vendredi 22 février 2019


Une noisette, un livre


 San Perdido

David Zukermann




C’est sur l’isthme de Panama que sont arrivés les premiers esclaves noirs au XVI° siècle et nul n’ignore que leurs conditions de vie étaient dignes des antres de l’enfer. Avec la force restante, ils s’enfuyaient et se rebellaient, recevant le nom de « Cimarron » par rapport à la couleur de leur peau. En 1548, ils organisent un royaume avec à la tête Bayano Ier. Rapidement c’est la défaite mais les Cimarrones ne s’avouent pas vaincus, et même, ils progressent en nombre formant de petits royaumes. Mais à la fin du siècle, après une reprise par la ruse des colonisateurs, les esclaves rebelles sont éliminés, seuls quelques uns subsistent dans des petites « palenques » jusqu’à la fin de l’esclavage au XIX° siècle.

C’est ce chapitre de l’histoire latino-américaine qui est la source du premier roman publié de David Zukerman. Les siècles se sont succédés et on se retrouve au milieu du XX° siècle à San Perdido, petite ville côtière du Panama. Au départ, c’est dans la sinistre et inqualifiable décharge de La Lagrima qu’intervient en premier le personnage de Félicia, une femme vieillissante et sans enfant. Elle a toujours vécu dans ce bidonville et essaie de survivre comme elle le peut. C’est elle qui repère un étrange petit garçon, vivant seul, à la peau d’ébène et aux étranges yeux céruléens. Il est muet et semble impassible. Mystérieux, il est doté de mains puissantes, hors du commun pour un enfant de son âge. Il semble tout deviner et semble vouloir toujours aider son prochain malgré l’état de misère dans lequel il se trouve. Surnommé au départ « La Langosta », puis la Mano,  son nom est Yerbo Kwinton. Mais ce que Félicia ignore c’est l’existence de Rafat et d’une communauté vivant dans une forêt…

Rapidement Yerbo se fait le justicier silencieux au service des malheureux, des opprimés, des femmes maltraitées, des enfants battus. Il inquiète autant qu’il séduit. Fascinant, cabalistique. A l’opposé de la philanthropie, se trouvent le gouverneur Lamberto, un taureau libidineux et fougueux,  et son conseiller intriguant Carlos Hierra ; bienvenue dans le monde de la corruption et de toutes les déviances possibles. Entre, toute une galerie de personnage, du bon docteur à la Madame Claude locale, en passant par la superbe Hissa et le vaillant Augusto.

Remarquable récit avec un personnage de roman absolument envoûtant qui permet de retracer l’histoire du Panama, de décrire la bassesse de la politique et de la mainmise des Etats-Unis sur l’Amérique Centrale avec toutes les dérives qui en découlent. A l’aide d’un ton juste, l’auteur invite le lecteur dans une immersion totale dans un univers inconnu et pourtant ô combien réel. L’écriture est à la hauteur des ingrédients utilisés pour le fond, la forme ne prenant jamais le chemin de la vulgarité facile même pour les descriptions les plus intimes et audacieuses.
Parsemé d’humanité, les sentiments se confondent, se rencontrent ; ils s’envolent pour mieux revenir dans une finale surprenante et quasi mystique. C’est beau comme Yerbo, c’est cynique comme la déliquescence des gens de pouvoir, déchirant comme la vie des oubliés, lyrique comme un conte déguisé dans les méandres des destins réels.
« San Perdido » ou « La Mano » celle d’une main livresque se tendant comme une légende…

« La première chose que Félicia a remarqué chez l’enfant a été la force de ses mains, la deuxième a été son intelligence (…) il offre un regard clair mais suit un chemin dont nul ne connaît les détours ou l’aboutissement ».

San Perdido – David Zukermann – Editions Calmann Levy – Janvier 2019

Livre lu dans le cadre du Prix Orange du Livre 2019






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