ennemis et son attitude hautaine frisait parfois la cruauté, mais tout de même.  Élèves, enseignants, amis…tous savaient qu’il était épileptique et qu’une simple dose d’aspirine pouvait lui être fatale, ce qui fait que la liste des suspects est vaste. Cependant il en faut bien davantage pour faire vaciller la pétillante Jazz Hunter, enquêtrice pour Scotland Yard, qui va pouvoir démêler les fils du crime et découvrir de biens sombres histoires dans l’Histoire de l’édifice.

La regrettée Lucinda Riley a signé un thriller époustouflant préférant une intrigue aux multiples rebondissements plutôt qu’un épandage d’hémoglobine et de descriptions glauques qui, la plupart du temps, sont loin de fertiliser le terrain thrillesque. Un roman addictif tant pour la galerie de personnages que pour la narration qui souffle en même temps sur les ombres, les fantômes, la face cachée des êtres – en bien comme en mal – et dessine le portrait d’une enquêtrice en plein tourment amoureux mais infaillible professionnellement.

Noisette sur le livre, aucun élément ne peut facilement éclairer le dénouement sans pour autant brouiller les pistes inutilement. Tout est bien ficelé pour ce roman policier cuit à point au pur jus britannique digne des Patricia Wentworth, Agatha Christie, P.D. James, – pour ne citer qu’elles.

Les mystères de Fleat House – Lucinda Riley - Traduction : Elisabeth Luc – Editions Charleston – Juin 2022

 

 

dimanche 19 juin 2022

 

Une noisette, un livre
 
Une vraie mère… ou presque
Didier Van Cauwelaert

 


Pierre Pijkswaert se retrouve un peu chamboulé lorsqu’il reçoit une lettre du Ministère de l’Intérieur lui signifiant que sa mère Simone n’a plus qu’un seul point sur son permis de conduire. Et que le mois suivant, la préfecture des Alpes-Maritimes propose à Simone Pijkswaert un stage de sensibilisation à la Sécurité routière qui lui permettra de récupérer ses points. Seul léger problème, la maman de Pierre est décédée – je laisse les futurs lecteurs découvrir comment s’est passé son trépas – mais c’est bien son intrépide fils qui conduisait la Fuego ! Tout feu, tout flamme… Seule solution apparente est de régulariser la situation administrative pour le plus grand plaisir de son épouse Tiphaine. Mais Indra, l’auxiliaire de vie de la tante Juliette, va bouleverser les destins.

Un roman aussi drôle que touchant, aussi abracadabrantesque que pétri de réalisme. Par une écriture enlevée, Didier Van Cauwelaert sait toujours séduire et donner de l’empathie à chacun de ses personnages issus de sa propre expérience ou de son imagination foisonnante.

Avec un final inattendu ce nouvel opus devient une lecture très agréable avec toujours cette bienveillance, marque de fabrique de l’écrivain.

Un vrai roman… ou presque.

Une vraie mère…ou presque – Didier Van Cauwelaert – Éditions Albin Michel – Mai 2022

lundi 6 juin 2022

 

Une noisette, un livre
 
Les pépins de grenade
Sarah Briand
 


Lorsque Salomé fait couler de la pulpe de grenade sur sa robe blanche dans un train qui la mène à Carthage, elle ne se doute pas un seul instant que sa vie va basculer soudainement. Quelques heures plus tard, le hasard fait mettre sur ses pas un jeune homme athlétique et souriant, Andrew ; avec lui elle va déambuler le long des colonnes antiques, lieu mythique et carrefour des civilisations. Coup de foudre réciproque, ils vont se retrouver jusqu’à Washington où il habite et exerce son métier, tout au moins celui qu’il lui révèle. Rien au sujet de son autre activité plus secrète. Lors de ce séjour nord-américain Andrew lui apprend par hasard l’existence d’un aïeul ardéchois – région natale de Salomé – qui a sauvé une famille juive pendant la seconde guerre mondiale et qui fut nommé en 1979 « Juste parmi les nations ».

La jeune femme, journaliste pour une grande chaîne de télévision française, va alors remonter le fil du temps, appeler sa mère, fouiller les archives, contacter tous les services possibles pour retrouver l’histoire d’André, un héros anonyme parmi les autres qui avait réussi à s’évader d’un camp de travail allemand. Mais, un soir, pendant qu’elle surveille le déroulement du journal télévisé et scrute toutes les dépêches son cœur tressaille : un attentat en Afghanistan a visé des militaires américains. Sur une civière elle reconnait le visage d’Andrew.

Deux histoires en parallèle mais qui se rejoignent sur le fil de l’amour en temps de guerre. Guerres éloignées, guerres à nos portes, guerres d’hier, guerres d’aujourd’hui. Responsables de destins brisés, de rêves envolés, de corps mutilés, de ruines parsemées tant dans les paysages que dans les esprits mais où s’affirme le courage de l’humanité dans la déshumanité.

La journaliste – et désormais romancière – Sarah Briand signe un récit d’une émotion extrême ayant choisi de dessiner chaque mot avec une encre sensible et une plume pudique. Le tout dans cette délicatesse bienveillante qui l’avait caractérisée lors de la parution de ses précédentes biographies consacrés à Simone Veil et Romy Schneider. Raconter en y mettant toute son âme pour faire scintiller les étoiles des disparus et envoyer une onde lumineuse à ce qui est vivant.

