lundi 18 juin 2018


Une noisette, un livre

 

Des jours et des vies

Gill Paul

 

 


Mesdames, de la gent écureuil ou de la gent humaine, ce livre est pour vous. Si en plus, vous avez toujours été intriguées par la tragédie des Romanov, il sera doublement pour vous.

Deux destins, deux époques, un siècle sépare la londonienne Kitty Fisher d’un officier de cavalerie russe, Dimitri Iakovlévitch. Pourtant l’histoire va les relier par un héritage, et, la jeune anglaise va découvrir un secret de famille bien gardé…Un bijou va tout révéler car il a appartenu à la grande-duchesse Tatiana.

Un récit romanesque qui part d’un fait réel, l’effondrement de l’empire russe, à une fiction où la ligne conductrice est évidemment l’amour mais entrecroisé par les différentes époques. Et c’est là que réside l’un des plus grands intérêts du livre : Gill Paul a su, avec délicatesse, décrire les sentiments amoureux  pour une mise en lumière de leur évolution au fil des décennies. L’autre curiosité du roman est cette plongée dans l’âme russe, devenant progressivement soviétique, l’attitude des grandes puissances face à la révolution bolchevique, et, cette perpétuelle énigme sur la disparition complète ou non des descendants directs du couple de tsars.

Une saga mêlant passé et présent, une immersion sur la sauvegarde de l’identité durant une révolution, à mettre dans votre panier de l’été pour passer un moment divertissant, avec pourquoi pas, à compléter en visionnant le ballet « Anastasia » créé par Kenneth MacMillan, puisque quelques passages dans le livre évoquent le mythe autour de la sœur de Tatiana.

Des jours et des vies – Gill Paul – Editions Charleston – Mai 2018
 
 

 

dimanche 17 juin 2018


Une noisette, un regard, un tableau

 

El Grito N°7

Antonio Saura


 

 

Le Musée Picasso, rue de Thorigny à Paris, offre une exposition exceptionnelle sur l’une des toiles les plus célèbres du XX° siècle, ou plutôt tristement célèbre puisqu’elle représente le massacre de Guernica survenu le 26 avril 1937. Quelques mois plus tard, Pablo Picasso réalise une fresque monumentale pour l’Exposition Universelle de Paris à la demande du gouvernement républicain. Elle devient aussitôt un symbole de résistance. Mais pas que. Comme l’a souligné le peintre « la peinture n’est pas faite pour décorer les appartements. C’est un instrument de guerre offensive et défensive contre l’ennemi ».

L’art est un perpétuel renouveau et une perpétuelle vision sur le passé pour mieux décrypter le présent. Ainsi, si Picasso s’est inspiré probablement du « Tres de mayo » de Francisco Goya suite à l’assassinat des combattants espagnols par l’armée napoléonienne, Picasso a été ensuite l’un des mentors de nombreux artistes pour continuer à sensibiliser l’opinion sur l’absurdité des guerres, ces guerres qui n’ont jamais cessé depuis la nuit des temps.

Parmi les successeurs du Malagueño, l’un de ses compatriotes espagnols : Antonio Saura. Et, est exposée l’une de ses plus expressives œuvres : El Grito, réalisée en 1959. Son inspiration vient à la fois du « Christ crucifié » de Diego Velasquez, de Picasso évidemment mais aussi et peut-être surtout d’une photo. Celle de Robert Capa où il capte en direct la mort d’un républicain espagnol en 1936. Etourdissant.

La toile d’Antonio Saura ne peut échapper du regard. Un regard qui se prolonge, qui scrute, qui cherche à comprendre. Visuellement c’est d’une esthétique déconcertante, tant de précisions, de reflets pour exprimer la laideur de l’humanité. Un tableau d’une violence extrême, comme si le cri de homme sortait du cadre, cherchait presque à vous entraîner dans l’enfer de la mort. Comme pour Guernica, aucun effet colorimétrique, juste du noir et blanc. Brut, net, précis. Le surréalisme à son climax pour peindre le réalisme.

