mercredi 27 décembre 2017


Une noisette, un livre

 

Qui a tué Heidi ?

Marc Voltenauer


 


Quand une plume délicate brosse une histoire peuplée d’âmes sombres.
Quand une élégance raffinée signe un écrit d’une noirceur déconcertante.
Quand les sommets des montagnes font plonger dans l’abysse de la perversité humaine.
Quand l’amour essaie de vaincre les contours ténébreux de la cupidité des êtres.
Quand la culture, la psychologie, la religion s’invitent autour d’une mortelle randonnée...
C’est un roman policier qui s’offre à vos yeux et qui, sur un tempo largo moderato, va rythmer une lecture aussi assourdissante que fantastique.

La tranquillité des montagnes suisses n’est qu’un mirage dans « Qui a tué Heidi ? » où vont s’entrecroiser un tueur à gages, une mafia immobilière, un pervers forcément intriguant, un couple de pasteurs et des éleveurs. Au milieu (et même sur les côtés) de cette funeste ambiance, l’inspecteur Andreas Auer et son compagnon Mikaël, journaliste, vont tenter d’éclaircir cet imbroglio mais à leurs risques et périls... Une accumulation de personnages et d’évènements mais qui ne vont jamais faire perdre le fil de la lecture dans cette course contre la mort, au contraire, c’est un ingénieux dosage de nuances de gris obscur pour renforcer les capacités inventives du machiavélisme criminel.

445 pages qui pourraient rassembler à un Everest littéraire mais qui est simplement une ascension aux multiples rebondissements avec chutes vertigineuses garanties.

L’une des premières qualités d’un roman policier est de permettre d’apporter un effet de surprise non seulement dans le déroulement de l’action mais aussi dans le dénouement. Marc Voltenauer réussit à brouiller les pistes et votre museau de fin limier en prend un coup sur le bec même si quelques hypothèses se révèleront exacts.

Les autres vertus de ce polar sont l’écriture précise, à la fois facile et recherchée, les longues descriptions jamais ennuyeuses, quelques bouffées d’air pur pour adoucir un parcours sanglant, la touche touristique du village de Gryon qui donne des noisettes d’envie de faire un saut chez nos voisins helvétiques et la narration touchante d’un couple homosexuel.

 Une intrigue digne de la précision d’une horloge suisse, palpitant et sans incohérences, même si le romancier prend quelques savoureuses libertés dans l’enquête, le tout orchestré par une playlist allant de Richard Wagner à Mylene Farmer. Une plume arachnéenne pour une histoire hitchcockienne…
 
"Quelques jours auparavant, Antoine et Erica étaient libres. A présent, ils étaient tous deux enfermés entre quatre murs. Andreas songea à la rapidité avec laquelle tout pouvait changer et parfois nous échapper. Un jour libre, le lendemain captif. Dans d'autres cas, c'était : un jour riche, le lendemain miséreux. Ou encore : un jour vivant, celui d'après mort. Sic transit gloria mundi - ainsi passe la gloire du monde."

Qui a tué Heidi ? – Marc Voltenauer – Editions Slatkine & Cie – Août 2017

dimanche 17 décembre 2017


Une noisette, un livre

 

La Disparition de Josef Mengele

Olivier Guez


 


Auschwitz. Pandemonium réel de l’horreur dans toute sa monstruosité. La Shoah, la solution finale, ce fut des assassinats par milliers, par millions, des tortures et… des expériences médicales par les « docteurs de la mort », oxymore total et absurde. Pourtant ces médecins ont existé et combien d’entre eux ont échappé à la justice, n’ont jamais été condamné pour des crimes inqualifiables. On pense de suite à Aribert Heim et Josef Mengele. C’est ce dernier qui est le sujet du dernier roman d’Olivier Guez « La Disparition ».

Le récit débute en 1949 quand « l’ange de la mort » débarque en Argentine, nation d’un continent qui va devenir une terre d’accueil (ou plutôt de cachette) pour un chiffre incalculable de nazis. Et si, par exemple, Klaus Barbie a fini par être rattrapé par la justice, beaucoup couleront des jours tranquilles (ou presque), tel Josef Mengele qui s’éteindra sur les côtes brésiliennes en 1979. 30 ans de liberté totale…

La forme du roman permet de donner une dimension excessivement puissante à cette tragédie de l’impunité et du caractère absolument déconcertant de Josef Mengele qui ne « s’abandonnait jamais à un sentiment humain » !

