lundi 29 avril 2019


Réparer les femmes

Un combat contre la barbarie

Dr Denis Mukwege

Dr Guy-Bernard Cadière




Le Congo n’a pas connu de paix réelle depuis plus de deux siècles et depuis la fin des années 90 c’est une guerre, voire un quasi génocide qui se déroule dans cette partie du continent africain. Contrairement à d’autres conflits, pas de charniers, pas d’images de combats, ce sont des milliers de tombes solitaires, des exactions, des massacres à petite dose mais dont le résultat est assourdissant : quatre millions de déplacés, six millions de morts et des milliers de vies anéanties par une arme devenue redoutable : le viol ! Des centaines de milliers de femmes ont le corps brisé, leur féminité envolée car non seulement il y a viol mais tout est étudié pour que l’appareil génital féminin soit entièrement détruit. Double peine pour ces femmes, ces jeunes filles, ces nourrissons (oui vous lisez bien) car après être victime des pires des cruautés, ces êtres sont rejetés très souvent par les autres car plus aucune procréation ne sera possible.

Au milieu de ce pandémonium, un homme extraordinaire a décidé de vouer sa vie à non seulement réparer le corps des femmes mais aussi de les accompagner dans leur renaissance, un programme médical holistique pour apporter toute l’humanité dont ces victimes ont besoin. Il s’appelle Denis Mukwege. Menacé, plusieurs fois la cible de tentatives d’assassinat ou d’intimidation, il continue son chemin et nombre de personnes l’ont rejoint dans ce combat de tous les instants. Parmi eux, un autre médecin, Guy-Bernard Cadière, l’un des précurseurs de la chirurgie par laparoscopie (appelée également cœlioscopie). Il a établit un hôpital à Bukavu qui fait figure de précurseur tant pour les soins fournis que pour toute la logistique mise en place pour accompagner chaque patiente, c’est-à-dire, non seulement l’opérer mais lui proposer un parcours où elle pourra renaître de l’obscurité, certaines sont d’ailleurs devenus infirmières. Car il ne suffit pas de soigner, il faut apporter un soutien psychologique et matériel. Denis Mukwege est non seulement un médecin des corps mais aussi un médecin des âmes.

Ce nouveau livre permet de découvrir à nouveau le travail plus que méritoire du médecin congolais mais aussi de s’imprégner de ses convictions, lui l’homme qui ne recule devant rien et dont le discours est sans ambages. Il raconte brièvement son histoire mais s’attarde surtout sur son métier et sur la géopolitique de son pays. Car cette guerre que l’on ne nomme pas est le fruit de sombres ententes entre multinationales, dirigeants nationaux et internationaux… et bandes armées : tous veulent au moindre coût toute la richesse du sous-sol qui regorge de minerais dont le fameux coltan qui est devenu indispensable pour la fabrication de tous les équipements électroniques. Mais pour s’accaparer de ce nouvel or noir, on intimide la population du Kivu (région du Congo où il est le plus présent), on réduit les travailleurs en esclaves des temps modernes, on sème la peur. Et le meilleur moyen est de cibler les femmes pour les réduire au néant et au rejet. Mais les hommes sont aussi victimes de ces « dragonnades » car s’ils résistent ils sont exécutés dans des atrocités sans nom.

Si Guy-Bernard Cadière se destinait au départ pour la musique (il est saxophoniste), l’idée de se consacrer à la médecine a pris le dessus et surtout l’humanitaire ; il a été, entre autres, au Cambodge sous la bannière de Médecins sans frontières, puis il a rejoint au début du XXI° siècle son collègue lors d’opérations communes à l’hôpital de Panzi, épaulé d’ailleurs par son fils. Guy-Bernard Cadière sait parfaitement ce que lutter pour sa propre vie signifie, il a été atteint d’une leucémie et après une allogreffe il a retrouvé progressivement la voie de la santé. Des parcours qui forcent l’admiration.
Un livre incontournable pour essayer de sensibiliser au maximum le monde sur ces crimes de guerre qui, hélas, sont présents dans d’autres parties du globe. Ces médecins, et l’ensemble du personnel qui œuvrent à l’hôpital de Panzi doivent recevoir le maximum de soutien et d’encouragements, ces derniers sont bien faibles au niveau des hautes instances internationales, l’actualité de ces derniers jours le rappelant : les Etats-Unis, la chine, la Russie ont vidé de sa substance le projet de l’ONU d’un tribunal pour les viols comme armes de guerre.
Pourtant, quoi de plus noble que d’apaiser la souffrance (souffrance extrême vu les sévices horribles) de ces femmes, de ces petites filles, d’un peuple. Et quoi de plus beau que de permettre une renaissance après une descente aux enfers. Les sourires retrouvés de ces femmes en disent long, très long sur l’amour du prochain porté par ces médecins héros.

