lundi 30 août 2021

 

Une noisette, un livre
 
La fabrique des souvenirs
Clélia Renucci
 


Dans un univers fabuleux où les souvenirs se gravent, se vendent, s’échangent, un jeune passionné de théâtre revit avec frénésie la première de Phèdre à la Comédie-Française en 1942. En s’enivrant des dialogues amoureux de la pièce de Racine, il découvre sans la salle la nuque d’une spectatrice et par les jeux de l’amour et du hasard, c’est le coup de foudre. L’effet Pygmalion est immédiat pour le jeune Gabriel. Travaillant à Canal Académies au sein de l’Institut de France il va interroger son entourage, enquêter et découvrir que cette nuque appartient à Oriane Devancière, une violoncelliste prodige d’avant-guerre. Son amie Sara – qui tente de séduire en vain le jeune passionné de souvenirs – va l’aider ainsi que son frère Edouard même si ce dernier s’amuse puis se moque des élucubrations de Gabriel dans cette quête d’un amour impossible.

Un immense plongeon de Paris à New York dans le monde des arts et de toutes les fantaisies, et pourquoi pas de divins mensonges. Si le début de lecture s’apparente à une marche dans un dédale fantastique hors du temps, le lecteur prend ses repères progressivement, met de côtés les faits paraissant absurdes pour réaliser en refermant le roman que tout est en réalité – si je puis m’exprimer ainsi – savamment orchestré au rythme d’une baguette à la Pau Casals et d’un univers féérique à la Jean Cocteau. Sans omettre, ceux qui donnent vie aux instruments à cordes de Stradivari à Castagni en passant par ce Giacomo si mystérieux – et, entre nous, de me rappeler que Carlo Bergonzi n’était pas uniquement le plus vaillant des Don Carlo ou Rodolfo mais également un autre « personnage » italien.

Pourquoi ne pas penser que tous les personnages sont un peu les « Enfants du Paradis » dans ce conte, où d’ailleurs Arletty fait une apparition, fabricant une toile onirique bercée par un air de Bach mais également par la frivolité d’une drag-queen et le jazzy des êtres inclassables. Roman contemporain mais qui traverse le XX° siècle avec ses ors et, hélas, ses ténèbres dans le pandémonium nazi. L’art vole au secours des âmes, console et permet une renaissance sur les maux les plus férins.

Noisette sur le chapitre, la référence récurrente du livre de Frédéric Vitoux « Au rendez-vous des Mariniers » pour naviguer au cœur de Paris.

La fabrique des souvenirs – Clélia Renucci – Editions Albin Michel – Août 2021

vendredi 27 août 2021

 

Une noisette, un livre
 
Mohican
Eric Fottorino

 


Brun Danthôme se meurt. Il sait pourquoi la maladie l’a rejoint mais ne pourra l’avouer ouvertement à son fils Brun qui a toujours été opposé à produire avec les armes massives de la destruction agricole : herbicides, pesticides et divers produits appelés artificieusement « phytosanitaire », la bonne garantie pour un empoisonnement à long terme. Au cours des mois qui lui restent à vivre les relations entre le père et le fils vont s’améliorer car Brun a conscience qu’il doit livrer les racines du passé pour qu’un tronc continue d’épanouir quelques branches sur cette terre jurassienne qu’il a tant labourée et, malgré les apparences, aimée par-dessus tout.  C’est sans compter sur la visite d’un commercial passablement arrogant pour inciter le sieur Danthôme à signer un accord rémunéré pour l’implantation d’éoliennes. A partir de ce jour Brun ne va cesser d’être un Don Quichotte pour la sauvegarde de la nature, peut-être le dernier des Mohicans pour protéger l’âme de la terre et de ses habitants : les humains, les animaux, les végétaux.

