jeudi 21 juin 2018


Une noisette, un livre

 

Un été avec Homère

Sylvain Tesson


 

Heureux qui comme un écureuil
A fait un beau voyage livresque…

Que bel été nous allons passer ! Un été avec Homère, un été avec les héros de L’Iliade et L’odyssée, « Ô muse conte-moi l’aventure de l’inventif ».

Sylvain Tesson nous invite non seulement à passer la saison estivale avec le plus noble des poètes, mais aussi, à ne jamais oublier cette épopée, fondatrice de la littérature grecque et universelle. Parce qu’en réalité il n’est pas nécessaire d’ouvrir les pages d’un quotidien tous les jours, il suffit de relire inlassablement l’histoire d’Ulysse, celle d’un perpétuel recommencement. Incroyablement moderne, modernement incroyable.

Car l’homme sera toujours l’homme, avec ses forces et ses faiblesses, ses désirs et ses soumissions, ses actes de bravoure et ses moments de cruauté. Prenez la guerre, a-t-elle cessé de se répandre depuis Troie ? Non jamais.

Loin de tout pessimisme, le promeneur des chemins noirs, apporte une clarté incroyable sur la vie, sur ce qui l’entoure. Avec son humour qui est l’une de ses marques de fabrique.
Ce sont aussi d’excellents devoirs de vacances : retrouver la vaillance d’Hector, la foudre de Zeus (surtout en ces temps jupitériens…), le talent d’Achille (et pas son talon), l’audacieux Diomède, la belle Hélène, la chouette Athéna… Et puis Ulysse, l’épithète « divin ».

Si vous aimez les lectures solaires, vous allez faire de ce recueil une bible. Car un mot magique apparait régulièrement : lumière, cette lumière si chère aux Grecs. « La lumière inonde la vie, réjouit le monde (…) La Lumière possède une chair, un velouté, une odeur. Lorsqu’il fait chaud, on l’entend bourdonner. Elle tourbillonne dans les arbres et révèle chaque rocher, souligne le relief, allume ses étincelles sur la mer ».

Du monde des adultes, on revient en enfance, on se met à regretter d’avoir oublié les sages conseils d’Homère, Sylvain Tesson nous les rappelle, sans faire aucune morale même si parfois c’est une claque sur la réalité.
« De nos mains, non de l’indolence, viendra la lumière »

De la guerre de Troie au retour d’Ulysse en son royaume d’Ithaque, c’est un voyage homérique, entre passé et présent, une navigation littéraire et philosophique. Magie des textes antiques qui ont traversé les siècles pour une jeunesse immortelle. Sylvain Tesson nous le rappelle avec une très légère oscillation sur cet immense palimpseste de l’histoire de l’humanité… et des humanités.

« Le poème homérique est immarcescible, car l’homme, s’il changé d’habit, est toujours le même personnage, mêmement misérable ou grandiose, mêmement médiocre ou sublime, casqué sur la plaine de Troie ou en train d’attendre l’autobus sur les lignes du siècle XXI ».

Un été avec Homère – Sylvain Tesson – Editions Equateurs / France Inter – Avril 2018

 

 

mercredi 20 juin 2018


Une noisette, un livre

 

Théodora, prostituée et impératrice de Byzance

Virginie Girod


 

La fille de l’hippodrome de Constantinople, la fille du dresseur d’ours, humble parmi les humbles ne pouvait imaginer qu’un jour elle épouserait Justinien et, deux ans plus tard, en 527, deviendrait impératrice de Byzance.

Véritable mythe, elle n’a cessé de susciter admiration et haine. Admiration parce qu’elle fut une femme exceptionnelle, féministe avant l’heure ;  haine parce que jalousée pour sa beauté et rejetée pour son passé, celui de danseuse et courtisane. Son plus fervent détracteur a été Procope de Césarée et la plupart des sources écrites viennent de lui. D’où la délicate tâche de mener une biographie de Théodora.

Virginie Girod, spécialiste de l’histoire des femmes et de la sexualité dans l’Antiquité, s’est lancée dans cette gageure en prenant soin d’extraire tout ce qui semblait absurde et dénué d’authenticité en essayant de recouper les faits avec d’autres sources.

