lundi 25 janvier 2021

 

Tu marches au bord du monde
Alexandra Badea
 


C’est l’histoire d’une femme qui se raconte, de Bucarest à Kinshasa. Qui est enfermée dans ses blessures, dans celles des autres, dans celles de l’Histoire de son pays, la Roumanie, et de ceux où elle va poser ses pas, le Mexique notamment. Son corps ne répond pas malgré sa jeunesse, son âme s’évapore. Dès qu’elle se sent mieux, aussitôt les sournois fantômes la narguent. Et gagnent. Le marketing qu’elle étudie est à cent lieues de ses faibles espérances mais ayant raté une énième fois le concours d’entrée au Conservatoire ses rêves de théâtre ont fini pas s’évanouir, telle une poupée de chiffon abandonnée par des mains d’enfant.

Dans une écriture particulière, travaillée sur le bout de la plume avec des effluves poétiques, c’est un voyage initiatique, un voyage au renouveau de l’âme dans l’inaction du monde des vivants. Mais contrairement à un lieutenant Giovanni Drogo elle ne va pas attendre, elle ne va pas rester dans la solitude des sentiments. Elle fuit. Elle part sans son compagnon qui n’est qu’un pantin de son existence. Sa première escale sera Paris avec une rencontre dans la cour carrée du Louvre. L’amour avec un inconnu ne lui apportera qu’un éphémère répit. Mais progressivement, une lumière semble l’entourer et lui porter de nouvelles flammes vers l’existence.

Ce roman est très beau et pourtant je suis restée à marcher qu’à son bord, peut-être parce que j’aime les personnages moins torturés pour une totale évasion livresque en cette période "confiniesque", peut-être parce que j’ai ressenti un narcissisme avec la multiplication des états d’âme et d’une narratrice qui semble se parler à elle-même. Néanmoins j’invite mes lecteurs à le découvrir car ils y verront d’autres lueurs et des richesses qui sont restées enfouies à cette première lecture. Et aussi pour sa qualité à émouvoir même sans totale communion de l’encre.

Tu marches au bord du monde – Alexandra Badea – Editions des Equateurs – Janvier 2021

jeudi 21 janvier 2021

 

Une noisette, un livre
 
Le syndrome de Petrouchka
Dina Rubina

 

(Photo de fond © Valerii Tkachenko)

Un héros de roman marionnettiste qui a pour prénom une marionnette, qui dit mieux ? Petia voue sa vie au théâtre de marionnettes. Il vit pour ses poupées, pour le jeu qu’il va inventer, les scènes qu’il va créer. Depuis son enfance il s’occupe de Liza, un bout de femme, toute petite, irrésistible, une chevelure à l’image de la flamboyance du personnage. Enfant, puis adolescent il l’a promenée sur son dos, a pris soin de cette jeune enfant dont la mère s’est jetée par la fenêtre sous les yeux de Petia. En grandissant, Liza est devenue son épouse et l’amour entre les deux est étrange et tout devient encore plus singulier lorsque Petia fabrique une poupée à l’effigie de sa femme de plus en plus happée par les tourments de la folie. Pourtant, dans le couple qui est le plus explosif ?

Sur cette grande scène livresque, il fallait un autre personnage pour tirer les fils : ce sera un médecin. Psychiatre de son état. Tout est parfaitement orchestré – de Mozart à Django Reinhardt – pour une histoire aux limites abracadabrantesques mais d’un foisonnement folâtre irrésistible. S’ensuit un défilé de personnages fantasques, tous plus ou moins liés les uns les autres et qui offrent une chorégraphie à la fois absurde, mystérieuse, imprévisible, sombre mais terriblement vivante.

Ce roman pourrait être le pendant du fameux ballet d’Igor Stravinski qui a pour nom cette figurine russe, ce pantin éternellement en souffrance qui fait frémir et sursauter de joie. D’une narration abstraite on se rapproche continuellement de la musique et surtout de la peinture, telle une polychromie posée sur cet art populaire du théâtre des marionnettes. C’est l’énergie du verbe pour colorer les âmes, ce sont des luttes en couleurs, une profusion de mots, de métaphores. C’est un crayon transformé en pinceau, une page aux allures de partition, un Tchaikovsky posant pour un André Lanskoy.

