jeudi 30 juillet 2020

Une noisette, un livre
 
La promesse de l’oasis
Béatrice Courtot
 

1954, Mostaganem. A l’aube d’un conflit qui va enflammer les deux rives de la Méditerranée, Jacques, va bientôt réaliser son rêve : étudier la botanique à l’université d’Alger. Ses parents, Eugénie et Jacques ont tout fait pour l’encourager même si c’est avec une pointe de regret que le père voit que son fils ne reprendra pas la distillerie. Mais, il sait qu’il peut faire confiance à ses employés locaux pour la continuité de ce qu’il a construit. Jacques, à une sœur, Mimi, qui est à peu triste de savoir que bientôt elle se retrouvera seule mais elle a confiance. A  la bibliothèque de l’université, Jacques va rencontrer une autochtone, Asma, belle comme le jour, mystérieuse comme la nuit. Le coup de foudre est réciproque mais que va devenir leur idylle dans cette Algérie qui souffle l’indépendance et où les couples mixtes sont très mal perçus…

2018, Paris. La ballerine Nour est dévastée. Après une séparation douloureuse, elle apprend que son grand-père Jacques a subi une attaque et qu’il est dans le coma. Elle se précipite à l’hôpital et espère de toute son âme qu’il va s’en sortir. Quand elle retourne chez lui, elle découvre la cause de son accident : un courrier avec une calligraphie en arabe et le dessin d'une hirondelle. Que signifie ce message à ce grand-père qui l’a élevée.

Après La vallée des oranges Béatrice Courtot signe un nouveau roman aux effluves méditerranéens avec toujours des références historiques, cette fois l’Algérie, terre de passion et de haine entre deux peuples. A travers sa galerie de personnages, elle dresse un kaléidoscope de toutes les tendances, des divers profils que l’on pouvait rencontrer en Algérie juste avant la guerre. A côté de cette tragédie, beaucoup d’amour avec cette volonté que le passé ne peut être éternellement un obstacle pour construire l’avenir. Du désert à la mer, un paysage humain et une hirondelle qui aura fait bien plus qu’un printemps.

La promesse de l’oasis – Béatrice Courtot – Editions Charleston – Juin 2020


mardi 28 juillet 2020

Une noisette, un livre
 
Etymologies pour survivre au chaos
Andrea Marcolongo

 

Des mots et encore des mots. Qui prennent racine dans l’antiquité et qui sont une fontaine dans notre source quotidienne de partages, d’échanges, de découvertes. Les mots contre les maux dans toute la fulgurance de la maestria d’Andrea Marcolongo.

Par mon résumé, vous trouverez chaque mot choisi par l’auteure pour offrir une odyssée des chemins de l’âme et ses moyens le plus terriens pour s’exprimer : le langage avec pour métaphores des couleurs : le mélange (Krasis), la couleur pers (Glaukos), le cyan (Kyaneos), le pourpre (Porthyreos), le noir (Melas), le blanc (Leukos), le rose (Rhodon), le bronze (Xanthos) et l’indigo (Indikon).

 

Tout commence par un mélange en entrant dans un labyrinthe. La confusion est totale et il en faudrait peu pour devenir nerveux. Tel un migrant on n’espère rien d’odieux, ni de détestable une fois le chaos derrière soi. Personne pour trahir quand explosera le feu de la joie.

Puis, la couleur pers filtre doucement, avec une délicatesse infinie, provoquant un délice pour les yeux. On se met à regarder le ciel pour y trouver toute la poésie à lire ou à imaginer. Dans une posture d’ingénu, on perçoit un nuage se développant en fleurs et le cœur devient pétale en espérant un jour de s’éprendre pour goûter au bonheur, à la félicité, tout ce qui fait aimer la vie.

Le cyan succède à la manière d’une nature morte, un tableau qui pourrait paraître noir mais qui en réalité colore pour apaiser l’anxiété, l’angoisse, pour éviter les cauchemars et atténuer la douleur. Même si on affronte la solitude, il ne faut jamais se jeter dans un quelconque abandon tout en prenant conscience que tout est mortel et que l’éternel serait toxique. Vivons, tout simplement.

