jeudi 24 février 2022

 

Une noisette, un livre
 
Les ailes collées
Sophie de Baere

 


Mai 2003. Tout semble aller pour le mieux dans le plus beau des mondes. Ana et Paul se marient. Une cérémonie simple où chacun est enchanté de cette union avec les nouveaux mariés qui attendent très prochainement le plus heureux des événements. Au milieu des félicitations et des bulles qui pétillent, Paul a une surprise : sa femme a invité deux anciens camarades d’école dont Joseph. Un choc émotionnel.

Immense choc qui fait replonger Paul des années en arrière, en 1983 à l’âge de ses quatorze ans. Ces années au collège sont assez difficiles, peu de camarades, la plupart se moquent de lui parce qu’il est bègue, et, il ne peut trouver de sérénité chez lui entre une mère alcoolique amoureuse d’un mari volage, le père de Paul qui ne sait jamais dire qu’il aime ses enfants, surtout Paul l’enfant considéré comme un accident un soir de fête. Seule sa petite sœur Cécile lui apporte un peu de réconfort en prenant soin d’elle. Jusqu’au jour où il croise près de chez lui en Normandie, en bord de plage, un garçon de son âge au physique incandescent et à l’allure hors du temps. L’un et l’autre aiment la danse, la musique, savent écouter le silence et accrocher la même sensibilité dans leurs veines. Mais l’odieux monstre rampant de l’homophobie va secouer tous ses piques dans l’enfer du harcèlement scolaire. Insultes, humiliations, coups…jusqu’au jour où Joseph s’enfuit pour éviter le pire. Avec le cœur en morceaux.

Les ailes collées. Collées par la haine, par l’intolérance, par la bassesse humaine pour empêcher aux corps de se déployer dans une totale liberté et pour enfermer les âmes dans les tréfonds des rêves ensevelis. Sophie de Baere signe un nouveau roman absolument bouleversant et qui décrit toute la souffrance qu’endure les êtres qui ne peuvent s’aimer parce qu’ils sont jugés différents alors que l’amour ne répond à aucune loi, il est « enfant de bohème » et ce sont ceux qui l’empêchent qui devraient prendre garde à eux.

L’autrice  avait déjà révélé ses talents non seulement d’écrivaine mais également d’observatrice des âmes. Là, elle atteint des sommets en décrivant par une écriture simple et délicate tout le parcours psychique des victimes ; ces enfants, ces adolescents, ces adultes qui ne rentrent pas dans les cases ou qui sont jugés – sur on ne sait quel critère – différents.

Le harcèlement scolaire ne date pas d’aujourd’hui – j’en sais hélas quelque chose – et il n’a pas été pris en compte dès ses premiers soubresauts. Que c’est par les racines qu’il faut éliminer le mal - pour tout harcèlement-  et non par quelques pansements pour occulter la plaie. Parce que les blessures d’un harcèlement, les coups – physiques et mentaux – durent toute une vie. Merci Sophie de Baere pour ce livre choc écrit avec un immense cœur et puisse votre roman devenir un messager contre la persécution et toute forme de haine.

« La jeunesse peut-être une guerre silencieuse, un champ de bataille où des enfants d’à peine quinze ans sont capables de tuer à bout portant leurs camarades. Et cela, sous les yeux des adultes qui sont censés les protéger ».

« On dit que le temps qui passe ôte le granuleux et le tranchant, qu’il taille et polit. On dit que chaque année, chaque mois, chaque seconde se mue en un rabot magnifique. Pourtant, encore aujourd’hui, Paul porte son enfance comme une blessure sous la carcasse ».

« La danse est une réconciliation des sens et des âmes ».

Les ailes collées – Sophie de Baere – Editions JC Lattès – Février 2022

mardi 22 février 2022

 

Une noisette, un livre
 
La Vestale de Venise
Robert de Laroche
 


Le titre est déjà une invitation au mystère avec cet oxymore ; dans cette Venise décadente du XVIII° siècle la chasteté a été rangée au rayon des accessoires mais des voix féminines commencent à s’élever contre la domination masculine. Certains ou certaines vont profiter de ce souffle invisible de révolte pour commettre une série d’assassinats spectaculaires avec une mise en scène digne de la Sérénissime.