L’écriture de Dina Rubina rassemble toute la grandeur de la Russie et de ses alentours. Si Petia nous fait voyager de Samara, à Jérusalem, c’est pourtant Prague qui reste le socle de cette épopée entre le réel et l’imaginaire ; depuis le Pont Charles s’envolent des sonorités incandescentes, la luxuriance de la créativité, l’exubérance des passions, le tragique des destins. Et quelques baisers d’amour d’une Russie captivante et imprévisible. A l’image de ces éclairs bleus lors d’un orage d’hiver sous les averses de neige.

Follement théâtral, théâtralement fou.

« Assis sur son petit tabouret dans la remise du théâtre, Petia dévorait des yeux Youra qui jouait Pierrot, la marionnette brisée, et il repensait à son père. C’était lui, en tous points. Romka avait exactement, et de la même façon, coupé un à un tous les fils de la vie, les fils de l’amour familial qui le liaient à sa femme, à son gamin, en se laissant balloter uniquement sur le fil d’or, le dernier fil ténu qui lui restait (…) Le petit garçon savait déjà que le monde des marionnettes est aussi varié, vaste et peuplé que le globe terrestre, avec tous ses pays, ses peuples, ses fleurs et ses arbres, ses animaux et ses oiseaux, ses nuages, sa neige et sa pluie. Il savait que s’y cachait le secret de la vie, d’une autre vie, et que ce secret, il fallait sans relâche chercher à le découvrir, à le faire sortir ».

Le syndrome de Petrouchka – Dina Rubina – Traduction : Marie Lhuillier – Préface de Yves Gauthier – Editions Macha – Janvier 2020

 

 

lundi 18 janvier 2021

 

Une noisette, un livre
 
Les danseurs de l’aube
Marie Charrel


 

Allemagne 2017. Dans le brouillard des manifestations anti G20, deux êtres hors de l’espace et du temps se connaissent à peine et rien ne semblait pouvoir les réunir : lui est blond, allure androgyne, Allemand ; elle est brune, allure enflammée, Rom. Ils vont pourtant devenir célèbres malgré eux : un journaliste reporter d’images diffuse un cliché exceptionnel qui fait rapidement le tour du monde. Sur fond d’aurore, il saisit l’instant où leurs pieds et leurs bras vont rejoindre l’illisible, leurs âmes vont s’unir pour un flamenco dans toute sa quintessence de la liberté. Imperio et Dolores renaissent d’un lointain passé…

Lukas enfermé dans un corps où il n’arrive pas à se reconnaître, Iva enfermée dans une société qui ne cesse d’exclure son peuple. Tous les deux vont se fondre dans cette danse reflétant tous les écorchés vifs par la flamme des notes et des mouvements. De Hambourg à Grenade, le couple va mettre ses pas dans celui d’une figure russe : Sylvin Rubinstein. D’origine juive, il va entrer dans la résistance en Pologne, en Allemagne pendant la seconde guerre mondiale et sera un danseur émérite du flamenco, se travestissant en femme pour venger sa sœur jumelle adorée qui a été déportée avec leur mère dans le camp d’extermination de Treblinka.

Un oublié de l’histoire que fait revivre Marie Charrel dans un somptueux roman où la grâce rejoint la disgrâce du monde, où l’élégance de la danse rejoint l’inélégance de la guerre, où la liberté devient un chant sur toute la diversité des êtres et de ceux qui embrassent la vie. C’est charnel et platonique, bruyant et silencieux, statique et virevoltant.

Autre personnage avec une dimension incroyable est celle de l’officier de la Wehrmacht, Kurt Werner, qui a sauvé plus d’une fois le résistant danseur de flamenco ainsi que beaucoup d’autres en allant contre son pays ou plutôt contre la dictature nazie. Raconter c’est soulever le tapis où sont occultés ces combattants allemands qui avaient la haine des SS et d’Hitler et ont mené une résistance dans un courage exemplaire. Kurt Werner est passé à travers les crocs de boucherie et a pu célébrer la défaite du III° Reich.

« Les danseurs de l’aube », un moment magique qui réunit l’art et l’histoire, les ombres et les lumières au rythme de mots et de pas livresques. Un verdadero duende !

