jeudi 13 août 2020

 

Une noisette, un livre
 
Le premier qui tombera
Salomé Berlemont-Gilles

 

Conakry, Guinée. Le Chirurgien et son épouse Marie ont une vie riche. Riche par l’argent que le médecin gagne, riche par l’amour partagé dans le couple, riche par la beauté de cette femme, riche par les quatre enfants qu’ils ont à commencer par l’ainé, Hamadi. Ce dernier à onze ans lorsqu’il quitte son pays de naissance pour aller en France. L’indépendance tant attendue n’est pas à la hauteur des espérances et le Chrirugien, peul, est victime de la chasse sanguinaire effectuée contre ce peuple par Ahmed Sékou Touré. L’exil est la seule chance pour la famille.

Quarante ans plus tard, on trouve Hamadi dans une situation de détresse infinie : maigre, ivre, violent, hurlant. Il est aux urgences d’un hôpital parisien et ses frères et sœurs décident de le faire interner. Que s’est-il passé pour qu’Hamadi tombe de Charybde en Scylla… Lui, Hamadi, celui qui devait s’occuper de la fratrie, la protéger. Mauvaises rencontres ou errance d’un exilé pris dans les tourments d’une société qui ne lui correspond pas, qui ne devient pas Européen et qui n’est plus Africain.

Malgré quelques longueurs, je n’ai pas décroché un seul instant parce que le héros de cette histoire n’est aucunement faible, sa fragilité devient une force : il tombe, il se relève, puis retombe, puis se relève. C’est parfois au bord du précipice quand tout semble perdu, qu’un parachute se déploie sur le grand fil fragile de la vie.

L’écriture est d’une grande sensibilité avec le souci du détail, certains pourront trouver que les descriptions sont trop envahissantes et pourtant c’est ainsi que la jeune autrice réussit à recréer l’ambiance de ces quartiers désorientés peuplés de gens à la recherche d’eux-mêmes. Univers de violence mais pas uniquement, le roman est un manifeste à l’amitié et au socle familial, socle qui  peut s’effriter mais restant la base.

Entre espoir et déception, liberté et enfermement, élan du cœur et agressivité des gestes, égalité et discrimination, fraternité et haine, un récit qui exprime toute la dichotomie d’une démocratie brandissant les oriflammes de la citoyenneté.

Un premier roman de toutes les promesses.

Le premier qui tombera – Salomé Berlemont-Gilles – Editions Grasset – Janvier 2020

Livre lu dans le cadre du Prix Littéraire de la Vocation 2020

mardi 11 août 2020

 

Une noisette, un livre
 
Avant la longue flamme rouge
Guillaume Sire

 

Le Royaume Intérieur face à l’Empire extérieur. Deux mondes, une échappatoire, un imaginaire pour continuer à vivre dans le bourbier des hommes. Un univers puisé dans les livres où chaque personnage, chaque héros va prendre une place réelle dans l’esprit de Saravouth. Depuis l’âge de six ans, le jeune garçon continue de bâtir un gigantesque Angkor, aussi foisonnant, aussi fantastique, aussi spirituel. Sa mère Phusati lui raconte des histoires puisées dans la bibliothèque familiale, une bibliothèque comparable à une reine avec une cour des mots. Aux oreilles attentives de Saravouth et sa sœur Dara, elle narre les pérégrinations de Peter Pan et autres petits princes. Phusati à une origine française, la famille est catholique, leur pays le Cambodge en proie à une guerre civile qui deviendra la terre d’un immense charnier. Le général Lon Nol a pris le pouvoir avec l’aide des américains  et la distribution des armes servira, via un marché parallèle, à alimenter les Khmers rouges. Longue flamme rouge sang à l’horizon.

En attendant, Vichéa, le père continue de travailler comme il le peut dans cette société qui chaque jour devient un peu plus délatrice et où on peut être enlevé, torturé, tué pour la moindre jalousie, le moindre regard, la moindre attitude et dénoncé comme étant d’origine vietnamienne ou d’obédience pro-prince. Des ténèbres vont naître un long crépuscule. Saravouth croit en son royaume intérieur surtout depuis qu’il a rencontre Homère. L’Iliade et l’Odyssée vont dorénavant faire partie de sa vie, lui s’apprête sans le savoir encore à devenir un nouvel Ulysse sans peut-être jamais revoir un jour Ithaque alias Phnom Penh.