« Se limiter à l’essentiel. Ne pas perdre son temps avec la petitesse, la rancœur, la jalousie, la vengeance ».

« Ne faites pas médecine si vous ne savez pas aimer les malades ».

« Denis Mukwege a mis sur pied dès 2006 des équipes mobiles. Armées d’un immense courage et au mépris du danger, elles se rendent dans les villages isolés pour rencontrer les femmes, les inciter à venir se faire soigner à Panzi. Parfois, elles croisent aussi des victimes isolées sur la route ou en rase campagne. Souvent, c’est l’odeur des infections du cloaque qui leur permettent de les identifier. Partout où elles passent, ces équipes mobiles apportent des solutions et ressuscitent l’espoir ».

« Une situation comme celle du Kivu doit nous faire réfléchir : voulons-nous de ce monde ? Contrôlé par la finance au mépris de la vie humaine ? »

Réparer les femmes – Denis Mukwege / Guy-Bernard Cadière – Editions Mardaga – Avril 2019

Quelques liens
Fondation Panzi : http://fondationpanzirdc.org/
Le site de l’association créée par Céline Bardet pour lutter contre les violences sexuelles dans les conflits : https://www.notaweaponofwar.org/
Foundation Denis Mukwege : https://www.mukwegefoundation.org/

jeudi 25 avril 2019


Une noisette, un livre


 La guerre en soi

Laure Naimski




C’est l’histoire de Louise, une femme semblant hors du temps ou à sa recherche, parce qu’elle a perdu ses proches et qu’elle semble n’avoir jamais rencontré le véritable amour, quelle que soit sa forme.

Se sentant mal aimé par ses parents (surtout sa mère pour qui elle attend voire demande la mort), ayant peu de connivences avec son frère Mathieu, feu son mari a loin d’avoir été une fougueuse passion. Et puis il y a Paul, son fils unique, unique parce qu’elle en a décidé. Mais Paul est rebelle, il préfère fuir pour aider les autres, ces autres qui fuient la guerre. Un jour il quitte définitivement le foyer familial, puis meurt. Sa mère le cherchera, en vain. Elle, déjà si introvertie, en voudra à la terre entière, surtout aux migrants qui, pour elle, lui ont arraché son fils.

Si l’écriture de Laure Naimski est, disons conventionnelle et fort belle, la structure de son roman est assez étrange. Son livre est un puzzle dont elle envoie des morceaux au lecteur et à lui de les assembler. Ce qui peut paraître un peu déroutant. Et pourtant dans ce voile énigmatique, deux éclairs surgissent : le parallèle entre la guerre que subissent des milliers de personnes ou qui fuient leurs pays en ruines et la guerre intérieure d’une femme qui semble avoir son cerveau chargé de munitions prêts à exploser, et, la vaste question de la recherche de l’amour sans en donner peut-être réellement.

Si l’auteure fait référence à un moment à la Traviata, c’est davantage le personnage de Lucia qui transperce que celui de Violetta, la scène finale étant proche de celle de la folie. Mais après tout, Louise est peut-être en fait ce genre d’être qui aime malgré tout mais à en perdre la raison. Surtout quand la solitude devient l’unique entourage…

« Mon fils dont j’ai instantanément le pressentiment qu’il sera unique. Mon fils bel et bien unique. A force de se préparer au pire, il finit bien sûr toujours par arriver ».

« C’est l’impatience qui ruine ta vie. Et avec elle le désir et la peur ».

La guerre en soi – Laure Naimski – Editions Belfond – Février 2019

Livre lu dans le cadre de Masse Critique de Babelio





mercredi 24 avril 2019


Une noisette, un livre


 La mer monte

Aude Le Corff 



« La mer monte en accéléré, elle gronde autour de moi, quelques embruns se déposent sur mon visage, les continents sont de plus en plus petits, des femmes et des hommes effarés se regroupent à mes côtés au milieu d’une île et, à la fin, la mer est partout ».

Cette phrase peut résumer ce qu’est devenue notre planète terre en 2042. Aude Le Corff signe un roman d’anticipation mais qui sous certains aspects nous semble terriblement proche. Des étés torrides, des refroidissements soudains, des îles ont disparues mais la transition écologique a été assurée pour assurer un bien-être XXL aux habitants : tout est programmé, connecté, des robots suivent vos moindres et fais et gestes, les immeubles sont dotés de fermes verticales, la sécurité est assuré par des colibris (qui peuvent à tout instant vous piquer et vous envoyer, disons au frais (pour le meilleur) ou en Guyane (pour le pire car le bagne a été ouvert à nouveau), les drones assurent tous vos services, les poupées gonflables sont d’une technologie à  faire grimper aux rideaux, les animaux de compagnie ont des poils rafraichissants, et ainsi de suite. Tout pour offrir une sérénité dans le meilleur des mondes. Sauf qu’une angoisse vous serre à la gorge, un monde stérile où aucune folie n’est possible, ou tout doit avancer droit, où chaque être est surveillé, orienté ; tout va vite, très vite.

