samedi 9 février 2019


Une noisette, un livre


 Le prix

Cyril Gely




Otto Hahn, chimiste allemand, est considéré comme le père de la chimie nucléaire. Il reçut en 1944 le Prix Nobel de Chimie, décerné deux ans auparavant pour sa découverte de la fission nucléaire. Mais, il n’était pas seul. Pendant 30 ans, de 1908 à 1938, il a travaillé sans relâche avec la physicienne autrichienne Lise Meitner. Hélas, en 1933, Hitler arrive au pouvoir, le nazisme prend ses quartiers et l’antisémitisme se répand chaque jour un peu plus. En 1938, Lise Meitner, la mort dans l’âme quitte Berlin pour la Suède, abandonnant son travail et ce qui fut jusque là sa vie : la recherche.  Huit ans plus tard, alors que son ancien collègue séjourne au Grand Hôtel de Stockholm en compagnie de son épouse Edith pour recevoir son prix, Lise revient, entre dans sa chambre et s’assoit. Sa venue n’a rien d’amicale, elle veut enfin faire jaillir la vérité et demander pourquoi son nom ne figure sur aucun article,  n’est jamais prononcée et malgré qu’elle fût nommée trois fois pour recevoir le prix Nobel, elle ne l’obtiendra jamais.  Pourquoi ce mépris, pourquoi ce silence ? Le huit-clos commence…

Ce livre n’est pas un roman, c’est une pièce de théâtre. Un dialogue percutant, fusionnant entre le cinglant et la courtoisie car si les esprits sont acides, les nerfs à vif, la colère grandissante et les rancœurs rampantes, à aucun moment le couple de scientifiques ne va tomber dans la violence verbale, dans la vulgarité précoce, dans l’énervement facile. Tout est dit, envoyé mais avec élégance et respect, film en noir et blanc avec acteurs mythiques des années 50. Autre temps, autres mœurs que Cyril Gely a su recréer d’un coup de plume.

Entre noyaux atomiques et neutrons, c’est une réaction livresque qui se réalise par la force de l’énergie de l’écrit. De la fission nucléaire c’est une la fission de deux êtres qui ont existé, d’une fusion de trois décennies, l’explosion a fini par se produire… années 30 et Lise était juive et femme. Elle était pourtant pionnière en la matière…
Si les dialogues relèvent de la pure fiction, ils transcrivent pourtant complètement les sentiments, les mensonges et les non-dits. Mais aussi les convictions de l’un et l’autre, comme pour Otto Hahn qui a réellement été choqué par le cours des évènements du III° Reich et de l’utilisation de l’arme nucléaire au Japon. Il a été un fervent opposant à l’usage de l’énergie atomique dans le domaine militaire et a même signé un manifeste.

Reste la question qui survole comme un voile pudique au cours du récit, et l’amour ? Est-ce que Lise et Otto ont éprouvé des sentiments l’un pour l’autre ? Ou est-ce juste un point de fiction imaginaire…

Noisette sur le gâteau, Otto Hahn avait, entre autres, deux passions : l’alpinisme et la musique classique. Si aucun sommet n’est atteint en cours de lecture, nombreuses sont les références qui ont teinté comme des clochettes dans l’oreille de votre serviteur comme l’Horloge de Haydn, le concerto pour deux violons de Bach, et, et la mélodie hongroise de Schubert où l’auteur fait un parallèle avec l’histoire. En effet, Schubert a composé cette pièce après avoir entendu en 1824, au château des Esterhazy à Zseliz, une servante chanter un air local. Il s’en est inspiré mais seul  le nom de Schubert est resté. A l’instar du chimiste allemand.

« Hahn aimerait être ailleurs. A Göttingen, à Berlin, à dix mille kilomètres de Stockholm ! Lise patiente. Elle n’a pas encore déplacé toutes ses pièces sur l’échiquier. Elle distingue à peine son vieil ami face à elle, et l’entend tout juste respirer. Mais si la lumière jaillissait soudain dans la pièce, elle sait que son visage porterait les traces de son affrontement. Quelques cernes plus profonds sous les yeux, les bajoues légèrement plus flasques. Hahn n’est pas un dieu. Ce n’est qu’un homme que Lise veut démettre de son piédestal ».

Le prix – Cyril Gely – Editions Albin Michel – Janvier 2019

Livre lu dans le cadre du Prix Orange du Livre 2019




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