Le pourpre prend la place dans toute sa flamboyance couleur de vin. Telle une passion soudaine, le temps d’un voyage, loin de la rage du monde. L’ambition alterne avec l’enthousiasme, comme une virgule sur chaque étape de la vie. Une catharsis en quelque sorte. Au fait, si on allait voir un loup ?

Une éclipse en plein jour, fait rarissime. Tout devient noir et tout devient triste. A qui la faute ? A la guerre que les hommes continuent à entretenir ou à une tache invisible dans l’univers ? Pourtant, la jalousie n’est pas la seule responsable dans cet omnibus des existences. Ne tombons pas dans la mélancolie, regardons à travers cette lumière diaphane, quelle soir diurne ou nocturne, la nuit suivons la chouette qui en sait beaucoup plus que nous. 

Soudain une étincelle jaillit, du crépuscule nait, fulgure une lumière, une lumière tout de blanc vêtu, aussi claire qu’une pleine lune dans toute sa majesté et sans aucun dissimulateur. Une merveille pour qui sait voir, regarder. C’est un phare qui s’élève dans le firmament, l’être aimé qui envoie un baiser, un ami retrouvé, un arc-en-ciel offrant une fontaine de couleurs.

Bref, la vie en rose, en couleurs et en fleurs. Garder confiance, sans pour autant occulter un tabou ou un paradoxe. Partir aux confins de son âme comme un papillon qui s’envole, développant ses ailes vers un climax de beauté.

Juste avant de peindre un dernier contour, tracer un chemin de bronze où s’élève un cerf-volant. Il a la forme d’un animal habillé de vert-de-gris ; ce n’est pas une blague même si d’aucuns peuvent être surpris. Et pourtant, c’est simple comme effeuiller la marguerite, poser un grain sur le destin.

Enfin l’horizon apparaît dans toute la magnificence d’un indigo, si grandiose que le regard se porte en même temps vers l’Orient et l’Occident. L’étymologie est une belle aventure, aussi étrange que le processus de la soie, aussi bienfaitrice pour donner un sens à chaque chose. Embarquons tous dans cette montgolfière du langage pour retrouver la liberté.

« Nous nous demandons trop souvent, avec obsession, quel est le prix de la vérité, oubliant combien le coût des mensonges est élevé ».

« A la manière des livres dans une bibliothèque ou des objets dans une armoire, les mots sont notre façon d’indexer, de classer l’univers. De poser des repères sur la réalité, construisant ainsi une carte de mots pour éviter de nous égarer ».

« Je ne m’occupe pas de politique, car je considère que l’écriture est déjà en soi un acte politique ».

« Quel spectaculaire jeu de lumière, de réflexion et de réfraction sont les langues et les mots qu’elles ont pour l’exprimer ».

« Prendre les confins comme une issue pour sortir et se laisser aller. Aller à la rencontre de ce qui advient, parce que les portes ne servent pas seulement à être fermées à double ou à triple tour. Les portes existent surtout pour accueillir et laisser entrer la lumière, être ouvertes aux au vent, aux autres ».

« Il n’y a rien de plus beau que la lumière parée d’or du soleil à son coucher ».

« Les mots sont l’antidote et le remède à l’incurie ».

Etymologies pour survivre au chaos – Andrea Marcolongo – Traduction : Béatrice Robert-Boissier – Editions Les Belles Lettres – Juin 2020

Livre reçu et lu pour Masse Critique de Babelio

 


lundi 20 juillet 2020

Une noisette, un livre
 
Il est à toi ce beau pays
Jennifer Richard
 

Congo, une histoire que d’aucuns nomment un « holocauste oublié ». Un pays, un peuple, des ethnies. Un terrain d’esclaves, une terre convoitée, un massacre avec l’approbation des soi-disant bienfaiteurs de l’humanité.

