lundi 31 août 2020

 

Une noisette, une rentrée littéraire #10
 
Rosa dolorosa
Caroline Dorka-Fenech

 


Rosa Messina a la quarantaine et a un fils Lino. Entre eux, un amour fusionnel les lie, seulement dix-neuf ans d’écart et chacun désire rendre heureux l’autre. Ensemble, ils arpentent les ruelles du Vieux-Nice avec l’espoir commun de pouvoir réaliser leur rêve qui commence à apparaître en réalité : diriger un hôtel. Ils vont trouver un financement grâce à l’ami de Rosa, Marc, dirigeant d’une boîte de nuit et éperdument amoureux de la belle femme. Un amour réciproque, elle a enfin trouvé un homme qui la fait jouir et la rend heureuse après une union plus que malheureuse.

Rosa dirige un restaurant mais ses problèmes veineux lui provoquent de plus en plus de douleurs, elle essaie de cacher ces tâches rouges qui colorent de plus en plus ses jambes mais la fatigue est plus difficile à maquiller. Elle a deux employés qui la suivront sûrement quand elle fermera le restaurant et ouvrira l’hôtel : Hassan le cuisinier et Anna la serveuse. Entente parfaite, tout va presque pour le mieux dans le meilleur des mondes malgré les difficultés économiques et le travail épuisant.

Mais un jour les flics débarquent devant l’immeuble de Rosa. Ils sont là pour arrêter son fils Lino, suspecté d’être le responsable de la mort du petit Martin, le fils de onze ans d’Anna, l’employée de Rosa, enceinte d’un deuxième enfant. Tout s’effondre. Mais Rosa ne va pas baisser les bras, elle va tout entreprendre pour sauver son fils, persuadée qu’il ne peut être coupable, lui, son Lino, son cher et beau Lino, malgré ses coups de violence et son alcoolisme récurrent. Son combat devient d’éviter que des serpents démoniaques dévorent la tête de son fils et d’effacer toute tâche sur son destin. Elle en a toute la puissance féminine et maternelle.

Rosa, la mater dolorosa. Rosa défile devant nos yeux, héroine inqualifiable de ce roman noir aux couleurs de la passion, de la mort, de l’amour, du déni. Rosa, est un personnage, mieux, on la voit, telle une Anna Magnani dans tout le drame qui se joue aux bords de la Méditerranée et à quelques kilomètres de la frontière italienne.

Caroline Dorka-Fenech égrène une mécanique terrifiante entre l’amour inconditionnel d’une mère et la cruelle vérité dans une atmosphère à la Visconti, à la Pasolini. Un premier roman magistral, travaillé jusqu’au bout de la plume, d’une force incroyable, mêlant écriture poétique et des descriptions faisant éveiller tous les sens : la vue, l’ouïe, l’odorat, le toucher et même le goût.

Autant vous prévenir tout de suite, prévoyez quelques heures avant le début de la lecture, vous ne pourrez lâcher cette descente aux enfers d’une  beauté crépusculaire !


Stabat Mater dolorosa

Cuius animan gementem

Contristatam et dolentem

Mater Unigeniti

« Après plus d’une heure et demie de marche, au bout d’une rue en sens unique, Rosa tourna à gauche et s’arrêta. Elle y était. Martin Sopak était mort là. Sur les galets de cette plage. A l’écart du centre de la ville. C’était bien là que Rosa avait voulu se rendre. Là, exactement, où elle était. Elle prit son temps pour sonder la zone en détail, comme si la topographie pouvait lui révéler tous ses secrets. Longtemps, elle en observa les galets, comme s’ils allaient parler. Longtemps, elle observa la mer contre les galets, comme si elle allait avouer. Et le vent. Et le ciel bleu ».

Rosa dolorosa – Caroline Dorka-Fenech – Editions de La Martinière – Août 2020 – Rentrée littéraire 2020

samedi 29 août 2020

 

Une noisette, une rentrée littéraire #9
 
Les corps insurgés
Boris Bergmann

 


Quelle est la partie du corps qui facilite le plus la rencontre avec l’autre, avec les autres ? Celle qui permet le toucher, qui vous indique le chemin, la voie à suivre. Celle qui peut faire ressentir quelque chose lorsqu’elle serre, qui est la première porte du désir par la caresse. Celle aussi qui peut frapper, faire mal, faire exploser le monde en appuyant sur un détonateur. Cette partie est un tout et c’est par elle que commence le roman de Boris Bergmann : la main, celle qui a tenu la plume pour contourner chaque partie du corps en chapitre, le dernier s’élevant hors du corps : l’âme.

Lorenzo, Baptiste, Tahar. Ce sont ces trois hommes qui vont dessiner l’anatomie de leur destin. Tout les éloigne, distance et temps, et pourtant, ils ont tous quelque chose en commun : réaliser quelque chose, soit en cherchant la beauté, soit en renversant le monde, soit en donnant un sens à un bouleversement. Chacun empruntant une conjugaison particulière.

Lorenzo, troisième personne du singulier, nous plonge dans le passé, dans une Italie du dix-huitième siècle avec le pouvoir des prélats et du Vatican. Il est né dans un petit village, Bomarzo, mais suite à un acte jugé répréhensible par le seigneur des lieux, il est envoyé par le prêtre à Rome mais avec une recommandation pour un cardinal. Lorenzo a un don, il peint et de façon spectaculaire. Il va alors rechercher toute la beauté possible pour la retranscrire sur des toiles. Mais Rome le déçoit. Il se réfugie dans la prière jusqu’au jour où il rencontre une femme, une résidente d’un bordel. On ne tombe pas amoureux d’une pute, mais Lorenzo, si. Et il croit en cet amour. Jusqu’où la passion pourra-t-elle le mener ?

Baptiste, deuxième personne du singulier, est plus particulier. Né à Neuilly, habite un bel immeuble du XVI° arrondissement où rien ne lui manque. Matériellement. Car l’amour est bien absent. Dans cette famille traditionnaliste, le jeune garçon grandit et cherche d’autres repères, comme cette femme qu’il va suivre dans le V° arrondissement et où le lieu du Moineau deviendra un rassemblement pour celles et ceux qui rêvent de révolution. Il rencontre une jeune femme, électron libre et déjantée. Ils s’aiment et ensemble pensent refaire le monde à un an de mai 68. Mais quelques mois auparavant, la jeune femme est enceinte. Que va-t-il se passer à la naissance du fils ?

Tahar, première personne du singulier, est contemporain à notre époque. Il est né à Tanger, une vie qui se fond dans la société comme pour la plupart de ses concitoyens. Mais un jour son cousin Selim l’entraîne dans un acte jugé comme déshonorant pour le père qui le chasse, ne lui donnant que l’argent nécessaire pour le passeur. C’est le début de l’exil, la rencontre en Italie avec Hassan, la traversée des Alpes et enfin l’arrivée à Paris. Seul au monde. Dans un centre pour réfugiés, il fait la connaissance de Fiona, une jeune humanitaire qui va l’aider et l’aimer. Pour un temps. Ensuite, Tahar sera la proie potentielle de tous les rapaces, comment va-t-il résister ?

L’année passée à Rome à la Villa Médicis a été inspirante pour le jeune écrivain – déjà remarqué pour Nage libre – et offre un récit original teinté de philosophie. Original par la construction mais également pour la trajectoire des trois personnages, une triade que semble tout opposer et pourtant qui renferme bien des composants identiques. La partie italienne est personnellement celle que je préfère pour la référence latine et artistique mais le personnage de Tahar est certainement le plus émouvant. L’écriture est recherchée mais avant-gardiste tout en respectant le principe des belles lettres.

Quand les corps s’insurgent, les esprits émergent.