En parallèle, ce sont deux personnages qui se racontent. Lisa et Laure. La fille par sa propre narration et la mère par son journal intime. Les liens entre elles n’ont jamais été fusionnels et Lisa a souffert des nombreuses absences de sa mère et de son attitude parfois brusque. Pourquoi ? Très vite on apprend qu’une rupture amoureuse a marqué à vie sa génitrice mais avec une intensité qui semble étrange. Lisa va rassembler toutes les options possibles pour enfin qu’une lumière puisse éclairer ce mystère.

C’est dans cette quête de la vérité que l’auteure Aude Le Corff invite le lecteur en le propulsant dans un futur relativement proche et qui pose les questions à la fois sur le problème de l’écologie et les dérives d’une démocratie ultra connectée et sécurisée, mais sans approche politique ou géopolitique comme dans d’autres romans du même genre. C’est ingénieux de mettre en parallèle une histoire personnelle et une histoire collective, les deux ayant le même effet dévastateur : un drame familial tout comme une catastrophe naturelle peut amener des blessures irrémédiables.

S’ajoutent une écriture aussi légère qu’une plume au vent et précise comme la trajectoire d’un drone et un ton non sans humour qui permet de garder les pieds sur terre avant qu’un « écureuil bleu en blouse blanche » s’apprête à vous sermonner pour un comportement non réglementaire…. Hé oui…
Ah, j’allais oublier une noisette, le « souvenir ému des perruches de Barcelone », ce petit détail qui confirme toute la sensibilité d’un écrivain.

« La vue est spectaculaire, à défaut d’être belle : des nuées de drones de toutes tailles vrombissent dans l’air du soir au-dessus d’une mer de toits blancs, de panneaux solaires, de tours végétales, de réservoirs d’eau de pluie, d’éoliennes miniatures, de terrasses qui forment des oasis perchées dans la ville scintillante ».

« J’ai beaucoup d’affection pour les nostalgiques qui lisent un roman papier dans le train, ignorant les regards culpabilisateurs(…) J’ai besoin de sentir le papier, d’une couverture à contempler ».

« On croira contempler la mer ou caresser un chat alors que ce ne sera qu’une illusion ».

La mer monte – Aude Le Corff – Editions Stock – Mars 2019

Livre lu dans le cadre du Prix Orange du Livre 2019




lundi 22 avril 2019



 C’était mon fils

Nicolle Beltrame avec Arnaud Tousch

  



23 mars 2018 – Attaque terroriste à Trèbes dans le département de l’Aude, plusieurs morts et de nombreux blessés. Parmi les victimes figurent Jean Mazières, Christian Medves, Hervé Sosna et Arnaud Beltrame. Ce dernier, lieutenant-colonel et se trouvant dans la grande surface au moment des faits, a pris la place d’une otage et a tenté pendant plus de deux heures de raisonner le terroriste. En vain. Frappé mortellement il décédera la nuit suivante.

Sa mère, Nicolle Beltrame, a décidé de témoigner, de laisser sur le papier ses pensées, sa peine, de parler qui était réellement son fils, l’enfant qu’il avait été, l’adulte qu’il était devenu. Avec l’aide du journaliste de RTL, Arnaud Tousch, c’est un livre poignant, extrêmement touchant et une formidable preuve d’amour d’une maman envers un fils parti trop tôt à cause de la folie et de la bassesse humaine. 

Le livre débute par ce qui doit être le commencement, c'est-à-dire le début de la fin, les dernières heures d’Arnaud Beltrame et l’angoisse de ses proches. Puis les hommages qui vont se succéder, de la part de tous, des plus illustres au plus anonymes mais tous unis par le chagrin et l’incompréhension.  Au fur et à mesure, on cerne mieux la personnalité du colonel (octroyé à titre posthume), on découvre sa famille avec ses joies et ses blessures.

Puis, sans aucun plan défini, laissant sa plume suivre son âme, Nicolle Beltrame raconte l’histoire de son « Petit Prince », et donne ses impressions personnelles sur le terrorisme, la société, elle peut hélas en parler en connaissance de cause. Elle veut mettre l’accent sur la notion de non-sacrifice de son fils parce que selon elle, Arnaud ne s’est pas sacrifié, il a simplement écouté son courage pensant qu’il pourrait peut-être raisonner le terroriste, il n’avait qu’un but dans sa vie : aider, secourir.