Sortir de sa condition de paysan par le progrès. Brun, celui qui y croyait, Mo celui qui n’y croyait pas. Pourtant tous deux aimaient la belle, cette terre semblant éternelle devant les mortels. Prisonniers du dieu de la rentabilité et du mépris des soi-disant savants, Brun montait à l’échelle pendant que Mo surveillait d’en bas. Tous les deux étaient fidèles car sous la grêle, fou est celui qui fait le délicat. Mais du haut de cette chimique citadelle et des vilains bras de l’éolienne, l’un tombera et l’autre combattra. Rebelle en haut du Jura.

Eric Fottorino s’est transformé en un compositeur sur-mesure pour écrire cette histoire, véritable ode à la nature et magnifique hommage à ces paysans qui sont les premières victimes de cette agriculture devenue industrielle au nom du bien pour tous. Un chant de la terre pour redonner sens à la vie et envoyer un salut d’espérance. Exactement comme les propres mots de Gustav Malher « La terre bien-aimée » lorsqu’il vagabonde dans la montagne pour trouver, retrouver la paix.

Mais bien plus que Malher, c’est Virgile qui est à l’honneur dans cette histoire du souci de la terre et de la fragile condition du vivant, des vivants. Tel le poète latin, l’écrivain du XXI° siècle a le souci du détail, du bourdonnement de l’abeille aux sillons des champs, du vol de la cigogne à l’écrasement du gypaète, du regard d’Isidore aux mains de Mo et porte une longue réflexion sur comment habiter la terre, les soins à lui apporter et pourquoi ces dérèglements ; le paysan étant loin d’être responsable de la destruction des sols et des écosystèmes.

Emotion intense et difficile de garder les yeux secs tant l’humanité coule à travers les pages grâce à une plume trempée dans une encre empathique.

« Pas besoin de diplôme. Juste de savoir écouter. Et de se souvenir ».

« Le passé vole au secours du présent »

« C’est une belle expression tenir parole »

« Les Soulaillants portent. Portent les blés, les fruits mûrs. Portent les grappes de la vigne. Portent mémoire d’hommes et de bêtes. Portent bonheur, quelquefois. Le temps œuvre et manœuvre. Les animaux, les terres, les arbres, tous portent la récolte, le lait, le raisin, les pêches, l’espérance, la vie, l’eau de vie ».

Mohican – Eric Fottorino – Editions Gallimard – Août 2021

dimanche 22 août 2021

 

Une noisette, un livre
 
Eichmann à Buenos Aires
Ariel Magnus

 


Adolf Eichmann fait partie des sinistres monstres responsables de la Shoah mais qui, malgré sa fuite, a fini par être rattrapé par l’histoire, d’autres ont hélas pu continuer à vivre en toute impunité. Chacun sait que l’Argentine a été l’un des pays à « recueillir » nombre d’anciens nazis pouvant ainsi refaire leur vie après avoir détruit celle des autres. L’écrivain et critique littéraire  Ariel Magnus en a fait le sujet de son dernier livre qui a le mérite de faire jaillir tout le cynisme émanant de ces sinistres personnages, que l’on pourrait transposer pour tous les êtres barbares d’hier et d’aujourd’hui.

Le récit débute lorsqu’Eichamnn, connu sous le nom de Ricardo Klement, accueille sa femme et ses trois fils en Argentine sept ans après la fin de la deuxième guerre mondiale. Des retrouvailles après une longue séparation mais qui n’ont rien d’euphoriques : instabilité politique, difficultés économiques, violence sous-jacente et déni permanent. Plus qu’un roman biographique c’est principalement un croquis psychologique qui se dessine le long des pages, combien l’ancien bourreau se considère comme une victime et rejette toute accusation, allant parfois jusqu’à déclarer que les juifs déportés étaient mieux traités que les soldats de la Schutzstaffel, limite que les envoyer à Auschwitz était une offre de village vacances… Une phrase résume parfaitement son comportement « feindre d’ignorer ce qu’il était parfaitement conscient de faire ».