« Un tableau doit prendre source à même la vie et non pas dans les canons de la beauté officielle ».

« Il veut prouver que la lumière vient de tous les êtres, pas seulement des corps admis, des corps beaux ».

Les Corps insurgés – Boris Bergmann – Editions Calmann Levy – Août 2020 – Rentrée littéraire 2020

vendredi 28 août 2020

 

Une noisette, une rentrée littéraire #8
 
Térébenthine
Carole Fives

 


Il y a Lucie. Luc. Et aussi toi. Toi qui veux devenir artiste dans une société où l’art est considéré de plus en plus comme presque inutile, réservé à une poignée de bobos, de bourgeois ou de snobs. En plus, tu es femme. Double peine. Pourtant, tu t’accroches et tu t’inscris à l’Ecole des Beaux-Arts de Lille pour te retrouver au sous-sol, là où il existe encore une liberté créative sans le dictat professoral. Tu suis les cours, néanmoins, mais tu aimes retrouver cette poignée d’élèves dans cet espace sale, froid, gris. Dans ce lieu nommée « Térébenthine » par d’autres étudiants. Oui, toi et tes quelques amis, vous peignez encore et une forte odeur se dégage de vous. Mais c’est ce n’est pas de la térébenthine, trop cher, c’est de l’alcool à brûler. Brûler comme peut-être vos ailes qui risquent de subir ce sort.

Tu vas raconter, à la deuxième personne du singulier, ce parcours semé de touches de résignations, de coups de pinceau de révolte, de traces d’espoir, d’efforts en reflets, du clair dans ta tête mais de l’obscur autour de toi. Pas facile de suivre ce chemin, parsemé d’ornières entre le dédain, le machisme, le harcèlement, la superficialité. L’éphémérité aussi. Arriveras-tu à terminer ton cursus ? Arriveras-tu à franchir tous tes obstacles ? Et pour tes amis, Lucie et Luc, que sont-ils devenus ? Le vent va-t-il les ôter, les emporter ?

Un roman qui sonne vrai, qui sonne juste. Parce ce que Carole Fives l’a vécu. Elle raconte sous une forme narrative originale, cette traversée artistique de tous les dangers, de tous les mirages, espérance en nature morte et rage de tenir bon sur cet échafaudage branlant.

Un roman très féministe mais sans tomber dans l’angélisme. Si pour un homme embrasser la carrière des arts plastiques est déjà un sacerdoce, pour une femme, elle devra, avec supplément offert, faire face à la misogynie, aux regards libidineux masculins et… aux injonctions des autres femmes qui ne sont pas toujours du meilleur soutien sur l’échelle de la pédagogie : le personnage de Véra Mornay est à lui seul à accrocher dans une galerie !

Dans un style aérien, Carole Fives, taille, sculpte, moule les mots. Elle les fait tourner, rajoute des ombres pour mieux mettre en lumière des dialogues percutants. Ecriture incisive, mordante. Impression de voir l’auteure en une Niki de Saint Phalle ayant accroché des mots au-dessus des ses pages blanches et les tirant au fusil pour qu’ils se jettent, se rassemblent en un texte que le lecteur adoptera même s’il entre dans cet univers inconnu des arts et de ses assemblages.

Térébenthine, une peinture vivante

« Loin d’être un espace de liberté absolue, la toile est ce lieu où un geste en impose un autre, puis un autre, et où enfin le chaos s’ordonne. C’est un dialogue silencieux, tu te confies et la toile te répond, les échanges s’intensifient, jusqu’à ce que tu la gifles de tes coups de pinceau, de tes coups de raclette. La toile résiste et t’apprend que seule tu ne peux rien, qu’entre elle et toi il va falloir trouver un accord, même précaire, même fragile ».

« Toute l’intelligence du monde ne peut rien y faire, l’art est avant tout une affaire d’émotion ». 

« La voix de Lucie rompt le silence :
-       Monsieur ? Monsieur ? 
-       Oui ? Une remarque ?
-       Vous nous montrez toujours des œuvres réalisées par des hommes. Est-ce que c’est voulu ou est-ce que vraiment il n’y a aucune artiste femme ?
La lumière se rallume, Urius caresse son catogan pour vérifier que ses cheveux sont bine là.
-       Bien sûr qu’il y a des artistes femmes, quelle question !
-       Je suis soulagée, vraiment, continue Lucie, mais alors pourquoi n’en parlez-vous jamais ?
-      J’avoue ne pas y avoir prêté attention, répond Urius. J’ai construit mon corpus d’œuvres en ne retenant que les jalons essentiels de l’histoire de l’art du XX° siècle et… ».

Térébenthine – Carole Fives – Editions Gallimard / Collection Blanche – Août 2020 – Rentrée littéraire 2020

jeudi 27 août 2020

 

Une noisette, une rentrée littéraire #7
 
Presque génial
Bénédict Wells

 


Francis, pas encore vingt ans, est las de la vie : son lycée, son mobil-home dans un quartier réservé aux exclus, sa mère Katherine qu’il vient de faire interner pour la énième fois. Il ne voit guère son demi-frère Nicky qui est parti vivre avec son père Ryan. Il aimait bien son beau-père mais le temps a joué en sa défaveur. Il a peu d’amis excepté le singulier Grover, le petit geek absolu. Il se considère un loser dans toute sa personnification.

Pourtant il aurait pu être brillant, performant, être un génie ! Lors d’une nouvelle tentative de suicide, sa mère lui laisse une lettre, un longue lettre pour qu’il apprenne enfin la vérité : elle a été fécondée artificiellement dans une clinique de Los Angeles par un père choisi pour ses facultés intellectuelles et son QI hors norme ; à l’époque un programme avait été mis en place par une poignée de scientifiques pour faire naître des êtres d’exception. Eugénisme total. Et des enfants en manque de père…

Dès lors, le jeune Francis n’a plus qu’une idée en tête : partir à la recherche de son père pour enfin le rencontrer. Et en même temps, sur le chemin pour rejoindre la Californie, passer par le Nevada pour aller à Las Vegas. Là-bas, il peut devenir riche, très riche, il a une intuition… Après une discussion avec son beau-père, il finit par avoir un peu d’argent en poche et part avec son ami Grove et Anne-May, une jeune femme mystérieuse, elle aussi internée,  dont il est tombé fou amoureux après une relation charnelle sur un piano oublié dans un coin de l’hôpital.

Arrivera-t-il à retrouver son père biologique ? Comment le trio va se comporter lors de ce périple ? Vous le saurez en lisant ce dernier roman de Benedict Wells qui est presque génial…

A la fiction et au plaisir de lire du vrai roman avec des personnages excessivement cinématographiques, s’ajoute la faculté avec laquelle l’écrivain germanique écrit comme s’il venait vous raconter une histoire dans votre salon. Et forcément on écoute son écriture.

Benedict Wells sait décortiquer les sentiments de ces jeunes adultes pris dans les carcans d’une société qui est loin d’être un éden mais, aussi, comme Francis, qui attendent peut-être trop des autres, sachant pourtant que les cadeaux sont rares, que les trahisons, moqueries et superficialité sont légion. Mais c’est surtout la quête d’un fils sans père qui prend une dimension particulière, cette absence à combler par tous les moyens et pouvoir un jour regarder son géniteur et l’appeler « papa ». Quant à la science, elle peut conduire à des blessures inguérissables lorsque des docteurs Jekyll  manipulent leurs éprouvettes pour ne faire sortir que des protocoles et inventions détruisant le naturel de la vie.

A toute œuvre « wellsilienne » n’occultons pas sa marque de fabrique estampillée « romantisme ». Encore une fois, les errances du cœur et du corps tournoient, à la recherche d’un amour mettant joie et tristesse, passion et abandon. Et pour nous, lecteurs, une évasion terriblement romanesque dans ce mirage du rêve américain. Avec une plume bienveillante trempée dans une sagesse désordonnée.