Hommage à ceux qui résistent aux forces destructrices, hommage à ceux qui luttent pour sauver leur nation – ou celles des autres – hommage à ceux qui risquent leur vie pour soulager l’existence d’inconnus. Sans oublier cette ode à l’amour qui n’a pas de pays, n’a pas de frontière ; la passion amoureuse n’a qu'une noble conquête : celle d’atteindre les cœurs quoi qu’il arrive et faire battre les pulsions de vie. Sarah Briand l’exprime à merveille dans cette littérature qu’elle sait si bien habiller de belles lettres baignées de noblesse humaine.

« Salomé se tait, l’horloge indique 19H57. Dans une minute à peine, le générique sera lancé depuis la régie, sa musique envahira le plateau pour s’introduire dans chaque foyer, tous prêts à entendre le murmure du monde. Certains l’écoutent religieusement, installés dans leur canapé, d’autres s’en servent comme compagnon de leur solitude, d’autres encore comme bruit de fond du repas familial et font silence lorsque les images indiquent un événement à ne pas manquer. Soit parce qu’il s’est passé tout près de chez eux, soit au contraire parce qu’il augure des soubresauts du monde et chacun sait, à l’heure de la mondialisation, qu’un battement d’aile de papillon en Asie peut avoir des répercussions sur le quotidien d’un habitant de la Creuse ».

« Pourquoi est-ce si difficile de conserver dans son emploi du temps les petits moments que l’on sait pourtant essentiels, les moments doux, les moments secrets, les moments où l’on décide de ne rien faire jute pour le plaisir de goûter au silence, de boire un thé, d’écouter un morceau de musique, de prendre un bain, de marcher dans les feuilles mortes, de danser ou encore de cuisiner. Il est si facile de se laisser détourner. Il y a toujours une bonne excuse pour les reporter. Voire les occulter. Ne pas se laisser happer par la course du quotidien demande de la force, du courage aussi. C’est savoir dire non. Et à soi d’abord ».

« L’attente est interminable. L’attente, c’est le silence des armes avant la violence des combats dans les plaines venteuses de l’est de la France, c’est le mutisme de Blanche en attendant ses lettres, c’est le temps ralenti dans cet espace où le corps est enfermé, mais c’est aussi l’espoir de s’évader par l’esprit. Et c’est l’espoir d’avoir été entendu par le commandant du camp ».

Les pépins de grenade – Sarah Briand – Editions Fayard – Avril 2022

 

 

 

 

samedi 28 mai 2022

 

Une noisette, un livre
 
Qu’est-ce que j’irai faire au paradis ?
Walid Hajar Rachedi

 


Si le titre laisse dans l’expectative, le déroulé de ce roman n’éveille aucun doute : c’est brut, réaliste, piquant, tragique, avec une fin en terrible gifle !

Malek est issu de cette banlieue parisienne symbole du désœuvrement et des peuples oubliés même si de vaillantes âmes locales essaient de stopper la spirale infernale du chômage, de la pauvreté et du banditisme. Lors d’un séjour dans le nord de la France chez son cousin Ali, il est marqué par sa rencontre avec Atiq, un jeune refugié afghan à la recherche de son frère qui s’est évadé d’une prison tenue par les Américains lors de la prise de Kaboul aux Taliban. Il décide de partir dans une quête indéfinissable qui va l’entraîner à Madrid, Séville, Grenade, Oran, Tanger… le long fil d’une culture arabe. En Espagne, le hasard le mène à plusieurs reprises dans les pas d’une jeune britannique aussi flamboyante que sa chevelure. Il en tombe amoureux surtout qu’elle aussi, recherche un proche : son père a disparu lors d’une énième mission humanitaire sur le sol afghan. Et ainsi de suite…

Un premier roman parfaitement maîtrisé qui entraîne le lecteur dans le labyrinthe de la géopolitique et des errements du monde avec, comme toujours, des femmes et des hommes laissés dans l’injustice et qui peut mener au pire sur l'échelle des victimes innocentes. Comprendre l’incompréhensible pour expliquer sans juger ni tomber dans la spirale infernale du bien versus le mal et inversement.Sans oublier le "piège humanitaire" et là on retrouve le fameux essai de Jean-Christophe Rufin. 

Mais ce qui est encore le plus éloquent et courageux reste avant tout la base du livre : l’Afghanistan et son histoire récente, ce pays multiple aux prises entre un extrémisme religieux et l’invasion soviétique puis américaine pour des motifs différents mais avec un résultat tout aussi désastreux.

Narration dynamique, contenu extrêmement riche sans jamais être lourd, dialogues percutants et remarquablement bien adaptés selon les personnages font qu’il est impossible de lâcher ce roman et que l’on reste aphone lorsque la lecture s’achève en ce demandant « Qu’est-ce que le monde pourrait faire pour retarder l’entrée au paradis ? Et éviter de faire subir aux êtres l’enfer sur terre… »

« Le monde est une énigme que seul le voyage peut résoudre »

« En regardant cette belle eau couler sans entrave, j’avais une folle envie de croire qu’il avait pu exister un havre d’intelligence, de tolérance, d’harmonie. Mieux, j’en avais besoin. Un besoin vital de trouver une filiation avec ce qu’il y avait de meilleur en l’humanité, de trouver les traces de quelque chose de beau, de grand, de digne. Quelque chose qui donnerait un sens à cette vie ».

« Dans une guerre, personne n’est jamais neutre. Dans une guerre, la vie des uns et la mort des autres n’ont plus la même valeur ni la même signification ».