Particulièrement émouvant est le passage où elle retranscrit une partie du message de Robert Badinter en saluant la conviction, l’humanité de l’ancien Garde des Sceaux, et également, sa réflexion à laquelle j’adhère totalement « parlons plutôt des gens bien, qui se donnent du mal, des personnes qui en valent la peine », oui mettons en valeur ce qui osent faire le bien, ceux qui apportent un espoir, ceux qui envoient des ondes solaires et qui nous font croire encore à une possible paix humaine et laissons de côté sans les nommer ceux qui ne veulent que destruction et chaos.

Nombre d’articles, de récits ont déjà relaté la trop courte vie d’Arnaud Beltrame et de sa fin à la fois exemplaire et tragique mais ce livre est certainement celui qui fait encore vivre ce jeune homme à la vaillance admirable.

« Arnaud, c’était mon fils ; il est parti mais je dois continuer ».

C’était mon fils – Nicolle Beltrame avec Arnaud Tousch – Editions Albin Michel – Mars 2019

vendredi 19 avril 2019


Une noisette, un livre


 Même les méchants rêvent d’amour

Anne-Gaëlle Huon




Par une citation de Jack le Black, Anne-Gaëlle Huon signe un roman aux effluves de tendresse et de pardon sur fond d’histoire familiale et qui parfois nous projette dans nos propres souvenirs ou regrets.

Jeannine a franchi les portes du quatrième âge et commence à perdre tout doucement ses repères. Consciente, elle a un souci de vouloir transmettre à sa petite fille ses joies et ses peines et de l’encourager à suivre le mieux possible sa route. Julia se rend compte qu’il est urgent qu’elle retrouve sa grand-mère et qu’elle profite de cette mémoire vivante. Elle part la rejoindre dans le sud de la France et se retrouve dans une maison de retraite entourée de personnes âgées incroyables et de Félix, personnage atypique, qui est l’auxiliaire de vie de Jeannine. Mais elle est troublée par Lucienne, une femme légèrement plus jeune que sa grand-mère mais au comportement sibyllin. Sans oublier Antoine et son chien Zerbino.

Une lecture qui séduira tous les amateurs de belles histoires qui font du bien. Le style est excessivement musical, peut-être parce que beaucoup de chansons parcourent le roman et, aussi, parce que l’auteure a désiré glisser cette histoire un peu personnelle sur les plus hautes notes de la vie.
On a envie de la serrer dans ses bras cette mamie si généreuse, qui malgré son destin a pu garder une joie dans son cœur si meurtri. Une jolie fiction qui amène à la réalité et à la prise de conscience qu’il faut ô combien tendre les mains vers les gens âgés, ils ont l’expérience des bons et des mauvais chemins et sont la parole de notre histoire.
On aimerait tant que toutes les maisons de retraite soient à l’image de celle décrite dans le livre, que ce soit un lieu de vraie vie et d’attention. Que ce ne soit plus l’antichambre de la mort… Ou que les plus jeunes accueillent un peu plus généreusement ceux qui les ont fait naître…

Le fil conducteur est évidemment l’amour sous toutes ses formes, l’amour filial, l’amour des êtres qui ne font qu’un, cet amour qui peut glisser, cet amour qu’il ne faut pas hésiter à saisir si une petite voix intérieure « cupidonde »autour de vous.
Quant aux trahisons, que peut-on faire ? Oublier ? Pardonner ? Peut-être les deux, peut-être l’un plutôt que l’autre. Vaste question qui reste dans l’espace de lecture même le livre terminé. Une certitude : ne pas se mentir à soi et aux autres.

« La lumière, ça rend vivant »

« Quand une porte se ferme, une fenêtre s’ouvre »

« Accepte d’être vulnérable. C’est le secret du bonheur. Accepter de marcher nu dans une assemblée de gens vêtus. Se montrer tel que l’on est, tendre le flanc aux jugements. Il n’y a que comme cela que l’on est vivant ! »

Même les méchants rêvent d’amour – Anne-Gaëlle Huon – Editions  Albin Michel – Avril 2019








jeudi 11 avril 2019


Une noisette, un livre


 La dédicace

Leïla Bouherrafa




Dédicace : hommage qu’un auteur fait de son œuvre à quelqu’un par une inscription imprimée en tête de l’ouvrage. Voilà pour la définition du Larousse.
Pour le premier roman de Leïla Bouherrafa, c’est le socle de son histoire, celle d’une jeune auteure qui doit trouver impérativement dans les soixante-douze heures (j’aurais pu mettre trois jours mais visuellement ça parle moins) à qui dédier son livre. Seul problème, elle ne connaît réellement personne : avec sa mère c’est un peu du « je t’aime moi non plus », des ami(e)s inexistant(e)s, des amants aussi éphémères que la durée d’un rapport sexuel sans amour, le tout dans un Paris au cinquante nuances de gris orienté vers le cendré profond.