Une lecture prenante mais terrible qui porte bien au-delà d’Eichmann ; ces sanguinaires qui cherchent l’excuse par l’obéissance aux ordres, par leur volonté d’agir pour le bien (oui ça va jusque là) et de la sensation de sauver l’humanité… en la déshumanisant totalement. Pourtant conscients de leurs actes car ils espèrent – voire prient – pour que personne ne leur fasse subir le même sort ; leur seule peur en fait, et, tout faire pour sauver leur propre peau après avoir écorché à vif celle des autres. L’avant dernier chapitre consacré à l’arrestation d’Eichmann est peut-être le plus révélateur et le plus subtilement écrit.

Eichmann à Buenos Aires – Ariel Magnus – Traduction : Margot Nguyen Béraud - Editions de l’Observatoire – Août 2021

jeudi 19 août 2021

 

Une noisette, un livre
 
Soleil amer
Lilia Hassaine

 


Naja vit seule avec ses trois filles dans l’Aurès en Algérie. Son mari Saïd est parti quelques années auparavant pour travailler en France. Etant devenu ouvrier spécialisé, il arrive à faire venir sa famille en région parisienne. Retrouvailles, nouvelle vie, Naja tombe enceinte. Seulement, les quelques rayons de soleil vont tomber rapidement en cendres ; d’illusions en désillusions, Naja va devoir affronter un mari devenu alcoolique et violent, une mystérieuse et envoutante belle-sœur, et des jumeaux qu’elle va séparer faute de pouvoir élever les deux.

Immense plaisir de retrouver la plume de Lilia Hassaine après « L'œil du paon » qui avait déjà charmé votre serviteur ; un roman totalement différent – et c’est tant mieux car j’aurai toujours une préférence pour les auteurs qui se diversifient – mais construit avec la même élégance. Je vois cette autrice comme une créatrice, habillant le corps de son histoire avec la parure des belles lettres, sachant couvrir les maux avec des mots et ornant avec discrétion tout ce qui fait la base d’un costume livresque taillé dans les entrailles du réel.

Des années 50 à nos jours, l’écrivaine fait remonter le fil du temps à travers une famille déchirée entre son pays d’origine et son pays d’accueil. Un thème maintes fois évoqué dans les livres et pourtant la façon dont est structuré le récit fait de « Soleil amer » une découverte,  à commencer par le très beau portrait de Naja, celui d’une femme d’apparence fragile, effacée et qui pourtant détient une puissante force intérieure pour continuer à marcher sur un chemin de vie parsemé de ronces et d’épines.

S’ajoute l’entrecroisement de l’histoire algérienne et française, deux pays liés à tout jamais, souvent pour le pire mais avec l’espoir de voir le meilleur arriver un jour. Au-delà des tragédies politiques il y a celles plus intimes, invisibles et qui perdurent au fil des générations ; ces enfants, petits-enfants pris entre deux cultures et ayant parfois l’impression d’appartenir à aucune. Les adultes font des choix pensant que ce sera le bon sans se douter que tout peut basculer dans un sens à l’inverse des espoirs. Tout s’enchaîne vite, Lilia Hassaine sait motiver la lecture ; en dire beaucoup tout en donnant l’impression d’alléger au maximum le poids de l’histoire. Moult références, parfois presque en transparence et la mythologie en filigrane font de ce roman une radiographie aussi romanesque que véridique.

« Le fil du funambule, c’est la corde de notre âme ».

« L’écrivain, c’est celui qui fait de sa vie le réceptacle des secrets, des sentiments profonds. Il se métamorphose sans cesse, voyage de corps en corps, d’âme en âme, dans une quête métaphysique effrénée. Il s’invente pour comprendre l’autre, conscient que cet autre ne montre toujours qu’une partie de son être, seule la face cachée de la lune l’intéresse ».