« C’est une drôle de chose, le corps. Une enveloppe, qu’on idolâtre ou qu’on ravage, dans l’espoir que la vie y palpite un peu plus fort, ou seulement pour la beauté du geste ».

« Lukas tourne autour d’Iva. Il ôte l’élastique nouant ses cheveux et les jette en arrière. Un halo doré rebondit sus ses mèches blondes. Il se laisse tomber au sol, jaillit. Au flamenco il mêle une gestuelle venue d’ailleurs, contemporaine. Intime. Il suit le rythme d’Iva. Ses longues jambes au galbe ferme, dressées sur des chaussures de femme, frémissent, ploient, dessinenet des courbes voluptueuses. Iva recule, se jette vers lui, entame une valse insensée ».

« Elle lui révèle une autre façon d’être au monde, la simplicité avec laquelle les peaux savent dialoguer, la douceur que l’on peut accorder aux autres, comme à soi-même. La sensualité née de l’abandon ».

Les danseurs de l’aube – Marie Charrel – Editions de l’Observatoire – Janvier 2021

mercredi 13 janvier 2021

 

Une noisette, un livre
 
Là où tout se tait
Jean Hatzfeld

 


Comme le rappelle Jean Hatzfeld, le génocide des Tutsis au Rwanda est l’un des plus meurtriers de l’histoire par rapport à sa durée : 800.000 morts pour 100 jours ! Du 7 avril au 17 juillet 1994 et qui faisait suite à la Guerre civile rwandaise entre le FPR (fondé par les exilés Tutsis dont Fred Rwigema, puis Paul Kagame) et les FAR (l’armée du Rwanda composée de Hutus et soutenus par la France).

Dans cette inhumanité totale, des hommes et des femmes ont tenté l’impossible : sauver une vie. A l’instar de ce qui s’est passé durant la Shoah, des êtres humains ont fait preuve de courage pour cacher, faciliter la fuite de ceux qui étaient condamnés à l’exécution barbare de l’intolérance. En 1994 ce sont des Hutus qui ont tendus leur cœur vers des Tutsis. Un fait méconnu et même s’il existe dorénavant une reconnaissance officielle beaucoup sont totalement ignorés. Parce qu’il est toujours difficile de parler, parce qu’un Hutu qui a sauvé peut encore passer pour un traître, parce qu’un hutu aux yeux des Tutsis est peut-être encore un ennemi. On n’efface pas en un jour le sang qui a giclé sur tous les chemins du Rwanda qui s’est coagulé dans les immondes trous reconvertis en charniers de l’horreur.

Jean Hatzfeld, que l’on ne présente plus tant ses écrits sur le Rwanda ou les Balkans font date, a rassemblé à Nyamata les témoignages de ces hommes et femmes qui auraient pu tout perdre en sauvant leur prochain. Le risque était immense car tout Hutu qui sauvait un Tustsi était condamné à « être coupé ». Des histoires rassemblées comme des nouvelles en transcrivant sans artifice le récit, ce qui donne une immense émotion à lire ces mots sortant du ventre, une langue étrange où pleuvent les métaphores. Ils ont survécu au génocide et c’est déjà extraordinaire ; mais en bravant le danger, ils ont donné espoir en l’humain, un humain capable du pire côtoie l’humain capable du meilleur.

Ce livre est précieux car ces « Justes » sont rares. Rares parque ‘ils se taisent ou parce qu’ils sont morts. Les raconter, c’est faire honneur à la bravoure de l’âme, c’est les faire revivre. C’est aussi un hymne à l’amour car les couples mixtes étaient chassés, persécutés ; on demandait à un mari de tuer sa femme Tutsi, s’il ne le faisait pas, les deux étaient assassinés. Les enfants avec. Ou alors, les enfants devenaient à leur tour des tueurs.

Des mots qui sont une signature éternelle pour Isidore Mahandago, Eustache Niyongira et Edith Mukayiranga (la gentillesse invincible), Marcel Sengati, François Karinganire, Jean-Marie Vianney Setakwe et Espérance Uwizeye, Silas Ntamfurayishyari…

Là où tout se tait – Jean Hatzfeld – Editions Gallimard – Janvier 2021

jeudi 7 janvier 2021

 

Une noisette, un livre
 
Ces excellents Français
Anne Wachsmann

 


Anne Wachsmann a embrassé le monde de la justice en revêtant l’épitoge. Tout comme son père et son grand-père. Sa famille est alsacienne, juive alsacienne et c’est en retrouvant par hasard une boîte avec divers documents et une correspondance entre son père, Jean-Paul,  et son grand-père, Poldi, que l’avocate a décidé de retracer l’histoire de toute sa famille sous l’occupation allemande.