La base est fixée. Pour les ornementations, l’écrivaine s’est transformée dans un clonage entre Grumpy et le Schtroumpf grognon et qui n’a rien trouvé d’autre que de donner comme pseudonyme de lettres à son héroïne le doublement du nom du bichon maltais du cinquième étage : Billie. On n’ose imaginer si le chien s’était appelé Paf ou Pouf !

Restent les ingrédients. Ils sont dans le registre des abonnés absents (et pas comme le numéro de téléphone d’une certaine Véronique qui devient le fil fixe de l’itinérance littéraire) et le jeu consiste à fabriquer un plat judicieusement mijoté avec rien. Le résultat est étonnant, curieusement très consistant, savoureux, fumant (et pas seulement pour les cigarettes consumées pendant la fabrication), aucunement indigeste et ce malgré les nausées récurrentes de la protagoniste qui finit par avoir un haut le cœur aussi tenace qu’un as de pique voulant l’emporter sur son confrère laissé sur le carreau.

Entre une conversation avec les putes, les descriptions loufoques des habitants de son immeuble, les errances sur l’asphalte parisien, une consultation médicale et les petites pointes lancées ici et là sur les travers des âmes humaines, c’est quasiment un tour de magie que de partir de rien et d’arriver à tout (même à créer une ligne directe entre Paris et Brive-la-Gaillarde depuis la Gare Montparnasse).

C’est drôle, caustique, cynique mais jamais méchant. Juste quelques petites baffes bien envoyées pour laisser le lecteur dans un état de vigilance permanent. Une sacrée façon de décrire les tourments de la solitude, du piétinement (mot pas choisi au hasard) permanent.  Mais c’est également une narration touchante avec un dernier acte tout en délicatesse.

« Alors que mes pas battaient le pavé, à mesure qu’il n’y avait plus ni ciel ni putes pour retenir mon attention, tout se mélangeait dans ma tête, l’odeur réelle de l’agrume à celle fantasmée de la nicotine, et c’est ainsi que j’en suis venue à me demander si j’avais un prénom de pute ».

« Leurs dos étaient identiques si bien que j’avais du mal à les distinguer ».

« L’heure et quart que dura la conférence est passée à une vitesse fulgurante. Les dix dernières minutes, la conférence a fini par tourner complètement en rond. C’est comme si nous avions pressé le citron jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien. Même les pépins avaient disparu ».

La dédicace – Leïla Bouherrafa – Allary Editions – Janvier 2019

Livre lu dans le cadre du Prix Orange du Livre 2019



lundi 8 avril 2019


Une noisette, un livre


 L’aigle de sang

Marc Voltenauer




Mythologie, rites, idéologie. Une triade qui amènera les crimes les plus odieux sur une île suédoise fin des années 70. L’aigle de sang, sacrifice odinique, est évoqué depuis des lustres dans la littérature scandinave : un supplice qui consiste à faire apparaître la victime comme un aigle avec des marques sur les dos et les côtes tranchées puis déployées comme des ailes. Voilà, vous êtres prévenus pour l’ambiance.
Cela dit, le nouveau roman noir de Marc Voltenauer est bien plus complexe et heureusement, l’écrivain suisse d’origine suédoise aime les préliminaires ce qui permet au lecteur de progressivement intégrer cette atmosphère où se multiplient maints personnages au profil, disons sérieusement inquiétants.

Nous retrouvons avec plaisir Andreas Auer, l’attachant inspecteur suisse dont on n’avait plus de nouvelles depuis « Qui a tué Heïdi » ainsi que son compagnon Mikaël. Mais entre temps, Andreas a appris pas sa supposée sœur qu’il était en fait un enfant adopté et fruit d’un terrible secret. Intrigué, Andreas  Auer pense à ses nombreux cauchemars et réalise qu’ils sont peut-être des réminiscences de sa petite enfance avant son adoption… et s’il avait été témoin d’une scène macabre horrible…
Il décide de partir avec Minus (un chien Saint-Bernard qui fera d’ailleurs honneur à sa race) pour tenter d’éclairer ce mystère. Mais forcément, l’enquête va être périlleuse et trente-cinq plus tard après les premiers faits il n’est pas bon de réveiller les dieux du Blôt et c’est un premier meurtre qui est commis sur l’île de Gotland peu après son arrivée.

Ce que j’apprécie avant tout chez Marc Voltenauer c’est la qualité de son écriture et la façon dont il transporte chaque personnage au noyau de l’histoire. Comme toujours chez lui, ses thrillers vont bien au-delà du roman policier, c’est une plongée dans le monde des ténèbres mais avec cette lumière qui jaillit de toute part pour faire surgir l’histoire (en l’occurrence mythologie nordique et deuxième guerre mondiale) et beaucoup d’aspects psychologiques.
S’ajoutent de très longues descriptions, tant que tout lecteur pourrait ensuite raconter sans vergogne un séjour sur cette île suédoise sans jamais y avoir mis les pieds !