Le grand échiquier de la vie va devenir le terrain d’une lutte inhumaine pour l’adolescent : échecs et pièces maîtresses, homme au complet bleu, sorcière de la forêt, orphelinat avec le père Michel. Trahisons, violences et douleurs, une énorme triade qui se transforme en un palimpseste du désespoir et de l’errance. Pourtant Saravouth, blessé, écorché croit pouvoir retrouver ses parents en implorant Athena et Zeus. Avec comme hameçon,  les mots de René Char «  Il faut trembler pour grandir »

Un récit époustouflant, aussi tragique que magnifique, porté par une plume qui sculpte chaque méandre du parcours de Saravouth et pour qui on s’attache sans même le connaître. La puissance de l’écriture provoque un électrochoc à la lecture de cette pérégrination du courage où la réalité est dominée par les références mythologiques, en particulier celle de l’Odyssée qui fouette les pages comme si le navire d’Ulysse venait se fracasser contre les parois du livre.

Car cette histoire est vraie, le Cambodge a encore des tranchées ouvertes après tant d’années de guerre, après un génocide faisant plus de deux millions de morts et Saravouth existe. Et combien d’enfants, combien d’adultes ont subi les mêmes tragédies et les subissent encore…

Guillaume Sire tisse progressivement une énorme toile sur les pouvoirs de l’humain ; ce que le corps humain est capable de supporter par la puissance de l’esprit, l’évasion du mental dans la prison du crépuscule, la ténacité d’une âme ne voulant jamais éteindre la moindre étincelle pour rallumer la flamme de la vie. Cette vie où coexistent les âmes enrobées de cendres ténébreuses et celles auréolées d’une flamme immortellement lumineuse.


Ô Saravouth, conte-moi l’aventure de l’Inventif

Celui qui vit le Cambodge pillé et qui pendant des années erra

Voyant beaucoup d’atrocités, découvrant l’ignominie humaine

Souffrant beaucoup d’angoisse dans son âme sur l’enfance

Pour défendre sa vie sans un possible retour de sa famille

Sans pouvoir sauver aucun de ses membres

Cet enfant qui toucha au troupeau des infâmes

Et vit le soleil dans quelques âmes

A nous aussi, Guillaume Sire, conte un peu ces exploits !

« Les mots sont des hameçons envoyés par les poètes pour creuser des sillons sous le soleil, la mer, les cimes de l’Himalaya, les jardins multicolores, les horloges mécaniques. Les mots dansent partout. Ils travaillent. Ils organisent des batailles. La vie, les étoiles, la peau, le silence, ce sont des mots. Ce sont des hameçons. Il suffit d’écouter ».

« La plaie est cicatrisée. Quant à l’os au-dessus de l’oreille, grâce au caramel de palme mélangé à la chaux et au bétel, il est calcifié et plus solide que jamais. Le rempart est restauré. Les assassins impériaux ne pourront pas entrer ».

« Philippe Saintes est reparti à Paris écrire des articles à la gloire des Khmers rouges dont il n’a jamais réussi à rencontrer le moindre représentant, ni même quelqu’un qui aurait pu lui dire ce qui se passe à l’ouest du pays ».

« S’il est capturé et si on apprend qu’il est le fils de Vichéa et qu’il a trouvé refuge à la mission Saint-Joseph, l’homme au complet bleu et ses soldats risquent de faire ce que Saravouth redoute le plus au monde : assassiner les prêtres, les enfants et les nourrissons. Il veut bien être emprisonné, torturé, tué, il veut bien qu’on lui tire dessus, qu’on lui brûle le crâne avec de la chaux bouillante, mais il ne veut pas, jamais, que quelqu’un meure à cause de lui ».

Avant la longue flamme rouge – Guillaume Sire – Editions Calmann Levy – Janvier 2020

Merci à lecteurs.com de la Fondation Orange pour l’envoi de ce livre



dimanche 9 août 2020

 Songe d'une nuit étoilée 


Dans la douceur de la nuit, j’ai ouvert les volets. Les entrouvrir, tout doucement pour ne pas déranger les âmes nocturnes, puis les écarter progressivement comme le rideau d’un théâtre s’élevant pour laisser place à la grande scène de l’univers.

Fermer les yeux, humer les odeurs. Regarder le grand spectacle sur le monde offert depuis sa fenêtre, un grand bal céleste avec pour danseuse étoile, la déesse de la nuit : Vénus. La plus brillante, la plus élégante, envoyant des arabesques de lumière dans le firmament le plus absolu.

Admirer la profondeur céleste c’est entendre en même temps un chien au loin qui aboie, le murmure d’un feuillage, le zéphyr circulant, le silence de l’immensité et un doux ronronnement, peut-être celui des dieux ou le souffle de Morphée.

Fixer les étoiles, ne plus voir la voute bleu nuit mais imaginer de vastes pentes inversées où scintillent des flocons de neige même en été, une brillance de l’instant s’envolant vers l’éternité. Dans cette simplicité mirifique, ne pas rester isolée, plutôt se fondre avec ce mystère qui envoute, qui sublime. Après la fenêtre, ouvrir la porte et avancer pas après pas dans le jardin pour aller à la rencontre de la mouvance des cieux. Voir la voie lactée et ses ombres blanches, caressant le ciel comme le doux vent qui effleure votre peau, la nudité dans la contemplation du grand manteau de l’infini.