Exposition Guernica – Musée Picasso – Jusqu’au 29 juillet 2018
 
Mort d'un républicain espagnol, Federico Borell Garcia. ©Robert Capa
 

samedi 16 juin 2018


Une noisette, un livre

 

Vers la beauté

David Foenkinos


 

Camille. Camille comme Camille Claudel. Camille comme un portrait. Enigmatique, joyeuse et triste, confiante et perdue. Camille avant, Camille après…

Un drame touche Camille, dans sa chair, dans son âme. Alors que le criminel garde la tête haute, Camille culpabilise, a honte, a peur. La rencontre avec Antoine Duris, professeur aux Beaux-Arts de Lyon n’arrivera pas à la sauver. Lui, sombrera dans le mutisme, la léthargie et pense que seule la beauté pourra lui faire retrouver la lumière. Il abandonne alors son emploi, son appartement et part sur Paris pour un poste de gardien de salle au musée d’Orsay. Hasard ou coïncidence, signe du destin ou miracle de l’instant, il se retrouve face à un portrait, celui de Jeanne Hébuterne, la compagne de Modigliani qui se suicidera après le décès du jeune peintre. Croisement de vies, croisements de tragédies, croisements des histoires sur le chevalet des cœurs meurtris. Avec l’art en filigrane, pour se souvenir, pour perpétuer les talents, pour ne pas oublier. Comme décrit dès le premier paragraphe « le passé dépose une trace insolite sur le présent ».

David Foenkinos avec sa délicatesse habituelle entraine le lecteur dans un récit où se mêlent drame et espoir, le noir se mariant avec le blanc pour une multitude de nuances de gris se déposant sur la palette des mots. Qui, peu à peu, passent du foncé à l’éclaircie avec juste quelques touches de cendré pour marquer le désespoir de Camille. Tel un chimérique savant, il dose chaque chapitre avec des teintes qui attisent la lecture et donnent l’impression, non pas de vivre un roman, mais une peinture. Seul petit bémol, combien il eut été jubilatoire de croiser davantage de paragraphes entre Modigliani, Jeanne Hébuterne et Orsay…

Un récit qui charmera les amateurs du beau, cette manière de « mettre du rose sur les moments de désespoir ». Désespoir de Camille qui ne pourra plus supporter l’insouciance, l’arrogance de son violeur… ce livre est aussi un message fort, un message profondément humain pour les femmes victimes de crimes sexuels. Et face à la laideur de certains êtres, se tourner vers l’élégance des sentiments de ceux qui voient en la beauté « le meilleur recours contre l’incertitude ».

Vers la beauté – David Foenkinos – Editions Gallimard – Février 2018

dimanche 10 juin 2018


Une noisette, un livre

 

Juliette de Saint-Tropez

Valentin Spitz

 


Femmes qui acceptaient, femmes qui ne disaient non, femmes soumises, contraintes…femmes et éternelles mineures, femmes devant cacher leur corps, leur féminité ; les premières ayant osé dévoiler leurs chevilles étaient traitées de prostituées. Pourtant, elles osaient et ont ouvert la voie pour que d’autres s’émancipent complètement, en relevant la tête, en affirmant leur appartenance aux deux chromosomes identiques et en actionnant la manette de la liberté. Juliette de Saint-Tropez en fait partie et est un exemple.

Elle en a du panache Juliette, cette petite fille qui va grandir en refusant progressivement que la femme soit considérée comme la « côte » d’un homme… L’écrivain Valentin Spitz signe un roman sous forme de saga familiale, saga centrée sur un personnage, quel personnage celui de Nicole (qui deviendra Juliette), un hommage à sa propre grand-mère qui a été l’une des colonnes de cette tribu essentiellement féminine. Seuls Julien et Lucas (le petit-fils narrateur) apportent une note Y dans ce récit qui n’a pourtant rien d’une histoire X.

Si le fond est une ode au féminisme, la forme est un dédale de phrases, de paragraphes, de chapitres amenant le lecteur de surprises en surprises et d’interrogations en interrogations. Où commence la fiction ?  Où s’arrête la réalité ? Le mensonge est-il une forme de vérité ou toute vérité finit-elle par se terminer inéluctablement en menterie ?

Juliette fait tourner les têtes mais la sienne parfois est au bord du précipice, dès l’enfance avec la disparition brutale de son papa adoré qu’elle essaiera d’entrevoir parfois comme s’il existait encore. Sa mère absente, sa sœur inexistante, elle rencontrera des hommes, aura confiance, puis, en découvrant leur face cachée, elle partira, avec ses enfants. Fière d’être une femme, fière d’avoir pu gravir les échelons de la société en piétinant les rumeurs du fameux « elle couche pour arriver », fière d’assumer ses amants.