Le temps du carnaval est arrivé. Bals et spectacles de rues, vol de l’ange, nobles dames, nobles messieurs, nicolotti et castellani, bohémiens, acrobates… tous défilent ou assistent à cette célébration remontant au Moyen Âge, vers le X° siècle. Ensorcellement et folie, jouissance et volupté, tout se colore joyeusement pour effacer les ombres de la misère et de l’autoritarisme de la République vénitienne incarnée par le doge et la dogesse.

Dans la foule ou dans le silence d’une nuit déserte, un inquisiteur trépasse, puis un deuxième. Puis un autre membre du gouvernement. L’auteur des crimes est presque un prestidigitateur, un être mi-femme, mi-homme aux allures d’un funambule. Seul point commun à tous ces meurtres, une rose blanche déposée près du corps de la victime. Symbolique. Énigmatique. Pas pour le gentilhomme Flavio Foscarini qui rapidement songe à la célèbre peintre Rosalba Carriera. Mais de là à ce qu’elle soit la justicière, il y a plus d’un pont des soupirs de distance…

Une enquête prenante sous les feux de Venise avec le beau Flavio comme détective, aidée par son épouse Assin – originaire de Sorie – et son ami Gasparo. Les personnages de fiction se faufilent avec ceux ayant réellement existé au son du carnaval et d’une révolte silencieuse. Celle de femmes – et quelques hommes – contre la luxure et un étouffant virilisme. Toute bonne intrigue doit être présentée avec les honneurs ; la plume de Robert de Laroche remplit tant sa fonction qu’on peut facilement s’imaginer au milieu de la foule ou près de la cheminée du salon des Foscarini avec Francesco et Mafalda  ronronnant sous les caresses.

A lire, avec ou sans masque !

La Vestale de Venise – Robert de Laroche – Editions Folio Policier – Février 2022

 

 

dimanche 20 février 2022

 

Une noisette, une interview
Jean-Marie Quéméner
 
« La guerre est un détergent de caractère. Ce qui reste, taches et brillances, c’est la nature crue de l’âme humaine »

 
Grand reporter et correspondant de guerre pendant des nombreuses années, Jean-Marie Quéméner a fini par laisser choir le stylo pour ne laisser place qu’à une plume toute aussi percutante mais en plus romanesque. Son dernier opus, en librairie depuis le 13 janvier, est une histoire incroyable entre deux hommes – le tirailleur sénégalais Charles Ntchoréré et un officier allemand –  que tout oppose en juin 1940 sur le sol picard. Sauf, quelque chose qui aurait pu faire changer le cours de l’histoire : ils vont échanger tour à tour sur la guerre, l’honneur, la vie, la mort.

 



Sombre éclat. Le titre annonce déjà la couleur. Pourquoi cet oxymore ? Parce que l’Histoire en est un ?
J’ai choisi ce titre parce qu’il est venu naturellement à l’écriture pour décrire un éclat de soleil sur les bottes d’un SS, qu’il m’a parut évident que je tenais là une métaphore, et de la guerre et de mon roman.
 
Deux protagonistes. L’un a existé, l’autre pas, tout au moins pas de la façon dont vous décrivez cet officier prussien. Comment avez-vous élaboré cette rencontre ? Sur quels faits analogues ?
Je n’ai pensé à aucun fait analogue. Je voulais la rencontre entre deux êtres humains au delà de leurs différences, au delà de leurs idées reçues ou de principe. Je me suis contenté d’initier le dialogue. L’humanité a fait le reste. En fait, j’ai imposé à mes personnages la pire des situations et je leur ai demandé de se parler. Ils ont eu la gentillesse de le faire …
 
On connait l’issue tragique de votre roman. Pourtant, par le fil conducteur et ce dialogue intense au cœur des ténèbres, la vie semble gagner sur la mort. Les mots et l’écoute sont-ils les meilleures armes de paix pour lutter contre les armes létales ?
Les mots sont bien évidemment à double tranchant, pas l’écoute. Écouter l’autre, c’est déjà partager, dérouler les premières fibres de l’empathie peut-être, de la compréhension mutuelle certainement. Rien ne saura jamais lutter efficacement contre le désir de mort ou d’exclusion de certains. Les hommes sont ainsi. Ils sont aussi capables de se révéler par les mots. Créez une intimité avec quelqu’un et vous lui ferez baisser son arme … parfois, hélas, pas toujours.
 
