dimanche 7 octobre 2018


Une noisette, un livre


 Manuel de survie à l’usage des jeunes filles

Mick Kitson




Après le très beau roman « Les buveurs de lumière » de Jenni Fagan, les éditions Métailié ouvrent la rentrée littéraire 2018  avec une nouvelle fable écossaise entre pénombre et luminosité : « Manuel de survie à l’usage des jeunes filles » premier roman de Mick Kitson.

Les deux personnages principaux sont deux très jeunes filles, Sal, 13 ans, et Peppa, 10 ans. Sal est en adoration devant sa jeune sœur et ferait n’importe quoi pour la protéger, la préserver, la sauver. Dés la deuxième page, on connait de suite la raison de Sal de s’enfuir avec Peppe : un beau-père pédophile excessivement violent, ne pouvant contrôler ses pulsions face à l’alcool et aux diverses drogues. Sal craignant qu’il s’en prenne à sa petite sœur décide de tenter le tout pour le tout et fuir le domicile familial pour un coin perdu de la forêt écossaise des Highlands. Mais elle a auparavant tout étudié, tout étudié jusqu’aux moindres détails et pour éviter que sa mère soit poursuivie, elle met en place une stratégie judicieuse.

A tout conte, une sorcière. Ou plutôt une fée. Celle-ci va prendre les traits d’une femme âgée et native de l’Allemagne de l’Est. A l’heure du Brexit, c’est un clin d’œil malicieux sur le rapprochement entre le Royaume-Uni et le continent européen… Ingrid va s’attacher à ces deux jeunes filles et les aider comme elle peut, en prenant soin de ne pas les dénoncer, trop de souvenirs de la RDA restent ancrés dans son esprit. C’est d’ailleurs, l’un des tours de magie de la littérature, faire glisser l’inattendu dans un récit, là une fable mais retraçant les années terribles de l’Allemagne et l’URSS, entre ce désir de paix, d’espoir et de réalité cadenassée.

Comme Ingrid, on fond littéralement avec Sal et Peppa, prodigieuses de maturité et amusantes comme une galopade de lapins. Mick Kitson retranscrit avec habilité la jeunesse du XXI° siècle (il est professeur) avec les problèmes des adultes et le passé qui se moule sans cesse dans le présent.

Quant à mère nature, elle est omniprésente et prouve que si on sait la protéger elle regorge de 1001 vertus. Aucun discours moralisateur, juste des descriptions, des observations qui plongent le lecteur dans un univers qu’il a parfois tendance à oublier. Et, qui mieux que deux adolescentes pour rappeler aux adultes un savoir regarder pour préserver ce qui est le plus précieux : la vie et sa liberté de s’épanouir même sous l’orage.

« Il n’avait pas encore commencé à aller dans la chambre de Peppa mais je savais qu’il n’allait pas tarder parce qu’il avait dit qu’il le ferait et que Peppa avait dix ans et c’est à ce moment-là qu’il avait commencé avec moi. »

« Lorsqu’on traverse une crise quand on fait de la survie il faut prendre le temps de réfléchir et faire un plan. Le « Guide de survie des forces spéciales » dit que le facteur le plus important dans la survie à long terme est l’attitude. La façon dont on réfléchit affecte nos chances de réussite. Si on est négatif et si on pense seulement que les choses vont empirer ou qu’on ne peut pas continuer alors on commence à agir dans ce sens. Et plus on pense et agit dans ce sens plus les choses empirent et plus on prend de mauvaises décisions. Et c’est là qu’il faut prendre le temps de réfléchir, faire un plan et entreprendre une action capable d’améliorer la situation. Même une chose minime peut aider. »

Manuel de survie à l’usage des jeunes filles – Mick Kitson – Editions Métailié – Août 2018

mardi 2 octobre 2018


Une noisette, un prix


 Prix Littéraire de la Vocation 2018


Photo © Fondation Marcel Bleustein-Blanchet pour la Vocation


Votre serviteur au pelage doré cuivré intense a eu la chance de participer à l’aventure du 43° Prix Littéraire de la Vocation pour élire, parmi les sélectionnés, le lauréat de la cuvée 2018.

