jeudi 27 janvier 2022

 

Une noisette, un livre
 
La Nuit recomposée
Jocelyn Lagarrigue

 


Pour un premier roman, Jocelyn Lagarrigue entre directement dans la cour des grands avec son personnage d’Antoine Lepage.

Antoine est acteur dans l’âme, il ne joue pas, il vit le théâtre, intensément, follement. Avec les amis, les femmes ; ivresse du jeu et abandon de la réalité. Marié avec deux enfants, un divorce est inéluctable lorsqu’il a pour maîtresse sa partenaire Alexia, aussi douée que sensuelle, aussi envoûtante qu’indomptable. Les ailes brûlent de toutes parts, un feu dévastateur envahit ses entrailles, le Don Juan qu’il joue sur scène va le rattraper. Les visions commencent, tournent ; le diable, la Grande Faucheuse, un air des carte revisité, ces fameuses carte impitoyables face à la descente aux enfers. Seulement Antoine a une force qu’il ignore lui-même, le funambule va devenir trapéziste. L’homme habitué à endosser des rôles va devoir apprendre à porter un autre costume : le sien.

Le récit est déjà un scénario parfaitement maîtrisé. Il devient théâtral par la fougue de la plume en totale didascalie chevauchant dans une liberté endiablée les vastes plaines de papier. Car l’auteur est aussi jongleur, un jongleur transformant les mots en balles, en objets surréalistes ; en faisant sonner la poésie pour ensuite redescendre dans une langue argotique, brute, sans appel et repartir sur les hauteurs des belles-lettres. Classicisme et modernité, respect et désordre.

L’univers du théâtre prend toute sa place dans une dimension humaine vertigineuse. Où commence le jeu ? Où s’arrête-t-il ? Peut-on continuer éternellement de faire semblant au risque de se transformer en un faux-semblant sur jambes ? Et surtout LA question du pourquoi. C’est toute l’inconnue de la grande scène de l’univers, côté coulisses là où les ombres surgissent réellement, là où la violence n’est plus fiction, là où les gestes font mal. Violence de la chute, rideau qui ne se soulève plus mais pourtant on attend la renaissance pour qu’une rampe ne cesse d’éclairer cette vaste galerie où se succèdent les destins.

Au fait, la fin est un coup de théâtre !

La Nuit recomposée – Jocelyn Lagarrigue – Quidam éditeur – Janvier 2022

lundi 24 janvier 2022

 

Nouvelle noisette




Votre serviteur arboricole a la grande joie de vous annoncer qu’une nouvelle branche vient de surgir dans son arbre.

En ce début d’année 2022, j’ouvre effectivement un nouveau premier chapitre en devenant conseillère littéraire pour faire  profiter de mon expérience de blogueuse, de jurée littéraire et d’animatrice de rendez-vous littéraires auprès de celles et ceux qui souhaitent des conseils pour déployer tout leur panache.

Mes services jongleront entre plusieurs noisettes parmi lesquelles :

📖 lecture de manuscrits ;
📖 aide à l’écriture ;
📖 accompagnement littéraire pour orienter tout nouveau travail d’écriture ;
📖 animations en bibliothèque, tables rondes, organisation de rencontres littéraires ;
📖 communication.

-    Je reste à votre disposition pour toute information complémentaire, prochainement je mettrai en ligne un autre site pour pouvoir être encore plus interactive avec vous tous.

A très bientôt,
Squiri


jeudi 20 janvier 2022

 

Une noisette, un livre
 
Amine
Mona Azzam

 


En 1994, Amine, avec ses parents et sa fratrie, vient d’arriver en France dans la ville d’Annecy, un choc affectif et thermique : aucun ne parle français et ce froid blanc est aux antipodes du Sahel d’origine. En pénétrant dans l’enceinte du collège pour intégrer une classe de sixième, le jeune garçon a l’impression que la montagne qui se dresse devant lui n’est pas seulement faite de roches et de pierres, elle l’est également par ces regards scrutateurs, ces attitudes hautaines à son égard, par l’immensité de ce qu’il entend mais ne comprend pas. Cependant, il lui semble qu’un piton se dresse devant lui auquel il pourra s’accrocher et s’élever sur la paroi de l’éducation nationale : une femme parait bienveillante. C’est Madame Maya, elle est professeure de lettres.

Elle le fait asseoir aux côtés de Théo. Progressivement, il deviendra son seul et unique ami. Ses progrès en français sont fulgurants, tous les espoirs sont permis en dépit des crevasses qui l’entourent. Vingt ans plus tard, il reçoit un courrier d’une notaire lui demandant expressément de la contacter au plus vite suite au décès de Madame Maya. De Marseille il va revenir sur son parcours en se remémorant celle qui lui a ouvert la voie.