Elle a un peu de Brigitte Bardot cette Juliette : un langage direct, amoureuse des animaux, divorcée plusieurs fois,  assurant une sexualité décomplexée comme les hommes le font depuis la nuit des temps. Quand Lucas décrit sa grand-mère « Elle fait quelques pas dans la rue ; minijupe en cuir, cuissardes noires, blondeur irradiante. Quelque chose a changé, Nicole n’est plus une belle femme, elle est LA femme. Chacun de ses pas est comme une poudre qui se diffuse (…) Nicole n’est plus,  elle est Juliette désormais » les images de BB défilent. Juliette créa la femme…

Un portrait de femme par le regard d’un homme : c’est  corrosif et voluptueux. Engagé. On aurait presque quelque mansuétude pour ces hommes malgré leur faiblesse, leurs secrets, leurs errances, leurs comportements machistes, peut-être justement parce que le narrateur sait raconter sans condamner, juste montrer la vaillance d’une femme pour écraser les sempiternels préjugés et vivre sur les mêmes marches d’égalité. Egalité qui prend un terrible coup d’épée à la fin du récit : « Elle n’a plus envie. Il l’a tuée d’une phrase, une vérité implacable biologique assénée par ce quadragénaire qu’elle aime à en crever ; une phrase terrible, une ravageuse illustration de l’inégalité qui perdure entre les hommes et les femmes, la seule peut-être dont Juliette ne viendra jamais à bout : "Tu ne pourras jamais me donner d’autre enfant, à ton âge" ».

Juliette de Saint-Tropez, c’est un roman masculin, féminin, du Godard scriptural qui ne sera jamais à bout de souffle. Comme pour l'émancipation des femmes…

Juliette de Saint-Tropez – Valentin Spitz – Editions Stock – Mai 2018

jeudi 7 juin 2018


Une noisette, un jury littéraire

 

Grand Prix des Lectrices Elle

 


C’est une aventure, une découverte. C’est entrer dans un territoire inconnu, devenir, avec un livre et un crayon (ou un clavier), un explorateur des continents littéraires, et ce, grâce à un magazine qui offre la possibilité de candidater pour être jurée.

Pas de délibération autour d’une table mais des livres à chroniquer et à noter chaque mois, de septembre à avril avec une sélection tournante. Pour 28 livres au total. Livres envoyés chaque mois à votre domicile et vous vous surprenez à faire des sauts de jeune kangourou à chaque paquet réceptionné… C’est une joie, une chance que l’on savoure.

Qu’il est captivant de s’attacher à maitriser une rigueur extrême en prenant soin de lire de A à Z chaque ouvrage, de réfléchir à une note, de réaliser combien il est difficile d’évaluer un récit, un document ; derrière chaque récit il y a une personne, un humain avec sa propre sensibilité. Pourtant, il faut juger en toute intégrité selon le ressenti de la lecture, du fond et de la forme, du contenant et du contenu, de la verve et de la dextérité. Avec des notes… et parfois des bémols.

Intégrer un jury c’est aussi accepter de lire ce qui ne plait pas forcément, trois genres littéraires sont inclus dans ce Grand Prix : roman, essai et policier. Mais les livres comme les voyages forment la jeunesse… et la largesse de l’esprit, c’est une gymnastique cérébrale pour muscler les neurones et les petites cellules grises si chères à un célèbre détective belge !

Au fil des mois, au fil des jours, un long fleuve de mots va s’écouler sous vos yeux mais la navigation sera partagée avec vos collègues, parfois en parfait accord, parfois en profond désaccord, c’est le jeu, c’est la richesse de la diversité que d’avoir des avis contraires. Puis, les saisons passent et la ligne d’arrivée se profile avec un léger (voire plus) pincement de la noisette, bientôt « l’odyssée Ellienne » sera à ranger précieusement dans une boite à souvenirs. Cependant, elle sera ornée d’un magnifique ruban marquant les rencontres avec les auteurs finalistes mensuels, les conversations à l’infini dans ce firmament livresque, les discussions en direct avec les autres jurées dont beaucoup deviennent des amies et la remise des prix un soir de mai sous une chaleur d’été.

Du haut de mon noisetier, je m’incline devant le professionnalisme des autres jurées, devant la disponibilité de Laura Chenal puis de Léa Errigo, devant Olivia de Lamberterie et Pacale Frey pour mener livre battant une symphonie de joyaux scripturaux, aux partenaires et, évidemment, aux auteurs pour leur gentillesse et leur talent.

Pour cette édition 2018, les lauréats sont :

-       Roman : « La salle de bal » d’Anna Hope aux Editions Gallimard

-       Document : « Les passeurs de livres de Daraya » de Delphine Minoui aux Editions de Seuil

-       Policier : « Les chemins de la haine d’Eva Dolan » aux Editions Liana Levi

En parallèle, est décerné un Grand Prix des Lycéennes, qui cette année, revient à Evelyne Pisier et Caroline Laurent pour « Et soudain la liberté » aux Editions Les Escales.

Un bal littéraire pour passer les livres le plus largement possible, donner un souffle de liberté et tracer sans haine des chemins de tolérance. C’est la magie de la lecture, c’est la magie d’un prix, c’est la magie de la vie et de ces moments précieux.