Valse cosmique où soudain apparaît la star si attendue, elle ne fera que passer, très vite, mais sa trajectoire fugace est encore visible, étoile filante si pressée d’exaucer les vœux pour ne jamais perdre l’espérance.

jeudi 6 août 2020

Une noisette, un livre
 
Les revers de l’amour, une histoire de la rupture
Sabine Melchior-Bonnet

 

L’amour. Loué, chanté depuis la nuit des temps. L’amour qui palpite, l’amour qui enivre, l’amour qui fait vivre. Mais l’amour ce sont aussi des larmes, des âmes brisées devenant aussi fragiles que les ailes d’un papillon. De ruptures en tourments, de séduction en désillusion, Sabine Melchior-Bonnet peint une fresque magistrale autour des voluptés et des errements d’Eros à travers des couples célèbres, d’Héloïse et Abélard jusqu’à Charles et Diana. Et démontre par les faits que la femme est toujours victime du pouvoir phallique, non seulement au sein du couple, mais au sein d’une société qui a, certes, évoluée, mais qui reste bien fragile quant à son regard sur la femme et de son souci d’émancipation.Un sujet quasi inédit de ces déchirements amoureux à travers les époques.

Au-delà de ces histoires de rupture, c’est l’histoire  dans tout son réalisme qui s’égrène au fils des pages et permet au lecteur de revisiter des liaisons parfois oubliées, parfois inconnues, de couples célèbres comme HenriVIII et Catherine d’Aragon ou Napoléon et Joséphine aux histoires plus secrètes de Madame du Deffand et Horace Walpole en passant par le libertinage de James Boswell ou pour une énième fois Monsieur volait de jupons en jupons mais s’offusquait de serrer dans ses bras une femme qui avait caressé un autre homme que lui.

La conclusion est perspicace et prend exemple sur un dernier couple : Paul Valéry et Catherine Pozzi. L’un plus connu que l’autre et qui pendant sept ans ont joué la comédie de l’amour. Reste une vaste question : si la femme est terriblement blessée au cours des unions éphémères ou de passions passagères, quelles sont les réelles souffrances de l’homme dans ces vagabondages des âmes et des corps ?

Un document riche, foisonnant, remarquablement bien écrit – je peste bien souvent contre ces essais où la plume est partie se promener au rayon des accessoires – et qui se lit comme un roman. Un roman où l’amour n’est pas une marche triomphale, où l’amour est trop souvent réduit en cendres mais qui n’empêche pas d’espérer des retours de flammes dans le cœur des amoureux d’aujourd’hui, de demain et de croire en une société apaisée où les regards se porteront bienveillants sur ces femmes qui veulent marier amour et respect, amour et liberté.

Les revers de l’amour, une histoire de la rupture – Sabine Melchior-Bonnet – PUF éditions – Septembre 2019


mercredi 5 août 2020

Une noisette, un livre
 
A la Verticale de soi
Stéphanie Bodet

 

A la Verticale de soi est bien davantage qu’un témoignage d’une jeune femme habitant le monde et grimpant aux sommets de son immensité. C’est un infini de bienveillance, de douceur, une ode à la nature et à ses pouvoirs mirifiques, un baudrier pour les jours sombres et incertains, un bréviaire pour celles et ceux qui souhaitent, qui aimeraient que le temps soit parfois suspendu pour mieux admirer les vallées, pour mieux recueillir les petites choses de l’univers qui vous entourent et en tirer toute la beauté qui en découle.

Mariant aisance du récit et volupté de la plume, Stéphanie Bodet raconte son enfance, ses premiers pas sur les rochers, les falaises ; raconte cette envie de se reconvertir en lézard humain pour ramper sur les pierres d’où se dégage une puissance insoupçonnable ou en chamois des hautes montagnes pour escalader les longueurs de l’existence ; ce désir d’ouvrir de nouvelles voies pour rencontrer l’autre, qu’il soit humain, animal ou végétal. Et apprendre combien l’infiniment grand transforme votre âme en guide de l’humilité.