De ce Congo la romancière Jennifer Richard dresse une fresque historique couvrant une période de près de 20 ans à la fin du XIX° siècle relatant en un triangle la colonisation en Afrique, la ségrégation en Amérique du Nord et l’enrichissement d’une poignée d’Européens et d’Arabes se disputant les richesses d’une terre et le marché de l’esclavage. Une conquête de territoires en se servant d’une cause morale : une mission salvatrice pour mettre fin à la servitude…

Le roman fleuve commence par le personnage d’Ota Benga, authentique comme tous les autres protagonistes. Nous sommes en 1916, à New York. Cet homme originaire du Congo de la tribu des Pygmées se suicide avec une arme à feu. Il n’en peut plus, lui à qui on a volé son identité et son pays. Car ce pays du Congo était le sien mais arraché à sa terre natale par un missionnaire, qui était aussi homme d’affaires, il souffre corps et âme. Dans la réalité, Ota  Benga fera partie de ceux qui seront exposés dans un zoo…

Des Etats-Unis au Congo, de Bruxelles à Paris en passant par Londres, c’est un défilé de personnages historiques, plus ou moins connus, plus ou moins cruels, plus ou moins vénaux et seulement se détachent quelques figures humaines comme Roger Casement, Joseph Conrad, George Washington Williams ou Booker Taliaferro Wasshington. Le tout dans un récit absolument effroyable sur la condition noire, l’exploitation de l’Afrique en général et le Congo en particulier et sur les fausses bonnes intentions des prédicateurs d’humanité comme Léopold II, qui prétextant mettre fin à l’esclavage avait créé une entité afin d’asseoir son pouvoir hors Belgique et écarter les Arabes du marché de l’ivoire et de la main-d’œuvre gratuite… Pris en tenaille, les explorateurs, avides de gloire, ne reculant devant aucun danger, parfois culpabilisant sur les conditions de vie des indigènes mais continuant à permettre aux gouvernements européens de s’offrir des territoires inconnus au prix du sang. Au fil de la lecture, c’est l’incipit de « Tristes tropiques » de Claude Lévi-Strauss qui revient en mémoire « Je hais les voyages et les explorateurs » avec cette propension de l’Occident à faire de l’exotisme à la fois une distraction et un pillage.

Quant à la ségrégation aux Etats-Unis, l’auteure décortique tout le machiavélisme qui a œuvré pendant des décennies, faisant des milliers de victimes, accroissant la pauvreté et laissant la haine se disperser.

Malgré ses 800 pages, c’est un livre qui se lit sans pouvoir presque s’arrêter et pourtant doucement pour bien mesurer le pouvoir des mots pour décrire l’ineptie – euphémisme – du colonialisme et de toutes les violences qui ont suivies, et qui, hélas, de nos jours sont encore présentes ; le Congo étant toujours un terrain de tous les profits, de toutes les luttes pour récupérer les précieux minerais et où se commettent chaque jour des crimes dont des viols utilisés comme armes de guerre.

Malgré les nombreux personnages et les multiples allers-retours entre Afrique, Europe et Amérique, à aucun moment le lecteur ne se sent perdu devant l’étendue de la narration des faits, seul un sentiment d’effroi revient régulièrement tant certaines descriptions sont insoutenables. Mais elles rejoignent les divers témoignages laissés en littérature et en journalisme.

Une lecture indispensable pour mieux comprendre le monde du XXI° siècle encore victime de l’emprise hypocrite et barbare des puissants d’hier, d’avant-hier et de leurs fantômes quelquefois réincarnés dans les hommes d’aujourd’hui.

Pour compléter, je ne peux que recommander également, entre autres, les ouvrages d’auteurs congolais – Alain Mabanckou, Philippe Moukoko, Chéri Samba, Sony Labou Tansi, Henri Lopes… –   « Le rêve du Celte » de Mario Vargas Llosa et l’indispensable ouvrage sur le Congo de David Van Reybrouck. Et pour votre serviteur relire « Cœur des ténèbres » de Joseph Conrad pour mieux discerner cette plume qui narrait sur le vif cette partition mortelle qui s’est joué en Afrique entre exploitants et exploités. Et qui se joue encore dans ce beau pays qu’est le Congo, dans ce beau continent qu’est l’Afrique, berceau de l’humanité.