Mais ce qui a le plus retenu l’attention de votre serviteur est cette facilité à laquelle l’auteur imbrique le crépuscule des âmes des temps modernes dans le mythe viking et des dieux nordiques, même si pour l’instant je reste encore perplexe sur cette dichotomie de certains noms choisis (Frigg entre autres) et le culte envers Freyja. On revisite toute une civilisation qui est le ciment de tout un peuple et dont les traces sont toujours bien vivantes. Et c’est là qu’intervient toute la magie du roman même si bien noire elle est.

Comme pour les précédents opus, un livre qu’on ne peut lâcher une fois commencé car Marc Voltenauer sait jouer sur les fils arachnéens dans ces dédales des êtres obscurs sans pour autant jouer les voyeurs de l’hémoglobine, juste pour percer de sa fine plume les méandres des esprits.

Critique exceptionnellement signée Ratatosk.

« En partant pour Gotland, jamais il n’aurait imaginé se retrouver mêlé à une histoire criminelle qui le toucherait d’aussi près. Lorsqu’il avait appris par Jessica qu’il avait été adopté, il s’était senti amputé d’une partie de son existence et ce sentiment se vérifiait maintenant de manière cruelle. Il était l’unique survivant d’une famille décimée par le folie des hommes ».

« En poursuivant son chemin, il se demanda si le sourire forcé qu’il avait essayé d’arborer se remarquerait sur les images, puis ses pensées se focalisèrent sur le nouveau problème qu’il devrait affronter. Il n’avait pas d’autre choix que de se rendre à cette réunion. Il n’oublierait pas de prendre son arme. C’était certain ».

L’aigle de sang – Marc Voltenauer – Editions Slatkine & Cie – Mars 2019





jeudi 4 avril 2019


Une noisette, un livre


 Amour propre

Sylvie Le Bihan




Amour propre, une lecture mettant en lumière une femme qui marche avec des ombres, l’ombre de sa mère qui a quitté le foyer familial peu après sa naissance et l’ombre d’un écrivain italien, seule jonction énigmatique avec sa génitrice : Curzio Malaparte, de son vrai nom Kurt Erich Suckert. La villa à Capri de l’auteur de « La peau » rendue célèbre par le film « Le Mépris » de Jean-Luc Godard » va être le lieu d’une fuite mais aussi peut-être l’espoir d’une renaissance.

Giulia est maman, trois enfants sont nés d’une union assez éphémère avec son compagnon. Elle ne voulait pas d’enfants mais le destin en a décidé autrement, notamment face à la crainte de ne pas être considérée comme une femme, une vraie femme qui donne la vie. Sa fille et ses deux fils ont grandi et vont pouvoir bientôt s’émanciper et Giulia attend ce moment avec impatience afin de pouvoir vivre enfin pleinement, sans se sacrifier davantage. Elle aime ses enfants mais parfois elle doute, regrette mais n’ose l’avouer étant donné le politiquement correct de rigueur.
Elle décide néanmoins, grâce à un contact tombé du ciel, de partir pour Capri afin d’écrire son livre sur Malaparte et peut-être de tenter de comprendre pourquoi sa mère semblait si attachée à cet écrivain, tout ce qui lui reste d’elle est un de ses livres…

Sur place elle devra affronter l’austérité des deux gardiens du temple mais rencontrera Maria, celle qui a connu Curzio, qui a mis à sa disposition la villa et qui peut l’aider dans ses recherches, et, un chat qui ne doit pas être négligé dans l’histoire. Dans le bestiaire, bien se rappeler du fidèle compagnon de Malaparte Febo, nom que Giulia donnera à son propre chien.

Aux sons d’accents « malapartiens » et des effluves méditerranéennes, Sylvie Le Bihan signe un roman époustouflant, tant par la beauté de l’écriture, les descriptions dignes d’un orfèvre livresque, les diverses réflexions sur la féminité et la maternité. Sans aucune langue de bois (dixit un écureuil arboricole) elle suit la trace de Curzio Malaparte qui n’hésitait pas  à déclamer toute la franchise du cœur. Aucune leçon, juste un point de vue méritoire sur la sempiternelle normalité des êtres qui se doit d’être suivie pour ne pas être propulsé dans les enfers de l’indignation. Pourtant, qui peut se permettre de juger ? Qui peut se permettre de condamner une parole, une attitude ? Comment peut-on émettre une opinion quand l’intimité n’appartient qu’à la personne elle-même ?
Sans omettre ensuite la difficulté d’être des parents, mère ou père, dans le XXI° siècle des réseaux sociaux où tout tourbillonne plus vite que les minutes, où le moindre petit écart devient une tragédie, où la parole de l’écran masque voire anéantit celle de ceux qui nous entourent.