Magnifique roman dans toute la phosphorescence de la bienveillance des êtres qui permettent de bâtir des destins hors norme, de ces personnes qui s’apparentent à des contreforts pour aider les autres à se construire malgré les renversements de l’existence. Dans un style épuré, sans ornement artificiel, Mona Azzam rend hommage à un professeur qui a permis à un déraciné de se construire avec succès. Sans négliger toutefois dans cette ode à l’humanité de souligner ceux qui tentent, pour de viles raisons, d’empêcher aux naufragés de la vie d’espérer et de réussir.

« Souvenirs. Méchanceté de l’enfance. Hypocrisies de l’enfance. Il faudra qu’Amine décroche le Prix de la nouvelle pour devenir un héros aux yeux de tous. De mes parents, par là même. Univers à deux extrêmes. Aucun juste milieu. La même main qui anéantit un jour, propulse un autre jour. Et vice-versa ».

« Rien n’est dû au hasard. Rien ne relève de la coïncidence. Tout est une question d’instants. D’instants déterminants, dont l’on s’empare. Et c’est tant mieux ».

Amine – Mona Azzam – Editions La Trace – Janvier 2022

mardi 18 janvier 2022

 

Une noisette, un livre
 
La décision
Karine Tuil
 


Alma Revel est juge d’instruction mais pas pour n’importe quel pôle. En 2012, elle devient la coordinatrice de l’aile ultra sécurisée du Palais de justice de Paris : le pôle d’instruction antiterroriste. Une équipe de onze magistrats, un travail toujours en binôme - voire plus pour les dossiers ultra sensibles - pour diriger les enquêtes, interroger les mis en examen, recevoir les familles, collaborer avec toutes les entités antiterroristes et de sécurité intérieure,… et pour prendre une décision (un juge ne porte pas d’accusation). Une décision qui peut changer la face d’un destin, d’un pays, d’un individu.

A côté de cette vie de doutes, de craintes, de menaces, de tensions, Alma a une vie privée. Mère de trois enfants, son union bat de l’aile et est en instance de divorce ; avec son mari plus rien ne fonctionne, elle ne supporte plus sa tendance à se radicaliser vers l’orthodoxie juive. Sans rien avouer à personne, elle entretient depuis quelque temps une liaison extraconjugale avec un avocat dont elle est tombée folle amoureuse ; au point d’outrepasser les règles déontologiques car il est le défenseur d’un jeune Français, Kacem, incarcéré pour avoir rejoint l’Etat islamique. Sa vie privée et son objectivité de magistrat vont devoir faire de grands efforts lorsqu’elle devra décider du sort de ce jeune supposé radicalisé. Comment va-t-elle pouvoir concilier l’ensemble sous cette énorme épée de Damoclès ? Et devoir prendre la décision d’une remise en liberté ou non pour Kacem.

Karine Tuil livre une nouvelle fois un récit magistral avec un regard infaillible sur la justice et ceux qui sont à son service en décortiquant avec une précision d’horloger suisse tous les mécanismes du  glaive et de la balance. On peut avancer, sans flagornerie et sans excès, que cette autrice est le Zola du XXI° siècle pour décrire avec autant d’exactitude les méandres sociétaux en y ajoutant une approche psychologique que seuls les regards observateurs et sensibles savent décoder. Et bien que le personnage principal soit une juge, aucune sentence prononcée, nous sommes loin justement de la vindicte populaire, des réseaux sociaux convertis en tribunaux alors que nul ne connait les dossiers d’instruction. Car pour juger, il faut avoir connaissance de toutes les éléments, avoir entendu à la fois les parties civiles et la défense, avoir reçu lors de longs entretiens victimes et accusés, discuter avec les autres magistrats ; toute une chaîne qui est bien trop longue pour la résumer en quelques mots mais qu’un roman peut filtrer avec toutes ses particularités.

Quant au personnage d’Alma Revel, sans jeu de mots, il est l’âme du roman avec tous les reflets qui s’enchevêtrent dans la vie de cette femme passionnée par son métier mais qui est avant tout un être humain avec sa sensibilité – pas évident de toujours mettre le mode carapace – et ses interrogations ; une vie publique ne pouvant se détacher complètement de la vie privée.