Soleil amer – Lilia Hassaine – Editions Gallimard – Août 2021

mercredi 18 août 2021

 Une noisette, une balade

Vagabondage berrichon


Invitée par un couple d’amis 100% berrichon A.O.C, votre serviteur est allé tourbillonner son panache dans la ravissante région du Berry, en empruntant avec une intense nostalgie le début de la  même route que celle maintes fois parcourue pendant l’enfance et que je nomme toujours « la route des Alpes ». 

Quelques heures après avoir posé ses affaires dans le panier d’accueil de la gent dame et du noble damoiseau non loin de La Châtre, direction les portes de la Creuse à La Forêt du Temple qui rien que par son nom annonce tout un programme : un village original aux multiples ruelles où Dame Nature a été sans aucun doute l’architecte en chef, les maisons très éloignées les unes des autres disparaissant sous une canopée dominatrice. Au bout de la commune, une petite église du XII° siècle, hélas fermée aux visiteurs en raison de nombreux cambriolages selon les dires d’un petit groupe de randonneuses rencontrées lors de notre randonnée (à ce sujet, sachez que l’écureuil n’est pas prêt de faire le chemin de St-Jacques vu sa capacité à lire les fiches d’orientation…). 



Après quelques tentatives de traitement pas la boue, retour vers La Châtre où une exposition à ciel ouvert au Palais de Justice rend hommage à une pionnière de la photographie : Jenny de Vasson. Autre figure locale, George Sand, et l’occasion de passer par l’un de ses nombreux points de connexion avec sa riche histoire : Montgivray avec son château néo-gothique – aujourd’hui la Mairie – qui a appartenu après la révolution au demi-frère de l’écrivaine. Dans le petit parc, on médite sur le carburant local pour ensuite venir presque s’agenouiller au pied d’un majestueux séquoia, en s’écriant « je veux le même à la maison ». 






Le lendemain, reprise du volant pour la somptueuse Vallée des peintres si chère à l’autrice  des « Beaux messieurs de Bois Doré » où deux communes sont classées parmi les plus beaux villages de France : Gargilesse et Saint-Benoît du Sault.  Ô combien méritoire tant les vieilles pierres communiquent avec les éléments de la terre et du ciel. Sur les pavés, la richesse d’un patrimoine à conserver pour la prunelle du monde. Les images parleront mieux que mes mots mais rien ne remplace de venir in situ pour s’enivrer de cette beauté capable de provoquer 1001 songes au royaume de l’onirisme. A quelques pas de chez soi, l’évidence d’avoir plusieurs siècles de contemplation. 







Le troisième jour fut consacré à un personnage historique me fascinant depuis l’enfance par mon imagination, ayant transformé Charles VII en vilain monstre face à un noble personnage dont j’avais découvert l’existence dans une rue de Saint-Pourçain : Jacques Cœur. Accueillie par un charmant et bienveillant chevalier local, une visite guidée m'entraîna au sein du Palais, à la cathédrale Saint-Etienne et dans les rues historiques de Bourges. D’aucuns pourraient trouver un peu décevant le vide des pièces du Palais mais parfois c’est l’occasion de faire travailler son évasion cérébrale pour entrevoir le plus célèbre des couples berruyers. Quant à la cathédrale, aux fabuleux vitraux qui reflètent toute la colorimétrie de la vie, s’ajoute l’incroyable lumière qui s’y dégage. Emotion immense que de découvrir ces lieux et se dire qu’il faut toujours croire en ses rêves. La route Jacques-Cœur ne s’arrêtant pas à la capitale du Berry, l’Abbaye de Noirlac était un autre site à privilégier tant il transpire l’apaisement et la sensation d’être hors du temps.  




















Très bref échantillon de tous les joyaux que renferme cette région - lors d'un précédent séjour mes pas avaient foulé Nohant, Ainay-le-Vieil et Meillant - avec un seul désir quand on la quitte, celle d’y revenir. Encore et toujours emprunter les marches vers les hauteurs des monuments et des hommes. 