Vers la fin du roman, apparait un officier SS. L’officier prussien est incorporé dans la Wehrmacht. Par de fines descriptions, vous pointez les différences qui existaient entre ces deux corps d’armée, une régulière et l’autre créée par les forces nazies. Avez-vous aussi entendu qu’un soldat SS avait régulièrement l’ascendant sur un officier de la Wehrmacht ?
Le corps d’armée créé spécialement par Hitler a pris l’ascendant politique très vite. C’est une constante (politique totalitaire sur militaire) de ces années de cauchemar et plus tard de l’armée soviétique.
Le politique doit contrôler le militaire et il vaut mieux pour tout le monde que ledit politique soit républicain et démocratique si je pense à la France notamment…
 
Est-ce dans les moments les plus sombres comme ceux des conflits, que paradoxalement certaines valeurs humaines surgissent ?
C’est enfoncer une porte ouverte que de dire que les crises, dont la guerre, révèle les héros et les salauds, les courages et les lâchetés. Mais elles les révèlent parfois chez le même homme, tour à tour bienveillant ou malfaisant, brave ou couard … La guerre est un détergent de caractère. Ce qui reste, taches et brillances, c’est la nature crue de l’âme humaine. 
 
Figure oubliée et que vous remettez en lumière, que sait-on de Charles Ntchorere ?
Ce que j’en écris en préambule et que je décris dans le livre. Si j’en avais le pouvoir, je ferais entrer cet homme au Panthéon. J’aurais aimé vraiment le connaître et je n’ai pu lui rendre que ce petit hommage. Quelques mots et lignes. Il mérite la reconnaissance de la patrie surtout par les temps qui courent. Il pourrait certainement en apprendre beaucoup aux actuels patriotes rances repliés sur une France fantasmée comblant leurs névroses intimes et leurs complexes d’infériorité. Un Ntchorere leur ferait du bien !
 
Avez-vous rencontré des anciens tirailleurs sénégalais et si oui, quels étaient leurs sentiments envers la France, envers l’armée française, envers les Français ?
Je n’ai pas eu la chance d’en rencontrer mais si cela avait été le cas, je me serais incliné bien bas. Et j’aurais écouté …
 
Combien de temps vous a-t-il fallu – recherches et écriture – pour faire naître « Sombre éclat » ?
Assez peu de temps. Je réunis ma documentation et j’écris. Vite. Pour ne pas perdre le fil. Je suis un mono maniaque de l’écriture. Je peux passer 14 heures devant mon ordinateur à écrire quand je suis décidé, chacun ses névroses…
 
Faites- vous partie de ces écrivains qui estiment que leur livre ne leur appartient plus du moment où il se retrouve dans les rayons des librairies ?
Une histoire n’appartient plus au conteur une fois racontée. Elle doit voyager et se transmettre. Vieille certitude de conteur breton… À partir du moment où j’envoie mon manuscrit à mon éditeur, j’estime qu’elle ne m’appartient déjà plus tout à fait et cela suffit à mon bonheur.
 
Parmi les autres écrivains journalistes qui résonnent en vous lisant, Patrice Franceschi arrive en tête. Justement, il semble que l’une de vos recommandation est « S’il n’en reste qu’une ». Avez-vous eu l’occasion de travailler ensemble ?
Non, je n’ai pas eu cet honneur. Je l’ai rencontré. Nous nous sommes bien entendus… bien entendu ! Patrice est un homme de convictions et d’aventures. Le genre de type avec lequel je partirais  bien en bateau pour une belle virée … ou au bar, pour le même résultat !
 
En parallèle de « Sombre éclat » sort au format poche « Le vent des soupirs » troisième opus de cette aventure des mers au XVIII° siècle. Pouvez-vous nous parler brièvement de cette trilogie ? Et de son héros Yann Kervadec.
C’est mon bébé cette trilogie ! J’y mets tout ce que je suis, tout ce que j’aurai pu ou voulu être, tous ceux qui m’ont marqué et comme je trouve ça prétentieux, je m’invente un personnage du XVIII° et je ne suis pas le héros principal… lui, il a grandi sans moi. Et j’aime beaucoup ce qu’il est devenu.
Si vous aimez la liberté et ce qu’elle implique de joies et de peines, de sacrifices, vous aimerez. Précisons que je ne suis pas si loin du thème de Sombre Éclat. Mais il faut la lire pour comprendre…
 
La mer, l’océan font partie de vos sources de création ?
Il faudrait avoir la sensibilité d’un bulot pour ne rien ressentir face à l’océan. C’est le miroir exponentiel de nos sentiments…et ma source de jouvence. Mon confident aussi, lui et le vent.
 