Le Prix de la Vocation, né en 1960, a été créé par Marcel Bleustein-Blanchet, en souvenir des années de guerre où il avait juré d’aider un jour des jeunes qui, comme lui, avaient une vocation. De nombreux domaines figuraient déjà dans la liste des prix et c’est en 1976 que fut ajouté celui de la littérature, avec Jean-Marc Lovay comme premier lauréat. Suivront ensuite, entre autres, Didier Van Cauwelaert, Emmanuel Carrère, Jean-Philippe Toussaint, Eric Holder, Jean-Marc Parisis, Amélie Nothomb, Antoine Bello, Christophe Ono-Dit-Biot, Gaspard Koening, Emilie de Turckheim, Kaouther Adimi, Joël Dicker, François Henri Désérable, Adrien Bosc, Miguel Bonnefoy…

Pour cette année, l’heureux élu est Boris Bergmann pour son roman « Nage libre » paru aux Editions Calmann-Lévy. Comme toujours, le choix est difficile, mais l’histoire entre Issa et Elie, ce bassin d’amitié dans la banlieue des oubliés, l’écriture pertinente du jeune auteur, ont convaincu l'ensemble des bipèdes présents.
A 26 ans, Boris Bergmann, pensionnaire de la Villa Médicis pendant un an, a déjà écrit auparavant trois romans, dont « Viens-là que je te tue ma belle » qui a reçu le prix Flore du Lycéen.

En parallèle, est décerné également un prix de la Poésie, remis cette année à Célestin de Meeûs pour « Cadastres ».

Il serait injuste d’ignorer les autres auteurs sélectionnés, car chacun possède une promesse d’écriture incontestable :

Paul Behergé – Les nougats – Editions Buchet Chastel
Jean-Acier Danés – Bicyclettres – Editions Le Seuil
Pierre Dayme – Le réconfort – Editions Fayard
Pauline Delabroy-Allard – Ça raconte Sarah – Les Editions de Minuit
Clémentine Haenel – Mauvaise passe – Editions Gallimard
Antoine Janot – Le croque-neige – Editions L’Harmattan
Céline Zufferey – Sauvez les meubles – Editions Gallimard

Juste après la délibération, la remise du Prix de la Vocation sur la terrasse de Publicis avec l’astre jaune comme maître de cérémonie, a permis aux nombreux invités présents de découvrir ou mieux connaître Boris Bergmann, mais aussi d’échanger avec les autres auteurs et membres du Jury, sur la littérature en particulier mais aussi sur l’art en général, l’art sous toutes ses formes ; comme le soulignait André Malraux  « la relation de tout artiste avec l’art est du domaine de la vocation ».




Le Jury du Prix Littéraire réuni Kaouther Adimi, Pierre Barillet, Jean-Luc Barré, Alain Germain, Anne de La Baume, Marie-Françoise Leclère, Florence Malraux, Christophe Ono-Dit-Biot, Erik Orsenna, Philippe Taquet.
Je tiens à remercier le plus noisettement possible, tous les membres de la sélection, l’équipe de La Fondation Marcel Bleustein-Blanchet (dont particulièrement Anne de La Baume et Margaux Nemmouchi)  ainsi que ma « collègue » Sylvie Ferrando, rédactrice à La Cause Littéraire.





lundi 1 octobre 2018


Une noisette, un livre


 L’enfant-mouche

Philippe Pollet-Villard




1944 – La France entre dans la dernière phase de la guerre, peut-être la plus dure quand l’ennemi commence à sentir des signes de faiblesse et où l’occupé hésite entre quel camp désormais s’orienter…
Comme toujours, les plus faibles sont les premières victimes de ces périodes troubles, notamment les enfants, et encore davantage lorsque comme la protagoniste Marie, ils n’ont pas ou plus de parents.

Le récit débute au Maroc avec l’infirmière Anne-Angèle qui voue son existence à soigner dans un dispensaire de Casablanca. Un jour, pendant qu’elle soigne un patient atteint de syphilis (qui la mordra au poignet et aura par la suite des conséquences), elle reçoit un courrier de France lui annonçant que sa sœur, avec qui elle entretenait des relations disons plutôt éloignées, est décédée. Elle quitte aussitôt le Maghreb pour Paris, pensant ne rester que quelques jours en France. Mais c’est sans compter sur ce mystérieux message de la « Peste Verte », un cabaret parisien, révélant que la défunte avait décidé de prendre en charge une orpheline : Marie.
Anne-Angèle va devenir la « tante » adoptive de Marie, d’abord à Paris, puis face à la dangerosité grandissante, en province, elles s’enfuient toutes les deux dans un village de l’est du pays où elles deviendront l’objet de toutes les hostilités.

Une histoire vraie comme une fable, l’épopée de la mère de Philippe Pollet-Villard, qui a dû affronter dés son plus jeune âge toute la rudesse d’une vie qui avait éloigné les fées bienveillantes, restait pourtant une petite étoile pour continuer le chemin. Un récit sur l'exil, l'exil intérieur, celui d'une enfant qui dés le plus jeune âge ne pourra se défendre sur aucune base, les racines ayant été coupées dés la naissance. Une "apatridie" de l'âme. 