« Ota Benga ignore qu’il est le personnage central et solitaire d’une tragédie en plusieurs actes. Une histoire qui se déroule sur trois continents et dont les rebondissements se jouent encore sous nos yeux. Une fresque portée par des héros impuissants et des malfaiteurs couronnés, des hommes de bonne volonté et des lâches ordinaires. Avant lui, on a colonisé l’Afrique au nom de la civilisation. Après lui, on l’a pillée au nom des droits de l’homme. Ota Benga fait partie de ceux qui ne comptent pas. Il fait partie des non-personnes. »

« Le luxe est une arme de destruction massive dont la flatterie sert de détonateur »

« On ne parle de grandes causes que pur se rallier l’opinion publique. »

« La première fois que les Arabes étaient venus au village, ils avaient trouvé plusieurs tonnes d’ivoire (…) Quand ils revinrent la fois suivante, il n’y avait pas d’ivoire. Ils se moquaient de savoir qu’o ne pouvait reconstituer en six mois ce qui avait été fait en cinquante ans, et qu’on ne chassait pas l’éléphant quand on n’en avait pas besoin. Ils étaient repartis avec une dizaine de garçons et de filles… ce n’était qu’un avertissement ».

« Finalement, cela ne tenait à presque à rien, la civilisation. Les circonstances faisaient l’homme beaucoup plus que la naissance. Il suffisait de retirer le pain, le vin, de supprimer les livres et le journal livré au petit déjeuner, la compagnie d’amis raffinés et les discussions polies. Il suffisait d’ajouter le manque de sommeil, la fièvre, le tourment des insectes et la peur des animaux sauvages. Avec tout cela, le sentiment d’impunité engendré par l’émoignement et par l’absence de témoins pouvait transformer n’importe quel gentleman en monstre. Voilà les réflexions auxquelles se livrait Josef Konrad Korzeniowski, trente-deux ans, alors qu’il voyait se dessiner les contours du port de Stanley Falls ».

« Il s’était rendu compte que les Américains se moquaient éperdument de son destin et que les Africains le considéraient comme un étranger. Il lui avait fallu atteindre quarante ans et découvrir l’enfer sur terre pour admettre qu’il n’était qu’un homme parmi d’autres et que les grandes actions n’attiraient pas la lumière ».

« Avant son départ, il se demandait comment il réagirait, s’il se retrouvait face aux hommes que le monde entier se disait prêt à combattre. Maintenant qu’il savait que le « monde entier » n’était en réalité que la coalition économique de quelques pays industrialisés qui se conduisaient avec plus de sauvagerie que les peuples qu’ils dénonçaient, son animosité avec les Arabes s’était amoindrie. Il avait certes vu leurs méfaits, en remontant le fleuve, mais il ne les avait jamais entendus faire la morale lors de conférences ».

Il est à toi ce beau pays – Jennifer Richard – Editions Albin Michel / Pocket – Février 2018/Mars 2020

 


mercredi 15 juillet 2020

Une noisette, un livre

 

Rouge Tango

Charles Aubert

 

Photo Etang des Moures © Escapades Sympas

Après Bleu Calypso, Charles Aubert poursuit les aventures de Niels avec Rouge Tango. Bien que séjournant dans le département de l’Hérault, l’écureuil se demande si son prochain roman – en construction – ne s’appellera pas Mont-Blanc pour convertir sa saga aux couleurs de la France. Mais loin de votre serviteur de déposer le moindre appât, juste une mise en bouche pour une bonne pêche livresque.

Niels, désormais en couple avec Lizzie la fille de son copain Bob, arpente toujours son petit coin de nature préservée près de l’étang des Moures et oscille entre joie de vivre et tourments face à une société qui le dépasse un peu. S’ajoute la crainte parfois de tomber nez à nez avec un cadavre, ce qui va se réaliser concrètement lorsque la police va retrouver le corps d’un homme sans vie au domicile de Malik, geek et bon copain, qui a mystérieusement disparu, suscitant anxiété chez ses amis – dont le restaurateur Alex – et  chez Malkovitch, le Capitaine à la Section de Recherches de la gendarmerie de Montpellier, Malko pour les intimes. Après quelques vérifications, Malik semble être la victime collatérale du milieu marseillais et tous vont s’unir pour retrouver leur ami sain et sauf. Avec comme invité surprise le père de Niels !

Une lecture qui ravira ceux qui ont apprécié Bleu Calypso car on retrouve les mêmes ingrédients : écriture à la fois légère et fine, souci du détail, réflexions en demi-teintes et de belles vagues d’humour. Quant à l’enquête elle est rondement menée en actes et en gestes.

Noisette sur le poisson, ces polars colorés permettent une immersion dans la région montpelliéraine et de goûter tout en restant chez soi des effluves méditerranéens – et d’avoir la dalle quand on arrive aux passages des huîtres et autres gourmandises.