Écrire, lire sont des voyages sédentaires ?
J’ai toujours été nomade. Et j’ai toujours écrit. J’essaie seulement d’apprendre en marchant.
 
Et pour vous connaître davantage
 
Le livre que vous auriez aimé écrire
Les croisades vues par les Arabes d’Amin Maalouf
Un objet fétiche
Mon couteau 
Un personnage de roman avec lequel vous aimeriez partir pour un périple en mer
Ulysse, pour voir à quel point il a été malchanceux ou mauvais pour mettre autant de temps avant de trouver son chemin
Écriture en silence ou en musique
En musique. Selon les scènes et leur tessiture, ça peut aller de Goldman à Aerosmith… Grosse dominante de Bowie pour être précis.
Le fait qui vous a le plus marqué lors de vos divers reportages sur le terrain
Tous ceux qui m’ont déchiré. Il y en beaucoup. Je dois avoir le cœur en patchwork avec des coutures plus ou moins visibles.

 ð Sombre éclat – Editions Plon – Janvier 2022 – Chronique à lire ICI
 ð Le vent des soupirs – Editions Pocket – Janvier 2022

samedi 19 février 2022

 

Une noisette, un livre
 
Les secrets d’Hergé dessinateur
Bruno Cassiers
 


Amis de la BD et tintinophiles, en librairie toute ! Sortie ce mois-ci d’un nouvel opus dans la collection « Zoom sur Hergé » avec comme guide Bruno Cassiers qui nous révèle les secrets de fabrique des albums du célèbre dessinateur belge. De quoi séduire également les passionnés de bandes dessinées et de ses techniques d’art séquentiel.

Un peu sceptique en ouvrant les premières pages mais rapidement j’ai parcouru le livre comme si je visitais un musée où l’on m’expliquait pièce par pièce les procédés de fabrication d’une bande dessinée qui permettent de créer un mouvement malgré le statisme des images.

Du « Temple du soleil » au « 7 boules de cristal » en passant par « L’étoile mystérieuse » ou encore « Le crabe aux pinces d’or », on apprend, par exemple, comment l’abondance des détails des mouvements vont permettre de donner de la profondeur à la lecture et attirer l’attention. Les dessins eux-mêmes ne sont pas représentés mais leurs structures sont amplement analysées.

Bruno Cassiers, formé aux Studios Hergé et ayant participé au dernier album de Tintin, nous fait comprendre comment Georges Rémi a su progressivement composer ses images, lui qui au départ n’était pas un dessinateur hors-norme. Mais le travail et la magie de Tintin ont hissé Hergé au sommet du neuvième art.

Les secrets d’Hergé dessinateur ou l’art de composer les images – Bruno Cassiers – Editions Sepia – Février 2022

 

 

mercredi 16 février 2022

 

Une noisette, un livre
 
Les lieux qu’habitent mes rêves
Felwine Sarr
 


 

Fodé et Bouhel sont jumeaux et chacun est presque une partie de l’autre. L’un est resté au pays sérère – Fodé – l’autre est parti étudier en France – Bouhel. Fodé est celui qui a été désigné pour reprendre la charge spirituelle sur le Ndut, il en sera le souffle. Le destin de Bouhel sera plus mouvementé, il rencontre une Polonaise, Ulga, qui le conduira jusqu’en Poméranie et, hélas, à la prison du quartier Mokotov à Varsovie. Certains lieux seront des rêves habités et permettront une renaissance lorsque les ténèbres sembleront gagner.

Comment résumer un roman qui ne peut l’être dû à son pouvoir d’entrer presque en communion avec l’auteur par cette ode à la fraternité. Quand tant d’écrits relatent les failles familiales, les jalousies d’une fratrie, les violences, là cet ouvrage renoue avec les racines et le pouvoir de transmission. Une solidité qui permet aux deux frères éloignés physiquement d’être néanmoins proches par la pensée et la solidarité.

Beaucoup de métaphores notamment par les univers géographiques, l’Afrique (Sénégal) et l’autre Europe (Pologne) face à l’Europe (France), deux dominés face au dominant où se retrouvent Ulga et Bouhel par leur étrangéité et une approche lumineuse sur la force de l’invisible et le pouvoir des mots. Malgré les accidents du destin, ce refus de s’enfoncer dans la noirceur et de trouver une foi pour le chemin de l’apaisement. Même si seules les religions sérères et chrétiennes sont abordées, le soufisme semble être constamment en transparence.