Un récit qui remonte le temps, celui d’un sale temps : noir, ombrageux, sournois, maléfique. Ces temps belliqueux où les esprits s’échauffent, rampent, dissimulent, observent, dénoncent, ignorent, tremblent, osent. Ce temps où rien ne compte sauf celui de la survie. Avec toutes ses violences et ses bassesses. Celui des vengeances aussi, surtout contre les proies faciles…

Un roman excessivement touchant mettant en lumière des forces inconnues, ces forces qui peuvent naître dans le corps d’une enfant, pour résister à tout et contre tout, et ce, malgré la noirceur des âmes qui se révèlent encore davantage en période de conflit idéologique. Nonobstant, « il ne faut jamais cesser de croire en l’humain. »

« La curiosité est un vilain défaut, se répète-t-elle. Un vilain défaut, surtout en temps de guerre. Moins on en sait et plus on se sent léger. Ce qui importe finalement, c’est de décider que certaines choses sont véritablement dignes d’intérêt et d’autres, non. »

« Elles ont bien changé ces mains, elles semblent plus honnêtes, moins gourdes, déjà usées. A cause de la paille de fer surtout, qui vous plante sous l’épiderme de fines particules brillantes. En orientant ses paumes vers le soleil, l’enfant remarque qu’elles réfléchissent la lumière. Mais ces lueurs ne sont peut-être qu’une illusion. »

L’enfant-mouche – Philippe Pollet-Villard – Editions J’ai lu – Août 2018


lundi 17 septembre 2018


Une noisette, un livre


 Harry et Franz

Alexandre Najjar




Il a arpenté les plus célèbres planchers des théâtres parisiens, il a interprété des dizaines de rôles au cinéma, d’Arsène Lupin à Beethoven en passant par le commissaire Maigret, il a été flic, juge (Crime et châtiment), Jean Valjean… prisonnier aussi. Jusqu’à ce jour de 1942 où la Gestapo le jette en prison, suite à une dénonciation prétextant des origines juives. Alors que peu de temps avant, il avait tourné en Allemagne. Sa dernière prestation a été de jouer la réalité et de subir les tortures de l’occupant nazi. Il s’appelait Harry Baur.

Dans les sinistres murs de la "forteresse" du Cherche-Midi, Harry Baur, comme beaucoup d’autres condamnés, va faire la connaissance d’un allemand. Oui, un allemand qui visite les détenus et essaie de redonner un peu de vie dans cet univers de mort. Il est prêtre, il est Franz Stock.

C’est une histoire oubliée, des personnes dont le nom et la bravoure restent dans l’univers des effacés. Trop. Alexandre Najjar, par la voix du roman, remet en lumière ces deux belles âmes qui sont un exemple de tolérance et d’amitié entre les peuples, et ce, même dans l’enfer de l’inhumanité.
Par une plume absolument magnifique, l’auteur retrace les sombres heures de l’occupation et de la France vichysiste : les rumeurs, les dénonciations, la torture, les exécutions au Mont-Valérien, le désarroi des prisonniers, des condamnés. "Jugés" pour rien, pour du néant, parce que différent, parce que la notion de race est omniprésente, parce le seul fait d’être juif (ou soupçonné de l’être) faisait de l’humain un parasite… Et que dire du sort réservé à ceux qui osaient défier, résister à ces lois scélérates…

Un bel hommage à cet allemand qui luttait en silence et, comme il le pouvait, contre le pouvoir en place dans son pays et ailleurs. Il n’a jamais accepté de se soumettre aux théories nazies, aux exigences de ses supérieurs malgré le danger, il avait beau être prêtre catholique, il pouvait être envoyé du jour au lendemain dans un camp de concentration ou être fusillé. Comme ces centaines de prisonniers assassinés au mont Valérien. Une épreuve à chaque fois pour Franz Stock ; recueillir leurs dernières volontés, tenir entre ses mains les lettres déchirantes d’adieu, les voir tomber l’un après l’autre devant le peloton d’exécution. Il n’a pu en sauver que quelques uns. A chaque fois, il notait les noms et l’emplacement des sépultures pour que les familles puissent retrouver les corps.

L’auteur a imaginé un journal de bord ainsi que les conversations avec Harry Baur. Comme si la parole de l’au-delà dirigeait sa plume pour faire renaître la foi d’un homme et l’épuisement d’un innocent. Formidable hymne à la réconciliation, à la fraternité ; l’amour du prochain plus fort que la haine.