Pour cette histoire d’un sujet ultra sensible, Karine Tuil met simplement en avant l’épineuse difficulté de cerner ces hommes et ces femmes tombant dans l’extrémisme, de ces candidats au djihad, de ceux qui en reviennent, soit réellement déçus, soit dissimulant d’autres intentions. Juger n’est pas seulement punir, c’est comprendre aussi. C’est essayer de protéger tout le monde, ne pas aggraver le mal qui ronge les assassins, ne pas contribuer à produire d’autres victimes.

« Au-delà de l’aspect coercitif, il y a quelque chose de fascinant dans mon activité : juge, ça vous plonge dans les abysses de la nature humaine, les gens se mettent dans des situations terribles, et moi, j’accompagne ces humanités tragiques ».

« Une grande proportion des êtres que j’interroge sont issus de l’immigration et de quartiers sensibles, confrontés à la précarité et à la délinquance, souvent au trafic de drogues, parfois, même, au grand banditisme, et pourtant, la question de la souffrance sociale est rarement verbalisée, pas plus que la colonisation. Si les chercheurs nous proposent des classifications, je suis convaincue qu’il n’y a pas de profil type, seulement un ressort commun : le manque d’espoir. Etiqueter, ce serait aisé pour expliquer un phénomène qui nous sidère, mais il faut rester exigeant, ne pas céder à cette facilité-là. Ce qui revient en premier dans les interrogatoires, c’est le désir de donner du sens à des existences vides. Le jihadisme se nourrit du désespoir. Je me retrouve chaque jour à faire face à des parcours de souffrance, des enfances abîmées, des êtres violents – qui ont été eux-mêmes violentés. J’essaye de ne jamais réduire la personne mise en examen à ce qu’elle fait ».

« Je vais te prescrire des somnifères et un léger anxiolytique… Les désarrois contemporains ne se résolvaient plus que sur ordonnance ».

La décision – Karine Tuil – Editions Gallimard – Janvier 2021

vendredi 14 janvier 2022

 

Une noisette, un livre
 
Chats, portraits insolites
Julia Bénard

 


Aristote, vous connaissez. Figaro aussi. Mais avez-vous déjà rencontré leurs versions félines ?

Aristote, regard bleu et nuances fauves, habite dans le Var, abandonné à sa naissance et miraculeusement récupéré par une belle âme et placé dans un foyer d’accueil. Hélas, en grande souffrance, il s’affaiblit jour après jour et contracte le FIV. Une autre bienfaitrice, Jessica, décide de le prendre en charge et de le soigner coûte que coûte. Le rétablissement est long mais aujourd’hui Aristote est en forme et prêt pour une adoption (sa marraine d’accueil beaucoup moins…).

Figaro a failli mourir noyé à ses trois semaines d’existence… la malédiction du chat noir ! Personne n’en voulait mais Mélanie a fondu pour cette petite boule pas encore sevrée. Les débuts ont été fastidieux avec un Figaro plutôt rebelle avant de devenir un brave matou, véritable porte-bonheur de la famille.

Toute une galerie de félins domestiques est proposée dans ce beau livre avec photos à vous faire miauler de plaisir. La plupart des vedettes présentées ont été abandonnées puis récupérés. Mais quelques-unes sont issues d’élevages respectables ou de portées à adopter. Tous ces chats ont une histoire, une belle histoire singulière entre l’homme et l’animal.

Croquette sur le livre, Julia Bénard, elle-même bénévole au sein d’une association, sensibilise le lecteur sur la protection animale en général et des chats en particulier en indiquant, sobrement mais efficacement, les trois gestes à suivre en priorité pour agir en faveur de ces greffiers à poil : stériliser, identifier et adopter.

Un livre aussi touchant que bienveillant.

Chats, portrais insolites – Julia Bénard – Editions De Borée – Octobre 2021

En remerciant Masse Critique de Babelio et Virginie Bourgeon des Editions de Borée pour l’envoi de cet ouvrage.

Vous pouvez retrouver Julia Bénard sur les réseaux sociaux, sur son site Internet http://arkuswork.com/  et suivre les activités des deux associations où elle est bénévole : L’Ecole du Chat d’Ollioules et Association Ch’tatrap

 

 

 

 

 

mercredi 12 janvier 2022

 

Une noisette, un livre
 
Sombre éclat
Jean-Marie Quéméner

 


Sombre récit, éclat des mots.