Autre valeur primordiale celle de la puissance des femmes, par la mère, l’épouse, la compagne. Toutes tentent de réconcilier, d’éloigner les tensions, de combler les failles. Vous l’aurez compris, ce livre est exquis et un hymne à la recherche de la sérénité pour qui sait écouter le silence et parler aux bruits du monde.

« Après avoir longtemps erré, j’avais décidé de prendre le seul chemin qui ne menait pas à une impasse, celui où le cœur profond disait d’aller ».

« Pour chaque être humain, les conditions initiales sont ce qu’elles sont, à lui de les  transformer en calme jardin ou en buisson épineux, pour peu que les vents l’y aident ».

« Il faut réapprendre à écouter le monde, les astres, les montagnes, les mers, la nuit, la rue. Écouter tout ce qui ne parle pas, mais pourtant signifie ».

Les lieux qu’habitent mes rêves – Felwine Sarr – L’Arpenteur (Gallimard) – Février 2022

mardi 15 février 2022

 

Une noisette, un livre
 
L’énigmatique Madame Dixon
Alexandra Andrews
 

 


Florence Darrow est une jeune femme ambitieuse mais insatisfaite de son sort. Timorée, n’osant jamais prendre l’ascendant sur quelqu’un, s’effaçant dans l’anonymat absolu même sur les réseaux sociaux où elle ne photographie que des chiens aperçus dans la rue – et n’obtenir que quelques likes de sa trentaine d’abonnés. Elle rêve de devenir écrivain dans son bureau d’assistante pour une éditrice de chez Forrester Books. Lors d’une soirée elle a une brève liaison avec un éditeur de la même maison qui est marié avec une célèbre actrice. Florence se sent flattée et commence à s’intéresser à son épouse et à ses enfants. Un peu trop, elle est virée de la boîte.

Abasourdie, ses revenus fondent comme peau de chagrin, n’ayant personne sur qui compter, surtout pas sa mère avec qui les relations sont nébuleuses – et qui ne fait que rabaisser sa fille. Elle tombe des nues en recevant un appel de l’éditrice de Madame Dixon, autrice du best-seller « Mississipi Foxtrot » lui proposant de devenir l’assistante de l’énigmatique primo-romancière qui n’a qu’une devise « pour vivre heureux, vivons cachés ». Dixon est un pseudonyme et la principale clause du contrat d’embauche sera celle de garder en secret la véritable identité de l’écrivaine. Florence accepte, elle rêve soudain de gloire et les premières approches avec la mystérieuse dame Dixon se passent sous les meilleurs auspices. Pour les besoins de son nouveau roman, direction le Maroc. Mais soudain, un accident, Florence se réveille sur un lit d’hôpital et le policier à son chevet l’appelle par le véritable patronyme de la romancière.

Attention ce roman est addictif. Il vous sera impossible de le lâcher avec le risque d’être en manque une fois la lecture terminée. Thriller psychologique par excellence, Alexandra Andrews sait tenir le lecteur en haleine en détachant les petits grains de mystère ou de diabolisme pour les semer au fil des pages. On pense à « Monsieur Ripley » ou encore à « Celle qui n’était plus » avec, cette fois-ci, comme toile de fond le monde l’édition. De rebondissements en rebondissements, la primo-romancière prend toutefois le temps de glisser de belles descriptions qui permettent de tourner le livre en film. Même si on devine un peu le dénouement, le machiavélisme qui enveloppe les deux protagonistes est prodigieux et peut-être allons-nous tous nous méfier des écrivains qui écrivent sous pseudonyme…

L’énigmatique Madame Dixon – Alexandra Andrews – Traduction : Isabelle Maillet – Éditions Les Escales – Octobre 2021 -  

lundi 14 février 2022

 

Une noisette, un livre
 
Départ de feu
Adrien Gygax

 

 


César a la trentaine rayonnante et semble s’épanouir à escalader les montagnes technologiques qui forment le puissant massif du marketing. Hyper connecté, son portable bat au rythme de son cœur, quitte à le remplacer. Sauf qu’un jour l’immeuble où il vit prend feu et il apprend qu’une dame âgée y a perdu la vie. Il ne s’était jamais rendu compte qu’il avait une voisine. Ne sachant quelle attitude adopter vis-à-vis de la famille de la trépassée, il choisit le mensonge en racontant qu’ils se parlaient souvent… Seulement, il doute de tout, à commencer par lui-même. Progressivement il va se dépouiller du superflu pour mettre son âme à nu, depuis les versants alpins jusqu’aux confins de l’Océanie.

