lundi 15 janvier 2018


Une noisette, un livre

 

Et moi, je vis toujours

Jean d’Ormesson


 

Chaque livre est différent, chaque livre s’ouvre avec un sentiment distinct, parfois intense, parfois craintif, parfois neutre. Mais pour le dernier roman de Jean d’Ormesson c’est une approche bien étrange. Dans ses mains, on sait que l’on détient un objet rare, un bien précieux qu’il faut manipuler avec précaution. Le regarder, le retourner, le feuilleter, fermer les yeux pour se souvenir. Puis, commencer la lecture, tout doucement, prendre son temps parce que c’est justement de lui qu’il s’agit, ce temps qui passe et qui ne revient pas, ces hommes et ces femmes qui vivent et trépassent inéluctablement. C’est l’Histoire, la nôtre, la vôtre, cette histoire universelle que nous conte l’académicien et qui, par son écriture, personnalise ce qui nous lie tous : l’humanité et sa fuite en avant.  

C’est le récit d’un voyage qui a commencé un jour ou une nuit, et personne ne sait quand il se terminera. Il a débuté sans les animaux, sans les hommes. Puis, progressivement, les êtres vivants sont apparus, ont évolués jusqu’au moment de la découverte du feu qui a été un grand pas en avant vers les civilisations. C’est là que s’ouvre « Et moi, je vis toujours » où l’auteur nous entraîne à travers les siècles, les continents, où l’auteur se transforme en 1001 personnages, tantôt homme, tantôt femme afin de faire vibrer les vies qui font le roman de l’épopée humaine commencée il y a des milliers d’années en Afrique.

En seulement 280 pages vous détenez la plus précieuse des bibles, Jean d’Ormesson étant à lui seul une encyclopédie et tel un Ulysse c’est une invitation à une odyssée perpétuelle entre larmes et rires, entre guerre et paix, entre haine et amour, le tout englobé dans l’ivresse de l’art, de la philosophie, d’anecdotes et de découvertes comme, par exemple, celle de la brioche de Bianca Cappello.

Cette publication posthume de Jean d’Ormesson est une profonde émotion. Le bonheur de le lire encore, de s’enivrer de sa verve, de savourer son humilité, de sourire face à un humour qu’il a dû pratiquement garder jusqu’à son dernier souffle. La tristesse aussi, en sachant que c’est le dernier opus (à moins que certains soient cachés et qu’un jour…), et que Monsieur Jean n’est plus là pour nous épater.

Pourtant, écoutez :

« Longtemps je m’étais déplacé de bas en haut et de haut en bas. Maintenant je marchais droit devant moi, la tête haute, impatient et curieux. Le soleil n’en finissait pas de se lever devant nous. Je découvrais avec ahurissement, avec admiration un monde nouveau dont je n’avais aucune idée ; des peuples, des langues, des villes, des religions, des philosophes et des rois ».

Ou encore :

« J’ai pleuré et j’ai ri. Il y a de quoi rire : rien ne m’a autant amusé que la vie. Et il y a de quoi pleurer : je suis aussi la faim, la soif, la pauvreté, l’ignorance, la maladie, les chagrins d’amour, la dépression, la folie. »

Son timbre nous berce, ses mots resplendissent. Sacha Guitry disait « quand on a entendu du Mozart, le silence qui suit est encore du Mozart ». Pour ce Guépard de l’atticisme, désormais « loin de tout, qui a rejoint le domaine des certitudes éternelles », c’est exactement ce même silence. Un silence vivant.

Et moi, je vis toujours – Jean d’Ormesson – Editions Gallimard – Janvier 2018

lundi 8 janvier 2018


Une noisette, un livre

 

La salle de bal

Anna Hope


 


Francis Galton, Leonard Darwin, Ronald Fisher, Arthur Balfour, Winston Churchill… médecins, scientifiques, politiques… ils font partie de l’Angleterre de la fin du XIX° siècle et du début de XX°. Leur point commun : l’eugénisme, un concept qui voulait améliorer l’espèce humaine, sélectionner les races supérieures et éliminer tout ce qui pouvait empêcher le développement de l’Homo Sapiens, c’est-à-dire, les aliénés, les indigents, les inférieurs… bref autant de termes pour abaisser la condition humaine dans la plus humiliante des classifications. Une thèse qui sera hélas récupérée quelques décennies plus tard par le III° Reich…

C’est dans cette ambiance sombre et maléfique que se situe le dernier roman d’Anna Hope « La salle de bal », cette anxiogène atmosphère de l’asile Sharston, en référence à celui de Menston, qui a existé et où avait été interné l’arrière-arrière grand-père de l’écrivaine. Ainsi « La salle de bal » est non seulement un roman mais un émouvant récit en la mémoire de son aïeul.