« Andrew le handicapé, qui était handicapé pour de vrai et en fauteuil roulant, ce qui faisait pitié à tout le monde au bahut, mais pas pitié au point de l’accepter comme voisin à table ».

« Salut, ce n’était pas toi à la télé tout à l’heure ? demandèrent trois jeunes de leur âge qui en d’autres circonstances se seraient vraisemblablement foutus de lui, ou l’auraient bousculé. On peut faire une photo avec toi ? »

« L’essentiel c’est que tu prennes tes foutus espoirs et tes rêves sous ton bras et que tu t’y cramponnes. Tu peux crier, tu peux désespérer, tu peux te lamenter. Mais même si tu ne crois plus en toi, ne les lâche surtout pas ».

« Quand on regarde l’histoire d’une vie, un écart minuscule suffit parfois à casser l’équilibre, à tout faire basculer d’un côté ou de l’autre. Et pour finir, c’est le hasard qui décide, beaucoup plus souvent qu’on ne le pense ».

Presque génial – Benedict Wells – Traduction : Dominique Autrand – Août 2020 – Rentrée littéraire 2020

mercredi 26 août 2020

 

Une noisette, une rentrée littéraire #6
 
Frères soleil
Cécilia Castelli

 


Deux frères et un cousin. Baptiste, Christophe et Rémi. Beaucoup de mystères dans les deux familles respectives, beaucoup de secrets… des morts brutales…On raconte peu en terre corse. Tout est sibyllin, protégé.

Les trois jeunes garçons ne craignent déjà pas grand-chose, sauf peut-être Rémi, plus chétif et pas tout à fait Corse. Des deux frères, Christophe, le cadet, est de loin le plus téméraire, le plus ténébreux aussi, toutes les filles sont amoureuses de lui. Dans la famille, Gabrielle et martine, les deux sœurs, et aussi la grand-mère Maria. Un peu sorcière, un peu plus même.

Tous les trois grandissent, murissent dans cette insularité particulière, dans ce territoire farouche et mirifique, dans ce paysage grandiose, où le scintillement de la mer, le soleil brulant rencontrent un relief accidenté aux ravins impétueux, cette Corse où l’étranger doit prendre garde à lui s’il si risque à la pénétrer.

Cécilia Castelli nous invite avec une écriture foisonnante à suivre l’évolution de ces garçons qui devront faire des choix, parfois difficiles, quand ils franchiront la porte du monde des adultes, dans ce pays que l’autrice connaît bien pour y être née et y vivre. Parsemé d’expressions corses, le roman n’est pas seulement un énième guide touristique, bien au contraire. Même si les descriptions tentatrices sur l’île de beauté fleurissent, c’est une palette bien plus colorée en sentiments qui s’offre à chaque page. Sentiments dans un mélange de blessures, d’amour, de fraternité mais pouvant être pétris d’une force vénéneuse.

Violemment captivant, ces frères soleil sont une cavale livresque, une polyphonie rebelle, une lumière pourpre sur des versants indomptables.

« Il se souvient de la main posée avec indolence sur la pierre, de son regard planté dans les yeux figés du guerrier, un visage sculpté dans la roche dressée par un peuple dont il ne connaissait rien. Quel message avaient-ils voulu transmettre ? Des menhirs sur la plaine, autant de symboles de leur passage, des silhouettes stables et massives. Servaient-elles à effrayer d’éventuels envahisseurs ou à apaiser des dieux mauvais ? Le peuple s’était installé sous les oliviers avec, à l’arrière, la forêt, et au centre, le fleuve majestueux, l’eau vivifiante du Taravo. Ils n’avaient plus bougé, les pieds ancrés dans la terre comme des racines ».

Frères soleil – Cécilia Castelli – Editions Le Passage – Août 2020 - Rentrée littéraire 2020

lundi 24 août 2020

 

Une noisette, une rentrée littéraire #5
 
Une piscine dans le désert
Diane Mazloum

 

A deux heures de route de Beyrouth, un village surgit des montagnes. Comme le bout du monde et pourtant, derrière les roches et  ce point de rencontre de trois pays, la guerre est omniprésente ; le soir on entend les bombardements et le terrain est probablement miné. Là, pendant deux mois, séjourne Rodolphe Kyriakos où il est rejoint de temps en temps par sa nièce Fausta. C’est elle qui a voulu faire construire une piscine, malgré le manque d’eau, malgré que le domaine n’appartient pas à la famille. Les propriétaires habitent le Canada mais un jour, un cliché leur est envoyé. Bendos père envoie son fils Leo sur place pour négocier la vente de la propriété. Mais Leo est bouleversé à son arrivée : pour la première fois de sa vie, il voit, il hume la terre de ses ancêtres.

Pendant que Rodolphe regarde, supervise, Leo et Fausta vont jouer au chat et à la souris. Puis progressivement échanger sur leurs pensées noyées dans l’incertitude de la vie. Fausta est mariée et suit un traitement pour avoir un enfant. La dernière injection est proche, celle de la dernière chance. Obsédée par la mort, Fausta tente de calmer ses angoisses, l’eau est un réconfort, ce pourquoi elle a voulu une piscine. Leo est abasourdi par la magnificence du paysage, la nature qui explose sous ses pas, la terre, le soleil, les cailloux, le ciel, les étoiles. Il découvre un pays dont les gènes coulent dans ses veines. Le poids d’une identité.

Un roman un peu hors du temps, entre ombres et lumières, baroque et ascétique. Un univers fellinien où l’on retrouve la banalité et le rêve, l’irréel et le réel, l’instant présent se confondant avec les souvenirs, le concret chevauchant l’abstrait et inversement.

La plume de Diane Mazloum est tout aussi envoutante ouvrant une large fenêtre sur cette terre faite de beauté, de grandeur et de tragédies. L’histoire se termine de façon sibylline, renforçant le sentiment d’étrangeté, à l’image d’une piscine dans le désert.

« De temps à autre, Fausta jetait un œil sur Leo qui lui donnait l’impression de vouloir attraper tout ce qui l’entourait. Il suivait du regard les tiges de fleurs plantées dans des bidons troués ou de vieilles boîtes de conserve, l’enchevêtrement de plantes et de fils électriques huilés de lumière, les tuyaux d’arrosage translucides qui longeaient les murs, traversaient les rues et grimpaient aux toits. Tout ce qui aurait été peu gracieux et désagréable ailleurs était ici chargé d’une allure poétique ».

« Malgré la petitesse de l’objet, il passa la pulpe de son pouce dessus. C’était une peau, sans peinture ni rien. Il regarda Fausta. Elle était faite d’os et de chair, de moelle et de nerfs remplis de sang. Captivé, Leo voulait furieusement l’effeuiller jusqu’à découvrir ce qui lui importait vraiment, tout comme il pouvait desquamer le petit carreau au bout de l’ongle. Il sursaute quand il eut l’impression que, sous l’effet de son doigt, le carreau avait frémi comme s’il avait eu la chair de poule ».

Une piscine dans le désert – Diane Mazloum – Editions JCLattès – Août 2020 – Rentrée littéraire 2020

dimanche 23 août 2020

 

Une noisette, une rentrée littéraire #4
 
Ce qu’ici-bas nous sommes
Jean-Marie Blas de Roblès

 

Augustin Harbour échoue dans une mystérieuse oasis du Sud libyen : Zindãn. Comme un petit prince parmi les sables il avance et va découvrir un monde inconnu, sibyllin, où, parait-il, Dieu vit en compagnie d’une ténébreuse et envoutante vestale, Maruschka Matlich.