Un roman tout feu tout flamme – sans rien révéler un final en étincelles -  avec pour protagoniste un individu qui était à une allumette de se brûler les ailes. Adrien Gygax agite une plume qui roxe du poney pour un récit qui frise parfois le burlesque. Un rythme allegro vivace teintée d’humour à tous les étages et où les bipèdes en prennent pour leur grade dans cette société de plus en plus superficielle qui ne sait plus naviguer dans la nuance. Extrémisme technologique contre extrémisme d’ensauvagement. Au milieu, une génération qui cherche ses repères. 

Derrière cette légèreté de ton, se glisse une approche psychologique et philosophique beaucoup plus lucide avec moult références aux « antiques » à commencer par Héraclite quant à la signification des chemins que d’aucuns se tracent sans savoir où ils mènent. Comme l’avait souligné Victor Segalen – qui vient également visiter le roman – l’immuable n’habite pas des murs mais le corps des hommes.

Départ de feu – Adrien Gygax – Editions Plon – Février 2022

samedi 12 février 2022

 

Une noisette, un livre
 
Le Grand Monde
Pierre Lemaitre

 


Avec Pierre Lemaitre on ne sait jamais à quoi s’attendre mais on sait qu’on ne sera pas déçu. Ce qui est déjà beaucoup.

Si je vous dis que cette histoire se passe en l’an XLVIII, siècle XXI, que le Liban, l’Indochine et la France sont les pays d’accueil des tribulations de la famille Pelletier à qui l’auteur passe régulièrement un sacré savon – famille composée des parents, de quatre enfants et d’une belle-fille qui par sa férocité, vaut à elle toute seule le roman  – que les piastres vont sonner et trébucher, qu’un dieu tout puissant a atterri sur terre avec des pompons comme couvre-chef, que quelques meurtres vont agrémenter le parcours et qu’une grande promo sur le linge de maison est à ne pas manquer, qu’allez-vous faire ? Vous ruer sur ce roman qui vous réserve moult surprises, certaines pas piquées des noisettes !

Tout démarre à Beyrouth, un jour de mars, par une procession aux accents funestes emmenée par le maître des lieux : Louis Pelletier. Accompagné par son épouse Angèle et les quatre enfants réunis (ce qui est un exploit) : Etienne, Jean – dit Bouboule – et son épouse Geneviève, François et Hélène. Jean, sa femme et François arrivent de Paris où ils ont « émigré » il y a peu au grand désespoir de leur génitrice. Hélène voudrait bien s’éloigner également de cette ambiance familiale mais pour l’instant c’est Etienne qui est sur la voie de départ : son amoureux Raymond est parti en Indochine. Sans nouvelles de lui il se languit et veut rejoindre Saigon. Mais nous sommes en 1948, la ville est une réplique du Titanic.

Pierre Lemaitre n’est pas un écrivain, c’est un raconteur d’histoires. Il ne tient pas un crayon, il filme les mots. Il ne couche pas des phrases sur un papier, il transcrit ses pensées sur la pellicule des destins en rembobinant le long métrage de l’Histoire.

Noisette truculente ne laissant aucun répit au lecteur qui découvre page après page une nouveauté inattendue, un dénouement abracadabrantesque avec une pique à droite, une pique à gauche, le tout sur un ton primesautier avec une sauce adaptée pour chaque scène, qu’elle soit joyeuse, caustique, tragique, macabre…le magasin romanesque offrant de nombreux choix.

A ronronner de plaisir avec le chat Joseph qui est l’un des rares personnages à s’en sortir avec les honneurs.

 

Le Grand Monde – Pierre Lemaitre – Editions Calman-Lévy – Février 2022

jeudi 10 février 2022

 

Une noisette, un livre
 
Le Grand Jabadao
Jean-Luc Coatalem

 


Un tableau de Gauguin, une île bretonne, deux jumeaux cauteleux, un galeriste passablement dilettante. Vous secouez bien la godinette et vous partez pour une danse endiablée aux accents qui rappellent parfois la gouaille d’un Michel Audiard. Mais ne brûlons pas les étapes.