« Nous Afghans, n’avons eu pratiquement aucun mot à dire sur les décisions qui ont affecté notre pays, notre peuple depuis plus de vingt ans : avons-nous demandé aux Russes d’envahir notre pays ? Avons-nous demandé aux Américains de financer et d’armer les plus extrémistes des moudjahidines ? Avons-nous demandé aux services secrets pakistanais et saoudiens, à la CIA de soutenir l’émergence des talibans ? Avons-nous demandé que notre pays devienne le terrain d’entraînement des combattants d’Al-Qaida ? Monsieur Jeffrey, vous m’avez dit, une fois, que vous rêviez d’unité et d’un avenir meilleur pour l’Afghanistan et pour ses enfants. C’est un rêve que je partage  du plus profond de mon âme. Mais comment notre pays peut-il être uni ou œuvrer à un avenir meilleur pour les générations futures s’il est le jouet de puissances pour lesquelles nos vies n’ont aucune valeur ; dépossédé de son destin, ébranlé jusque dans son âme ? »

Qu’est-ce que j’irais faire au paradis ? – Walid Hajar Rachedi – Éditions Emmanuelle Collas – Janvier 2022

Livre reçu et lu pour le Prix Orange du Livre – Finaliste 2022

jeudi 26 mai 2022

 

Une noisette, un livre
 
Portrait du baron d’Handrax
Bernard Quiriny

 


Si vous habitez le département de l’Allier ou pensez y séjourner, peut-être aurez vous la chance de croiser le fantôme de ce personnage haut en couleur et en finesse cérébrale. L’auteur a eu la chance de rencontrer ce baron haut perché par l’intermédiaire non prémédité d’un peintre illustrement inconnu, Henri Mouquin d’Handrax. Lors d’une visite du musée qui porte son nom, notre facétieux écrivain « s’amourache » de cet artiste et part à la rencontre de son petit-neveu, Archibald d’Handrax. La galerie de bons mots et de réparties croustillantes s’ouvre pour le plus grand plaisir du lecteur transporté dans un autre temps avec des pages respirant un charme désuet et parsemé d’humour.

Bernard Quiriny refuse de photographier les œuvres du peintre préférant les reproduire sur une toile. Excellent moyen pour s’introduire au château d’Archibald – enfin, châteaux au pluriel puisque l’intéressé ne sait même pas combien il en possède – et peu à peu se familiariser avec ce hobereau fantasque qui fait indéniablement penser à un Philippe Noiret avec voix identique s’il vous plait. Inclassable et libertaire, ses humeurs font sourire et ses opinions se fichent de la vox populi ou du politiquement correct ; entre une malle de souvenirs et un chemin faisant dans la bucolique province du Bourbonnais, chacun trouvera un trésor sur cette route livresque aussi cocasse qu’attendrissante.

Cours chapitres pour grands instants, plume sémillante pour histoire gouleyante comme un bon vin hors d’âge, ce roman est une ode à l’extravagance dans l’élégance. Quelques coquilles ont subsisté au "bon à tirer" mais, après tout, c’est peut-être une espièglerie de ce cher Archibald !

Truculement vôtre, 

Portrait du baron d’Handrax – Bernard Quiriny – Editions Rivages – Janvier 2022

Livre reçu et lu pour le Prix Orange du Livre / Finaliste 2022

lundi 9 mai 2022

 

Une noisette, un livre
 
L’Inconnue des archives
Emmanuelle Derossi


 

Roman Delcourt, un généalogiste pour qui la passion est une vocation, repère lors d’une exposition consacrée aux ducs de Bourgogne, la sculpture d’une jeune fille inconnue datant du XIV° siècle. Intrigué, il en fait part à son camarade de lycée François-Xavier Delorme directeur des collections du musée des Beaux-Arts où justement fut découvert le portrait lors d’une rénovation du site.

Cette femme est Philippa, fille de la poétesse Christine de Pizan. Alors que sa mère, veuve, doit affronter les affres du destin, la jeune fille est miraculeusement sollicitée pour exercer ses talents d’enlumineuse au palais ducal où elle côtoie le fameux sculpteur Claus Sluter et l’un des artistes de l’atelier, Côme. Mais son destin basculera quelques années plus tard, une naissance qui rappelle une rencontre secrète avec le comte Jean, le fameux Jean sans peur.

Si le tout début du roman peut sembler monotone, très vite le lecteur sera happé par ce récit où Emmanuelle Derossi déroule un fil d’Ariane entre présent et passé, entre notre XXI° siècle et l’aube du XV° en mettant en lumière deux femmes, mère et fille, à la fois artistes et empreintes de sororité. Où commence le conte, où s’arrête la vraie histoire ? Peu importe, la primo-romancière a posé son écriture après moult recherches sur cette poétesse du Moyen Âge – connue non seulement pour sa poésie mais aussi pour son rôle avant-gardiste féminin et ses piquantes lettres envers Le Roman de la rose – et de sa fille restée dans l’anonymat absolu, pour créer une rencontre avec cette époque des ducs de Bourgogne et de la conquête des Balkans par l’Empire ottoman.  

Agrémenté de quelques effluves italiens, la déambulation dans les rues de Dijon et  l’invitation de séjourner à Germolles sont des incitations à visiter ces lieux prestigieux et peut-être d’y croiser nos protagonistes flamboyants et l’âme de celles et ceux qui laissent une trace immortelle dans l’immensité du monde.

Seulet, seulette, tu ne le seras point en lisant ce roman,

L’Inconnue des archives – Emmanuelle Derossi – Editions Ex Œquo / Collection Hors Temps – Décembre 2021

 

 

jeudi 5 mai 2022

 

Une noisette, un livre
 
L’homme que je ne devais pas aimer
Agathe Ruga

 


Autant comme le titre suscitait la curiosité chez votre serviteur, autant comme l’histoire en partie autobiographique le faisait reculer de plusieurs sauts par simple lassitude de l’abondance d’autofictions. Pourtant, la lecture de ce deuxième roman d’Agathe Ruga est devenue un grignotage intensif.