Trois personnages alternent la narration : Ella, John et Charles.
Ella s’est échappée de la filature où elle travaillait et John devient patient  dans cet hôpital psychiatrique après un drame familial. Mais tous ces hommes et ces femmes se retrouvent souvent enfermés sans vraiment savoir le comment du pourquoi, les accidents de vie faisant arriver dans cet enclos des êtres sans lendemain… Et ils sont nombreux à errer dans l’incertitude, le néant, à être considérés comme des animaux, voire pire…

Entre le directeur et l’ensemble du personnel encadrant, il y a ce personnage de médecin : Charles… le déroutant… Mais il est fascinant de perversité scientifique. Médecin raté, musicien rêveur, peu considéré par ses géniteurs, il est ambitieux, très ambitieux et n’espère qu’une chose : se faire remarquer pour devenir quelqu’un, et ce, en essayant d’atteindre le Graal par une rencontre avec Winston Churchill plutôt favorable aux thèses eugénistes. Il va créer un orchestre amateur au sein de l’asile et ainsi, chaque vendredi, lors d’un bal, les hommes et les femmes désignés pourront se côtoyer. Ce qui semble être un geste de bonté, d’humanité de sa part va se révéler n’être qu’une fourbe manipulation. C’est là que le roman trouve son rythme dans une danse, non pas macabre, mais terriblement funeste. Pourtant l’amour entre Ella et Charles rode, intensément…

 A ce trio, s’ajoute Clem. Elle est bien différente, elle sait lire, n’a pas de problème d’argent, a de plus beaux vêtements que les autres. Elle est tombée dans cet enfer pour avoir refusé la main d’un homme… tout « simplement ». Elle a, en plus, accès aux livres, car elle sait lire et rêve d’aller un jour étudier à l’université. La lecture, encore et toujours… sauf que le « bon Dr Charles », ne voit pas cette addiction comme une thérapie, il veille pour le pire et jamais pour le meilleur… cruauté des destins…

Quel parcours livresque poignant ! Comment rester insensible à la condition de vie de ces personnages, fictifs, certes, mais en sachant que des centaines d’êtres humains ont subi le même sort entre brimades, humiliations, châtiments, sans aucune liberté et corvéable à merci. Même dans la mort, ils étaient malmenés. Pourtant, on ne cessait de leur répéter que tout était fait pour leur bien dans le meilleur des mondes… vaste hypocrisie.

L’écriture d’Anna Hope est flamboyante, tant par la justesse du déroulement de l’action que par la poésie qui apporte une lumière au fil des pages ténébreuses défilant sous nos yeux. Le tout avec un leitmotiv qui ne peut que séduire le lecteur : la présence de Dame Nature. La nature sous toutes ses formes, sous toutes ses saisons, sous toutes ses déclinaisons. Et dans toute sa générosité.  Loin des âmes noires des scientifiques qui voudraient tout régenter à leur façon et qui, parfois, sont les seuls à perdre la raison…

Dans ce tableau d’une noirceur déconcertante, les effluves bucoliques nous entraînent vers un dénouement surprenant et surtout sublime. Sublime par sa délicatesse, sublime par l’espoir qu’elle engendre. Mais après tout, l’auteur se nomme « Hope ».

La salle de bal – Anna Hope – Traduction Elodie Leplat – Editions Gallimard – Août 2017

Livre reçu dans le cadre du Grand Prix des Lectrices Elle
 
 

lundi 1 janvier 2018


Une noisette, un livre

 

Les Passeurs de livres de Daraya 

Une bibliothèque secrète en Syrie

Delphine Minoui


 


Damas, Alep, Homs, Raqqa, Palmyre… Des villes avec des quartiers entiers transformés en morceaux squelettiques, des champs de ruines à perte de vue, des immeubles fantômes et des milliers de vies qui ont été anéanties par les bombardements, les attentats, la torture, la famine…

Depuis des années, ce n’est plus une lutte pour vivre mais pour survivre. Et puis, il y a Daraya, ville des environs de Damas qui comptait plus de 75.000 habitants en 2007… Le 25 août 2012 a lieu un massacre de la part des forces gouvernementales, officiellement des représailles contre des terroristes. Pourtant les 1ères manifestations étaient pacifiques, des révolutionnaires offrant des fleurs aux soldats et réclamant seulement plus de démocratie, plus de liberté. Mais, le sort de milliers d’habitants fut plié, plus de 800 morts et un exode massif. Néanmoins, une poignée de vaillants combattants de la liberté est restée et, un jour, au milieu des décombres, ils dénichent une arme terrible, une arme capable de rassembler, une arme qui fait vivre, une arme qui suscite l’espoir, une arme sans bruit, sans odeur mais universelle, une arme qui fait battre les cœurs : un livre !