Ville pas encore engloutie, notre brave explorateur loge dans une maison de feu une habitante et est accueillie par Naïma qui l’invite rapidement à une soirée funéraire pour célébrer le départ d’une tante… autour d’un curieux plat de semoule…

C’est le début de métamorphoses fantasmagoriques, le sieur Harbour va se fondre progressivement dans les croyances locales, les coutumes et mœurs, souvent avec étonnement, parfois avec répulsion, faisant chemin avec une Adelaïde, personnage singulier, qui elle aussi va se mouvoir pendant un laps de temps au sein de cabalistiques traditions.

Mais quel étrange pays ! Insolite jusqu’au grain de sable, un cabinet de curiosités illustré en mots et dessins par Jean-Marie Blas de Roblès, le tigre revenant chez lui. Un pays où les livres sont puisés dans des mines et font office de monnaie, où les confidences sont enregistrées dans de la terre cuite, où les vêtements sont les ennemis du corps… Parmi les différents clans, existe « Les Trayeurs de chiennes’, quartier réputé pour ses fromages au lait de la femelle du chien et où les canards chassent mieux les rats que les chats ; d’ailleurs, de félins il n’y en a point et la communauté est dirigé par un certain Al-Fassik ayant pour épouse une certaine « Canicula », ça ne s’invente pas, foi de romain !

Voyage livresque exquis, d’une finesse à rendre un hippopotame danseur étoile et d’une fantaisie aux allures de divins mensonges, où l’on pourrait s’égarer encore entre chimères et rêves éphémères. Dans cette expédition où la fable est le maître-mot – je vous laisse découvrir cellee du Phasme et de l’Orme – se cachent en réalité une galerie de personnages plus ou moins facilement reconnaissables et moult références littéraires, antiques et bien évidemment mythologiques, sans omettre ce qui est devenu le plat de résistance chez le truculent écrivain : l’archéologie.

Noisette sur le livre : les illustrations par l’auteur lui-même ajoutent une plus-value à la lecture, toutes plus farfelues les unes que les autres et où sur l’une d’entre elles, l’écrivain se caricature lui-même. Ingéniosité solaire dans cette oasis de volupté cérébrale.

Humoristique mais pas que. Caustique aussi par le regard porté sur les excès des civilisations, sur les croyances, les jugements à l’emporte-pièce, la technologie… un dédale foutraque sur tous les dérèglements de l’univers. Toute logique est exclue, la folie faisant vivre ce qui nous manque ici-bas. En fait, Jean-Marie Blas de Roblès nous renseigne peut-être sur notre monde…

Savamment drôle, drôlement savant.

« Par une bizarrerie qui rapproche la ville des cités grecques de l’Antiquité, toutes les portes des maisons s’ouvrent vers l’extérieur. On le sait, nous dit Plutarque, d’après les comédies où les personnages qui veulent sortir de chez eux frappent d’abord à leur porte ou signalent son ouverture imminente par quelques bruits, de façon à ce que quiconque passant dans la rue à ce moment-là puisse s’écarter à temps. Ainsi font les habitants de Zindãn, sans éviter des accidents peu nombreux, certes, mais toujours spectaculaires ».

« Si tu décris une chose au lieu de te borner à la nommer, conseillait déjà Aristote, tu feras plus forte impression : ne dis pas « un cercle » mais plutôt « une surface qui s’étend sur une longueur égale dans toutes les directions ». Les adeptes du beau langage obéissent à cette règle de manière systématique. J’ai noté « Ils joignirent les orifices supérieurs de leurs tubes digestifs » pour « Ils s’embrassèrent » ou, parmi d’autres, « Se brosser la cervelle au dentifrice du rêve » pour le simple fait de « somnoler ». La matière du discours varie énormément selon les individus ».

Ce qu’ici-bas nous sommes – Jean-Marie Blas de Roblès – Editions Zulma – Août 2020 – Rentrée littéraire 2020

 

samedi 22 août 2020

 

Une noisette, une rentrée littéraire #3
 
On ne touche pas
Ketty Rouf

 

Prénom : Joséphine

Age : 35 ans

Profession : professeur de philosophie

Signes particuliers : Ne trouve refuge que dans le Xanax pour supporter le sentiment de non existence entre une Education Nationale à la dérive, une hiérarchie enfermée dans une bulle et la vacuité d’une société

Hobby : la danse

Joséphine aime son métier mais elle désespère de le voir partir à vau-l’eau dans son lycée de Drancy. A quoi sert-elle ? Embarquée dans un navire qui coule par les non-dits, les carcans administratifs et les hallucinations d’une bureaucratie bien installée dans ses fauteuils à l’abri des débordements d’une salle de classe.

Lasse, son seul plaisir est d’aller à son cours de danse le vendredi soir où elle peut par son corps déverser toutes les mauvaises énergies qui l’ont pénétrée. Enfin elle se sent revivre !

Admise dans un autre cours, elle va danser sur des escarpins de douze centimètres. Au moment où elle note l’adresse d’un magasin de chaussures inscrite sur le mur de l’école de  danse, une jeune femme pulpeuse s’approche d’elle en lui remettant un carton où sont indiqués un prénom, Andrea, un numéro de téléphone – je vous le donne au cas où : 06 12 18 76 95 – et avec la mention de bien vouloir se présenter au casting avec des escarpins, une robe et de la lingerie. Pas de pilou  car les dessous sexy sont préférables, il s’agit d’un club de strip-tease au doux nom de « Dreams ».

Sans pratiquement aucune hésitation, la jeune femme va se lancer dans l’expérience de l’effeuillage devant des hommes qui ne pourront la toucher. Juste la regarder, se retenir quand elle les frôlera avec ses seins et fera augmenter leur désir sexuel. Rose Lee est née.

Un seul conseil, déshabillez ce roman, pas trop vite. Effeuillez chaque page, tourner les avec sensualité pour caresser les mots. Lisez avec délicatesse ce qui a été écrit avec souplesse. Voilà un roman où le féminisme met en valeur la femme sans dénigrer l’autre sexe, un roman où la femme accepte son corps, tel qu’il est, avec ses défauts et ses qualités, avec les marques du temps qui sont celles simplement de la vie. Considérer son corps comme un ami et non comme une charge que l’on n’ose plus regarder dans une glace ou par crainte de manquer de pudeur. Le corps fait partie de son âme, l’un ne va pas sans l’autre. User de quelques artifices pour le mettre en valeur mais la protagoniste se limite à quelques touches de maquillage.

De l’autre côté de la barrière, les hommes regardent mais ne peuvent toucher, le strip-tease au sein de l’établissement restant un spectacle pour la vue mais non pour satisfaire une érection.

Sur ce grand théâtre du désir, la primo-romancière fait défiler des portraits attachants de femmes et d’hommes avec philosophie en ne jugeant personne, par le mouvement des corps surgissent les faiblesses et les forces humaines.

L’autre intérêt de cette fiction, est le regard posé sur l’enseignement, l’un des plus beaux métiers du monde parce qu’il est non seulement indispensable mais parce qu’il transmet les connaissances et permet d’ouvrir les portes de toutes les destinées. Seulement, les moyens manquent et la pédagogie de la hiérarchie est quasi inexistante.

Un professeur devant ses élèves, c’est peut-être aussi une sorte de strip-tease, dévoiler les connaissances, donner l’envie du savoir mais en gardant de chaque côté ses distances, maintenir le respect pour continuer à profiter de ce qu’il y a de mieux  dans les  valeurs humaines.

« C’est en regardant leurs imperfections que j’ai eu le courage de considérer les miennes. Le corps c’est notre histoire, il faut écouter nos mollets tendus sur les talons nous offrant le petit vertige, la peau transfigurée dans l’instant d’oubli qui nous prend, toutes, comme une ivresse ».