Ariane a tout pour être heureuse : elle se consacre avec passion à la littérature, est mariée à un bel homme, a trois enfants épanouis et n’a pas de soucis financiers. Élevée dans une liberté totale, elle tient absolument au statut de femme émancipée. Soudain, sans savoir pourquoi et quelques mois après la naissance de sa troisième fille, elle tombe éperdument amoureuse d’un barman qui, a priori, n’a rien pour lui plaire. Pourtant, sa vie va basculer au risque qu’un Eros se brule les ailes. En parallèle, elle se remémore l’un des amants de sa mère et puise dans cette hérédité pour tenter de comprendre ce qui lui arrive.

Cette Ariane peut agacer, d’aucuns peuvent se mettre à la détester. Peu importe. Pour son Sandro elle est prête à faire n’importe quoi car elle se fout du monde entier tant qu’elle peut espérer frémir sous les mains de son amant. Et ce, et c’est important de le mentionner, sans que les enfants en souffrent grâce à l’amour de la mère qui reste en Ariane malgré parfois l’envie de tout abandonner.

Une narration bluffante pour ce roman très personnel qui dessine à la perfection le comportement d’une femme amoureuse et, tout simplement, comment un coup de foudre peut déverser des éclairs à chaque instant et déclencher un orage chronique dans une vie. Ne plus penser qu’à l’homme qui est entré en vous par un simple regard, une banale conversation, un geste anodin. S’ajoute à cette ode à l’amour l’héritage génétique et comment le passé peut ressurgir par un coup de boomerang

Impudique, cathartique, volcanique.

L’homme que je ne devais pas aimer – Agathe Ruga – Éditions Flammarion – Avril 2022

 

 

 

dimanche 1 mai 2022

 

En ce jour de 1er mai





Un peu d’immortalité dans le muguet puisque la tradition remonte au XVI° siècle sous Charles IX qui décida en 1561 d’offrir ces quelques fleurs pour porter chance. L’une des légendes raconte que le jeune roi avait reçu un brin de muguet du chevalier Louis de Girard de Maisonforte alors qu’il déambulait avec sa mère dans les allées d’un jardin dans le Dauphiné. Une autre version clame que c’est Catherine de Médicis qui avait reçu la brassée et avait pu la remettre intacte malgré les affres du voyage au jeune Charles à Fontainebleau. Quoi qu’il en soit,  charmé par ce présent bucolique, le souverain déclara maintes fois en offrant aux dames de la cour des clochettes blanches « Qu’il en soit fait ainsi chaque année ».

Pour illustrer cette renaissance annuelle, quoi de plus parlant que cette gravure sur cuivre d’Érasme réalisée, quelques années avant le début de l’ère du muguet, par Albrecht Dürer. Cette œuvre de 1526 imaginée en pleine révolution de l’imprimerie, exprime un profond humanisme dont Didier Érasme fut l’un des plus prodigieux chantres.

Comment ne pas penser au pouvoir naissant de la communication visuelle mais également à celui des mots par le mouvement de l’écriture, les livres déposés sur le bureau, l’inscription en latin et en grec « La plus forte image de lui, ses écrits le montreront » et… le bouquet avec quelques brins de muguet.

Deux symboles en ce jour.

Par le muguet, nous fêtons le retour des beaux jours, l’espoir du bonheur, la richesse de la vie sous les traits de l’élégance, la délicatesse et de la beauté si l’on se réfère au mythe d’Apollon qui nous rappelle la fragilité des choses.

Par Érasme, qui devrait être relu, réétudié de par le monde. Lui, prince des humanistes préférant le savoir à l’ignorance, la découverte à l’immobilisme, faisait l’éloge de l’éducation, intégrant la culture antique à la vie.

Encore une fois, Stefan Zweig avait tout compris « Ne vivant en sédentaire dans aucun pays, citoyen de tous, Erasme ce premier européen, ce premier cosmopolite conscient ne reconnaissait aucune prépondérance d’une nation sur une autre ».

 

Pacifiquement vôtre,

 

jeudi 28 avril 2022

 

Une noisette, un livre
 
Picasso sorcier
Diana Widmaier Ruiz-Picasso
Philippe  Charlier

 


Et si le génie de Picasso était venu de forces occultes, d’esprits vagabondants ? Nul n’ignore que le maître de Malaga se prenait pour un démiurge, qu’il était superstitieux mais pas au point de penser qu’il pouvait tout conserver, d’une mèche de cheveux jusqu’à un bout d’ongle. Le fétichisme dans toute son ampleur pour le peintre qui estimait que tout objet, toute matière avait une âme, aussi secrète que magique.

Pour une exposition au Musée Picasso, sa petite fille Diana Widmaier Ruiz-Picasso a découvert dans un garde-meubles moult reliques aussi impressionnantes qu’énigmatiques mais qui permettent de découvrir peut-être d’où venait l’inspiration et surtout de mieux comprendre non seulement l’artiste mais surtout l’homme qu’était réellement Picasso. Dans cet ouvrage captivant, l’historienne de l’art a rejoint le médecin anthropologue Philippe Charlier pour disséquer les dessous cachés des « Demoiselles d’Avignon », de « L’homme au mouton, de « La jeune fille devant un miroir » sans oublier le plus fameux des Minotaures.

Raconté de façon très structurée, des choses matérielles – cheveux, sang, vêtements... – aux choses immatérielles – rituels, arts premiers, occultisme... – ce document permet au lecteur de pénétrer dans l’univers mystique d’un Picasso s’inspirant aussi bien du monde mythologique que de la culture vaudou. Réputé pour son athéisme, il avait pourtant une croyance profonde en l’invisible et au pouvoir de la passation de la vie à travers la mort.