 




Quelques sites incontournables pour préparer votre future visite dans le Berry. 



jeudi 5 août 2021

 

Une noisette, un livre
 
Dans les forêts du paradis
Tristan Savin

 


Je ne sais si nous irons tous au paradis mais déjà Tristan Savin nous indique des voix à suivre, des voix pas forcément impénétrables mais qui sauront apprendre aux humains – pas nous autres écureuils – comment retrouver avec humilité ce lien unique sur terre, ce cordon ombilical qui unit chaque bipède : la nature et ses éléments, le monde minéral, le monde végétal, le monde animal ; une polyphonie à trois à écouter et à sauvegarder au nom de Gaïa.

Avant tout je remercie le reporter d’avoir à plusieurs reprises – je ne parle aucunement de chaussettes – référencé le mot écureuil et même jusqu’à en dessiner un sur la mappemonde en compagnie d’un toucan, d’un jaguar, d’un lémurien et de quelques autres symboles à protéger sur la planète. Ensuite, gratitude envers l’auteur pour m’avoir fait revivre tant de souvenirs d’enfance : les albums Sylvain et Sylvette, les manuels des Castors Juniors – un seul pour moi car mes parents craignaient le pire avec ce genre d’arme de destruction intrépide dans les pattes –, l’intérêt pour l’ornithorynque, le jeu des capitales sur la route des vacances et l’enchantement onirique en découvrant photos et livres sur l’Amazonie et la cité d’Angkor. Puis- je ajouter Beethoven ? Sûrement pour cette ode à la joie livresque qui déclenche une musicalité au fil des pages.

Tristan Savin raconte trente ans de galopades au sein des forêts primaires pour toucher le Graal, réaliser ses désirs les plus ardents : une embarcation en Amazonie, la quête d’un jaguar dans son élément naturel, marcher sur les pas des Mayas, emprunter l’itinérance d’un Joseph Conrad en Malaisie jusqu’à un  bavassage inespéré avec les lémuriens de Madagascar. Des forêts, encore des forêts, toujours des forêts. Les déserts et autres étendues de sable seront réservés à d’autres voyageurs, lui c’est la chlorophylle, ce vert – arf cette couleur – qui peint en moult nuances toute la vie qui s’offre mais aussi celle qui se cache malicieusement ou dans un esprit salvateur pour survivre.

Origine oblige, l’écrivain décrypte l’ensemble des ces hiéroglyphes arboricoles, plonge dans une espèce de mythologie moderne pour caresser chaque branche faisant respirer le poumon de la terre. Et dans cette narration minutieuse, érudite et colorée, le sédentaire aura l’impression d’avoir foulé pendant quelques heures des territoires inconnus, refermera le livre avec la satisfaction d’avoir découvert, appris et réalisé une fois encore que seuls la beauté et le rêve peuvent adoucir les tumultes de sociétés enfermées dans l’égocentrisme et la course politico-mercantile.

Mais tout amoureux de la nature ne peut séparer, ne peut négliger l’humain. Et admirer ceux qui résistent aux folies technologiques comme ce « peuples jungle » ou la fameuse expression du « peuple racine » : Guaranis, Kayapos, Ibans, Pygmées, Papous… La soi-disant civilisation ne les protège pas, elle les lamine. Pourtant, leur savoir est d’une richesse absolue et savent vivre dans l’atmosphère la plus hostile en connaissant les bénéfices et les dangers des étendues forestières. Les passages avec Don Cesario en territoire amazonien valent tous les livres d’apprentissage !

Un exemple de vie mis à mal avec les tourbillons industrielles et autres inepties de l’homme dit moderne. La destruction de la forêt amazonienne, le bombardement à l’huile de palme – je recopie un passage tant il est parlant – et la nouvelle folie chinoise qui se dessine dans le silence habituel des brailleurs à géométrie variable, celle de construire un parc d’attraction sur le site religieux cambodgien d’Angkor, pourtant inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO.