Cette biographie est non seulement un portrait stupéfiant de Theodora mais aussi une plongée dans ce monde antique où s’élève une nouvelle civilisation après la chute de l’empire romain. Instructif, d’ailleurs, de voir que les opprimés d’hier sont souvent les bourreaux du lendemain, ce que les chrétiens avaient subi sous Rome, les païens eurent ensuite les mêmes traitements… Captivant, également, cette étrange modernité de Byzance, certaines idéologies des siècles suivants se sont sûrement inspirées de ces préceptes du monde ancien…

Quant à Theodora, son parcours est à couper le souffle. Issue de milieux populaires, danseuse et, logiquement, prostituée, il lui a fallu une force, un courage, une détermination, pour arriver à franchir tous les carcans de la haute société, pour passer des lambeaux à des vêtements de pourpre. D’une grande beauté, elle a su jouer de ses charmes mais est devenue la plus fidèle des épouses en se mariant avec Justinien. Ensemble, ils ont mené une politique commune, une avancée en symbiose et quelques mesures humaines en faveur notamment des prostituées. En toute logique, Theodora n’allait guère dans les sentiments, pour pouvoir résister et assurer sa position, elle se montrait impitoyable voire cruelle. Elle n’en reste pas moins fascinante et peut être classée parmi les premières féministes de l’Histoire par son énergie à vouloir être libre et insoumise.

Formidable revanche sur le destin pour cette ancienne courtisane, qui à l’instar des acteurs, mimes, danseurs étaient frappés d’infamie et n’avaient droit à aucune dignité. Elle est devenue un mythe et est encore célébrée parmi les Chrétiens d’Orient.

Théodora, prostituée et impératrice de Byzance – Virginie Girod – Editions Tallandier – Mars 2018

lundi 18 juin 2018


Une noisette, un livre

 

Des jours et des vies

Gill Paul

 

 


Mesdames, de la gent écureuil ou de la gent humaine, ce livre est pour vous. Si en plus, vous avez toujours été intriguées par la tragédie des Romanov, il sera doublement pour vous.

Deux destins, deux époques, un siècle sépare la londonienne Kitty Fisher d’un officier de cavalerie russe, Dimitri Iakovlévitch. Pourtant l’histoire va les relier par un héritage, et, la jeune anglaise va découvrir un secret de famille bien gardé…Un bijou va tout révéler car il a appartenu à la grande-duchesse Tatiana.

Un récit romanesque qui part d’un fait réel, l’effondrement de l’empire russe, à une fiction où la ligne conductrice est évidemment l’amour mais entrecroisé par les différentes époques. Et c’est là que réside l’un des plus grands intérêts du livre : Gill Paul a su, avec délicatesse, décrire les sentiments amoureux  pour une mise en lumière de leur évolution au fil des décennies. L’autre curiosité du roman est cette plongée dans l’âme russe, devenant progressivement soviétique, l’attitude des grandes puissances face à la révolution bolchevique, et, cette perpétuelle énigme sur la disparition complète ou non des descendants directs du couple de tsars.

Une saga mêlant passé et présent, une immersion sur la sauvegarde de l’identité durant une révolution, à mettre dans votre panier de l’été pour passer un moment divertissant, avec pourquoi pas, à compléter en visionnant le ballet « Anastasia » créé par Kenneth MacMillan, puisque quelques passages dans le livre évoquent le mythe autour de la sœur de Tatiana.

Des jours et des vies – Gill Paul – Editions Charleston – Mai 2018
 
 

 

dimanche 17 juin 2018


Une noisette, un regard, un tableau

 

El Grito N°7

Antonio Saura


 

 

Le Musée Picasso, rue de Thorigny à Paris, offre une exposition exceptionnelle sur l’une des toiles les plus célèbres du XX° siècle, ou plutôt tristement célèbre puisqu’elle représente le massacre de Guernica survenu le 26 avril 1937. Quelques mois plus tard, Pablo Picasso réalise une fresque monumentale pour l’Exposition Universelle de Paris à la demande du gouvernement républicain. Elle devient aussitôt un symbole de résistance. Mais pas que. Comme l’a souligné le peintre « la peinture n’est pas faite pour décorer les appartements. C’est un instrument de guerre offensive et défensive contre l’ennemi ».