Une large place est évidemment dédiée à sa principale activité depuis plus de vingt ans : l’escalade. De ses falaises de Céüse au massif du Mont-Blanc, l’alpiniste aventurière a franchi toutes les parois qui paraissent, aux yeux du profane, inaccessibles, et parfois surmontées dans des conditions plus que périlleuses et quasi surhumaines. De sa chute depuis la paroi de Tagougimt dans le Haut-Atlas et sa « pierre miraculeuse » jusqu’au Salto Angel, en passant par El Capitan, le Karakoram… sans oublier cette paroi à couper le souffle : la majestueuse Fleur de Lotus. Vertigineux ! Et encore plus lorsque soi-même on commence à déjà chanceler en haut d’un escabeau de cinq marches…

Cette progression vers les hauteurs ne s’est pas effectuée en solitaire. En février 1995 lors d’un stage professionnel à Aix-en-Provence elle rencontre celui qui est déjà un champion et qui deviendra son compagnon de cordée et de vie : Arnaud Petit. Une complémentarité exemplaire pour franchir les défis de l’impossible, un binôme équilibré pour des chemins d’équilibristes. Entre eux des parallèles de différences mais pourtant les croisements se forgent au gré des verticales. Un amour est né, un amour vivra, un amour se forgera comme si la caresse des pierres devenait un catalyseur pour enflammer les deux cœurs.

Deux cœurs à l’unisson pour un terriblement blessé, meurtri. Le 23 juillet 1996, dans tout l’éclat de ses quinze ans, Emilie, la petite sœur s’en va rejoindre les étoiles. Comment expliquer l’inexplicable… Pour qui connaît hélas ces drames au sein d’une famille, une empathie se forme pour cette résilience que Stéphanie et ses proches vont se forger. Continuer pour ne pas oublier, rallumer les étincelles d’une trop courte vie dans l’invisible du firmament.

Une narration d’une sensibilité extrême mais qui laisse entrevoir en transparence un tempérament de courage, et, la fragilité d’un corps – l’auteure est asthmatique – qui puise ses forces dans des rêves, dans la conviction de surpasser ses craintes et angoisses. Page après page, les mots suivent une cordée avec des refuges de réflexion, de philosophie, de déclarations à la beauté de l’espace. Même pour un non alpiniste, aucun décrochage, juste la curiosité et la satisfaction de suivre l’ascension livresque grâce à ces pitons de poésie si justement posés.

Pour qui lira lentement, pour qui franchira dans un lâcher-prise les 290 pages, apparaîtra une source de bien-être, un pétillant d’énergie positive pour dynamiser l’appétit de vivre. Le tout baigné dans les effluves d’une encre scripturale qui fait monter d’un cran notre soif de littérature et nous porte vers une précieuse alacrité. Le vœu d’Hörderlin a été exaucé, Stéphanie Bodet faisant « habiter poétiquement la terre ».

Verticalement harmonieux, harmonieusement vertical.

« Quelque chose au fond de moi me soufflait que l’existence que chacun de nous s’échine à mener n’avait rien de sérieux. Que la vraie vie était ailleurs et non dans les mille tracas quotidiens qui vrillent l’estomac et nous fait les nuits blanches. On peut décider de s’alarmer à tout propos ou décider de lâcher du lest en souriant à l’aube et s’élever dans l’air comme une montgolfière. Inutile de rajouter de la souffrance à celles, bien réelles, que les jours vous apportent tôt ou tard, me disais-je en repensant au départ d’Emilie. Il y a les vrais soucis et ls autres. Ces derniers, autant les circonscrire et les considérer comme des farces ».

« Si la vie nous semble absurde parfois et dénuée de sens, rien ne s’oppose à ce que nous lui en donnions un ! »

« Je rêve d’un livre dans lequel la mésange aurait sa trille à lancer. Un livre musical, rythmé par le cliquetis de la pluie et le souffle du vent. Un livre qui ouvrirait sur la vie ».

« De retour à Hushe, nous trouvons une voiture pour nous ramener de l’autre côté de la montagne, direction Askole au départ du glacier du Baltoro. La rivière Shyok a enflé et emporté sur son cours tous les champs de blé patiemment cultivés, ainsi que les habitations qu’il faudra reconstruire à l’écart des rivages tumultueux. Dans l’un de ses ouvrages, Sylvain Tesson qualifie la France de « paradis peuplé de gens qui se croient en enfer ». En revoyant la mine épanouie de notre chauffeur et de son ami, j’ai le sentiment qu’ici, c’est l’inverse ».

« Il n’existe pas de réponse unique à la vie et à ce qui nous arrive ».

« Il est souvent plus aisé de discourir de la sagesse que de la vivre ».

« Se laisser porter par la montagne pour devenir Atlas à son tour, et soulever son havresac avec plus de grâce, de légèreté. S’en affranchir soudain et finir avec une plume sur le dos, pour mesurer que le poids du fardeau n’est bien souvent que celui que nous lui donnons ».

A la Verticale de soi – Stéphanie Bodet – Editions Paulsen Collection Guérin Chamonix – Septembre 2016

Note : le dernier ouvrage de Stéphanie Bodet est un roman, Habiter le monde, et vous pouvez retrouver ma chronique ICI lors de sa sortie en 2019