Egoïste, narcissique, insensible pour les autres, paranoïaque… la liste des qualificatifs envers ce bourreau est longue ; la seule consolation est de se rendre compte qu’il n’a jamais été vraiment  heureux  dans cette fuite, il se sentait traqué et paniquait à chaque instant… lui qui jouissait de dominer les déportés, qui riait du sort funeste de milliers de juifs, qui faisait régner la terreur était, en fait, un piètre couard, incapable de prendre seul une décision et sans l’aide de sa riche famille et d’amis plus solidaires que lui, il aurait terminé beaucoup plus rapidement dans les ténèbres de la mort lente…

Récit qui permet de sombres réflexions sur la responsabilité de ceux qui aident des criminels de masse à s’enfuir, à ces dictatures qui se soutiennent les unes aux autres même si, parfois, les buts et idéaux politiques sont différents, à cette tendance à protéger ou à oublier parce que d‘autres enjeux sont à affronter. Et puis cette notion de culture, d’éducation, qui est loin d’être une arme infaillible contre l’intolérance et l’extrémisme : nombre de nazis étaient des amoureux de la littérature et de musique, Mengele sifflant de notes de « Tosca » en acheminant les déportés vers les chambres à gaz… el lucevan senza stelle…

Un ouvrage à lire, relire parce que l’histoire ne doit jamais être effacée.  A l’éblouissement du style et de l’écriture d’Olivier Guez, se côtoie la noirceur désarmante sur cette scélératesse dont est capable certains êtres dénommés humains. Et ce, sans avoir l’once d’un regret et pensant sincèrement qu’ils agissent pour le bien de l’humanité…

La disparition de Josef Mengele – Olivier Guez – Editions Grasset – Octobre 2017

Livre reçu grâce aux Editions Grasset et la communauté Orange Lecteurs

vendredi 15 décembre 2017


Une noisette, une remise de prix

 

 

Lauréats 2017

Fondation Marcel Bleustein-Blanchet pour la Vocation

 
© Fondation Marcel Bleustein-Blanchet pour la Vocation

Vocation, de « Vocare ». Un appel à s’engager, avec ce ressenti du besoin de s’impliquer, où on prend conscience que l’on est apte pour un certain type d’activité… Reste à pouvoir atteindre son objectif… et soudain une main se tend, même plus, des bras s’ouvrent…

Lundi 11 décembre au Théâtre Edouard VII, lors de la 58° remise des Prix de la Fondation pour la Vocation, un mot extraordinaire revenait sans cesse, tournoyait au-dessus des têtes, se transformait en sourire pour les heureux élus : le mot rêve. Pour Simon de Bignicourt  « l’espérance était un rêve que l’on fait éveillé », depuis 1960, un espoir considérable pour des jeunes de 18 à 30 ans,  les rêves devenant une réalité grâce à la  Fondation pour la Vocation créée par Marcel Bleustein-Blanchet, en souvenir des années de guerre où il avait juré d’aider un jour des jeunes qui, comme lui, avaient une vocation.  

Elisabeth Badinter, présidente de l’association, a inauguré la cérémonie par un discours portant sur la qualité des candidatures et la nécessité d’encourager cette jeunesse, non seulement financièrement mais en apportant également une reconnaissance face aux efforts déployés.

Puis chaque lauréat, (20 pour la Promotion 2017, 8 pour le Prix de l’Espérance, 2 pour le prix Littéraire et 1 pour le Prix de la Poésie)  s’est vu remettre un prix des mains de leur parrain. Un défilé de talents, de convictions, d’idéaux avec ce très beau concept de la générosité. D’ailleurs, nombreux sont les anciens lauréats (en passant qui ont tous fait une brillante carrière, d’Yves Copens à Amélie Nothomb) qui s’investissent dans la fondation et accompagnent les candidats, la transmission dans toute sa nitescence.