Picasso sorcier pour une psyché inclinable à volonté. Captivant et richement illustré.

« Fasciné par le mystère, créateur superstitieux, Picasso est assurément marqué par sa double culture populaire hispanique et italienne qui conserve un lien fort avec les disparus (non pas les morts, mais les – temporairement – invisibles), et prête une âme aux objets. Picasso cherche à défaire « l’emballage de l’objet inconnu ». Cette sacralisation du quotidien va de pair avec une liturgie de l’intime qui s’inscrit fortement dans le rapport de l’artiste à la vie et à son inspiration ».

Picasso sorcier – Diana Widmaier Ruiz-Picasso – Philippe Charlier – Editions Gallimard – Avril 2022

mercredi 20 avril 2022

 

Une noisette, un livre
 
Celle qui fut moi
Frédérique Deghelt

 


Sophia L est une star et a tout – en apparence – pour être heureuse. Sauf qu’un récent divorce l’a éprouvée, que sa fille commence à prendre une liberté légitime et que sa mère est de plus en plus insaisissable dû à l’hôte indésirable qui la ronge et qui se nomme Alzheimer. Cette mère avec qui le dialogue a toujours été difficile et lorsque sa génitrice est à nouveau hospitalisée elle ne cesse de lui parler d’une autre mère. L’artiste, intriguée, se renseigne auprès de son père et de sa tante et découvre une partie de son enfance occultée : toute jeune enfant elle ne cessait de voir une femme en disant que c’était sa mère, une grande blonde aux yeux verts, et parlait d’un grand jardin aux fleurs multicolores, de la mer, de mangues et de berceuses créoles. Est-elle une enfant adoptée ? Ou bien la réincarnation d’une autre ?

Bouleversée, elle part dans un premier temps au Brésil puis s’envole pour la Martinique. Dans l’avion, elle, si pusillanime dans sa notoriété, elle engage une conversation avec un élégant japonais au teint basané qui veut retrouver sa mère inconnu d’origine martiniquaise. Elle apprend que l’homme est un maître dans l’art du Kintsugi. Deux êtres assis côte à côte pour un envol vers une quête identitaire.

Une histoire presque envoutante, on ne cherche même pas à savoir qui est cette Sophia L. Mieux ainsi, elle ne souhaite pas révéler son identité et c’est Frédérique Deghelt, avec toute l’élégance et la délicatesse qu’on lui connaît, qui invite chaque lecteur à retrouver ce voyage initiatique et intérieur. La romancière s’est complètement effacée pour raconter cette quête vers les racines et a eu la courtoisie de ne pas se centrer uniquement sur les états d’âme de l’illustre inconnue mais de parler des autres : autres rencontres, autres lieux, autres regards.

Effluves du Brésil avec initiation au candomblé, page d’anthologie (119) avec cette réflexion sur la couleur de la peau et la domination coloniale et une remarquable déambulation en Martinique où Sophia devra affronter quelques épreuves avant d’élucider ce mystère qui la tourmente.  Si ce roman est d’une subtilité inouïe, la plus belle des métaphores est celle avec le Kintsugi cet art qui « redonne vie à ce qui a été brisé ».

Félurement vôtre,

« Se faire du bien quand la vie vous fait du mal est une balance nécessaire qui calfeutre l’écrin du quotidien ».

« Ce n’est pas le fait d’être né dans la bonne famille, d’avoir un boulot, un amoureux ou un nom en vue qui nous sauve. Quelle que soit la situation dans laquelle on se trouve, rencontrer au bon moment la bonne personne, l’appeler de ses vœux et qu’elle arrive comme par miracle, voilà quelque chose qui flirte avec le destin ».

« Être célèbre, c’était courir le risque de ne plus vraiment s’appartenir ».

Celle qui fut moi – Frédérique Deghelt – Éditions l’Observatoire – Mars 2022

lundi 18 avril 2022

 

Une noisette, un livre
 
Le manuscrit MS620
Claire Bauchart

 


Le roman que j’attendais depuis longtemps. Un roman qui enveloppe un mystère à élucider, qui fait voyager, qui relie progressivement des personnes entre elles. Un roman de fiction mais qui n’exclue pas la réalité du monde. Un roman travaillé au millimètre près et qui renvoie – ô miracle – à "La Jangada" de Jules Verne.  

Tout commence en 1920 en Nouvelle-Calédonie. Herta Mertil, une poétesse recluse au bagne de l’île des Pins écrit un court manuscrit où se mêlent une espèce de dialecte latin et une accumulation de croquis sommaires représentant une ou plusieurs femmes. Soixante ans plus tard, sa petite fille, Suzanne,  atteint d’un mal incurable garde toute son énergie pour tenter de déchiffrer ce qu’a voulu exprimer sa grand-mère, cette femme avant-gardiste pour l’émancipation féminine et la liberté. Émile Durantier, son fils, aidé de sa belle-fille arrive à convaincre sa mère de retourner à Paris pour se soigner et lui promet entre-temps d’analyser le document, lui l’éminent professeur en langues anciennes. De ce manuscrit il en écrira une thèse mais sans pouvoir en décrypter la teneur.

 Cette thèse va justement susciter la curiosité d’Hortense lorsqu’elle arrive en 2011 à Washington pour y suivre un cursus. Passionnée de criminologie, elle croit au pouvoir du numérique pour assoir son égo via la diffusion de vidéos Youtube où elle commente des épisodes de l’histoire non résolus, et, l’idée de travailler un feuilleton sur ce manuscrit serait une belle façon pour gagner encore davantage de followers. Presque en même temps – sans être en marche pour autant – Bérénice, une jeune spécialiste du déchiffrage et de la sécurité informatique, se voit confier dans une grande société basée à Singapour le manuscrit pour en faire une traduction.  Ses supérieurs l’envoient vers une voie garage et la jeune femme est bien décidée à ne pas se laisser faire.