Charles N’Tchoréré était né à Libreville en 1896. Homme engagé, il a combattu pendant la Première Guerre mondiale au sein des tirailleurs sénégalais où il termina sergent. Avant de repartir sur le front pour la Deuxième Guerre mondiale il est devenu officier en tant que capitaine. Exemplaire, il va lutter, en Picardie, avec une poignée d’hommes sous ses ordres mais pour éviter leur trépas il finit par se rendre en tentant un dialogue avec les forces ennemies. En vain. Il sera abattu d’un coup de pistolet dans la nuque par la Wehrmacht qui trie les prisonniers selon la couleur de leur peau… D’ailleurs quelques jours plus tard le capitaine guadeloupéen Moïse Bébel , est assassiné par l’armée allemande dans les mêmes conditions. Le capitaine N’Tchoréré aura eu un courage exemplaire, une bravoure admirable et ce roman de Jean-Marie Quéméner est un vibrant hommage rendu à cet homme et à tous ces « indigènes » qui ont versé leur sueur, leur sang pour la France.

Avec des si on changerait la face de l’humanité. Le grand reporter a imaginé un dialogue entre le prisonnier et son bourreau, un officier prussien issu de la noblesse. Une interrogation de l’histoire, un élan fraternel dans l’atrocité.

Débutent les échanges verbaux entre Charles N’Tchoréré et Karl von Dönhoff alors que ce dernier pointe son arme sur son ennemi. Tout sépare les deux hommes mais ils sont tous les deux d’une grande érudition et la vulgarité – contrairement à beaucoup – n’est pas leur terrain de chasse. Peu à peu, malgré leurs différences, malgré la guerre, malgré les préjugés du Prussien sur un Africain, malgré l’imminence du coup de feu qui va partir, les deux officiers vont se rapprocher par la magie d’un dialogue, par le pouvoir des mots, par leur érudition commune, évoquant la Première Guerre mondiale, puisant leurs réflexions dans la littérature allemande et universelle – dont Homère –, philosophant sur la vacuité des guerres.

Un roman bouleversant, et c’est un euphémisme, qui tisse, dans une élégance inouïe, un fil incroyablement humain dans l’inhumaine tragédie des guerres et qui montre que c’est dans les moments les plus éprouvants, les plus dramatiques que les âmes se révèlent véritablement. Et que les mots, le dialogue, peuvent avoir un pouvoir redoutable face à la vésanie destructrice. A cet échange qui sera hélas vain, on ne peut que mettre en parallèle celui immortalisé par Joseph Kessel dans « Les mains du miracle » entre Felix Kersten et Heinrich Himmler et qui permettra, là, de sauver des milliers de vies.

Le destin croisé de ces deux hommes met en évidence l’absurdité des guerres, jours de guerre qui depuis longtemps dominent les jours de paix, l’industriel Iwan Bloch, nommé avait calculé que sur une période de 3357 ans il y avait eu seulement 227 années de paix contre 3130 années de guerre.

Autre mise en lumière, et non des moindres, celle du trop occulté Charles N’Tchoréré et par extension rendre hommage à tous ses confrères tirailleurs qui ont versé leur sang pour une terre qui n’était pas la leur. Ces combattants qui ont vaillamment lutté pour un drapeau auquel rien ne les rattachait et qui ont souvent vécu dans l’humiliation de n’être que de la chair à canon – cela dit comme pour moult soldats quelles que soient leurs origines – et d’être considérés comme des sous-hommes voire des espèces simiesques… Ils ont aidé à libérer la France des griffes d’un pays ennemi alors qu’eux-mêmes avaient été envahis. N’Tchoréré faisait partie des engagés volontaires et Jean-Marie Quéméner lui donne toutes ses lettres de noblesse dans son récit. Beaucoup d’autres avaient été incorporés sous la contrainte. Mais il en ressort que tous – selon les témoignages recueillis par des reporters dont celui de Julien Masson – avaient tissé des liens très forts avec le peuple Français, beaucoup moins avec les autorités.

« Sombre éclat » est un roman lumineux plongé au plus profond des ténèbres parce qu’il fait jaillir une progression verbale qui montre qu’en dépit du conflit, de leurs différences, les deux officiers s’avèrent être des humains et que leur vision de l’humanité n’est pas tant la mort que la vie. Jean-Marie Quéméner en imaginant cette histoire dans l’Histoire suit le chemin des Joseph Kessel, Romain Gary, Henry de Monfreid…et plus récemment des Patrice Franceschi, Arnaud de la Grange, Olivier Weber…

"Quand le fanatisme prend le pas sur l'intelligence, ne restent que proies et prédateurs, sans discernement. Il n'est d'ailleurs même pas utile d'être fanatisé, le dogmatisme suffit quand il s'accompagne de certitudes bien ancrées et de préconçus mal digérés, tellement rabâchés qu'ils transforment les pensées en bouillie. L'humanité se vautre et laisse l'inhumanité se bâfrer".

