mercredi 21 octobre 2020

 

Une noisette, un livre
 
Nous étions trois
Hélène Legrais

 


Elles étaient trois, mais parfois quatre ! Une nouvelle version de Trois Mousquetaires bien décidées à manier la cape et l’épée envers certains hommes atteints de machisme profond, à bouter les préjugés, jusqu’à porter l’estocade s’il le faut !  Intégrant un service de sport, autant vous dire qu’une compétition se joue pour ses jeunes journalistes volontaires.

Au moment où les témoignages se multiplient quant aux comportements sexistes dans le monde du sport, la journaliste et romancière Hélène Legrais publie « Nous étions trois », un roman inspiré de son parcours et de deux de ses amies lorsqu’étudiantes elles se retrouvent stagiaires au sein d’une radio nationale. Pour éviter tout règlement de compte, les noms sont modifiés et hormis l’histoire sentimentale tous les autres faits sont réels.

Elise, étudiante à la prestigieuse école de journalisme de Lille décroche un stage au service des sports d’une radio nationale où elle interviendra en direct pour commenter des matchs de foot. En arrivant dans les locaux, elle fait la connaissance des trois autres stagiaires : Clémence, Noëlle et Pierre, le seul garçon. Nous sommes en 1984 et elles sont accueillies par un « Voilà les petites cailles ». Mais à ce jeu de basse cour, les drôles de dames n’ont pas l’intention de se laisser faire quitte à tacler ces messieurs misogynes et les envoyer sur le banc de touche !

La catalane se lie d’amitié avec Clémence qui elle aussi excelle dans le vocabulaire du football et les statistiques, en couple avec un superbe jeune homme interne dans un hôpital parisien, elle souffre de la jalousie de son compagnon malgré l’amour qui les réunit. Noëlle est mariée avec Thierry, sportive également et sa passion reste avant tout la navigation. Quant à Pierre, il s’intègre très bien dans ce trio féminin et devient même leur plus fidèle supporter.

Un récit sportif en forme d’un marathon de mots qui rend le lecteur aussi attentif qu’un spectateur devant quatre-vingt-dix minutes de match. C’est vif, direct et résonne d’authenticité. Romancé certes, mais qui reflète l’ambiance d’une rédaction lors du clasico « masculin-féminin », sans oublier les rumeurs et autres attitudes qui mériteraient un carton jaune voire un rouge.

Une façon également de retrouver les années quatre-vingt qui flirtaient encore sur les avancées de mai 68 mais où les préjugés ont encore la ferme conviction de jouer les prolongations. A côté, souvenirs, souvenirs de grands événements sportifs – que les non-footeux se rassurent, d’autres sports sont évoqués notamment le cyclisme.

Un roman en forme de combat pour l’égalité qui a en plus le mérite d’évacuer toute misandrie, des hommes sont envoyés sans ménagement au terminus des glands inutiles tandis que d’autres reçoivent un certificat de bonne aptitude à la mixité.

Sportivement féminin, féminement sportif !

Nous étions trois – Hélène Legrais – Editions Calmann Lévy – Octobre 2020

mardi 20 octobre 2020

 

Une noisette, un livre
 

L’étrange féminin

Ouvrage collectif

 


Un ouvrage qui s’annonce étrange, comme c’est bizarre. Pourtant mystérieux, cabalistique sont les premiers vocables qui tournent dans la tête, puis au fil de la lecture. Déjà la présentation originale donne le ton : du noir et blanc et des illustrations de Jérôme Minard qui mettent en scène la nature dans tout son fantastique : branches, pierres, eau, brouillard qui peuvent soudainement se déchaîner en des tourbillons phosphorescents et troublants.

L’éditrice et communicante Lucie Eple a rassemblé six voix féminines pour une chorale aux rythmes incantatoires et fabuleux, pour une plongée dans des ombres gothiques ou surgissent des êtres imaginaires, des fantômes, des formes spectrales ou tout simplement les forces de la nature dans un déchainement ténébreux.

Quelques figures littéraires du passé rencontrent des êtres d’aujourd’hui, des ectoplasmes ou fascinantes divinités. Frissons qui pourtant apaisent, obscurité qui porte une lumière, puissance de l’écriture sur la fragilité du monde, un ensemble qui dompte les peurs tout en les faisant sortir. Un chœur qui chante en solo mais sur la même harmonie.

La femme du fleuve

Caroline Audibert brosse le portrait de Naïs, telle une déesse du fleuve en proie aux forces de Zeus, un orage terrible s’est abattu et des pluies diluviennes rendent les routes comme des torrents. Partant à la dérive elle est sauvée par Theo (le choix des prénoms n’est pas anodin). Il lui apporte les premiers secours, repartent ensemble et vont s’aimer le temps d’une nuit. Le récit le plus réel de l’ouvrage et qui résonne terriblement par rapport à l’actualité météorologique. Dans cette vésanie qui embrasse la nature, une plume sculpte les contours de l’inattendu.