« Je suis un fantasme. Depuis 10 jours, je porte la nudité comme un masque. Je me suis appelée Rose Lee et je sens que Rose Lee c’est moi (…) Je surveille un devoir sur table. Morte de fatigue, je n’ai jamais été aussi vivante. Je ne dors presque plus, car dans mes nuits il fait désormais grand jour. J’exulte comme je ne pensais pas qu’il était possible d’exulter (…) C’est ça un fantasme sexuel : fondre dans son propre plaisir ».

« Je veux être Rose Lee. Reine ou pute, qu’importe si les instants les plus heureux de ma vie je les passe ici, nue, avec les faux cils que Coquelicot m’a offerts ».

On ne touche pas – Ketty Rouf – Editions Albin Michel – Août 2020

Rentrée littéraire 2020

vendredi 21 août 2020

 

Une noisette, une rentrée littéraire #2

 

Aline et les hommes de guerre

Karine Silla

 

Il était une fois, un pays et un fleuve au bord de l’Océan Atlantique peuplé de femmes et d’hommes qui vivaient en connexion avec la nature, échangeaient par le troc et avaient juré de ne pas faire la guerre. Ce peuple était les Diolas qui ne se méfièrent pas lorsqu’au milieu du XV° siècle des hommes blancs débarquèrent, acceptant d’aller à leur rencontre et recevant avec gratitude les présents offerts. Les navigateurs portugais ébahis par la profusion des richesses prévinrent les autorités de la nécessité d’occuper le pays, d’autant plus réalisable que les indigènes présents fussent pacifiques et se laissassent apprivoiser…

Rapidement, la France lorgne sur cet éden et c’est le début de la fin d’une histoire africaine faite de déportations, de viols, de crimes, de vols au nom de la civilisation. Au fil des siècles, certains autochtones se plieront aux lois importées, d’autres vont se rebeller. A la fin des années 30, Aline Sitoé Diatta sera l’une des voix à revendiquer le droit de jouir des terres comme le faisaient les ancêtres. Une guerrière pacifique dont la seule arme sera la parole. Née au début des années 20, son père Assonelo meurt lorsqu’elle est encore une très jeune enfant et sera confiée à son cher oncle Elaballin. Quelque chose émane de cette très jeune fille, inénarrable, mystérieux. Un conteur, Diacamoune, tirailleur sénégalais, croit rapidement en elle, elle peut devenir une nouvelle Nehanda. Hélas, son combat se terminera en 1944 dans une prison sordide et dans des conditions qui rappellent celles mises en place au même moment par des envahisseurs quelque part en Europe…

Karine Silla signe un roman biographique magistral rendant hommage à tous les vaillants combattants de la liberté et en mettant en lumière un personnage incontournable de l’histoire africaine bien trop resté dans l’ombre. Le livre est une immense navigation dans les profondeurs d’une colonisation avec les différentes houles qui se sont acharnées sur les êtres humains, sur la faune et la nature pendant plusieurs siècles. Sous le discours bienveillant des colonisateurs voulant absolument convertir le coup de pied au cul en vertu éducative et désirant ardemment gommer toute trace culturelle pour mettre en place l’unique grandeur occidentale, beaucoup ont pu croire en toute bonne foi le bien fondé de cette politique dominatrice. A l’image de Martin, personnage qui a réellement existé, qui peu à peu réalise que le sort du peuple noir est affreusement sinistre et tentera même de sauver Aline.

Karine Silla n’est pas seulement une auteure, elle est également un aède dessinant des mots sur les pages pour que chaque phrase devienne un subtil alliage entre beauté de l’écriture et omniscience historique. Car il est impossible de rester insensible non seulement au parcours d’Aline mais au destin transformé en géhenne de millions de personnes qui n’avaient plus le droit de vivre sur leur sol avec leur propre histoire. Malgré la quantité de romans et de documents lus sur la tragédie africaine, ce récit est d’une émotion sans précédent, aussi magnifique que funeste, aussi déchirant que réconfortant. Réconfortant de rencontrer par la littérature qu’aujourd’hui des femmes et des hommes perpétuent la mémoire des héros oubliés, dénoncent les crimes du passé et mettent tout leur cœur à honorer les esprits de lumière pour ensevelir le nauséabond de l’inhumanité.

Se demander si l’âme d’Aline Sitoé Diatta ne souffle pas dans ce livre, dans ce chant à la terre, aux hommes, à la nature, avec l’aube d’une espérance sur la réconciliation entre les êtres habitant le monde.

« Le bruit court dans toute la région, on accourt pour écouter la jeune prophétesse. Elle clame la non-violence. C’est sans armes qu’elle compte s’attaquer au pouvoir colonial. Elle est brillante, instinctive et habitée. Ses idées sont précises et elle les formule avec conviction. Elle passe de maison en maison, guérit les malades avec l’imposition de ses mains et remonte le moral des familles accablées par l’impôt ».

« Sigi, cette ville des bords du fleuve, qu’on pleure encore, lieu de calme et de paix où même les guerriers n’aiment pas la guerre. Sigi veut dire « assieds-toi ». Assieds-toi pour contempler la beauté du monde qui t’entoure, pour te réchauffer l’âme sous les rayons du soleil qui traversent l’épais feuillage des mangroves. Assieds-toi pour prendre le temps de remercier l’univers de t’avoir tant gâté. Après le passage des barbares, la ville changea de nom. Sigi-thior, assieds-toi et pleure. Pleure ton Paradis perdu. Pleure le sang de tes enfants, morts au bout de leurs fusils, qui hantent tes nuits, le regard éperdu face à l’impuissance de leurs pères qu’ils croyaient des héros. Pleure le ventre souillé de tes femmes qui avant d’être brûlées ont été déchirées ».

« Dès que les uns tapent du poing sur la table, les autres redistribuent les parts de territoire, rééquilibrent le partage du berceau de l’humanité, sans tenir compte des peuples et des différents royaumes. Heureusement qu’ils sont entre puissances impérialistes et qu’aucun Africain n’est là pour décider du sort de leur pays. Ce serait bien trop long, il faudrait prendre en compte les traditions et les superstitions. Ils pourraient avoir leur mot à dire, les empêcher peut-être de séparer les tribus en quatre et de profiter de leur terre ».

« Nehanda sait maintenant qu’elle a eu tort de faire confiance à l’envahisseur parce qu’il n’existe pas de bons envahisseurs ».

« J’ai serré dans mes bras mon frère Souleymane, mais aussi des hommes blancs qui avaient les yeux couleur du ciel. Leurs mains couvertes de sang n’avaient plus de couleur. Nous n’étions ni noirs ni blancs, nous espérions seulement entendre un cœur battre, peu importe la couleur de l’homme qui l’abritait. Ces battements de cœur devenaient notre seule espérance ».

« L’évolution de l’homme doit se faire dans le respect de la terre qu’il foule. Les oiseaux ne détruisent pas leurs nids. Si vous ne respectez pas la terre les oiseaux disparaîtront, les abeilles aussi et tous les animaux sauvages qui sont là pour nous remémorer notre lien à elle ».

« La violence est l’arme des faibles ».

« Je rêve d’une réconciliation profonde des deux peuples, le fantasme du blanc et du noir qui s’accouple en dehors de toute tragédie ».

« Pour comprendre l’histoire des hommes il faut tenter de la transcender ».