Une famille qui contrairement à beaucoup n’a pas été décimée par la « solution finale » ordonnée par l’ogre nazi et ses ogrillons collaborationnistes français. A la fin de l’ouvrage, l’avocate souligne que la France, et grâce à des excellents Français, n’a pas été aussi touchée par les rafles que d’autres pays européens : 25% de la population juive a été envoyée dans les camps de la mort contre 99% en Pologne, 75% aux Pays-Bas, 55% en Belgique… Néanmoins tous ont vécu la peur au ventre – et c’est un euphémisme – jusqu’en 1945. D’un premier exil intérieur, toute l’Alsace devait être vidée des Juifs, ils vont se retrouver un peu éparpillés sur le territoire mais le lieu principal de la famille direct sera Néris-les-Bains dans l’Allier, à l’instar de beaucoup d’autres.

Après une introduction un peu laborieuse, l’intérêt du livre prend un immense envol à partir du premier chapitre jusqu’au dernier, les ultimes paragraphes du document résonnant de justesse et d’émotion. Avec de nombreuses illustrations, photos de famille, documents d’époque, c’est un travail gigantesque qu’a effectué Anne Wachsmann. A travers l’histoire d’une généalogie, c’est la totale immersion des années d’occupation en France et de la dévastation en Europe. A titre personnel, j’avais l’impression d’entendre mes parents me raconter ce qu’ils ont vécu – bien que n’étant pas juifs : exode, bombardements, délations, cartes de rationnement, la « pétainisation » de la France, propagande, les excellents français côtoyant les âmes les plus vils, le marché noir, les profiteurs, la faim, le froid, les privations, les sirènes, le couvre-feu, les voisins ou connaissances qui se font arrêter, les départs vers des destinations inconnus, la résistance, la peur… le tout amplifié atrocement lorsque vous étiez juifs. Là, c’était l’humiliation, les contrôles, le port de l’étoile jaune, le droit de n’avoir aucun droit, ne plus pouvoir travailler (ou presque), subir les injures, les coups. Etre obligé de se faire tamponner sur ses papiers : JUIF avec les descriptions physiques. Jusqu’à l’extermination finale.

Chaque membre de la famille a pu passer à travers les griffes du diable, souvent en prenant de nombreux risques et certains sont même entrés héroïquement dans la résistance.

A côté de la narration de cette vie, de cette survie quotidienne entre 1939 et 1945 s’ajoute l’histoire de l’Alsace, de sa population qui a dû basculer encore vers l’Allemagne, seule région totalement annexée au III° Reich !

Juste un bémol que je me permets de souligner lorsque l’auteure relate le décès de l’académicien Henri Bergson le 3 janvier 1941. Il n’y a pas eu qu’un « simple éloge funéraire au domicile du défunt prononcé par Paul Valéry ». Au sein de l’Académie française où on retrouvait à la fois farouches opposés au nazisme et collaborationnistes, la séance du 9 janvier n’a pas été facile car rendre hommage à un confrère juif était un risque énorme. Néanmoins, Paul Valéry alors directeur de séance a lu un courageux discours qu’il avait écrit en sa mémoire devant les 10 académiciens présents qui sera, ensuite, envoyé aux absents. Dés la fin du discours Valéry leva la séance en signe de deuil pour marquer les esprits en sachant qu’il enfreignait les règles autorisées. Et accompagnera Bergson pour son dernier voyage au sein d’un cortège réduit au minimum.

Un ouvrage non seulement à lire pour sa richesse informative mais aussi qui serait à diffuser au sein des établissements scolaires pour non seulement rappeler ce que personne ne doit oublier mais aussi pour montrer tous les mécanismes qui s’entrechoquent lorsque la haine se met à gouverner un pays.

Ces excellents Français, une famille juive sous l’occupation – Anne Wachsmann – Préface de Jean-Louis Debré – Editions La Nuée bleue – Octobre 2020