« Entre l’exploitation d’Alex et ma cabane, la route longeait les étangs et la mer. Ce paysage était invraisemblable, je n’arrivais pas à m’en lasser. De l’eau partout et un ciel très haut, très bleu. Ces jeux de miroirs et ces espaces infinis donnaient une sensation de vertige. Il fallait juste fermer les yeux sur les stations balnéaires, les bases de loisirs et les villages-vacances qui parsemaient le littoral et venaient rappeler la vulgarité des hommes. Mais hors-saison, ils étaient laissés à l’abandon et livrés au vent at eu sable. La nature reprenait ses droits. Le décor, une certaine élégance ».

Rouge tango – Charles Aubert – Editions Slatkine & Cie – Novembre 2019


lundi 13 juillet 2020

Une noisette, un livre

 

Il faut se quitter déjà

Jean-Luc Coatalem

 

A l’instar de l’adage que les meilleurs discours sont les plus courts, il en est de même parfois pour les romans. Et lorsque la dernière page se tourne, un seul regret, celui de se quitter déjà avec Mathieu et Mathilde.

Mathieu est journaliste et attend depuis son hôtel de l’avenue Belgrano à Buenos Aires de partir pour remonter le fleuve Paràna et offrir un récit de voyage à ses lecteurs. Mais impossible d’embarquer. Son billet d’avion n’étant ni remboursable, ni échangeable, il doit trouver quelque chose, hormis une interview. Et c’est là que surgit Mathilde, jeune étudiante française venant d’arriver en Argentine, où elle ne connait personne, pour effectuer un stage dans une grande firme de cosmétiques. L’un et l’autre font connaissance et, évidemment, le quadragénaire va mentir sur toute la ligne : il se rajeunit, précise qu’il est divorcé et que son statut d’historien va lui permette d’être le compagnon d’expédition du grand explorateur uruguayen César Berutti pour trouver la légendaire cité inca de Païtiti située dans la forêt amazonienne péruvienne. Jusqu’où Mathieu ira-t-il dans ses mensonges ? Comment un tel engrenage peut-il se terminer ? Et qui est réellement Mathilde car elle a caché son véritable prénom : Hélène.

Une histoire qui peut sembler banale au premier abord mais qui prend une toute autre dimension grâce à l’écriture de Jean-Luc Coatalem avec un final qui claque comme le crépitement d’un incendie. Les métaphores originales pour exprimer les errances de Mathieu et sa vision physique sur Mathilde deviennent un voyage au pays des mots, des phrases en cascade qui s’inscrivent sur la verticalité des sentiments tortueux, affabulations annonçant une chute.

En parallèle, l’écrivain journaliste, nous fait visiter Buenos Aires et ses environs, et, surtout, nous plonge dans cette mystérieuse expédition sur un trésor inca. Si le nom du chercheur est inventé, cette expédition a récemment été réalisée – comme d’autres – par l’équipe de Thierry Jamin qui depuis plus de vingt ans parcourent l’Amazonie à la recherche des cités perdus. Si Païtiti reste à ce jour introuvable, ces recherches ont permis de découvrir d’autres sanctuaires incas comme celui de la vallée de Lacco qui se trouve justement sur le chemin de Païtiti, qui serait le dernier refuge des Incas fuyant l’envahisseur espagnol.

Mystères des peuples racines contre mystères des âmes contemporaines.

Il faut se quitte déjà – Jean-Luc Coatalem – Editions Le Livre de Poche – Avril 2009


samedi 11 juillet 2020

Une noisette, un livre

 

Anna Amorosi

Jean-Noël Schifano

 

Anna Amorosi. Le non est déjà un roman. Le nom est déjà toute l’Italie ou cette Italie du sud, la chaleur des cieux se portant vers la chaleur des corps. Ou inversement.