L’art est un perpétuel renouveau et une perpétuelle vision sur le passé pour mieux décrypter le présent. Ainsi, si Picasso s’est inspiré probablement du « Tres de mayo » de Francisco Goya suite à l’assassinat des combattants espagnols par l’armée napoléonienne, Picasso a été ensuite l’un des mentors de nombreux artistes pour continuer à sensibiliser l’opinion sur l’absurdité des guerres, ces guerres qui n’ont jamais cessé depuis la nuit des temps.

Parmi les successeurs du Malagueño, l’un de ses compatriotes espagnols : Antonio Saura. Et, est exposée l’une de ses plus expressives œuvres : El Grito, réalisée en 1959. Son inspiration vient à la fois du « Christ crucifié » de Diego Velasquez, de Picasso évidemment mais aussi et peut-être surtout d’une photo. Celle de Robert Capa où il capte en direct la mort d’un républicain espagnol en 1936. Etourdissant.

La toile d’Antonio Saura ne peut échapper du regard. Un regard qui se prolonge, qui scrute, qui cherche à comprendre. Visuellement c’est d’une esthétique déconcertante, tant de précisions, de reflets pour exprimer la laideur de l’humanité. Un tableau d’une violence extrême, comme si le cri de homme sortait du cadre, cherchait presque à vous entraîner dans l’enfer de la mort. Comme pour Guernica, aucun effet colorimétrique, juste du noir et blanc. Brut, net, précis. Le surréalisme à son climax pour peindre le réalisme.

Exposition Guernica – Musée Picasso – Jusqu’au 29 juillet 2018
 
Mort d'un républicain espagnol, Federico Borell Garcia. ©Robert Capa
 

samedi 16 juin 2018


Une noisette, un livre

 

Vers la beauté

David Foenkinos


 

Camille. Camille comme Camille Claudel. Camille comme un portrait. Enigmatique, joyeuse et triste, confiante et perdue. Camille avant, Camille après…

Un drame touche Camille, dans sa chair, dans son âme. Alors que le criminel garde la tête haute, Camille culpabilise, a honte, a peur. La rencontre avec Antoine Duris, professeur aux Beaux-Arts de Lyon n’arrivera pas à la sauver. Lui, sombrera dans le mutisme, la léthargie et pense que seule la beauté pourra lui faire retrouver la lumière. Il abandonne alors son emploi, son appartement et part sur Paris pour un poste de gardien de salle au musée d’Orsay. Hasard ou coïncidence, signe du destin ou miracle de l’instant, il se retrouve face à un portrait, celui de Jeanne Hébuterne, la compagne de Modigliani qui se suicidera après le décès du jeune peintre. Croisement de vies, croisements de tragédies, croisements des histoires sur le chevalet des cœurs meurtris. Avec l’art en filigrane, pour se souvenir, pour perpétuer les talents, pour ne pas oublier. Comme décrit dès le premier paragraphe « le passé dépose une trace insolite sur le présent ».

David Foenkinos avec sa délicatesse habituelle entraine le lecteur dans un récit où se mêlent drame et espoir, le noir se mariant avec le blanc pour une multitude de nuances de gris se déposant sur la palette des mots. Qui, peu à peu, passent du foncé à l’éclaircie avec juste quelques touches de cendré pour marquer le désespoir de Camille. Tel un chimérique savant, il dose chaque chapitre avec des teintes qui attisent la lecture et donnent l’impression, non pas de vivre un roman, mais une peinture. Seul petit bémol, combien il eut été jubilatoire de croiser davantage de paragraphes entre Modigliani, Jeanne Hébuterne et Orsay…

Un récit qui charmera les amateurs du beau, cette manière de « mettre du rose sur les moments de désespoir ». Désespoir de Camille qui ne pourra plus supporter l’insouciance, l’arrogance de son violeur… ce livre est aussi un message fort, un message profondément humain pour les femmes victimes de crimes sexuels. Et face à la laideur de certains êtres, se tourner vers l’élégance des sentiments de ceux qui voient en la beauté « le meilleur recours contre l’incertitude ».

Vers la beauté – David Foenkinos – Editions Gallimard – Février 2018