Une robe couleur de souffrance

Clara Dupuis Morency trempe une plume de sang dans les veines d’une histoire ancienne, celle d’une femme, Mary Barbe dans « La marquise de Sade » de Rachilde, dont la première robe commandée avait été créée par la couleur de la souffrance. Mante religieuse, cruelle, elle se joue des hommes à cause d’une enfance marquée par un père qui n’avait que faire d’une fille et de l’image ineffaçable d’une vache égorgée. Vampirisant.

Cette nuit ne finira donc jamais

Hélène Frappat convoque le fantôme de Mary Stelley, s’habille de lueurs translucides pour éparpiller des feux follets d’où surgissent ses phrases. La femme de lettres anglaise a été entourée par la Grande faucheuse, est née avec elle, sa mère décédant onze jours après sa naissance. Elle-même va vivre le même cauchemar, par trois fois. Que dire, que faire… Convoquer les esprits qui crient la détresse, la chair écorchée d’une mère. Le courage d’une vie broyée.

Jaune vif, veiné de noir

Bérengère Cournut raconte l’histoire de Pierre-Luisante, femme de la forêt dans un temps suspendu. Sa communauté a été dévastée, elle survit puis vit en chassant, en humant, en regardant. Sauvée par une louve, elle part en plaine mais retourne dans sa forêt pour retrouver ses arbres, ses ruisseaux, sa grotte. Elle fait corps avec la nature jusqu’à faire l’amour avec elle. De là, vont naître d’autres petites pierres. Conte poétique qui rappelle, sur le fond, Regain de Jean Giono.

 Petit traité d’immortalité à la fenêtre

Marie Cosnay fait hurler le vent dans la noirceur de la lande d’Emily Brontë. L’écrivaine découvre une édition de 1962 du célèbre roman et se met à imaginer qu’elle a aussi convoqué Catherine, Hearthcliff, Edgar, Lockwood… mais soudain, un autre fantôme entre dans le paysage, celui de Didon, Didon la femme courageuse face à la jalousie. Entrechats imaginaires entre une divinité phénicienne et romantisme anglo-saxon.

 Niglo

Karin Serres ferme le ban par l’élément vie de la terre : l’eau. Une confrontation entre des êtres étranges plongés dans des aquariums de laboratoire et des nage-pas aux différentes couleurs de peau, qui s’habillent en blanc et plongent des mains vertes ou bleues dans les bacs. Mais enfermer des ondines n’est pas aisé et l’une d’elle va s’échapper… Une fontaine aérienne dans des flots fantasmagoriques.

 

Et maintenant, à vous de vous immerger dans ces incantations et métamorphoses féminines.

L’Etrange féminin – Caroline Audibert/Clara Dupuis-Morency/Hélène Frappat/Bérengère Cournut/MarieCosnay/KarinSerres – Editions du Typhon – Octobre 2020

lundi 19 octobre 2020

 

Une noisette, un livre
 
Life is a Beatles’ song
Marlène Tissot

 


Marlène Tissot chante les mots, fredonne la poésie. La vie n’est pas forcément une chanson mais elle peut prendre les mêmes airs,  s’envoler de lyrisme ou se noyer dans le blues.

Comme toujours, l’écrivaine peint des notes sur les gammes de la vie. Elle regarde, observe, soulève les yeux des autres, de ceux qui ont les paupières trop baissées de fatigue, d’usure, de lassitude, de fatalité. En seulement 120 pages, elle égrène 49 chansons du plus célèbre groupe de rock originaire de Liverpool, avec sa propre vision, ses propres vocables en donnant corps à tous ces refrains collés à notre esprit. Situations imaginées entre espoir et désespoir, combat et résignation ; des petits instants de vie, quand il ne se passe rien, quand il se passe quelque chose, peu importe entre l’attente et le jour même, le vécu et le lendemain ; à chaque fois que les êtres sont moroses ou bercés d’alacrité, elle ajoute un ingrédient qui domine les nuages blancs, les nuages gris : la poésie et la gymnastique fantaisiste que d’aucuns nomment la verve. Inspiration, respiration.

Alors pourquoi lire ce livre ? Because peut-être vous vous dites I’m so tired ou I’m a loser. Pourtant ce n’est pas The end, surtout Don’t let you down, Marlène Tissot want to hold your hand et cette lecture sera A day in the life. Pour Getting better et siffloter pour mieux voir les rêves en liberté. A l’image de la première nouvelle avec cette femme qui habitant trop loin de la mer a mis du bleu dans son bain, pour « se transformer un moment en sirène ». Une forme de parenthèse  inattendue dans cette « impatience d’un monde pressé ».