Pascal Picq, lauréat 1982, était le parrain de la Promotion 2017, et, croyez votre serviteur, il est ô combien captivant d’écouter, de rencontrer un paléoanthropologue en chair et en os… autour de l’éternelle question « Qu’est-ce que l’humain ? ». En 1982, il avait eut pour parrain Yves Coppens, une année faste pour lui avec la Fondation pour la Vocation : « on me présentait Lucie, son beau-père et je recevais une dote ! », l’évolution humaine étant de prouver que le rire est le propre de l’homme…

Tous auront remarqué la présence salutaire de la diversité parmi les lauréats et c’est une formidable image renvoyée par la Fondation : quelle que soit son origine, quel que soit son statut, quelle que soit sa religion, quelle que soit sa couleur de peau, chaque femme, chaque homme a le droit de réussir sa vie et d’être encouragé dans son engagement professionnel.

A titre personnel, j’ai forcément focalisé toute mon attention sur les lauréats des Prix Littéraires : Simon Johannin «  L’été des Charognes » (Editions Allia), Nina Léger « Mise en pièces » (Editions Gallimard) et Jean d'Amérique » Nul chemin dans la peau que saignante étreinte » (Editions Cheyne). Des livres à découvrir tant pour la prouesse littéraire que pour ces plumes qui osent une première fois.

Selon Antoine de Saint-Exupéry, « L’avenir, tu n’as pas à le prévoir, mais à le permettre ». Grâce à des associations comme celle fondée par Marcel Bleustein-Blanchet, c’est un remarquable soutien pour ces jeunes talents multipliant les efforts, parfois dans des conditions familiales difficiles, et une promesse d’une carrière riche dans un esprit épanoui. N’oublions pas que la jeunesse c’est la continuité de la création, c’est l’avenir et que l’avenir c’est l’espoir.

« Réussir sa vocation, c’est connaître la joie de vivre dans l’amour de son métier »
Marcel Bleustein-Blanchet

dimanche 10 décembre 2017


Une noisette, une nouveauté livresque


Grand Prix des Blogueurs Littéraires 2017

 
 



Il est né le divin Grand Prix, secouez les noisetiers, résonnez noisettes, participons tous à son avènement...

Je lis, vous lisez, ils lisent. Avec passion, un peu, beaucoup. Jamais pas du tout. Des livres qui illuminent, des livres qui interpellent, des livres qui font l’histoire, des livres qui deviennent des doudous ou bien que l’on apprivoise avec précaution, parfois difficilement. Parfois, les griffes se préparent mais combien de fois, au contraire, on dévore les pages comme des noisettes : tendrement, avec d’infimes précautions, doucement... même si on a tendance à se goinfrer. Heureusement, aucun risque d’overdose, la « book addiction » est salutaire et font les nuits plus belles que les jours.

Autour des livres, vous trouvez les professionnels de la plume ( dans ce cas aucune relation avec la gent ailée) et les lecteurs. Au milieu, une nouvelle espèce est née grâce à la fécondation Internet : l’Homo Blogus, animal non dangereux avec une tendance livrovore incontrôlée, qui lit, "surlit", déchiffre texte et compte le nombre de livres dans la fameuse PAL ( pas l’opposition du SECAM mais juste Pile A Lire). Ils forment une véritable communauté, parfois redoutables mais toujours fraternels.

Alors que les prix littéraires fleurissent comme un champ de tulipes en Hollande (oui je sais, j’aurais pu trouver moins cliché), une équipe de drôles de dames (promis, là j’arrête) a décidé de créer le Grand Prix des Blogueurs Littéraires (AFP, si tu nous lis...).