Anna est superbe. D’une sensualité à réveiller les dieux grecs pour une nouvelle odyssée, elle entretient pourtant des rapports particuliers avec son richissime et conte de mari, Roberto Clerici Venosa qui ne peut lutter contre son impuissance qu’en offrant sa femme – à coups de liasses de billets –  à de multiples amants. Anna Amorosi y prend du plaisir malgré un début de vie sexuelle fracassée par le viol d’un prêtre alors qu’elle était enfant… Ils naviguent d’île en île, dans le luxe et la volupté jusqu’au jour où Anna tombe éperdument amoureuse d’un de ses amants éphémères, le bel éphèbe Gennaro et souhaite enfin devenir libre, libre de ses actes, libre de son corps, libre de ses orgasmes. Elle révèle cette vie sulfureuse au conférencier Giannatale – Jean-Noël en italien- qui est le narrateur de cette tragédie à l’italienne dans toute sa luxuriance.

Dans cette Italie des années 60, Jean-Noël Schifano nous plonge à la fois dans l’histoire mouvementée de la péninsule et dans une narration érotique où brille une Vénus faisant cascader la sensualité sur fond de mythologie, à commencer par le Plongeur de Paestum qui depuis plus de deux mille ans continue à vivre dans l’imaginaire avec la bénédiction des branches d’olivier. Bien que ce roman ne soit pas fleuve, il est titanesque, à l’image du bâteau qui transporte le couple richissime : Kronos. Du ciel, de la vie, de la terre mais à coups tranchants entre la nuit, le jour et le sang se mêlant à cette flamboyance d’immortalité parmi les mortels.

Récit dionysiaque par la pléthore des mots, l’ivresse consolatrice et les cruelles forces obscures et animales demeurant chez les humains.  A l’image peut-être de Naples et de ses alentours où la beauté, la richesse historique, le foisonnement des fruits de la terre côtoient en dichotomie totale les excès des pulsions humaines dans une vile morbidité.

L’écriture priapique est une orgie de vocables qui met le lecteur hors du temps, hors du monde, un voyage à travers les siècles sous la baguette d’un Riccardo Muti, la toque des frères Costardi, la visite d’un Dante aux portes de l’enfer et pourquoi pas l’ombre d’un Umberto Eco ; une courte bacchanale pour une lecture de feu, une griserie digne de Bacchus, un scintillement des sens pour les flammes des corps qui se perdront dans les cendres de la liberté et de la jalousie. Car pour Anna, Naples a été baiser et mourir.

« Certaines questions ne se posent pas à Naples. Certaines questions, à Naples, sont plus lumineuses que toute réponse. Naples, si fière de Frédéric II, Stupor Mundi, qui fonda la première université laïque au monde, qui créa une harmonie admirable entre les musulmans et les chrétiens, qui fut excommunié par Rome pour cela, et finit dans l’Enfer de Dante, Naples veut oublier la bataille de Lépante et la mer couleur de sang ».

« Vierge Noire aux quatre-vingt cathédrales, cinq cents églises, mille grottes de l’Eve mitochondriale, arborescente lignée africaine ».

« Piazza Vittoria laissait comme hier, comme il y a mille et mille et mille ans, le ciel à nouveau resplendir pour se mirer dans la mer d’Ulysse et de Parthénope, et le soleil délivré de la couche moutonneuse versait ses rayons de feu jusqu’aux entrailles de Naples ».

« On s’est perdus, Anna et moi, plus que les fois précédents, d’extases multiples pendant une heure, hors du temps, hors de l’espace, hors de nos vies, mais dans le seul espace et le seul temps où nous fondions, dans l’œuvre des œuvres où Michangelo, Anna et moi, sexes et sang, tourment et volupté de la création, atteignons une jouissance pleine, plus forte que celle que nous avions vécue perchés au-dessus du golfe de Gemito, plus forte que celle des dieux qui se déguisent en animaux pour faire grimper au ciel les plus belles des mortelles ».

Anna Amorosi – Jean-Noël Schifano – Editions Gallimard/Collection Blanche – Juin 2020


mardi 7 juillet 2020

Une noisette, un livre

 

Sous les Cyprès d’Eyoub

Philippe Khatchadourian

 

Eyoub ou Eyüp, un site chargé d’une longue histoire, lieu de sépulture pour les chrétiens et les musulmans, situé sur les rives de la Corne d’or qui se jette dans le Bosphore à Istanbul, Constantinople avant 1930.

Constantinople, théâtre d’une rencontre qui bouleversera le destin d’Aram, un Arménien d’origine russe qui débarqua dans cette ville après la première guerre mondiale, venant d’une Crimée déchirée après avoir déjà fui une première fois sa terre natale arménienne.