Toujours savoureux ces objets qui relient les êtres à toute époque, en tout lieu. Et encore mieux lorsque cet objet est une œuvre, en l’occurrence un manuscrit. L’intrigue est, certes, le point culminant du roman mais l’autrice a la faculté de l’articuler autour de moult sujets à commencer par l’histoire calédonienne. Quelques griffes bien travaillées complètent la manucure et on se délecte malicieusement de l’égo d’Hortense et de la sauvagerie mercantile des cheffes de Bérénice.

Noisette sur le livre, l’écriture de Claire Bauchart glisse au fil des pages et admiration pour le travail accompli ; la romancière n’a pas choisi la facilité, elle s’est engagée dans une fiction, une vraie, enrubannée d’une multitude de recherches. Raison de plus pour déguster sans modération ce roman entraînant le lecteur dans le mystère des codes des écrits et, concomitamment, celui des vies.

Le manuscrit MS620 – Calire Bauchart – Editions Filatures/Dargaud – Février 2022

vendredi 15 avril 2022

 Noisette solidaire

" À travers mots"
Manifestation littéraire au profit des réfugiés



Chères lectrices, chers lecteurs,

Heureuse de vous annoncer que la rencontre littéraire et solidaire que j'ai la joie d'organiser, avec la Cie du Désordre et Marie-Noëlle Birot, et d'animer aura lieu le

➡️➡️ samedi 14 mai à 14H00 à l'Espace Carmin de Clessé (Deux-Sèvres)

"À Travers mots"
Le monde, le voyage, l'exil. Avec mes auteurs invités : Olivier Rogez et Charles Cédric Tsimi

👛 Entrée libre avec sortie au chapeau en faveur de l'association 100 pour 1 en bocage 79

Programme :

⌚14H00 - Les Indignés - Chorale engagée
⌚15H00 - Table ronde avec les auteurs animée par Squirelito suivie d'un échange avec le public
⌚16H30 - Lecture d'extraits de textes des auteurs par Soizic Gourvil et Filip Forgeau
⌚ 17H00 - Les Indignés - Choral engagée
⌚ 17H30 - Dédicaces par les auteurs Olivier Rogez et Charles Cédric Tsimi

À l'issue de la manifestation, buvette et gâteaux préparés par les bénévoles ☕🍰🍮

Avec le soutien de la Commune de Clessé, de la Librairie l'Antidote de Parthenay, des éditions Pocket et Le Passage

Venez nombreux et le secteur offre des possibilités d'hébergement à prix avantageux.

📲 Contact pour information et réservation : 05 49 80 30 10

Site Internet de l'association https://100pour1enbocage.com/



vendredi 8 avril 2022

 

Une noisette, un livre
 
Mes révoltes
Jean-Marie Rouart

 


Même si le mot roman apparait en couverture du nouvel opus de l’académicien tout porte vers un recueil de souvenirs – comme d’ailleurs l’écrivain le souligne en début d’ouvrage – et ce, dans un style littéraire à souhait. Et puis, chaque vie n’est-elle pas un roman…

Si d’aucuns jugent encore Jean-Marie Rouart comme un bourgeois d’allure lisse déambulant dans les couloirs de la tradition et du conservatisme, qu’ils lisent ces « révoltes » pour se faire une toute autre opinion. Pour ma part – même si non évoqué dans l’ouvrage – j’ai toujours eu de la gratitude pour ce personnage d’avoir eu la sagacité de remarquer Karine Tuil pour la qualité de son écriture et de sa pertinence à décortiquer la société.

Des embruns marins aux effluves d’un journal, des injustices de la justice aux destructions humaines, des difficultés scolaires à la réception académique, le parcours de l’écrivain est prodigieux et inclassable, mêlant échecs et réussites – progressivement plus nombreuses – avec un socle indestructible qui a été sa marmite de potion de magique : les belles lettres. Avant toute chose.

Si le corps humain est composé à 65% d’eau, point d’élucubrations que de soupçonner celui de l’auteur d’être agrémenté d’huile et de gouache vu le trempage génétique : Augustion Rouart était son père, Ernest Rouart son grand-père qui épousa Julie Manet fille de Berthe Morisot et Eugène Manet, et Henri Rouart son arrière-grand père et grand ami d’Edgar Degas. Seulement, les artistes ne sont pas toujours de brillants négociants et dans la famille on tirait plutôt le diable par la queue ; sans quelques généreux alliés le sieur Rouart aurait côtoyé moult impasses supplémentaires. De cette généalogie, le plus acrobatique était de ce faire un prénom. Mission réussie.

De ses débuts de romancier – acrobatiques – à ses fonctions au quotidien Le Figaro – certaines descriptions valent leur pesant de noisettes – Jean-Marie Rouart égrène une histoire française à la fois littéraire et journalistique. Mais ce qui reste néanmoins le plus marquant est sa prise de position pour défendre Omar Raddad – les pages consacrées à l’instruction sont implacables – et ses enquêtes sur la prostitution et les compagnies pétrolières, enquêtes criantes de vérité et, hélas, résonnant de contemporanéité.

Plume remarquable pour révoltes louables.

« Serrant les poings du désir de dominer ma vie, je fis le serment de ne pas me laisser imposer la loi de la réalité qui toujours du côté des puissants écrase les faibles, détruit non leur vie mais tout ce qui la rend douce, humaine.