Essayons toutefois de garder un faisceau d’optimisme, regardons dans la même direction que celle des branches qui dessinent des arabesques mirifiques vers cette canopée où toutes les musiques du monde voudraient pendant encore des siècles faire vibrer les âmes d’enfant pour les faire grandir sur le tronc de toutes les espérances. Jacques Lacarrière avait raison de s’immiscer dans cette écorce, quarante ans plus tard, Tristan Savin en fait jaillir toute la sève.

« Cette formidable biosphère stocke aujourd’hui près de 40% du carbone planétaire. Et la déforestation contribue à hauteur de 15% aux émissions de CO2 dans l’atmosphère. D’où l’urgence de préserver ces forêts oubliées pour limiter, sinon ralentir, le réchauffement climatique. Quand on se passionne pour l’univers du vivant, comme c’est mon cas depuis ce voyage initiatique au Mexique, l’importance de sauvegarder les forêts primaires est une évidence. Et même une priorité, au regard du temps perdu. Car le dérèglement climatique n’est pas né de la dernière pluie. De grands explorateurs comme Paul-Emile Victor et Haroun Tazieff nous avaient alertés dès les années 1970 – mais peu de gens, hélas, les ont écoutés ».

« Il m’est souvent arrivé, dans la jungle, en marchant sur un tapis de feuilles mortes, de voir défiler, sous mes pieds, ces longues excroissances, tellement envahissantes. Elles semblaient m’indiquer un chemin (…) Les racines nous apprennent l’essentiel : nous devons, comme elles, trouver notre propre chemin. Ne jamais nous laisser abattre. Poursuivre notre route, coûte que coûte. En quête de lumière ».

« Le chef débarqua sans dire un mot. Il posa sa carabine de chasse rudimentaire à ses côtés, s’assit en tailleur et se mit à manger avec les doigts, après nous avoir salués d’un simple signe de tête. J’étais presque déçu de le voir porter un vieux short en jean et un T-shirt rose, déchiré à l’épaule. Pourtant, si jamais homme eût un visage d’Indien, c’était bien Don Cesario. Le chaman secoya avait une face ridée, fripée, au cuir épais. Démentant la légende tenace qui apparente les Amérindiens à des hommes à la peau rouge, la sienne avait plutôt la couleur d’une feuille de maïs séchée. Comme sur un parchemin de l’Asie ancienne, on y lisait les origines de sa tribu. Ses yeux avaient la teinte café au lait de la rivière, parcourue de reflets dorés. Son épaisse chevelure grise, pareille à la toison d’un coati, laissait dépasser des lobes déformés par de lourdes boucles d’oreilles. J’aurais été incapable de deviner son âge. Mais la lente violence des attaques du temps, paradoxalement, donnait au beau masque de bois de son fier visage la paisible apparence d’une eau limpide ayant l’éternité pour se coucher. »

