mardi 21 juin 2022

 

Une noisette, un livre
 
Les mystères de Fleat House
Lucinda Riley
 


Mais qui a bien pu assassiner Charlie Cavendish, un élève du relativement prestigieux internat privé de St Stephen dans le Norfolk ? Certes son comportement lui avait valu des ennemis et son attitude hautaine frisait parfois la cruauté, mais tout de même.  Élèves, enseignants, amis…tous savaient qu’il était épileptique et qu’une simple dose d’aspirine pouvait lui être fatale, ce qui fait que la liste des suspects est vaste. Cependant il en faut bien davantage pour faire vaciller la pétillante Jazz Hunter, enquêtrice pour Scotland Yard, qui va pouvoir démêler les fils du crime et découvrir de biens sombres histoires dans l’Histoire de l’édifice.

La regrettée Lucinda Riley a signé un thriller époustouflant préférant une intrigue aux multiples rebondissements plutôt qu’un épandage d’hémoglobine et de descriptions glauques qui, la plupart du temps, sont loin de fertiliser le terrain thrillesque. Un roman addictif tant pour la galerie de personnages que pour la narration qui souffle en même temps sur les ombres, les fantômes, la face cachée des êtres – en bien comme en mal – et dessine le portrait d’une enquêtrice en plein tourment amoureux mais infaillible professionnellement.

Noisette sur le livre, aucun élément ne peut facilement éclairer le dénouement sans pour autant brouiller les pistes inutilement. Tout est bien ficelé pour ce roman policier cuit à point au pur jus britannique digne des Patricia Wentworth, Agatha Christie, P.D. James, – pour ne citer qu’elles.

Les mystères de Fleat House – Lucinda Riley - Traduction : Elisabeth Luc – Editions Charleston – Juin 2022

 

 

dimanche 19 juin 2022

 

Une noisette, un livre
 
Une vraie mère… ou presque
Didier Van Cauwelaert

 


Pierre Pijkswaert se retrouve un peu chamboulé lorsqu’il reçoit une lettre du Ministère de l’Intérieur lui signifiant que sa mère Simone n’a plus qu’un seul point sur son permis de conduire. Et que le mois suivant, la préfecture des Alpes-Maritimes propose à Simone Pijkswaert un stage de sensibilisation à la Sécurité routière qui lui permettra de récupérer ses points. Seul léger problème, la maman de Pierre est décédée – je laisse les futurs lecteurs découvrir comment s’est passé son trépas – mais c’est bien son intrépide fils qui conduisait la Fuego ! Tout feu, tout flamme… Seule solution apparente est de régulariser la situation administrative pour le plus grand plaisir de son épouse Tiphaine. Mais Indra, l’auxiliaire de vie de la tante Juliette, va bouleverser les destins.

Un roman aussi drôle que touchant, aussi abracadabrantesque que pétri de réalisme. Par une écriture enlevée, Didier Van Cauwelaert sait toujours séduire et donner de l’empathie à chacun de ses personnages issus de sa propre expérience ou de son imagination foisonnante.

Avec un final inattendu ce nouvel opus devient une lecture très agréable avec toujours cette bienveillance, marque de fabrique de l’écrivain.

Un vrai roman… ou presque.

Une vraie mère…ou presque – Didier Van Cauwelaert – Éditions Albin Michel – Mai 2022

lundi 6 juin 2022

 

Une noisette, un livre
 
Les pépins de grenade
Sarah Briand
 


Lorsque Salomé fait couler de la pulpe de grenade sur sa robe blanche dans un train qui la mène à Carthage, elle ne se doute pas un seul instant que sa vie va basculer soudainement. Quelques heures plus tard, le hasard fait mettre sur ses pas un jeune homme athlétique et souriant, Andrew ; avec lui elle va déambuler le long des colonnes antiques, lieu mythique et carrefour des civilisations. Coup de foudre réciproque, ils vont se retrouver jusqu’à Washington où il habite et exerce son métier, tout au moins celui qu’il lui révèle. Rien au sujet de son autre activité plus secrète. Lors de ce séjour nord-américain Andrew lui apprend par hasard l’existence d’un aïeul ardéchois – région natale de Salomé – qui a sauvé une famille juive pendant la seconde guerre mondiale et qui fut nommé en 1979 « Juste parmi les nations ».

La jeune femme, journaliste pour une grande chaîne de télévision française, va alors remonter le fil du temps, appeler sa mère, fouiller les archives, contacter tous les services possibles pour retrouver l’histoire d’André, un héros anonyme parmi les autres qui avait réussi à s’évader d’un camp de travail allemand. Mais, un soir, pendant qu’elle surveille le déroulement du journal télévisé et scrute toutes les dépêches son cœur tressaille : un attentat en Afghanistan a visé des militaires américains. Sur une civière elle reconnait le visage d’Andrew.