Un roman de 2019 que j’oserai pourtant qualifier d’antique dans toute la noblesse du terme, parce que le parcours de Giulia est une odyssée de l’âme. Ulysse revêt des habits féminins pour affronter les secousses de la vie, les méandres d’une société parfois démoniaque ; Capri devient Ithaque et un retour (que l’on devine progressivement au fil des pages) achève une tapisserie délicatement brodée sur les errances des corps, des envies, des tentations, des abandons et de l’amour.
Avec en prime, le miroir d’une personnalité de l’une des plus importantes figures littéraires italiennes, trop souvent caricaturée parce que le paradoxe reste souvent incompris.

« Je me suis construite dans l’ombre d’un fantôme, dans le silence d’une dialogue rêvé, j’ai pris ma mère à témoin à chaque étape de ma vie, je lui racontais mes échecs et mes succès, son absence me forçait à me relever ».

« Loin du mutisme de mes garçons, j’avais trouvé une source de joie, j’étais en chemin pour renouer avec mon passé. Mon père avait raison, c’était une mère que je cherchais à travers ce voyage, non pas aprce qu’elle m’avait abandonnée, mais seulement parce qu’elle m’avait oubliée ».

« Une île c’est un détachement, la rupture d’un continent, c’est une sentinelle d’une guerre oubliée ».

Amour propre – Sylvie Le Bihan – Editions JC Lattès – Février 2019

Livre lu dans le cadre du Prix Orange du Livre 2019












(Comme ce duo félin est mentionné dans le livre, sachons aussi rire un peu, miaouuuu)


mardi 2 avril 2019


Une noisette, un livre


 Les sept mariages d’Edgar et Ludmilla

Jean-Christophe Rufin




« Si può ? Si può ?
Signore ! Signori ! Scusatemi
Se da sol me presento
Io sono il Prologo (…)
L’autore ha cercato
Invece pingervi
Uno squarcio di vita ».

Comment ne pas penser au prologue de Tonio dans “I Pagliacci” en ouvrant le nouvel opus de Jean-Christophe Rufin, surtout que l’histoire inspirée du poème éponyme d’Alexandre Pouchkine “Ruslan et Ludmila” a lui-même été transformé en opéra par Mikhail Glinka. Alors, même si le vériste Leoncavallo est loin du compositeur russe ou de la volupté mozartienne, en avant la musique aux sons des belles lettres pour quintessencer l’amour ; parce que la vie, comme le souligne l’académicien, « il faut la jouer en riant ».

Chers lecteurs et passionnés de littérature, ce sont cinquante ans d’histoire, une histoire française et européenne, qui va défiler sous vos yeux, aux accents de séparations et de retrouvailles, aux sons verdiens entre une Ludmilla en Aïda  éprise de liberté et un Edgar qui pourrait être Manrico, pris entre l’amour de sa belle et le souvenir de sa mère…

En embarquant dans cette Marly crème et rouge avec ces quatre jeunes gens, on ne connait rien du motif de destination. Quant au lieu, quelque part dans cette immense URSS, tout semble énigmatique. Quel sera le plat de résistance de ce périple presque initiatique ? Si les voyages forment la jeunesse, ils peuvent aussi devenir le théâtre de l’amour, surtout quand un jeune homme élégant est témoin d’une scène incroyable : une jeune ukrainienne est montée nue dans un arbre et refuse d’y descendre au grand dam des villageois… Le coup de foudre est immédiat et Edgar n’aura qu’une idée en tête : revenir et sauver Ludmilla. Ensuite l’épouser. Puis divorcer. Se remarier et…divorcer à nouveau. Et ainsi de suite. Si l’effet peut s’avérer comique, la réalité est beaucoup plus complexe avec de multiples sources de raffinement : pour alimenter l’amour, le seul moyen pourrait être de le rompre pour le faire renaître et à chaque fois le magnifier. Durant l’une de ces unions, une petite fille voit le jour, Ingrid, prise en étau dans ces amours dédaléennes, « d’amour l’ardente flamme »…