Je me promis de ne plus subir la dictature du malheur. Là, dans mon impuissance face à cette ruine, est peut-être l’explication de ce que je suis. L’origine de ma mélancolie dans cette promesse de bonheur à jamais détruite. Et détruite pour rien. Par ce hasard imbécile de la guerre qui ne choisit pas ses cibles lorsqu’il s’agit des civils, cette quantité négligeable qu’on sacrifie sans scrupule. Là, aussi, ce sentiment qui m’étreignit dés mon plus jeune âge, à peine cinq ans, que cette adversité si amère, loin de me nuire, m’obligerait, à la manière des plantes dans une terre aride, à plonger mes racines plus profondément pour survivre.

Devant ce tas de pierres, c’est vrai, j’éprouvai ma première révolte. Et l’impatience de lui donner un jour une issue. Pourquoi mon père ne s’était-il pas attelé à la tâche de relever cette maison ? Pourquoi avait-il baissé les bras face à l’adversité, acceptant avec fatalisme son verdict ? Sans doute jugeait-il dans sa sagesse d’artiste qu’il valait mieux faire son deuil de ce bien matériel, que sa vraie vie était ailleurs. Cette maison, il me semble que c’est elle que je n’ai jamais cessé de reconstruire ».

« Magie de la littérature, elle créait un lien entre les générations, apaisait les oppositions, donnait un horizon aussi bien à ceux qui allaient mourir qu’à ceux dont elle serait la raison de vivre ».

Mes révoltes – Jean-Marie Rouart – Editions Gallimard – Mars 2022


Exposition Augustion Rouart "La peinture en héritage" au Petit Palais en 2021à l'occasion de la donation d'une dizaine d'œuvre issues de la famille Rouart, grâce à la généroisté de Jean-Marie Rouart


mardi 5 avril 2022

 

Une noisette, un livre
 
Les disparus des Argonnes
Julie Peyr

 


Début des années quatre-vingt, un appelé du contingent, Gilles, ne revient pas de permission. Le camp militaire le signale comme déserteur pendant que ses parents, ses frères et sa fiancée se morfondent de n’avoir aucune nouvelle de lui depuis des jours alors que c’est un jeune homme sans histoire et qu’il lui restait peu de temps à encore endosser l’uniforme militaire. Sa mère pourtant est l’une des premières à tenter de trouver une explication et à remuer ciel et terre pour retrouver sa trace. Hélas, malgré les dépositions et les visites à la garnison, aucun militaire ne prend l’affaire au sérieux au grand désespoir de sa famille. 

Rapidement sa mère, Jocelyne, apprend que d’autres jeunes gens ont également disparus. À chaque fois, même refrain : désertion. Les disparitions continuent sans qu’aucune autorité ne s’en émeuve jusqu’au jour - dix ans plus tard -  où l’officier Guy Lachêne est trouvé aux abords d’un camping-car avec un homme violenté et séquestré à son bord. Enquête. Interrogations. Et si c’était lui le responsable de toutes les disparitions. S’il avoue son erreur pour le jeune italien, il nie tout autre fait du même acabit. La justice semble avoir trouvé le coupable idéal. Quant à la Grande Muette, elle n’a jamais aussi bien porter son nom.

Toute ressemblance avec des faits ayant existé serait pure coïncidence. Mais évidemment, ce roman d’atmosphère est une parfaite reconstitution de l’affaire des disparus de Mourmelon et dénonce les égarements effrayants de la justice et de l’armée, laissant les familles dans le désarroi total. Une affaire trop rapidement classée ; cette fiction a le grand mérite de dénoncer les nombreuses failles humaines et de dresser une fresque sociale très révélatrice d’une époque si proche.

"Quel étrange vice que cette fascination pour le malheur des autres".

Les disparus des Argonnes – Julie Peyr – Editions des Equateurs – Janvier 2022

 

 

vendredi 1 avril 2022

 

Une noisette, un livre
 
Le livre de Neige
Olivier Liron

 




Pour parler de Nieves il fallait que les mots soient transformés en flocons, ces petits morceaux semblables au coton qui semblent être envoyés comme des cadeaux aux enfants depuis les cieux. Et quoi de mieux que la poésie pour honorer une mère et ses combats depuis son plus jeune âge.  Son fils, Olivier Liron, lui rend un très touchant hommage ; cette mère qui lui a offert pour prénom  le nom d’un arbre doté de la puissance symbolique de la vie et de la paix.

Nieves est né à Madrid en 1954 lors d’un terrible hiver en plein franquisme. À quelques semaines, la petite a dû lutter contre la coqueluche ; de cette épreuve elle deviendra une combattante, une rebelle. Début des années 60, ses parents, Carmen et Paco, ne peuvent plus rester en Espagne, l’autoritarisme du régime et la misère qui en découle ne sont plus supportables. Nieves restera quelque temps chez sa tante avant de les rejoindre en 1963 à Paris, d’abord le quartier de la Muette puis la Seine-Saint-Denis.

L’écrivain qui avait fait son entrée dans la cour des grands avec « Danse d'atomes d'or » signe un récit excessivement touchant mêlant poésie et envolées lyriques sans pour autant occulter la dure réalité de l’exil, de remémorer ce que fut la Petite Espagne et de montrer combien être différent n’est pas un long chemin de tranquillité. Hommage également à ses grands-parents, ces êtres qui sont les héros anonymes de la vie de tous les jours.