Chaque bipède (écureuil inclus) possédant un blog et/ou un compte actif sur BabelioInstagram peut envoyer ses deux coups de cœur 2017 dans la catégorie « roman » par l’outil email avec cette adresse (et dextérité) : grandprixdesbloguers@gmail.com . Attention, be careful, cuidado, achtung, la date limite pour envoyer vos votes est fixée au 20 décembre. Pour en savoir plus, appuyer ici

N’oublions pas de rendre à César ce qui appartient à Jules. Le panache revient au départ à Agathe The Book qui a entraîné ensuite dans cette aventure :


Alexandra Bric à Book





Bénédicte Au fil des livres
 
Charlotte Loup Bouquin


Allez hop, on vote !
Livrement vôtre,   

mardi 5 décembre 2017


Une noisette, un film

 

Plonger


 


Un livre, un film. Un roman écrit par un homme, une réalisation signée d’une femme... la parité absolue pour une histoire complémentaire servie par un duo prestigieux d’acteurs Si l’ouvrage de Christophe Ono-Dit-Biot portait sur la transmission, le long-métrage de Mélanie Laurent souligne un portrait de femme éblouissant, celui d’une femme éprise de liberté, à l’instar de Carmen, « libre elle est née, libre elle mourra (…) cette chose enivrante, la liberté, la liberté ».

Paz (Maria Valverde), une femme qui aime l’amour mais qui ne le recherche pas, amoureuse mais rebelle. Elle charme, enivre, surprend. Dès le début du film, sa relation avec César (Gilles Lellouche)  sera passionnée mais forcément dangereuse. Pas de clichés habituels sur les rencontres, les préliminaires, on entre directement dans l’intimité du couple et le spectateur sait que rien ne sera rose, ce sera du gris, du cendré comme une cigarette brûlé trop vite, mais aussi, qu’il y aura du bleu, des nuances maritimes pour un amour constamment sur des vagues, parfois houleuses. César est fou de sa belle espagnole mais sa fougue l’empêche de comprendre sa compagne et il devient de plus en plus possessif.

Progressivement le film va s’attarder sur les heurts, l’étouffement de Paz « On peut se sentir vieille quand on ne prend plus de décisions », sur la naissance du petit Hector, une grossesse non désirée de la part de la génitrice, qui fait la joie de son papa mais qui empêche la maman de réaliser ses rêves.

Si les deux premières parties sont focalisées sur le personnage de Paz, la dernière est une dédicace à César qui crie son désespoir au milieu des paysages mirifiques, entre mer et montagne sous la chaleur du soleil de la péninsule arabique. La caméra se déplace de plus en plus lentement, s’attarde sur les regards, les larmes naissances, mais toujours avec une pudeur extrême. Peu de dialogues, les images suffisent. Quant à la fin, c’est une submersion de beauté, on plonge en apnée, on est hypnotisé par la danse aquatique des hommes et de sa majesté le requin. On voudrait que le film s’éternise, que le regard du squale reste à l’infini sur l’écran, le tout sublimé par une musique céleste qui envoûte la salle obscure et vous ferait croire au merveilleux...

« Te vas Alfonsina
Con tu soledad
Que poémas fuiste a buscar
Una voz antigua
De viento y de sol
Te requiebre el alma
 
Y la esta llevando
Y te vas hacia alla
Como en sueños
Dormida Alfonsina
Vestido de mar »



Plonger de Mélanie Laurent avec Maria Valverde, Gilles Lellouche, Ibrahim Ahmed, Marie Denarnaud – Novembre 2017

dimanche 3 décembre 2017


Une noisette, un livre

 

Le général de Gaulle et la Russie

Hélène Carrère d’Encausse

 


Qui n’a pas entendu ou lu cette célébrissime phrase « L’Europe, de l’Atlantique à l’Oural » prononcée par le général de Gaulle le 14 juin 1963 ? Ces mots prémonitoires nécessitaient une explication et le diplomate Hervé Alphand avait obtenu des précisions : « Pour que cette Europe soit possible, il faut de grands changements. D’abord que l’Union Soviétique ne soit plus ce qu’elle est, mais la Russie. Ensuite, que la Chine menace ses frontières orientales, donc la Sibérie. Et que peut-il advenir dans un certain nombre d’années ? La formule permet de montrer aux Russes que la création d’une union européenne occidentale n’est pas dirigée contre eux, n’est pas un acte de guerre froide ; elle entretient un certain espoir chez les Allemands de l’Est, les Tchèques, les Polonais, les Hongrois. Elle ne constitue cependant qu’une anticipation historique ».