« Les ravages dénoncés par les ONG étaient donc bien réels : ils s’étendaient sous mes yeux. Pour produire une célèbre pâte à tartiner européenne dont je tairai le nom, la planète devait fournir de plus en plus d’huile de palme. En France, on gave les enfants avec cette friandise chocolatée, aggravant les risques d’obésité. Et en Asie du Sud-Est, pour générer des profits, on défriche les plus vieilles forêts du monde afin de planter des palmiers à croissance rapide, bien plus rentables que la préservation des orangs-outans ! Car ils fournissent l’huile végétale la plus consommée sur Terre : on en trouve dans le chocolat, la margarine, la lessive et les cosmétiques, notamment le rouge à lèvres. A elles seules, l’Indonésie et la Malaisie – qui se partagent l’île de Bornéo – concentrent 85% de sa production mondiale. Pour y parvenir, les autorités malaisiennes ont encouragé la déforestation de cinq millions d’hectares. Avec pour conséquence de brûler la forêt primaire afin de laisser place à cette monoculture. En Indonésie, l’équivalent d’un terrain de football est réduit en cendres toutes les quinze secondes. Les feux de forêts ont fait passer le pays à la troisième place des Etas émetteurs de CO2. Et l’habitat de la faune sauvage disparaît à grande vitesse : à Sumatra, où la culture de l’huile s’est intensifiée, la population d’orangs-outans a chuté de plus de 90% ! En plus ces cultures industrielles nécessitent des pesticides et des engrais chimiques, et ceux employés ici ont été reconnus toxiques par l’Union européenne. Ils tuent les animaux en contaminant les sols et l’eau. Un véritable cercle vicieux. La terre sacrée des Ibans, des Dayaks et des Punans a été profanée, victime de l’avidité, de la cupidité. Une fois de plus, l’inconséquence des hommes a transformé un paradis terrestre en enfer ».

Dans les forêts du paradis – Tristan Savin – Préface de Jean-Christophe Rufin – Coulisses du chemin avec Julien Blanc-Gras, Jean Lavoué et Marc Nagels – Editions Salvator – Avril 2021

mercredi 4 août 2021

 

Une noisette, un livre
 
Ma double vie avec Chagall
Caroline Grimm





Bella Rosenfeld. Eternelle muse, confidente, elle fut tout pour son mari Marc Chagall né Moïche Zakharovitch Chagalov près de Vitebsk, lieu de leur naissance et rencontre. Tout semble les opposer et pourtant c’est l’amour fou qui va les transcender. Par delà la mort, le peintre va continuer à l’aimer, à la représenter ; rarement une femme d’artiste n’a été autant le sujet de ses toiles. En fait le terme « muse » est un euphémisme », elle fut bien plus que ça. Caroline Grimm nous raconte leur histoire en s’immisçant dans cette épouse absolue.

Une biographie romancée de deux êtres qui n’en formaient qu’un, cet amour commun qui fait regarder dans la même direction, dans les temps de paix, dans les temps de haine. A l’instar de leurs compatriotes, il a fallu du courage pour affronter les pogroms sous l’empire russe, puis les bolcheviques – même si Chagall contrairement à son épouse a moins été réfractaire à l’idéologie – et retrouver la même violence antisémite quelques années plus tard avec l’arrivée des nazis et la deuxième guerre mondiale. D’exode en exode ils n’ont cessé de se construire, de se reconstruire avec l’aide de leur fille chérie Ida. Les Etats-Unis les ont sauvés malgré la mélancolie du peintre pour la France et Paris qui furent toujours sa patrie de cœur et de création. Hélas, pour Bella, elle ne pourra reposer les pieds sur le sol français, une infection l’emportera en 1944 à l’âge de seulement 48 ans.

Caroline Grimm a ce pouvoir de mettre le lecteur aussitôt dans l’ambiance, l’esprit concentré et les yeux rivés vers ce long-métrage aux sonorités artistiques résonant dans l’intimité des âmes. Magnifique portrait de femme, une mise en lumière pour cette muse – comme pour la plupart – de l’ombre et qui pourtant n’ont cessé d’être le fil conducteur d’un pinceau, d’une nuance, d’un ton, d’une envolée picturale. La couverture reproduit l’un des plus célèbres tableaux « Double portrait au verre au vin » œuvre représentant toute l’effervescence du couple avec une Bella telle une déesse aimante surgissant du fleuve, enjambant gaité et folie dionysiaque le long de la Passerelle des Arts. Cette fusion que l’on retrouve également dans « Les amoureux en vert » est le fil conducteur de ce roman captivant et qui donne envie d’en savoir plus sur ce couple. En recherchant des photos, j’ai trouvé un point commun , authentique et indéniable, entre Marc et Bella : ils avaient le même regard.