Aline et les hommes de guerre – Karine Silla – Editions de l’Observatoire – Août 2020 – Rentrée littéraire 2020

jeudi 20 août 2020

 

Une noisette, une rentrée littéraire #1
 
Une farouche liberté
Gisèle Halimi avec Annick Cojean

 

 

Sur sa robe d’avocate

Sur les pages de plaidoirie

Sur l’asphalte

Elle a crié son nom

 

Sur les murs des prétoires

Sur les sols des prisons

Sur les parois des roches

Elle a crié son nom

 

Sur la dureté des jours

Sur le non-sommeil des nuits

Sur le temps qui passe

Elle a crié son nom


Sur sa famille

Sur ses amis

Sur ses ennemis

Elle a crié son nom


Par le pouvoir des mots

Par la force et le courage

Elle est  née pour la connaître

Pour la nommer

Liberté


Que l’âme de Paul Eluard me pardonne ce pauvre plagiat mais sa « Liberté » se fond à merveille dans la personnalité hors norme de Gisèle Halimi – qui admirait d’ailleurs le poète – étant de tous les combats pour la justice et l’émancipation des femmes. Pas qu’en paroles mais en agissant, en se jetant corps et âme pour défendre les opprimées, les blessées, les victimes, toutes ces femmes qui ont pu subir violences, tortures, rejets parce qu’elles avaient eu la mauvaise idée de naître avec un sexe féminin. Jusqu’à son dernier souffle, elle n’a cessé de mobiliser, de soutenir la cause des femmes.

Ce document est une conversation entre celle qui voulait « changer le monde en plaidant » et la journaliste Annick Cojean, connue pour mener des interviews atypiques avec une sensibilité singulière.

Un entretien si bien retranscris que, si vous connaissez la voix des deux personnes, il semblerait les entendre et même les voir, entre attention, bienveillance et engagement sans faille.

De la petite fille qui refusait d’être une éternelle servante à ses plaidoiries légendaires avec toujours la même ligne de conduite, elle n'avait qu'un but, celui de défendre en toute liberté. Cette femme savait dire NON ! Non, à la société patriarcale, non aux pressions politiques, non au pouvoir phallique. Toujours la tête haute, quitte à prendre tous les risque pour rendre justice.

Des prises de position risquées comme pour le cas de  Djamila Boupacha, en pleine guerre d’Algérie et qui obtiendra l’amnistie lors des accords d’Evian. Mais Gisèle Halimi avait auparavant remué ciel et terre, transgressant la déontologie en rendant public le dossier. On note au passage, que pour l’article publié dans la quotidien Le Monde, Simone de Beauvoir avait détaillé les multiples sévices et tortures infligées à Djamila Boupacha, victime également d’un viol – combien de fois utilisé comme arme de guerre – et qu’il avait été impossible, lors de la correction, de laisser le mot « vagin » qui avait été remplacé par le mot « ventre ». Nous étions en 1960…

Gisèle Halimi n’oublie pas de parler et remercier les personnes qui lui ont permis de ne jamais fléchir et de continuer ce qui était le combat de toute une vie : son mari, Claude Faux, le couple Simone de Beauvoir/Jean-Paul Sartre, Louis Aragon, Pablo Neruda, Jean Rostand, Jacques Monod, François Jacob, Romain Gary (elle fut son avocate dans l’affaire Ajar) sans oublier Guy Bedos qu’elle considérait comme un frère, elle la marraine de son fils Nicolas ( en l’espace de quelques mois, il a perdu son père, son parrain et sa marraine…).

Intrépide Gisèle Halimi et qu’elle soit toujours un exemple à suivre pour ne jamais cesser d’être libre. Farouchement.

« Tout, dans l’enfance, était fait pour me rappeler mon infériorité par rapport aux garçons, et d’abord à mes frères ».

« Pendant des années, je me suis ingéniée à me vieillir et m’enlaidir. Pas le moindre maquillage, une coiffure vieillotte, des vêtements discrets… Surtout que mon sexe ne nuise pas à ma cause ! Je faisais donc ce que je pouvais pour faire oublier que j’étais une femme. Pour qu’ils m’écoutent. Pour qu’ils me prennent au sérieux. Pour que j’aie une chance de capter leur attention uniquement par la force de mes mots et de mon raisonnement ».

« Le viol est comme une mort inoculée aux femmes un jour de violence. Elle coexiste avec leur vie en une sorte de parallélisme angoissant ».

« La politique s’est révélée un univers impitoyable pour une femme attachée à son indépendance et à sa liberté.

Une farouche liberté – Gisèle Halimi avec Annick Cojean – Editions Grasset – Août 2020 – Rentrée littéraire 2020

jeudi 13 août 2020

 

Une noisette, un livre
 
Le premier qui tombera
Salomé Berlemont-Gilles

 

Conakry, Guinée. Le Chirurgien et son épouse Marie ont une vie riche. Riche par l’argent que le médecin gagne, riche par l’amour partagé dans le couple, riche par la beauté de cette femme, riche par les quatre enfants qu’ils ont à commencer par l’ainé, Hamadi. Ce dernier à onze ans lorsqu’il quitte son pays de naissance pour aller en France. L’indépendance tant attendue n’est pas à la hauteur des espérances et le Chrirugien, peul, est victime de la chasse sanguinaire effectuée contre ce peuple par Ahmed Sékou Touré. L’exil est la seule chance pour la famille.

Quarante ans plus tard, on trouve Hamadi dans une situation de détresse infinie : maigre, ivre, violent, hurlant. Il est aux urgences d’un hôpital parisien et ses frères et sœurs décident de le faire interner. Que s’est-il passé pour qu’Hamadi tombe de Charybde en Scylla… Lui, Hamadi, celui qui devait s’occuper de la fratrie, la protéger. Mauvaises rencontres ou errance d’un exilé pris dans les tourments d’une société qui ne lui correspond pas, qui ne devient pas Européen et qui n’est plus Africain.

Malgré quelques longueurs, je n’ai pas décroché un seul instant parce que le héros de cette histoire n’est aucunement faible, sa fragilité devient une force : il tombe, il se relève, puis retombe, puis se relève. C’est parfois au bord du précipice quand tout semble perdu, qu’un parachute se déploie sur le grand fil fragile de la vie.

L’écriture est d’une grande sensibilité avec le souci du détail, certains pourront trouver que les descriptions sont trop envahissantes et pourtant c’est ainsi que la jeune autrice réussit à recréer l’ambiance de ces quartiers désorientés peuplés de gens à la recherche d’eux-mêmes. Univers de violence mais pas uniquement, le roman est un manifeste à l’amitié et au socle familial, socle qui  peut s’effriter mais restant la base.

Entre espoir et déception, liberté et enfermement, élan du cœur et agressivité des gestes, égalité et discrimination, fraternité et haine, un récit qui exprime toute la dichotomie d’une démocratie brandissant les oriflammes de la citoyenneté.

Un premier roman de toutes les promesses.

Le premier qui tombera – Salomé Berlemont-Gilles – Editions Grasset – Janvier 2020

Prix de la Vocation 2020

Livre lu dans le cadre du jury du Prix Littéraire de la Vocation 2020

mardi 11 août 2020

 

Une noisette, un livre
 
Avant la longue flamme rouge
Guillaume Sire

 

Le Royaume Intérieur face à l’Empire extérieur. Deux mondes, une échappatoire, un imaginaire pour continuer à vivre dans le bourbier des hommes. Un univers puisé dans les livres où chaque personnage, chaque héros va prendre une place réelle dans l’esprit de Saravouth. Depuis l’âge de six ans, le jeune garçon continue de bâtir un gigantesque Angkor, aussi foisonnant, aussi fantastique, aussi spirituel. Sa mère Phusati lui raconte des histoires puisées dans la bibliothèque familiale, une bibliothèque comparable à une reine avec une cour des mots. Aux oreilles attentives de Saravouth et sa sœur Dara, elle narre les pérégrinations de Peter Pan et autres petits princes. Phusati à une origine française, la famille est catholique, leur pays le Cambodge en proie à une guerre civile qui deviendra la terre d’un immense charnier. Le général Lon Nol a pris le pouvoir avec l’aide des américains  et la distribution des armes servira, via un marché parallèle, à alimenter les Khmers rouges. Longue flamme rouge sang à l’horizon.