Sombre éclat – Jean-Marie Quéméner – Editions Plon – Janvier 2022





 

 

mardi 11 janvier 2022

 

Une noisette, un livre
 
Pas la guerre
Sandrine Roudeix

 


Ce roman n’avait rien pour me plaire. Ni le sujet, ni le style d’écriture me donnaient envie de lui accorder un regard. Je l’ai pris à rebrousse coque qui progressivement a laissé apparaitre une noisette grâce à l’approche psychologique des personnages.

Huis-clos dans un appartement parisien. Assia et Franck vivent ensemble depuis plusieurs mois, ils viennent de faire l’amour mais soudain la jeune fille dit un mot de trop. On ne saura jamais lequel mais son compagnon s’énerve et part dans le séjour en défoulant son humeur sur les différents écrans qui sont à sa portée. Assia reste prostrée sur le lit, regrettant ses paroles mais n’ose aller s’expliquer. Chacun reste sur ses positions, ne veut admettre ses erreurs, ne veut reconnaître les valeurs de l’autre. Pourtant ils s’aiment mais le passé de l’un et de l’autre (mère soumise, abandon du père pour elle / mère indifférente, père méprisant pour lui) et les origines (Maroc et étau de deux pays pour elle / France pour lui mais complexe d’infériorité) dictent leurs gestes et sentiments. L’orage monte, tonnerre et éclairs. Le retour d’une éclaircie est-elle possible ?

Une fiction qui illustre parfaitement les êtres déchirés entre origines diverses et le poids génétique qui engendre des confrontations, parfois violentes avec leur entourage. Chacun se croit libre mais restent l’enfermement du vécu et les craintes de voir surgir à nouveau les fantômes. Une empreinte indélébile mais qui peut s’atténuer avec le dialogue, le pouvoir des mots mais également la sensualité des corps même si dans cette histoire le sensuel est parfois un peu âpre.

P.S. Malgré la couverture du livre, il ne s’agit en rien d’une bataille de polochons.

Pas la guerre – Sandrine Roudeix – Editions Le Passage – Janvier 2022

lundi 10 janvier 2022

 

Une noisette, un livre
 
Dans l’herbe
Victor Malzac

 

 


La poésie n’est pas seulement un défilé de belles lettres, c’est aussi la liberté de l’expression. Victor Malzac, Prix de la Vocation 2021, saisit cette opportunité pour déclamer tourments de l’âme et indécisions d’une jeunesse en proie aux difficultés du monde.

Les mots sont des brins d’herbe qui s’agitent, refusent de se rassembler en une pelouse façonnée, ils préfèrent vagabonder quel que soit le vent, pourvu qu’une bourrasque ne les emporte pas dans le trop plein de l’abondance des supposées jouissances de la vie. Car il est difficile de devenir grand, passer de l’enfance à l’ère de l’adulte.

Imaginaire végétal dans ce corps à corps avec la terre. Epuisement, essoufflement, bégaiement. Errements, flottements. Effluves de crainte mêlés à l’excès d’ennui dans les abus des sociétés.

Avec une écriture nouvelle et très personnelle, Victor Malzac signe un recueil qui étonne par le ton, par le rythme, par ce phrasé court qui pourtant en dit long. Une poésie en toute lucidité.

 

je veux
 
que l’herbe
en feu, que les fourmis dévorent
mes tout petits mollets, mâchent mes peines
je le demande oui, que le,
 
que le soleil écrase
ou  brûle ou tue mes tempes mes douleurs
 
au moins un peu, surtout les plus rigides

s’il vous plait, - passons nos vies dans la pelouse
à rêvasser, à vivre un peu
le peu d’espace
qu’on veut bien nous laisser
 

Dans l’herbe – Victor Malzac – Editions Cheyne – Décembre 2021

Prix de  Poésie de la Vocation 2021 de la Fondation Marcel Bleustein-Blanchet


Capture d'écran du film projeté lors de la remise des prix de la Vocation le 6 décembre 2021


 

 

 

 

jeudi 6 janvier 2022

 

Une noisette, un livre
 
Le cabanon à l’étoile
Hélène Legrais

 


Pyrénées Orientales, été  brûlant au début des années 60 entre mer et montagne. Estelle Costaseca, la cinquantaine éblouissante, revient de chez ses parents avec qui l’entente cordiale n’est pas toujours au beau fixe. Ses géniteurs très embourgeoisés ne sont pas arrivés à "discipliner" leur fille : Estelle, artiste peintre est un souffle de liberté à elle seule. Elle vit dans l’un de ses petits villages sauvages de la côte catalane dans un cabanon au lieu-dit du Bourdigou. Ils n’existent plus depuis 1979 face à la « bienveillance » des pouvoirs publics et de l’appétit des promoteurs. Le temps d’un été Hélène Legrais fait revivre cet endroit par le personnage d’Estelle. Une merveille malgré le côté tragique de Cassiopée qui, en raison de la maladie qui la ronge, a failli me faire abandonner le livre.