Ma double vie avec Chagall – Caroline Grimm – Editions Héloïse d’Ormesson – Mai 2021





lundi 2 août 2021

 

Une noisette, un livre
 
Yarshagumba
Constantin Simon

 


Nom de code : yarshagumba

Nom scientifique : Ophiocordyceps sinensis

Aspect : genre mi-chenille mi-larve qui rampe sur les hauteurs de l’Himalaya

Utilisation : un des plus vieux remèdes de la médecine traditionnelle chinoise

Vertus : bénéficie d’un passeport anti-âge et rigole à la barbe du Viagra

Valeur : lingot fongique

Risque : guerre civile

Bénéfice livresque : a été la source d’inspiration pour un roman d’aventures signé Constantin Simon

Le jeune guide Victor martin est envoyé par son agence pour aller découvrir une région reculée du Népal. Avec l’aide de deux sherpas il s’engage sur les chemins escarpés – euphémisme – de l’Himalaya et risque à plusieurs reprises de s’effondrer, tant, qu’un accompagnateur finit par le transporter sur son dos. Le pauvre garçon pense que sa vie va s’arrêter entre une paroi glissante et un éboulement de terrain mais on le force à ingurgiter un ingrédient qui n’a guère un aspect accueillant : l’or brun du Tibet alias le champignon le plus réputé pour tout prescripteur ayurvédique : le yarshagumba. Rapidement la force lui revient et lors d’un campement de base il fait la connaissance de Tara, une jeune tibétaine aussi intrépide que séduisante. La vitalité étant aussi revenu dans la partie intime de son être, Victor va partager des moments érotiquement grandioses. Mais le bonheur sensuel va se rompre à l’arrivée d’une espèce de yéti, un ancien combattant maoïste à la tête d’un trafic juteux avec ce parasite aux vertus magiques. Départ direction la Chine pour un périple de tous les dangers.  

Une lecture beaucoup moins éprouvante que le parcours de voyagiste, on prend même un malin plaisir à suivre le protagoniste par monts et frayeurs en espérant tout de même qu’il s’en sortira sain et sauf – là je ne vous révèle rien, à vous de le découvrir. A la fois drôle et sérieux, rocambolesque et réaliste, ce roman – sans en avoir l’air – retrace un morceau d’histoire du Népal, lors de la guerre civile des affrontements eurent lieu pour s’accaparer le contrôle de cette poule aux œufs d’or.

Chers voyageurs livresques, vous pourrez apprécier également les déambulations fantastiques sur le Toit du monde et cette immensité himalayenne, fruit de toutes les imaginations même sans la prise de cordyceps (ou autre substance plus hallucinogène). Parce que si le décor est la montagne avec toute sa beauté et ses dangers, l’acteur principal reste ce champignon, champion toute catégorie pour l’érection des pics !

« Tous adoptèrent la technique d’Iman : il ne fallait pas éviter la glace, comme les novices ont tendance à le faire, mais faire corps avec elle, se laisser glisser dessus comme un patineur, éprouver son mille-feuille de couches. Avec les tièdes et les hésitants, la glace était sans pitié. A ceux qui lui faisaient confiance elle donnait tout : sa magnificence au soleil de midi, son kaléidoscope mélancolique au crépuscule, ses méditations sidérales la nuit. C’est ce qui fascinait Victor : la glace parlait et l’on pouvait apprendre à dialoguer avec elle : un tâtonnement du pied et elle indiquait l’épaisseur d’un bloc, la fragilité d’un bras, faisait sentir les veines et le sang qui coulaient sous son ciment. Il est d’usage d’aimer la neige et de craindre la glace, mais sur le Chadar les codes s’inversaient et c’est la neige qui était fourbe ; cachant les crevasses, elle masquait la vraie nature des choses. Victor apprit à s’en méfier ».

Yarshagumba – Constantin Simon – Editions Arthaud – Avril 2021