Harry Baur ne survivra que quelques mois après sa libération, le traitement infligé ayant anéanti ses fonctions vitales et psychiques. Quant à Franz Stock, il meut d’épuisement en 1948 après avoir été nommé responsable du « séminaire des barbelés ». Mais il reste une admirable histoire d’amitié, de compassion, de courage dans l’univers de l’injustice des dictatures, de l’intolérance et des guerres iniques. Un exemple de bravoure.

« Ne jamais sous-estimer le pouvoir des mots sur le moral des êtres. »

« Les rumeurs sont comme les virus : elles se répandent et contaminent la société tout entière, sans qu’on puisse les circonscrire ni les éradiquer. »

Harry et Franz – Alexandre Najjar – Editions Plon – Août 2018

dimanche 16 septembre 2018


Une noisette, un livre


 Elsa mon amour

Simonetta Greggio




« Un vrai roman est toujours réaliste, fût-ce le plus fabuleux ! Et tant pis pour les médiocres qui ne savent pas reconnaître sa réalité. »  Elsa Morante

Elsa mon amour pour un amour de livre. Comme une sensation de remonter le temps, celui que l’on connait que par la littérature et le cinéma. Quand ces deux formes d’art se rencontrent, s’unissent, c’est comme Elsa Morante : prodigieux.

Romancière, poète, traductrice, Elsa Morante a été éclipsée par son époux Alberto Moravia. Un mépris peut-être… Pourtant, sa trace est indélébile, tant pour sa « Storia » que pour son tempérament et caractère de feu ; l’Italie et ses belles lettres, l’Italie et ses amours tumultueuses, l’Italie dans toute sa grandeur mais pas que celle de la « dolce vita ».

Simonetta Greggio relate avec dextérité ce personnage hors-norme, le roman d’une vie mais avec la réalité d’un destin. Elsa Morante c’est déjà une naissance mystérieuse, différente. Un père géniteur qui lui donnera des frères et sœurs mais qui ne les reconnaîtra jamais, un autre homme le fera à sa place. Avec sa mère, c’est un peu « je t’aime moi non plus » comme ce le sera avec ses amours successives : son mari, Alberto Moravia, et ses amants, Luchino Visconti et Bill Morrow, entre autres. Le seul amour qui restera unique et sans faille sera celui pour les animaux : « nos animaux familiers sont des anges déguisés venus sur terre pour nous apprendre la douceur. »

Elsa, c’est aussi un portrait de femme, de femme libre qui veut vivre comme elle l’entend et quelle que soit sa situation financière ; de pauvre elle deviendra riche avant de terminer dans la déchéance. Elle aura connu les privations, l’exil, le luxe, le désespoir d’une fin de vie. Mais jamais elle reniera ses convictions.
A travers cette figure de la littérature, c’est l’histoire d’un pays que l’on feuillette, entre son foisonnement artistique et sa misère politique. Et soudain penser que le passé est terriblement d’actualité… En rien un mensonge, ni un sortilège…

Pour paraphraser son auteure, je dirai qu’Elsa mon amour et une stellaire lecture qui nous fait dieux… comme l’écoute d’un concerto de Mozart.  

« Que reste-t-il de l’enfance, si ce n’est une passerelle magique jetée entre les deux rivages d’une vie, pour peu qu’on ait le courage d’imaginer qui on est, qui on veut être. Qui on a été.»

« Qui est normal ? Qui ne l’est pas ? Ne faisons-nous pas semblant, au fond de nous-mêmes, de trouver le monde ordinaire, alors que nous sommes tous parachutés d’on ne sait où vers l’inconnu, traversant quelque chose qui s’appelle l’existence, et nous avons si peur que nous nous accrochons à la « normalité », ce code qui est comme un fil d’eau glacé sur lequel nous marchons un pied après l’autre tandis que, devant et derrière nous, nos semblables sont aspirés par le vide, jusqu’à ce que notre tour arrive. »

« Depuis, j’ai appris. Un bol réparé est plus beau qu’un bol intact. Le charme d’un objet fêlé, plus troublant que celui d’un objet lisse et neuf. Il faut du courage pour montrer nos fractures, pour y fondre un matériau précieux et faire de la douleur une ligne de lumière. »

« Le hasard, c’est un écheveau de fils invisibles à nos yeux. Il tresse nos existences à notre insu. De temps à autre, un point carmin remonte à la surface, puis se renforce dans les mailles de l’inconnu. »

Elsa mon amour – Simonetta Greggio – Editions Flammarion – Août 2018