A la mort de son père Armen, Alexis décide de remonter le passé familial aux multiples ombres et interdits. Très affecté par la disparition de son géniteur, il est troublé lors des obsèques par l’apparition d’une femme âgée, inconnue et qui est éplorée. C’est alors un nouveau départ dans les souvenirs, les confessions de fin de vie, les photos et un mystérieux petit carnet. Arrêter le temps pour le remonter jusqu’en 1914 sur les hauts plateaux désertiques de la province de Shirak dans le Caucase. Et ainsi, partir pour une chevauchée incroyable – d’autant plus que le père d’Aram, le grand-père d'Alexis, était marchand de chevaux – à travers une histoire personnelle mais qui relie des décennies d’évènements entre Orient et Occident, de guerres en génocide, de déchirements en retrouvailles. Des rives du Bosphore aux canaux de Venise c’est aussi le récit d’un amour aussi beau que tragique, celui d’Aram et de Gayané, un amour né dans une librairie avec les vers de Victor Hugo.

Victor Hugo, justement, emblème de ces auteurs du XIX° siècle qui enivraient de descriptions à l’infini, maniant le verbe et la verve avec un don pour conter et tenir en haleine le lecteur  au fur et à mesure de l’exploration mystérieuse des pages à tourner. Ce que Philippe Khatchadourian fait.

Tout commence doucement, presque sans parfum particulier, comme un entracte avant que le rideau se lève franchement sur une scène de l’univers où chaque phrase lue correspond à des pas posés sur un sol inconnu mais devenant presque familier. Puis, progressivement, on ne sait plus qui on est, on est juste dans un domaine où les âmes nous parlent entre les larmes de sang d’une diaspora et l’immortalité des racines humaines.

Qui n’a pas dans ses proches aïeux des mystères à éclaircir, des racines à retrouver, des non-dits à éclairer ? Ce récit touchera toutes les personnes qui aimeraient retrouver un peu de sens dans ces dédales de l’existence. Et puis, comment ne pas s’émouvoir de cet amour incroyable entre Aram et Gayané ! Une tragédie à la russe mais un ballet de somptuosité amoureuse entre deux cœurs se contractant puis se dilatant dans une symbiose inexplicable.

Après les longs silences, c’est le murmure de l’immortalité qui jaillit de ces cyprès, des effluves d’encens pour ces arbres du souvenir et un homme apaisé pour qui son nom n’est plus un étranger mais au contraire la branche d’une filiation reconstituée. Magnifique !

« Ce nom différent et compliqué désignait principalement deux hommes à qui je devais de le porter, mon père qui l’avait conservé et défendu malgré tout et ce grand-père encore mystérieux qui l’avait apporté avec lui. C’était lui le passager clandestin embarqué dans mon nom et dans ma vie. Il avait une histoire à raconter que j’avais besoin de connaître ».

« Plus il s’avançait au hasard des rues, plus il se sentait libre. Il lui semblait que la ville hésitait constamment entre deux aspirations contradictoires. L’Orient et l’Occident, dans un perpétuel mouvement de flux et de reflux, se mêlaient sans jamais fusionner. La liberté qu’il éprouvait trouvait sa source dans cette diversité qui ressemblait à une incertitude pleine de promesses ».

Sous les Cyprès d’Eyoub – Philippe Khatchadourian – Editeur indépendant -  Juin 2019

 


lundi 6 juillet 2020

Une noisette, un livre

 

La femme, la vie, la liberté

Leïla Mustapha – Marine de Tilly

 

 

« Jin, Jiyan, Azadi » « La femme, la vie, la liberté »

Plus qu’un slogan, plus qu’une devise. Un cri de vie pour la brigade féminine (YPJ) lorsqu’elle a rejoint l’Union de protection du peuple (YPG), la branche armée du PYD, le Parti de l’union démocratique créé en septembre 2003 en Syrie. Cette unité est devenue après la bataille de Kobané le mouvement incontournable dans la lutte contre le terrorisme. 