En attendant, Vichéa, le père continue de travailler comme il le peut dans cette société qui chaque jour devient un peu plus délatrice et où on peut être enlevé, torturé, tué pour la moindre jalousie, le moindre regard, la moindre attitude et dénoncé comme étant d’origine vietnamienne ou d’obédience pro-prince. Des ténèbres vont naître un long crépuscule. Saravouth croit en son royaume intérieur surtout depuis qu’il a rencontre Homère. L’Iliade et l’Odyssée vont dorénavant faire partie de sa vie, lui s’apprête sans le savoir encore à devenir un nouvel Ulysse sans peut-être jamais revoir un jour Ithaque alias Phnom Penh.

Le grand échiquier de la vie va devenir le terrain d’une lutte inhumaine pour l’adolescent : échecs et pièces maîtresses, homme au complet bleu, sorcière de la forêt, orphelinat avec le père Michel. Trahisons, violences et douleurs, une énorme triade qui se transforme en un palimpseste du désespoir et de l’errance. Pourtant Saravouth, blessé, écorché croit pouvoir retrouver ses parents en implorant Athena et Zeus. Avec comme hameçon,  les mots de René Char «  Il faut trembler pour grandir »

Un récit époustouflant, aussi tragique que magnifique, porté par une plume qui sculpte chaque méandre du parcours de Saravouth et pour qui on s’attache sans même le connaître. La puissance de l’écriture provoque un électrochoc à la lecture de cette pérégrination du courage où la réalité est dominée par les références mythologiques, en particulier celle de l’Odyssée qui fouette les pages comme si le navire d’Ulysse venait se fracasser contre les parois du livre.

Car cette histoire est vraie, le Cambodge a encore des tranchées ouvertes après tant d’années de guerre, après un génocide faisant plus de deux millions de morts et Saravouth existe. Et combien d’enfants, combien d’adultes ont subi les mêmes tragédies et les subissent encore…

Guillaume Sire tisse progressivement une énorme toile sur les pouvoirs de l’humain ; ce que le corps humain est capable de supporter par la puissance de l’esprit, l’évasion du mental dans la prison du crépuscule, la ténacité d’une âme ne voulant jamais éteindre la moindre étincelle pour rallumer la flamme de la vie. Cette vie où coexistent les âmes enrobées de cendres ténébreuses et celles auréolées d’une flamme immortellement lumineuse.


Ô Saravouth, conte-moi l’aventure de l’Inventif

Celui qui vit le Cambodge pillé et qui pendant des années erra

Voyant beaucoup d’atrocités, découvrant l’ignominie humaine

Souffrant beaucoup d’angoisse dans son âme sur l’enfance

Pour défendre sa vie sans un possible retour de sa famille

Sans pouvoir sauver aucun de ses membres

Cet enfant qui toucha au troupeau des infâmes

Et vit le soleil dans quelques âmes

A nous aussi, Guillaume Sire, conte un peu ces exploits !

« Les mots sont des hameçons envoyés par les poètes pour creuser des sillons sous le soleil, la mer, les cimes de l’Himalaya, les jardins multicolores, les horloges mécaniques. Les mots dansent partout. Ils travaillent. Ils organisent des batailles. La vie, les étoiles, la peau, le silence, ce sont des mots. Ce sont des hameçons. Il suffit d’écouter ».

« La plaie est cicatrisée. Quant à l’os au-dessus de l’oreille, grâce au caramel de palme mélangé à la chaux et au bétel, il est calcifié et plus solide que jamais. Le rempart est restauré. Les assassins impériaux ne pourront pas entrer ».

« Philippe Saintes est reparti à Paris écrire des articles à la gloire des Khmers rouges dont il n’a jamais réussi à rencontrer le moindre représentant, ni même quelqu’un qui aurait pu lui dire ce qui se passe à l’ouest du pays ».

« S’il est capturé et si on apprend qu’il est le fils de Vichéa et qu’il a trouvé refuge à la mission Saint-Joseph, l’homme au complet bleu et ses soldats risquent de faire ce que Saravouth redoute le plus au monde : assassiner les prêtres, les enfants et les nourrissons. Il veut bien être emprisonné, torturé, tué, il veut bien qu’on lui tire dessus, qu’on lui brûle le crâne avec de la chaux bouillante, mais il ne veut pas, jamais, que quelqu’un meure à cause de lui ».

Avant la longue flamme rouge – Guillaume Sire – Editions Calmann Levy – Janvier 2020

Merci à lecteurs.com de la Fondation Orange pour l’envoi de ce livre



dimanche 9 août 2020

 Songe d'une nuit étoilée 


Dans la douceur de la nuit, j’ai ouvert les volets. Les entrouvrir, tout doucement pour ne pas déranger les âmes nocturnes, puis les écarter progressivement comme le rideau d’un théâtre s’élevant pour laisser place à la grande scène de l’univers.

Fermer les yeux, humer les odeurs. Regarder le grand spectacle sur le monde offert depuis sa fenêtre, un grand bal céleste avec pour danseuse étoile, la déesse de la nuit : Vénus. La plus brillante, la plus élégante, envoyant des arabesques de lumière dans le firmament le plus absolu.

Admirer la profondeur céleste c’est entendre en même temps un chien au loin qui aboie, le murmure d’un feuillage, le zéphyr circulant, le silence de l’immensité et un doux ronronnement, peut-être celui des dieux ou le souffle de Morphée.

Fixer les étoiles, ne plus voir la voute bleu nuit mais imaginer de vastes pentes inversées où scintillent des flocons de neige même en été, une brillance de l’instant s’envolant vers l’éternité. Dans cette simplicité mirifique, ne pas rester isolée, plutôt se fondre avec ce mystère qui envoute, qui sublime. Après la fenêtre, ouvrir la porte et avancer pas après pas dans le jardin pour aller à la rencontre de la mouvance des cieux. Voir la voie lactée et ses ombres blanches, caressant le ciel comme le doux vent qui effleure votre peau, la nudité dans la contemplation du grand manteau de l’infini.

Valse cosmique où soudain apparaît la star si attendue, elle ne fera que passer, très vite, mais sa trajectoire fugace est encore visible, étoile filante si pressée d’exaucer les vœux pour ne jamais perdre l’espérance.

jeudi 6 août 2020

Une noisette, un livre
 
Les revers de l’amour, une histoire de la rupture
Sabine Melchior-Bonnet

 

L’amour. Loué, chanté depuis la nuit des temps. L’amour qui palpite, l’amour qui enivre, l’amour qui fait vivre. Mais l’amour ce sont aussi des larmes, des âmes brisées devenant aussi fragiles que les ailes d’un papillon. De ruptures en tourments, de séduction en désillusion, Sabine Melchior-Bonnet peint une fresque magistrale autour des voluptés et des errements d’Eros à travers des couples célèbres, d’Héloïse et Abélard jusqu’à Charles et Diana. Et démontre par les faits que la femme est toujours victime du pouvoir phallique, non seulement au sein du couple, mais au sein d’une société qui a, certes, évoluée, mais qui reste bien fragile quant à son regard sur la femme et de son souci d’émancipation.Un sujet quasi inédit de ces déchirements amoureux à travers les époques.

Au-delà de ces histoires de rupture, c’est l’histoire  dans tout son réalisme qui s’égrène au fils des pages et permet au lecteur de revisiter des liaisons parfois oubliées, parfois inconnues, de couples célèbres comme HenriVIII et Catherine d’Aragon ou Napoléon et Joséphine aux histoires plus secrètes de Madame du Deffand et Horace Walpole en passant par le libertinage de James Boswell ou pour une énième fois Monsieur volait de jupons en jupons mais s’offusquait de serrer dans ses bras une femme qui avait caressé un autre homme que lui.