Au volant de sa deudeuche, elle aperçoit une jeune fille errant comme une fugueuse et la fait monter dans sa voiture. La jeune adulte dit s’appeler Cassiopée mais, évidemment, ce n’est pas son prénom. Peu importe pour Estelle, elle est déjà touchée par cet être d’apparence fragile et d’une beauté solaire. Cassiopée va un peu défrayer la chronique pas ses amours fugaces mais Estelle prend sa défense, après tout elle aussi vit une totale liberté sentimentale avec Antoine… Mais rapidement, Estelle s’aperçoit qu’une tristesse enveloppe sa protégée. Pourquoi est-elle là ? Que lui arrive-t-il ?

Ce roman est une balade hors du temps, une évasion hors de l’espace – d’ailleurs tout en restant en Catalogne, les deux protagonistes vont faire un petit tour du monde qui en dit long sur le pouvoir de l’imaginaire comme source curative – et un formidable chant à la liberté. Sans en avoir l’air, la romancière envoie au diable les prescripteurs de lignes de conduite,  les adorateurs de taxonomie, les empêcheurs de tourner comme bon nous semble. Noisette sur le gâteau – pourquoi un xuixo – l’art de vivre à la catalane est dépeinte sur tous les tons, de la gastronomie à sa convivialité légendaire, formé par cet écrin culturel et naturel où le site de Barcarès peut presque saluer le petit train jaune montagnard (el Tren Groc).

Le cabanon à l’étoile – Hélène Legrais – Editions Calmann Lévy – Novembre 2021

mercredi 5 janvier 2022

 

Une noisette, un livre
 
Viriles comme Vénus
Mariette Darrigrand

 


« Nus, s’il n’est cortois et sages, ne puet riens d’amors apprendre » Christian de Troyes

Et si on revenait à l’amour courtois ? L’attention des sentiments, des sensations, le déroulement d’un temps suspendu du désir… Le Moyen-Âge s’était inspiré de l’Antique, Ovide, notamment ses Métamosphoses et de Vénus. Ovide qui dénonçait les emprises, qui était pour l’égalité des sexes et abhorrait la pulsion de domination.

Vénus, déesse romaine et sujet de toutes les attentions de la sémiologue Mariette Darrigrand pour remettre quelques noisettes à leur place entre déformations sémantiques, histoires entrecroisées et cancel culture. Car Vénus est loin d’être une divinité uniquement offerte au désir du masculin. Elle est, certes, sensuelle, mais elle renferme également une puissance, une énergie, une vaillance. Vénus signifiait d’ailleurs « énergie », cette force qui donne envie de vivre et qui à l’époque romaine était neutre, s’adressant aussi bien aux femmes qu’aux hommes. Tout comme la virilité qui pouvait être…féminine. Bien loin des stéréotypes hommes/femmes.

Car il y a une erreur à ne pas commette : cataloguer sur la même étagère virilité et virilisme. Le virilisme est néfaste, violent, dominant alors que la virilité est tout le contraire. Cette virilité est aux antipodes de l’esclavagisme, ceux qui sortent de la puérilité deviennent virils, hommes comme femmes. D’ailleurs pour la petite histoire, le mot « virile » a été épicène pendant des siècles, il s’écrivait avec un « e » jusqu’au XVII° siècle, le viriliste Louis XIV ne supportant pas une quelconque égalité entre les sexes – on apprend d’ailleurs que le Roi dit Soleil refusait l’usage d’une fourchette car trop féminin… sorte de cancel culture inversé.

Renforcé par les références au latiniste Robert Schiling et à la philosophe Simone de Beauvoir (eh oui, parité même) cet essai est un formidable élan pour que « femmes comme hommes, tous ensemble, s’orientent en direction du monde ».

« La violence est une virilité qui se renie »

« La femme et l’homme, et tous ceux qui expérimentent des identités intermédiaires, ont en partage bien davantage qu’ils n’ont en opposition ou en différence. Dans notre monde violent et instable, l’urgence est donc de nous aider mutuellement. Trouvons les régulations qu’il faut pour protéger la vie humaine, quel que soit le genre – grammatical ou sentimental – que nous choisissons de prendre ».

« Quand le dialogue s’arrête, la violence commence ».