Deux histoires en parallèle mais qui se rejoignent sur le fil de l’amour en temps de guerre. Guerres éloignées, guerres à nos portes, guerres d’hier, guerres d’aujourd’hui. Responsables de destins brisés, de rêves envolés, de corps mutilés, de ruines parsemées tant dans les paysages que dans les esprits mais où s’affirme le courage de l’humanité dans la déshumanité.

La journaliste – et désormais romancière – Sarah Briand signe un récit d’une émotion extrême ayant choisi de dessiner chaque mot avec une encre sensible et une plume pudique. Le tout dans cette délicatesse bienveillante qui l’avait caractérisée lors de la parution de ses précédentes biographies consacrés à Simone Veil et Romy Schneider. Raconter en y mettant toute son âme pour faire scintiller les étoiles des disparus et envoyer une onde lumineuse à ce qui est vivant.

Hommage à ceux qui résistent aux forces destructrices, hommage à ceux qui luttent pour sauver leur nation – ou celles des autres – hommage à ceux qui risquent leur vie pour soulager l’existence d’inconnus. Sans oublier cette ode à l’amour qui n’a pas de pays, n’a pas de frontière ; la passion amoureuse n’a qu'une noble conquête : celle d’atteindre les cœurs quoi qu’il arrive et faire battre les pulsions de vie. Sarah Briand l’exprime à merveille dans cette littérature qu’elle sait si bien habiller de belles lettres baignées de noblesse humaine.

« Salomé se tait, l’horloge indique 19H57. Dans une minute à peine, le générique sera lancé depuis la régie, sa musique envahira le plateau pour s’introduire dans chaque foyer, tous prêts à entendre le murmure du monde. Certains l’écoutent religieusement, installés dans leur canapé, d’autres s’en servent comme compagnon de leur solitude, d’autres encore comme bruit de fond du repas familial et font silence lorsque les images indiquent un événement à ne pas manquer. Soit parce qu’il s’est passé tout près de chez eux, soit au contraire parce qu’il augure des soubresauts du monde et chacun sait, à l’heure de la mondialisation, qu’un battement d’aile de papillon en Asie peut avoir des répercussions sur le quotidien d’un habitant de la Creuse ».

« Pourquoi est-ce si difficile de conserver dans son emploi du temps les petits moments que l’on sait pourtant essentiels, les moments doux, les moments secrets, les moments où l’on décide de ne rien faire jute pour le plaisir de goûter au silence, de boire un thé, d’écouter un morceau de musique, de prendre un bain, de marcher dans les feuilles mortes, de danser ou encore de cuisiner. Il est si facile de se laisser détourner. Il y a toujours une bonne excuse pour les reporter. Voire les occulter. Ne pas se laisser happer par la course du quotidien demande de la force, du courage aussi. C’est savoir dire non. Et à soi d’abord ».

« L’attente est interminable. L’attente, c’est le silence des armes avant la violence des combats dans les plaines venteuses de l’est de la France, c’est le mutisme de Blanche en attendant ses lettres, c’est le temps ralenti dans cet espace où le corps est enfermé, mais c’est aussi l’espoir de s’évader par l’esprit. Et c’est l’espoir d’avoir été entendu par le commandant du camp ».

Les pépins de grenade – Sarah Briand – Editions Fayard – Avril 2022

 

 

 

 

samedi 28 mai 2022

 

Une noisette, un livre
 
Qu’est-ce que j’irai faire au paradis ?
Walid Hajar Rachedi

 


Si le titre laisse dans l’expectative, le déroulé de ce roman n’éveille aucun doute : c’est brut, réaliste, piquant, tragique, avec une fin en terrible gifle !

Malek est issu de cette banlieue parisienne symbole du désœuvrement et des peuples oubliés même si de vaillantes âmes locales essaient de stopper la spirale infernale du chômage, de la pauvreté et du banditisme. Lors d’un séjour dans le nord de la France chez son cousin Ali, il est marqué par sa rencontre avec Atiq, un jeune refugié afghan à la recherche de son frère qui s’est évadé d’une prison tenue par les Américains lors de la prise de Kaboul aux Taliban. Il décide de partir dans une quête indéfinissable qui va l’entraîner à Madrid, Séville, Grenade, Oran, Tanger… le long fil d’une culture arabe. En Espagne, le hasard le mène à plusieurs reprises dans les pas d’une jeune britannique aussi flamboyante que sa chevelure. Il en tombe amoureux surtout qu’elle aussi, recherche un proche : son père a disparu lors d’une énième mission humanitaire sur le sol afghan. Et ainsi de suite…

Un premier roman parfaitement maîtrisé qui entraîne le lecteur dans le labyrinthe de la géopolitique et des errements du monde avec, comme toujours, des femmes et des hommes laissés dans l’injustice et qui peut mener au pire sur l'échelle des victimes innocentes. Comprendre l’incompréhensible pour expliquer sans juger ni tomber dans la spirale infernale du bien versus le mal et inversement.Sans oublier le "piège humanitaire" et là on retrouve le fameux essai de Jean-Christophe Rufin. 