Grâce à Internet et à ses contacts, une journaliste a eu vent de cette histoire incroyable. C’est Delphine Minoui, auteure de plusieurs ouvrages dont « Je vous écris de Téhéran », qui va se mettre en relation avec ces jeunes gens porteurs d’une énergie incroyable et raconte dans « Les Passeurs de livres de Daraya » cette épopée livresque au milieu des bombes. Un document absolument magnifique tant par sa puissance narrative que par l’engagement bouleversant de ces jeunes syriens.

Ces jeunes gens, parfois blessés, parfois revenus de prison, qui vont jour après jour récolter des livres, les rassembler, les archiver, les ranger soigneusement dans un espace obscur, dans les entrailles d’une ville décharnée. Ils vont prendre soin de noter le nom du propriétaire sur chaque ouvrage, car pour eux, ils appartiennent à quelqu’un et devront être restitués quand la guerre sera finie. L’un des miracles dans ce pandémonium  est que la plupart de ces adultes n’étaient pas des lecteurs mais soudainement ils puisent une force, trouvent une lumière en découvrant les récits d’Antoine de Saint-Exupéry avec son « Petit prince » ou de Paulo Coelho et son « Alchimiste ».

Au fil des pages, on apprend que « la lecture est un refuge », qu’elle « aide à penser positivement et permet de chasser les idées négatives », que le livre est le meilleur des outils pour « s’évader, pour se retrouver, pour exister » et que lire est « un acte de transgression ».

Dans cet enfer où se côtoient les barils d’explosifs, la prolifération de gaz toxiques, l’absurdité des convois humanitaires, l’hypocrisie des instances occidentales, il y a des hommes et des femmes qui trouvent le courage de créer une bibliothèque pour partager avec d’autres cette « mélodie de mots contre le diktat des bombes ».

Des histoires touchantes comme celle de cet amour qui va naître via l’échange de livres et surtout l’empathie de l’auteure envers ces messagers de tous les espoirs, font de ce livre une bible livresque, une ode à la puissance de l’écriture, un arc-en-ciel de nuances d’espérance, une référence journalistique et une leçon d’humilité.

Les livres comme arme d’instruction massive, les livres comme chant de la liberté, cette liberté que Paul Eluard voulait écrire partout, sur tous les murs. En refermant ce livre, j’ai aussi envie de crier : Syrie, j’écris ton nom ; peuple syrien, j’écris ton nom. En espérant que des mains se tendent vers les pages de la démocratie.  

 « Ecrire, c’est recoller des bouts de vérité pour faire entendre l’absurdité. »

 « La guerre est perverse, elle transforme les hommes, elle tue les émotions, les angoisses, les peurs. Quand on est en guerre, on voit le monde différemment. La lecture est divertissante, elle nous maintient envie. Si nous lisons, c’est avant tout pour rester humain. »

« Ecrire pour ne pas oublier. Pour ne pas LES oublier. »

Les Passeurs de livres de Daraya – Une bibliothèque secrète en Syrie – Delphine Minoui – Editions Seuil – Octobre 2017

Livre reçu dans le cadre du Grand Prix des Lectrices Elle 2018
 
 

mercredi 27 décembre 2017


Une noisette, un livre

 

Qui a tué Heidi ?

Marc Voltenauer


 


Quand une plume délicate brosse une histoire peuplée d’âmes sombres.
Quand une élégance raffinée signe un écrit d’une noirceur déconcertante.
Quand les sommets des montagnes font plonger dans l’abysse de la perversité humaine.
Quand l’amour essaie de vaincre les contours ténébreux de la cupidité des êtres.
Quand la culture, la psychologie, la religion s’invitent autour d’une mortelle randonnée...
C’est un roman policier qui s’offre à vos yeux et qui, sur un tempo largo moderato, va rythmer une lecture aussi assourdissante que fantastique.

La tranquillité des montagnes suisses n’est qu’un mirage dans « Qui a tué Heidi ? » où vont s’entrecroiser un tueur à gages, une mafia immobilière, un pervers forcément intriguant, un couple de pasteurs et des éleveurs. Au milieu (et même sur les côtés) de cette funeste ambiance, l’inspecteur Andreas Auer et son compagnon Mikaël, journaliste, vont tenter d’éclaircir cet imbroglio mais à leurs risques et périls... Une accumulation de personnages et d’évènements mais qui ne vont jamais faire perdre le fil de la lecture dans cette course contre la mort, au contraire, c’est un ingénieux dosage de nuances de gris obscur pour renforcer les capacités inventives du machiavélisme criminel.

445 pages qui pourraient rassembler à un Everest littéraire mais qui est simplement une ascension aux multiples rebondissements avec chutes vertigineuses garanties.