Viriles comme Vénus – Mariette Darrigrand – Editions des Equateurs – Octobre 2021

lundi 3 janvier 2022

 

Une noisette, un livre
 
Poésie du gérondif
Jean – Pierre Minaudier

 


Le sous-titre est très évocateur : « vagabondages linguistiques d’un passionné de peuples et de mots », car pour vagabonder et caracoler, ça en jette derrière la noisette ! Que les réfractaires à la syntaxe, sémantique, grammaire… se rassurent, ce petit essai est une grande aventure aux pays des mots, aux tournures de la langue, et à la diversité des peuples, richesse première de notre monde.

Notre globe-trotter linguistique, qui sait vous faire voyager tout en restant dans son panier, a la manie de collectionner les ouvrages linguistiques, 1186 au compteur pour 878 langues ! Sa passion remonte à sa petite enfance – il avait même, adolescent inventé une langue « le chirio » - et prévient ainsi ses lecteurs que rien n’est venu d’un improbable « chemin de Damas, ni d’une audition d’un Magnificat près du second pilier à l’entrée du chœur de Notre-Dame du côté de la sacristie ».

S’intéresser aux vocables et à sa façon de les organiser c’est tout simplement s’intéresser à ceux qui portent le langage ; derrière chaque phrase, se dessine une histoire, du piraha au kalam, en passant par le mansi, l’ingouche, l’oubykh, le tamashek… tout sauf l’horrible esperanto ! Véritable cabinet de curiosités où l’on découvre singulièrement la pluralité linguistique, l’organisation en rang serré des voyelles et des consonnes et de leur prononciation (sans forcément provoquer un éternuement), la rareté de certains idiomes qui pourtant continuent d’exister, l’évolution sans révolution car une « grammaire à elle seule ne suffit pas à forger les mentalités collectives ».

Pour notre linguiste en herbe, la grammaire est avant tout une musique, une approche vers l’autre, un guide touristique sans mercantilisme, une leçon d’humilité, une évasion pour écouter mille sonorités qui font la culture d’un peuple, une balade -voire également une ballade- qui pourrait s’apparenter à la contemplation du défilement des nuages : des formes visibles qui dissimulent l’invisible, le mystérieux, l’immensité.

Rien d’étonnant à ce que Jean-Pierre Minaudier agite, depuis un massif d’humour et de drôlerie, l’oriflamme du rêve, de la poésie sur les cimes de la grammaire.

Gérondifement vôtre,

« Le cas le plus insolite de migration concerne sans doute le garifuna, tout ce qui reste des langues parlées aux Antilles lorsque Colomb y a débarqué. A l’époque coloniale, des Indiens retranchés dans les montagnes au centre de l’île de Saint-Vincent y accueillirent des esclaves fugitifs ; ceux-ci adoptèrent leur langue, et les deux groupes se fondirent en un seul. En 1797, après la prise de  contrôle de l’île par les Britanniques puis l’écrasement d’une révolte, 5000 de ces métis de Noirs et d’Indiens furent déportés en Amérique Centrale, ensemble de colonies espagnoles où la perfide Albion tentait de semer le désordrde en espérant finir par mettre la main dessus. Ils y ont fait souche, si bien que le garifuna, éteint depuis le début du XX° siècle aux Antilles, a aujourd’hui 200 000 locuteurs au Belize, au Honduras et au Guatemala. »

Poésie du Gérondif – Jean-Pierre Minaudier  – Editions Le Tripode – Avril 2014

 

 

dimanche 2 janvier 2022

 

Une noisette, un livre
 
Les Flammes de Pierre
Jean-Christophe Rufin
 


Rémy est un sémillant guide de haute montagne : sûr de lui, beau ténébreux, mondain, séducteur et passablement flambeur, adepte des dernières technologies auxquelles il croit dur comme fer. A l’opposé de son frère Julien, alpiniste de renom, qui flirte avec la simplicité absolue. L’un n’aime que la montagne plaisir, l’autre l’abhorre. Le destin de Rémy va progressivement basculer lors d’un rendez-vous professionnel fixé au très sélect Mont-d’Arbois sur les hauteurs de Megève : deux couples de retraités et une jeune femme ont réservé une excursion à partir de Rochebrune. L’un des retraités – tous d’un milieu très aisé – est l’incarnation même de la hâblerie mais c’est vers la femme que se tourne Rémy en ayant pour la première fois l’envie de baisser les yeux de crainte d’être foudroyé par cette beauté olympienne. Rapidement, les deux êtres vont se rapprocher mais cette fois-ci tout est différent : Rémy est tombé éperdument amoureux de Laure. La montagne va être la scène majestueuse de leur histoire à l’image des pics et des roches : magnificence et danger, rugosité et grandeur, risques et fracas, incandescence solaire et tonnerres assourdissants, réalisme et onirisme, pour une métamorphose vertigineuse.