La conclusion est perspicace et prend exemple sur un dernier couple : Paul Valéry et Catherine Pozzi. L’un plus connu que l’autre et qui pendant sept ans ont joué la comédie de l’amour. Reste une vaste question : si la femme est terriblement blessée au cours des unions éphémères ou de passions passagères, quelles sont les réelles souffrances de l’homme dans ces vagabondages des âmes et des corps ?

Un document riche, foisonnant, remarquablement bien écrit – je peste bien souvent contre ces essais où la plume est partie se promener au rayon des accessoires – et qui se lit comme un roman. Un roman où l’amour n’est pas une marche triomphale, où l’amour est trop souvent réduit en cendres mais qui n’empêche pas d’espérer des retours de flammes dans le cœur des amoureux d’aujourd’hui, de demain et de croire en une société apaisée où les regards se porteront bienveillants sur ces femmes qui veulent marier amour et respect, amour et liberté.

Les revers de l’amour, une histoire de la rupture – Sabine Melchior-Bonnet – PUF éditions – Septembre 2019


mercredi 5 août 2020

Une noisette, un livre
 
A la Verticale de soi
Stéphanie Bodet

 

A la Verticale de soi est bien davantage qu’un témoignage d’une jeune femme habitant le monde et grimpant aux sommets de son immensité. C’est un infini de bienveillance, de douceur, une ode à la nature et à ses pouvoirs mirifiques, un baudrier pour les jours sombres et incertains, un bréviaire pour celles et ceux qui souhaitent, qui aimeraient que le temps soit parfois suspendu pour mieux admirer les vallées, pour mieux recueillir les petites choses de l’univers qui vous entourent et en tirer toute la beauté qui en découle.

Mariant aisance du récit et volupté de la plume, Stéphanie Bodet raconte son enfance, ses premiers pas sur les rochers, les falaises ; raconte cette envie de se reconvertir en lézard humain pour ramper sur les pierres d’où se dégage une puissance insoupçonnable ou en chamois des hautes montagnes pour escalader les longueurs de l’existence ; ce désir d’ouvrir de nouvelles voies pour rencontrer l’autre, qu’il soit humain, animal ou végétal. Et apprendre combien l’infiniment grand transforme votre âme en guide de l’humilité.

Une large place est évidemment dédiée à sa principale activité depuis plus de vingt ans : l’escalade. De ses falaises de Céüse au massif du Mont-Blanc, l’alpiniste aventurière a franchi toutes les parois qui paraissent, aux yeux du profane, inaccessibles, et parfois surmontées dans des conditions plus que périlleuses et quasi surhumaines. De sa chute depuis la paroi de Tagougimt dans le Haut-Atlas et sa « pierre miraculeuse » jusqu’au Salto Angel, en passant par El Capitan, le Karakoram… sans oublier cette paroi à couper le souffle : la majestueuse Fleur de Lotus. Vertigineux ! Et encore plus lorsque soi-même on commence à déjà chanceler en haut d’un escabeau de cinq marches…

Cette progression vers les hauteurs ne s’est pas effectuée en solitaire. En février 1995 lors d’un stage professionnel à Aix-en-Provence elle rencontre celui qui est déjà un champion et qui deviendra son compagnon de cordée et de vie : Arnaud Petit. Une complémentarité exemplaire pour franchir les défis de l’impossible, un binôme équilibré pour des chemins d’équilibristes. Entre eux des parallèles de différences mais pourtant les croisements se forgent au gré des verticales. Un amour est né, un amour vivra, un amour se forgera comme si la caresse des pierres devenait un catalyseur pour enflammer les deux cœurs.

Deux cœurs à l’unisson pour un terriblement blessé, meurtri. Le 23 juillet 1996, dans tout l’éclat de ses quinze ans, Emilie, la petite sœur s’en va rejoindre les étoiles. Comment expliquer l’inexplicable… Pour qui connaît hélas ces drames au sein d’une famille, une empathie se forme pour cette résilience que Stéphanie et ses proches vont se forger. Continuer pour ne pas oublier, rallumer les étincelles d’une trop courte vie dans l’invisible du firmament.

Une narration d’une sensibilité extrême mais qui laisse entrevoir en transparence un tempérament de courage, et, la fragilité d’un corps – l’auteure est asthmatique – qui puise ses forces dans des rêves, dans la conviction de surpasser ses craintes et angoisses. Page après page, les mots suivent une cordée avec des refuges de réflexion, de philosophie, de déclarations à la beauté de l’espace. Même pour un non alpiniste, aucun décrochage, juste la curiosité et la satisfaction de suivre l’ascension livresque grâce à ces pitons de poésie si justement posés.

Pour qui lira lentement, pour qui franchira dans un lâcher-prise les 290 pages, apparaîtra une source de bien-être, un pétillant d’énergie positive pour dynamiser l’appétit de vivre. Le tout baigné dans les effluves d’une encre scripturale qui fait monter d’un cran notre soif de littérature et nous porte vers une précieuse alacrité. Le vœu d’Hörderlin a été exaucé, Stéphanie Bodet faisant « habiter poétiquement la terre ».

Verticalement harmonieux, harmonieusement vertical.

« Quelque chose au fond de moi me soufflait que l’existence que chacun de nous s’échine à mener n’avait rien de sérieux. Que la vraie vie était ailleurs et non dans les mille tracas quotidiens qui vrillent l’estomac et nous fait les nuits blanches. On peut décider de s’alarmer à tout propos ou décider de lâcher du lest en souriant à l’aube et s’élever dans l’air comme une montgolfière. Inutile de rajouter de la souffrance à celles, bien réelles, que les jours vous apportent tôt ou tard, me disais-je en repensant au départ d’Emilie. Il y a les vrais soucis et ls autres. Ces derniers, autant les circonscrire et les considérer comme des farces ».

« Si la vie nous semble absurde parfois et dénuée de sens, rien ne s’oppose à ce que nous lui en donnions un ! »

« Je rêve d’un livre dans lequel la mésange aurait sa trille à lancer. Un livre musical, rythmé par le cliquetis de la pluie et le souffle du vent. Un livre qui ouvrirait sur la vie ».

« De retour à Hushe, nous trouvons une voiture pour nous ramener de l’autre côté de la montagne, direction Askole au départ du glacier du Baltoro. La rivière Shyok a enflé et emporté sur son cours tous les champs de blé patiemment cultivés, ainsi que les habitations qu’il faudra reconstruire à l’écart des rivages tumultueux. Dans l’un de ses ouvrages, Sylvain Tesson qualifie la France de « paradis peuplé de gens qui se croient en enfer ». En revoyant la mine épanouie de notre chauffeur et de son ami, j’ai le sentiment qu’ici, c’est l’inverse ».

« Il n’existe pas de réponse unique à la vie et à ce qui nous arrive ».

« Il est souvent plus aisé de discourir de la sagesse que de la vivre ».

« Se laisser porter par la montagne pour devenir Atlas à son tour, et soulever son havresac avec plus de grâce, de légèreté. S’en affranchir soudain et finir avec une plume sur le dos, pour mesurer que le poids du fardeau n’est bien souvent que celui que nous lui donnons ».

A la Verticale de soi – Stéphanie Bodet – Préface de Sylvain Tesson - Editions Paulsen Collection Guérin Chamonix – Septembre 2016

Note : le dernier ouvrage de Stéphanie Bodet est un roman, Habiter le monde, et vous pouvez retrouver ma chronique ICI lors de sa sortie en 2019