Mais ce qui est encore le plus éloquent et courageux reste avant tout la base du livre : l’Afghanistan et son histoire récente, ce pays multiple aux prises entre un extrémisme religieux et l’invasion soviétique puis américaine pour des motifs différents mais avec un résultat tout aussi désastreux.

Narration dynamique, contenu extrêmement riche sans jamais être lourd, dialogues percutants et remarquablement bien adaptés selon les personnages font qu’il est impossible de lâcher ce roman et que l’on reste aphone lorsque la lecture s’achève en ce demandant « Qu’est-ce que le monde pourrait faire pour retarder l’entrée au paradis ? Et éviter de faire subir aux êtres l’enfer sur terre… »

« Le monde est une énigme que seul le voyage peut résoudre »

« En regardant cette belle eau couler sans entrave, j’avais une folle envie de croire qu’il avait pu exister un havre d’intelligence, de tolérance, d’harmonie. Mieux, j’en avais besoin. Un besoin vital de trouver une filiation avec ce qu’il y avait de meilleur en l’humanité, de trouver les traces de quelque chose de beau, de grand, de digne. Quelque chose qui donnerait un sens à cette vie ».

« Dans une guerre, personne n’est jamais neutre. Dans une guerre, la vie des uns et la mort des autres n’ont plus la même valeur ni la même signification ».

« Nous Afghans, n’avons eu pratiquement aucun mot à dire sur les décisions qui ont affecté notre pays, notre peuple depuis plus de vingt ans : avons-nous demandé aux Russes d’envahir notre pays ? Avons-nous demandé aux Américains de financer et d’armer les plus extrémistes des moudjahidines ? Avons-nous demandé aux services secrets pakistanais et saoudiens, à la CIA de soutenir l’émergence des talibans ? Avons-nous demandé que notre pays devienne le terrain d’entraînement des combattants d’Al-Qaida ? Monsieur Jeffrey, vous m’avez dit, une fois, que vous rêviez d’unité et d’un avenir meilleur pour l’Afghanistan et pour ses enfants. C’est un rêve que je partage  du plus profond de mon âme. Mais comment notre pays peut-il être uni ou œuvrer à un avenir meilleur pour les générations futures s’il est le jouet de puissances pour lesquelles nos vies n’ont aucune valeur ; dépossédé de son destin, ébranlé jusque dans son âme ? »

Qu’est-ce que j’irais faire au paradis ? – Walid Hajar Rachedi – Éditions Emmanuelle Collas – Janvier 2022

Livre reçu et lu pour le Prix Orange du Livre – Finaliste 2022

jeudi 26 mai 2022

 

Une noisette, un livre
 
Portrait du baron d’Handrax
Bernard Quiriny

 


Si vous habitez le département de l’Allier ou pensez y séjourner, peut-être aurez vous la chance de croiser le fantôme de ce personnage haut en couleur et en finesse cérébrale. L’auteur a eu la chance de rencontrer ce baron haut perché par l’intermédiaire non prémédité d’un peintre illustrement inconnu, Henri Mouquin d’Handrax. Lors d’une visite du musée qui porte son nom, notre facétieux écrivain « s’amourache » de cet artiste et part à la rencontre de son petit-neveu, Archibald d’Handrax. La galerie de bons mots et de réparties croustillantes s’ouvre pour le plus grand plaisir du lecteur transporté dans un autre temps avec des pages respirant un charme désuet et parsemé d’humour.

Bernard Quiriny refuse de photographier les œuvres du peintre préférant les reproduire sur une toile. Excellent moyen pour s’introduire au château d’Archibald – enfin, châteaux au pluriel puisque l’intéressé ne sait même pas combien il en possède – et peu à peu se familiariser avec ce hobereau fantasque qui fait indéniablement penser à un Philippe Noiret avec voix identique s’il vous plait. Inclassable et libertaire, ses humeurs font sourire et ses opinions se fichent de la vox populi ou du politiquement correct ; entre une malle de souvenirs et un chemin faisant dans la bucolique province du Bourbonnais, chacun trouvera un trésor sur cette route livresque aussi cocasse qu’attendrissante.

Cours chapitres pour grands instants, plume sémillante pour histoire gouleyante comme un bon vin hors d’âge, ce roman est une ode à l’extravagance dans l’élégance. Quelques coquilles ont subsisté au "bon à tirer" mais, après tout, c’est peut-être une espièglerie de ce cher Archibald !

Truculement vôtre, 

Portrait du baron d’Handrax – Bernard Quiriny – Editions Rivages – Janvier 2022

Livre reçu et lu pour le Prix Orange du Livre / Finaliste 2022