Enfin un roman de montagne loin du voyeurisme de la tragédie ! Romanesque à souhait par un amour qui se déroule à la verticale avec juste ce qu’il faut de mystère ; ce sont des lignes en hommage à sa majesté la pierre sous les flammes des dompteurs alpinistes. Si le personnage de Rémy intrigue, celui de Laure est charismatique : énergique, indomptable, impavide car elle sait tirer profit de la peur, authentique, avec une sensibilité qu’elle réserve au plus profond d’elle-même. Ode à la montagne, ode à la femme.

L’agilité de la plume fait caracoler scènes et descriptions dans une langue qui glisse sur les parois des belles lettres et entraîne le lecteur dans un parcours aux effluves savoyards où défilent le mythique Mont-Blanc, les Aravis, le col des Montets, les Aiguilles Rouges, les Drus pour atteindre l’acmé avec le refuge de la Charpoua.

Comme toujours avec Jean-Christophe Rufin, le visible flirte avec l’invisible. Si on soulève le voile, la transparence des phrases révèlent l’humour – dès l’incipit – le regard de celui qui est toujours médecin – jusqu’à l’hôpital de la Salpetrière – le sibyllin des âmes, l’urgence de ne jamais juger un comportement, la nécessité de sauvegarder la nature et enfin une richesse humaine faisant battre les pages au rythme du cœur.

« Les deux hommes âgés parlèrent à haute voix et rivalisèrent de références sportives. A les entendre, ils étaient l’un et l’autre des skieurs hors pair et alignaient les plus belles descentes de par le monde, de l’Aconcagua au mont Fuji. Sitôt les skis chaussés, ils se montrèrent moins vaillants ».

« Le sol n’avait plus rien à leur dire et c’est l’immense panorama qui aimantait leurs regards. D’où ils venaient, derrière l’abîme sombre et brumeux de la vallée, se dressait le Mont-Blanc, trop loin pour être impressionnant. Tandis que sur l’autre versant, le massif des Aravis tout proche dessinait une gigantesque denture, brillante de glace et comme émaillée. Rémy connaissait le nom de tous ces sommets. Il les avait pour la plupart escaladés. Une ascension accomplie dépose dans l’esprit de curieux souvenirs. On a beau répéter que le sommet lui-même n’a aucune importance, les instants que l’on y passe s’impriment dans la mémoire ».

« Il restait seul à la maison et se mettait face aux programmes les plus stupides de la télévision –  il avait l’embarras du choix. ».

« Il y avait en lui une idée un peu naïve de la justice. Elle lui faisait croire que l’effort est toujours récompensé, que les petits progrès, jour après jour, conduisent à la réussite et au bonheur. C’était une idée de montagnard (…) Les défis de la vie sociale ne se relèvent pas de la même manière. Ils exigent d’autres moyens, plus subtils et moins égalitaires ».

« Il n’y avait pas de montagne plaisir mais seulement la montagne qui réservait, à sa discrétion, le plaisir et la douleur, le merveilleux et le drame, l’effort et le repos, la conscience et l’oubli. Rémy se voyait comme le serviteur de cette divinité aux multiples visages à laquelle la vie l’avait destiné ».

Les Flammes de Pierre – Jean-Christophe Rufin – Editions Gallimard – Octobre 2021

 

 

samedi 1 janvier 2022

Chers bipèdes,

Le Domaine de Squirelito vous présente ses meilleurs vœux pour la nouvelle année qui s’ouvre à travers les branches de l’existence.

Que 2022 vous apporte tout le panache nécessaire pour affronter les ombres et que chaque faisceau de lumière reçu soit un immense partage pour le faire briller dans toute sa quintessence.

A ces souhaits les plus basiques, s’ajoute l’ingrédient qui fait la jonction entre l’écureuil et vous tous : la littérature. Puisse chaque ouvrage – déjà publié ou à venir –, que vous découvrirez au fil de ces douze mois, vous enivre d’évasion, de liberté, d’enrichissement humain ; vous fasse ouvrir encore plus grand les yeux sur le monde et sur les êtres vivants qui le peuplent.

Et en espérant que dans les pages virtuelles de cet humble blog vous trouverez la nourriture nécessaire pour répondre à votre soif livresque.

En vous remerciant pour votre fidélité.
Noisettement vôtre,
Squiri

P.S. L’année va démarrer très fort en prenant de la hauteur par un livre vertigineux. Vous pouvez d’ores et déjà imaginer lequel…