Mais qui sont Edgar et Ludmilla ? Deux êtres atypiques, inclassables comme on les aime. L’un est plus matérialiste que l’autre, l’autre plus volcanique que l’un. Chacun s’attire et se désintègre pour mieux refondre en un seul. Edgar rêve de grandeur, esprit entrepreneur et sent que des affaires peuvent pleuvoir pour offrir à sa compagne tout le luxe qu’il désire pour elle. Mais Ludmilla est rebelle et telle une héroïne d’opéra elle sait déclamer la musique de l’âme. Edgar, tel un garçon d’ascenseur aura des hauts et des bas, escroqué par des plus brigands que lui mais saura retrouver à chaque fois la voie du business… Pour Ludmilla, des cantates de Bach, elle deviendra une diva incontestable sachant saisir l’évolution de l’art lyrique, le jeu de scène prenant de plus en plus d’importance avec un élargissement considérable du public grâce à la réalisation de films d’opéra (qui sera une formidable rampe pour rendre accessible cet art trop élitiste). Et quel art pouvait mieux incarner les tourments de l’amour ? Le bel canto où les plus beaux duos prennent des envols parfois stratosphériques pour naviguer sur les ailes de Cupidon.

Le narrateur, un médecin qui a accès à la bibliothèque de l’Institut de France, qui subtilement glisse des passages en Haute-Savoie, dans le Berry, donne sentimentalement le premier grand rôle d’une princesse éthiopienne à Ludmilla, fait allusion à Philippe Tesson… Toute ressemblance avec un écrivain académicien serait bien évidemment fortuite… Quoique.

Réalité et fiction se chevauchent sur les airs de l’amour et les hasards d’une URSS de l’après Staline, d’une France des Trente Glorieuses, où le monde devient tourbillon  dans une éphémérité grandissante, où le pouvoir de l’argent engloutie les sentiments, où la notoriété remplace l’authenticité des êtres. Ce monde comme un grand orchestre qui chevauche de plus en plus vite sans mesurer de tempo mais où la symphonie de l’amour peut encore triompher.

A l’écriture toujours aussi légère qu’une plume au vent, à l’atticisme digne de plusieurs octaves, à la délicatesse de caresses sur l’allégresse des mots, s’ajoute pour ce nouveau roman du « raconteur d’histoires », un art qui ne peut qu’enchanter les écureuils mélomanes : celui qui est total et assolutto : l’opéra ! Cela dit que les non lyriques se rassurent, ils sauront trouver de très longs entractes pour profiter de la force incroyable de deux destins dans les ombres des cabales du monde et la pipolisation des individus.

Un hymne à l’amour avec ses pentes vertigineuses et ses sommets de jouissance ; un hymne à la vie pour qui sait saisir l’instant du moment, le moment du suivant, le suivant dans ce chemin du temps compté mais semblant éternel ; un hymne aux étoiles qui illuminent les sentiments ; un hymne aux âmes plus puissantes que les corps ; un hymne à la volupté et à l’élégance ; un hymne au royaume des lettres de lumière ; un hymne chanté par les voix du cœur se moquant de la raison.

Edgar et Ludmilla, une fantaisie aux ailes d’or qui pourrait se terminer au pays des songes, un pays où Edgar réveillerait Ludmilla par l’anneau éternel de l’amour :

« Mercé del don, ah si !
O caro sogno, o dolce ebbreza
D’ignoto amor mi balza il cor
Celeste un’aura gia respire,
Che tutti I sensi inebbriò”

“ La musique, tout à coup, quittait le domaine invisible des songes et entrait dans la réalité concrète, comme ces îles fabuleuses qui cessent d’appartenir au monde rêvé des récits navigateurs pour prendre un contour et un relief sur des cartes ».

« La vie se charge souvent d’administrer des leçons aux présomptueux ».

« Cette image vide demandait à s’emplir d’une voix pour que l’on sût quel ramage allait avec ce plumage et qu’on comprît finalement à qui on avait affaire ».

« Un instant, elle fut traversée par l’idée qu’elle était au cœur de ce qui constitue le sentiment dramatique. Elle pensa que si elle avait chanté à cet instant, son chant aurait été d’une intensité qu’elle n’avait encore jamais atteinte. Mais elle n’était pas sur scène. Elle était dans la vraie vie et la seule issue pour elle était une séparation complète et définitive d’avec celui qui continuait de penser qu’elle devait lui être reconnaissante et soumise ».

« Les cantatrices sont des reines qui n’ont à se soumettre à aucun roi (…) Leur voix est un instrument précieux dont la puissance éphémère n’est faite que d’émotion, comme l’amour ».

« C’était une longue étreinte, déchirante de tendresse et de douleur, le symbole, pour tous ceux qui en étaient les témoins, de ce que la condition humaine recèle de plus tragique : l’amour à l’épreuve de l’ultime séparation. L’éternité du sentiment et la finitude des corps ».

Les sept mariages d’Edgar et Ludmilla – Jean-Christophe Rufin – Editions Gallimard – Mars 2019










(Probablement l'un des plus beaux duos d'amour de toute l'histoire de l'opéra et je ne peux que l'ajouter à la petite play list. D'ailleurs à partir de 7.48 votre serviteur ne répond plus de rien...)