Et puis, comment ne pas succomber à l’écriture de celui qui fut un champion quelques années auparavant sur France3 ! On imagine la finesse de la plume dans l’exécution d’arabesques verbales et dans l’élégance du phrasé. Pour remémorer une célèbre citation de Milan Kundera qui distinguait l’écrivain peintre de  l’écrivain musicien, à mon humble niveau je désignerais Olivier Liron l’écrivain danseur pour sublimer l’envol des sentiments dans la majesté de l’encre.

« Aller dans la forêt, c'est vivre dans un rêve éveillé. C'est pénétrer à l'intérieur d'un monde plein de sensations inconnues, un monde qui s'offre à nous dans sa splendeur première. Je me sens à l'abri dans ce monde de lumière, parmi les couleurs qui dansent. Je m'émerveille devant les troncs si hauts, les branches qui se courbent, les arbres qui m'escortent et les chemins qui mènent vers des pays prodigieux, au loin, dans les rais du soleil. J'écoute le feuillage bruissant des arbres qui claque sous une rafale de vent comme les voiles d'un bateau. Et la lumière, éblouissante comme dans un royaume de légende, m'invite dans un domaine transparent où j'ai l'impression que mon corps lui-même n'a plus d'ombre. Nous sommes les habitants d'un pays très ancien, dans le frémissement des fougères »

Le livre de Neige – Olivier Liron – Editions Gallimard – Février 2022

lundi 28 mars 2022

 

Une noisette, un livre
 
Les accords silencieux
Marie-Diane Meissirel

 


Comment écrire un concerto livresque ? Choisir la plus grande partition – celle du monde –   faire évoluer les personnages sur des notes blanches et noires, opter pour les trois mouvements traditionnels en commençant par le vif du sujet sans omettre ensuite un andante pour donner le thème majeur et faire battre crescendo l’intérêt du lecteur/auditeur, jouer sur la virtuosité des mots sans exagérer sur la corde sensible, ne jamais faire crier l’encre et lui offrir un bon tempo, laisser son âme vagabonder dans les cœurs. Vous aurez un roman magnifiquement accordé, parfaitement achevé pour devenir intemporel. Marie-Diane Meissirel a réussi cette gageure en mettent en scène deux femmes que tout oppose – nationalité, âge, statut – mais qui vont se réunir par la musique et découvrir que leur histoire a quelque chose en commun à l’image de deux papillons incrustés sur un Stenway devenant symbole de résistance lorsque les humains abandonnent la sagesse pour s’engouffrer dans le pandémonium des guerres et des dictatures. De l’Europe des années 40 jusqu’à la Chine maoïste en passant par les Etats-Unis et Hong-Kong, « Les accords silencieux » sont une sublime symphonie en l’honneur des arts et pour chanter la paix.

Tillie a perpétué la tradition familiale en travaillant chez Steinway et auprès des plus grands instrumentistes du XX° siècle. L’Américaine n’a guère été épargnée par la vie en perdant, entre autres, à la fin de la deuxième guerre mondiale son unique frère. Elle partira vers d’autre horizons, à Hong-Kong, avec toujours cet amour inconditionnel de la musique. A l’hiver de sa vie, elle fait la connaissance d’une jeune étudiante chinoise, Xià, qui a pris la liberté de jouer, sur le piano de l’appartement de la vieille dame, l’Adagio du Concerto italien de Bach. Tillie est profondément émue car la jeune femme l’a interprété exactement comme le faisait son père. Comment est-ce possible ? C’est le début d’une symphonie humaine où se mêlent malheurs et joies avec cet incroyable art qui a le pouvoir de relier le fil des âmes.

Si le piano est sans aucun doute l’élément qui relie tous les protagonistes de ce roman en forme d’adagio, c’est aussi une fiction en hymne à la paix et au pouvoir des arts qui procure force et courage aux survivants des guerres et révolutions pour continuer à avancer sur le largo l’existence.

A lire pianissimo pour nouer une symbiose avec les personnages et inonder son esprit par la puissance d’une partition de Beethoven, de Bach et une opportunité pour retrouver  les voix qui ont fait avancer la société comme celle de Maria Anderson, première artiste afro-américaine à fouler la scène du Metropolitan.

Autre figure évoquée et éternellement emblématique, celle de Pablo Casals :

« J’étais bouleversé à la pensée de mon pays meurtri mais aussi touché par l’espoir éveillé par la musique. Je suis rentré chez moi et j’ai écouté le disque de Pablo Casals que vous m’avez offert. Les suites de Bach résonnaient de vos souvenirs et de vos réflexions : votre frère Joseph, sa rencontre avec le maître espagnol, son intuition spirituelle à Leipzig, votre récent coup de cœur pour ce jeune violoncelliste d’origine chinoise Yo-Yo Ma, le message de paix délivré par Casals devant l’Assemblée des Nations Unies, votre conviction si profonde que la musique a une résonnance universelle, qu’elle offre un espace de dialogue avec soi-même et avec les autres, qu’elle crée un lien entre la terre et le ciel, votre désir viscéral d’œuvrer pour l’harmonie du monde… Tout cela prenait du sens. »

Hasard des événements, l’évocation de cet illustre instrumentiste prend tout un sens : en 1958, avec Albert Schweitzer, il lance un appel aux gouvernements russes et nord-américains contre la prolifération des armes et des essais nucléaires. Ses discours pacifistes sont innombrables mais puisse cette phrase être encore diffusée sur tous les toits du monde « Les nations les plus puissantes ont le devoir et la responsabilité de préserver la paix ».

Tillie et Xià, à leur manière, sont également des messagères de paix transformant les touches de piano en ailes de la liberté  Ƹ̴Ӂ̴Ʒ ƸӜƷ 

Les accords silencieux – Marie-Diane Meissirel – Editions Les Escales – Janvier 2022