L’une des premières qualités d’un roman policier est de permettre d’apporter un effet de surprise non seulement dans le déroulement de l’action mais aussi dans le dénouement. Marc Voltenauer réussit à brouiller les pistes et votre museau de fin limier en prend un coup sur le bec même si quelques hypothèses se révèleront exacts.

Les autres vertus de ce polar sont l’écriture précise, à la fois facile et recherchée, les longues descriptions jamais ennuyeuses, quelques bouffées d’air pur pour adoucir un parcours sanglant, la touche touristique du village de Gryon qui donne des noisettes d’envie de faire un saut chez nos voisins helvétiques et la narration touchante d’un couple homosexuel.

 Une intrigue digne de la précision d’une horloge suisse, palpitant et sans incohérences, même si le romancier prend quelques savoureuses libertés dans l’enquête, le tout orchestré par une playlist allant de Richard Wagner à Mylene Farmer. Une plume arachnéenne pour une histoire hitchcockienne…
 
"Quelques jours auparavant, Antoine et Erica étaient libres. A présent, ils étaient tous deux enfermés entre quatre murs. Andreas songea à la rapidité avec laquelle tout pouvait changer et parfois nous échapper. Un jour libre, le lendemain captif. Dans d'autres cas, c'était : un jour riche, le lendemain miséreux. Ou encore : un jour vivant, celui d'après mort. Sic transit gloria mundi - ainsi passe la gloire du monde."

Qui a tué Heidi ? – Marc Voltenauer – Editions Slatkine & Cie – Août 2017

dimanche 17 décembre 2017


Une noisette, un livre

 

La Disparition de Josef Mengele

Olivier Guez


 


Auschwitz. Pandemonium réel de l’horreur dans toute sa monstruosité. La Shoah, la solution finale, ce fut des assassinats par milliers, par millions, des tortures et… des expériences médicales par les « docteurs de la mort », oxymore total et absurde. Pourtant ces médecins ont existé et combien d’entre eux ont échappé à la justice, n’ont jamais été condamné pour des crimes inqualifiables. On pense de suite à Aribert Heim et Josef Mengele. C’est ce dernier qui est le sujet du dernier roman d’Olivier Guez « La Disparition ».

Le récit débute en 1949 quand « l’ange de la mort » débarque en Argentine, nation d’un continent qui va devenir une terre d’accueil (ou plutôt de cachette) pour un chiffre incalculable de nazis. Et si, par exemple, Klaus Barbie a fini par être rattrapé par la justice, beaucoup couleront des jours tranquilles (ou presque), tel Josef Mengele qui s’éteindra sur les côtes brésiliennes en 1979. 30 ans de liberté totale…

La forme du roman permet de donner une dimension excessivement puissante à cette tragédie de l’impunité et du caractère absolument déconcertant de Josef Mengele qui ne « s’abandonnait jamais à un sentiment humain » !

Egoïste, narcissique, insensible pour les autres, paranoïaque… la liste des qualificatifs envers ce bourreau est longue ; la seule consolation est de se rendre compte qu’il n’a jamais été vraiment  heureux  dans cette fuite, il se sentait traqué et paniquait à chaque instant… lui qui jouissait de dominer les déportés, qui riait du sort funeste de milliers de juifs, qui faisait régner la terreur était, en fait, un piètre couard, incapable de prendre seul une décision et sans l’aide de sa riche famille et d’amis plus solidaires que lui, il aurait terminé beaucoup plus rapidement dans les ténèbres de la mort lente…

Récit qui permet de sombres réflexions sur la responsabilité de ceux qui aident des criminels de masse à s’enfuir, à ces dictatures qui se soutiennent les unes aux autres même si, parfois, les buts et idéaux politiques sont différents, à cette tendance à protéger ou à oublier parce que d‘autres enjeux sont à affronter. Et puis cette notion de culture, d’éducation, qui est loin d’être une arme infaillible contre l’intolérance et l’extrémisme : nombre de nazis étaient des amoureux de la littérature et de musique, Mengele sifflant de notes de « Tosca » en acheminant les déportés vers les chambres à gaz… el lucevan senza stelle…

Un ouvrage à lire, relire parce que l’histoire ne doit jamais être effacée.  A l’éblouissement du style et de l’écriture d’Olivier Guez, se côtoie la noirceur désarmante sur cette scélératesse dont est capable certains êtres dénommés humains. Et ce, sans avoir l’once d’un regret et pensant sincèrement qu’ils agissent pour le bien de l’humanité…

La disparition de Josef Mengele – Olivier Guez – Editions Grasset – Octobre 2017

Livre reçu grâce aux Editions Grasset et la communauté Orange Lecteurs