Leïla Mustapha n’est pas une combattante, du moins pas avec des armes. Ses munitions sont sa foi, ses convictions, son souhait de voir toutes les communautés syriennes vivre en paix, son courage, sa détermination. Elle fait partie de ces personnes qui continuent à voir la lumière dans l’obscurité, à croire en la vie dans un ossuaire, à espérer à travers les pleurs, à s’imaginer chanter l’allégresse après avoir crié son désespoir. Leïla Mustapha garde la tête haute même quand les bras lui tombent, elle reste femme et fière de l’être quand on lui impose de force le niqab. Kurde, native de Raqqa, elle va voir sa ville anéantie, sera obligée de fuir et, contre toute attente, après la défaite de Daesh, elle deviendra maire. C’est cette histoire qu’a décidé de raconter la reporter Marine de Tilly en apportant le témoignage direct d’une femme qui n’a jamais cessé de clamer sa liberté dans la clanique et totalitaire Syrie. Tel le roseau, la gazelle n’a pas plié devant le « lion de Damas » ni devant les hyènes au drapeau noir.

Sans chercher à tire les larmes, sans tomber dans le pathos – pas besoin d’en faire plus dans ce pandémonium syrien – Leïla Mustapha raconte son enfance heureuse, puis la frénésie de voir dans son pays souffler un vent de liberté lorsque les premières manifestations en mars 2011 apparaissent à Deraa. Mais très vite, les espoirs tombent, les étincelles d’un renouveau vont être allumées par des groupes terroristes avec la passivité étrange du régime. Raqqa se transforme en arène de la mort. L’horreur dans toute son abomination. Puis, des nouveaux combattants préparent une alternative, notamment les Kurdes avec dans ses troupes des femmes qui se surpassent lors des affrontements. Dans les ruines, les cendres d’une Raqqa  libérée – mais encore terrifiante – Leïla, plus déterminée que jamais, va progressivement intensifier son combat humain : celui de rassembler et de préparer un nouveau chemin vers la liberté.

La préface et la postface de Marine de Tilly apportent une plus-value sur le plan géopolitique, décortiquant le rôle ambigu de Bachar el Assad et les stratégies machiavéliques de Poutine et Erdogan. Quant à Leïla Mustapha elle incarne la fraternité dans sa plus belle définition : le sens des valeurs, sachant garder une place dans son cœur pour les disparus, n’oubliant pas mais sans laisser une haine vengeresse, prônant la tolérance – elle cite aussi bien des vers du Coran qu’une phrase de Jean-Paul II – et laissant derrière elle les peines pour tenter de réparer les vivants. Cette jeune femme est l’exemple même de ces êtres lumineux qui vous redonnent foi en l’humanité et nous apprennent combien l’humilité est à construire chez les gens heureux.

« Le spectacle est livide, il étreint à chaque carrefour. On dit que les ruines sont silencieuses mais ici, elles hurlent les histoires de fantômes qui les hantent. Ici, l’histoire et la géographie de guerre sont inscrites dans chaque rue, sur chaque maison ».

« On ne sépare pas un peuple dont les larmes sont partagées ».

« Je m’appelle Leïla Mustapha, je suis née l’année du « digma » et je ne sais pas pourquoi. Ce que je sais, c’est que ni le lieu ni le moment d’une naissance, d’une source ou d’une aurore ne tombent au hasard. Je suis venue au monde pour faire quelque chose, et quand la révolution a éclaté dans mon pays j’ai compris que cette chose, pour moi, ce serait Raqqa ».

 « Si se battre témoigne d’un grand courage, détruire est la signature des lâches ».

 « L’œil pour œil n’a jamais fait que des ravages » Abou Massab

« Le long cauchemar de l’opération « Colère de l’Euphrate », les combattants arabes et leurs camarades kurdes avaient tissé des liens solides. La guerre prend beaucoup mais elle apporte au moins deux choses : des valeurs à moitié oubliées, et des amitiés inhumaines entre frères d’armes. N’en déplaise aux antiques et aux romantiques, la guerre n’est pas le cœur ardent de l’expérience humaines, elle n’a rien d’une belle aventure. La guerre est un enfer. Mais à grands coups d’intelligence, de patience et d’humanité, elle peut s’avérer être le lieu paradoxal de l’entente ».

La femme, la vie, la liberté – Leïla Mustapha / Marine de Tilly – Editions Stock – Février 2020

Avec les remerciements à « lecteurs.com » de la Fondation Orange pour cette lecture.