Scène 1 : Bastien Scorff  possède une galerie d’art quai Voltaire à Paris mais qui a la fâcheuse tendance à se réduire comme peau de chagrin. Quand il reçoit un appel d’un certain Abraham Kerven, il renifle quelque chose de grandiose. 

Scène 2 : Arrivée en Bretagne, région de Brest – sans tonnerre – pour un rendez-vous sans concession devant un garage automobile. Rencontre des deux hommes qui ne semblent pas jouer au chat et à la souris, quoique… C’est que l’affaire est énorme ! Si vous voulez bien, passons à la scène 3, si je détaille de trop ça risque de devenir gênant.

Scène 3 : Un mille environ plus loin, sur une rade, c’est là que les deux frères dévoilent le trésor : un Gauguin façon L’Origine du monde, voyez le genre. Comme la femme représentée est une aïeule, discrétion absolue et paiement cash requis. Bien que se déroulant au milieu de l’océan Atlantique, l’histoire se corse, il y aurait comme qui dirait anguille sous roche.

Scène 4 : vous n’avez qu’à lire le livre pour connaître la suite.

Jean-Luc Coatalem fait partie de ces écrivains sachant jongler avec les genres littéraires et offre avec ce nouveau roman une sarabande oscillant entre conte, fantaisie picturale, et, polar à la sauce bretonne savamment préparé par une plume plus pinceau que crayon. L’humour est à la fois noir et en couleurs, l’écriture rapide, le ton délicieusement espiègle et, à l’image de l’élégance féline, quelques coups de griffe bien envoyés ! Un régal.

Le grand jabadao – Jean-Luc Coatalem – Editions Le Dilettante – Février 2022

 

 

 

 

mardi 8 février 2022

 

Une noisette, un livre
 
Agent Sonya
Ben Macintyre

 


Sonya pour les services secrets soviétiques. Ursula Kuczynski pour l’état civil. Né en 1907 en Allemagne, elle exercera ses talents d’espionne en Chine, en Suisse, en Angleterre pour retourner dans son pays natal en 1950 dans la jeune RDA. Sa vie est habillée d’espionnage mais elle a toujours su porter un voile opaque pour masquer ses activités au service de l’URSS.

Farouchement antifasciste, elle organisait en 1939 depuis sa résidence suisse l’assassinat d’Hitler quand tomba le pacte de non-agression germano-soviétique signé par Molotov et Ribbentrop. Son courroux était immense mais elle s’est pliée aux ordres d’arrêter le projet de tuer Hitler. Cela lui permettra de passer pour une communiste déçue – alors qu’elle est restée rouge jusqu’aux bouts des ongles sans avoir besoin de mettre du vernis – et de passer en Angleterre en jonglant avec le MI6 (Le Secret Intelligence Service) à la manière d’un chat pour ne pas se laisser attraper comme une souris.

Intrépide tout en sachant prudence garder elle passa entre les mailles de la répression stalinienne – qui était, à la moindre suspicion,  aussi sanguinaire avec les espions étrangers qu’avec ses propres troupes – ce qui ne fut pas le cas pour un de ses maris (Rolf Hambuger a passé moult années au Goulag) ou l’un de ses amants (Richard Sorge).

Sa vie est un roman et pour la raconter Ben Macintyre a ce don d’écrire un document comme si tout n’était que fiction. Malgré la quantité de faits, de détails, de précisions tout est fluide et le lecteur se laisse emporter par cette plume à la John Le Carré – d’ailleurs on apprend que la redoutable Milicent Bagot du MI15 a inspiré le romancier pour l’excentrique personnage de Connie Sachs.

Quelques noisettes croustillantes en prime comme celle d’apprendre que la résidence d’Ursula Kuczynski en Suisse au bord du lac Léman s’appelait « La Taupinière », logique puisque la grande en blanc était sa voisine et cocasse puisque l’expression « taupe » entrera dans le langage des barbouzes quelques années plus tard et, surtout, une profonde étude de ce monde souterrain des agents secrets où, quelle que soit la couleur à défendre – rouge, blanc, noir, etc., - les sentiments sont confinés et les exactions ouvertes à tous.

Agent Sonya – Ben Macintyre – Traduction : Henri Bernard – Editions Pocket – Janvier 2022