« Ras le bol de la passivité des sentiments tacites et des saisons qui se suivent avec une discipline presque militaire. Je voudrais trouver une substance qui nous rendre notre folie et me donne le cran d’oser t’embrasser par surprise, pendant que tu regardes ailleurs, pendant que la pluie cogne à la fenêtre et se reflète au fond de tes yeux. Je poserais mon sourire sur la jachère du tien. Et pendant qu’un nouveau bonheur germerait, nous irions main dans la main réapprendre à rêver hors des frontières de la nuit ».

Life is a Beatles’ song – Marlène Tissot – Editions Lunatique – Septembre 2020

 

vendredi 16 octobre 2020

 

Une noisette, un livre
 
La nuit du premier jour
Theresa Révay

 


En ce jour de mars 1896 un accident de funiculaire dans la ville phare de la soierie française va faire basculer le destin de Blanche. Cette jeune femme née au Levant, mariée à un riche soyeux, mère de deux enfants, Aurélien et Oriane, va être secourue par Salem, un négociant très respecté en Syrie. Un regard, un geste prévenant suffisent à provoquer un coup de foudre qui entraînera Blanche dans un tourbillon d’amour et d’aventures. Lors du décès de sa mère, elle part au Proche-Orient avec la décision de tout abandonner, sans regret pour son mari et sa belle-mère, la mort dans l’âme pour ses enfants. Une nouvelle vie l’attend entre un amour authentique, des retrouvailles sur la terre de sa jeunesse, et, l’arrivée d’un conflit européen s’étendant en Asie.

Les enfants grandiront avec l’amour de leur père et leur grand-mère qui, pour éviter tout scandale dans cet univers bourgeois du début du XX° siècle, leur feront croire que leur mère est décédée et repose dans un cimetière libanais.

Theresa Révay ne se contente pas d’écrire une éternelle saga ou une histoire d’amour baignée dans des effluves baignés de naphtaline, elle peint le portrait d’une femme libre, avant-gardiste, qui refuse la bien-pensance pour vivre comme elle le désire, dans un contexte historique qui ébranla l’Europe et le Proche-Orient : première guerre mondiale, agonie de l’empire ottoman et la révolte arabe entre 1916 et 1948. S’ajoute l’histoire de la soie entre Orient et Occident, des ateliers lyonnais aux fermes libanaises qui, déjà à l’époque, commençaient à être victimes d’une technologie naissante entremêlés dans les sempiternelles négociations conjuguant pour le meilleur et pour le pire finance et politique.

Blanche, Salim, Victor, Geneviève, Armand, Aurélien, Oriane, Maxence, Adib,pour ne citer que les personnages principaux, prennent vie sous la plume de l’écrivaine de fresques historiques et feront, sans aucun doute, battre le cœur des lecteurs pour ce voyage livresque aux couleurs flamboyantes d’une soie travaillée dans l’amour et la liberté.

La nuit du premier jour – Theresa Révay – Editions Albin Michel – Octobre 2020

mardi 13 octobre 2020

 

Une noisette, un livre
 
Outre-mère
Cyrielle Gau

 


Marie. Une femme, une mère. Sensible, effacée, pétrie de doutes. Elle quitte la métropole avec son mari Luc et ses deux enfants, Camille et Pierre, direction un monde inconnu : la Nouvelle-Calédonie. Son mari a obtenu un contrat de mécénat pour ses sculptures et elle espère trouver un poste d’enseignante une fois sur place. Le voyage est long, fatigant, une chaleur humide l’étouffe en arrivant, un hôtel sera leur résidence le temps de trouver un logement ; les valises épousent le désordre ambiant, l’esprit de Marie va devenir du même acabit.

Ce déracinement volontaire va provoquer des failles dans le couple et lorsque les éléments météorologiques se déchainent à Nouméa et sa région, c’est un ouragan qui envahit l’âme de Marie par des pensées qui soufflent et tourbillonnent  crescendo, rien ne semblant pouvoir stopper la dérive des sentiments. Errements psychiques ou  vésanie rampante ? Mal-être de l’exil ou dérive d’un couple qui ne se comprend plus ?

Le roman se déroule sur plusieurs années et prend la forme d’un carnet de bord, un journal tellement proche de la réalité qu’il faut relire plusieurs fois la mention qui stipule que les faits et gestes des personnages relèvent de l’imagination de l’auteure même si Cyrielle Gau a puisé son inspiration dans le vécu. Une lecture crescendo avec la curiosité de savoir qu’elle va être l’issue de cette histoire d’apparence ordinaire mais qui se transforme en un récit singulier. Le seul bémol est peut-être l’absence d’une écriture littéraire, certes les descriptions transcrivent les émotions et le contexte dans lequel elles se jouent mais une certaine ornementation aurait donné encore plus de relief au personnage de Marie. Mais d’aucuns trouveront sûrement que rien ne vaut une narration sobre et épurée.

Outre-mère – Cyrielle Gau – Editions l’Harmattan – Avril 2020