Anticipation historique, on ne peut dire mieux ! De Gaulle aura été l’un des bâtisseurs de la chute de l’empire soviétique au début des années 90. Le fondateur de la V° république a vu le mur de Berlin s’ériger en août 1961, l’un de ses successeurs, François Mitterrand, le verra s’effondrer en novembre 1989 aux côtés de l’initiateur de la perestroïka, Mikhaïl Gorbatchev. C’est « le triomphe de l’idée de De Gaulle » comme le souligne si justement Hélène Carrère d’Encausse.

L’académicienne part sur le constat historique des relations tumultueuses entre la France et la Russie, avec cette mauvaise image de ce pays dans les yeux des Français, et ce, depuis le duc de Sully ou, plus tard, d’Astolphe de Custine avec son ouvrage pamphlétaire sur Nicolas Ier « La Russie en 1839 », pour revenir sur l’actualité qui remet en avant la Russie dans le « nouveau désordre mondial », les Etats-Unis n’étant plus le seul et unique pays à pouvoir prendre des décisions. Ainsi, elle interpelle indirectement le président actuel, Emmanuel Macron, sur la nécessité de renouer avec la politique de l’illustre général à l’heure où résonnent quelques sons de guerre froide avec Vladimir Poutine.

Le document revient sur les heures intenses des échanges et des points de vue de Charles de Gaule avec ses homologues soviétiques : Joseph Staline, Nikita Khrouchtchev et Léonid Brejnev. De refroidissements à l’entente parfois quasi cordiale, de Gaulle n’a cessé de projeter l’avenir tout en garantissant la France et ses alliés d’une paix à long terme. Ses difficultés à entretenir des relations amicales avec l’Angleterre et les Etats-Unis ont sans aucun doute privilégié une forme de relative confiance de la part des soviétiques. Malgré la visite de Khrouchtchev en 1960 (l’auteure signale que la dernière d’un chef d’état russe remontait en 1896 avec Nicolas II) il faudra attendre 1966, année charnière avec le début de la transformation du paysage politique est/ouest, l’un des évènements principaux étant notamment le retrait partiel de la France au sein de l’Otan.

Hélène Carrère d’Encausse offre une brillante leçon d’histoire pour la géopolitique d’aujourd’hui,  avec un regard objectif sur de Gaulle : autoritaire, visionnaire mais certainement pas naïf. En 1969, il quitta le pouvoir avec amertume, avec des regrets mais la certitude qu’il avait vu juste sur « la nécessité de briser le monde des idéologies ».

Reste maintenant à espérer que cesse un jour ce tissage de la toile de Pénélope entre la France et la Russie…

Le général de Gaulle et la Russie – Hélène Carrère d’Encausse – Editions Fayard – Novembre 2017

 

jeudi 30 novembre 2017


Une noisette, un livre

 

Les serviteurs inutiles

Bernard Bonnelle

 

 



N’ayant pas lu depuis un certain temps de romans historiques, c’est avec un appétit de fin gourmet que je me suis jeté de toutes pattes sur « Les serviteurs inutiles » de Bernard Bonnelle. L’histoire se situe entre 1561 et 1593 dans le Périgord, époque où les guerres de religion fouettaient le royaume de France avec comme point culminant, si j’ose m’exprimer ainsi, le massacre de la Saint –Barthélémy, le 24 août 1572, d’abord sur Paris et ensuite en province.

C’est dans ce contexte rouge sang, que l’on découvre Gabriel, ancien combattant des guerres d’Italie, qui essaie de d’éloigner de ce monde de ténèbres, dans son domaine des Feuillades, entre les feuilles d’un arbre, le vol d’une hirondelle et ses écrits où se côtoient herbiers et héros de l’Antiquité. Avec sa femme Louise, il aura deux enfants, un fils Ulysse et une fille Phœbé, des prénoms pas très catholiques mais ô combien emblématiques… Des étoiles, des sages de l’antiquité… il dialogue avec eux en silence et semble être un homme un peu effacé par rapport au tumulte religieux derrière les collines.

Son fils Ulysse est son contraire. Timide et d’aspect fragile, il grandit dans un contexte familial à la fois soudé et distant. Seule sa petite sœur Phœbé semble l’émouvoir, ce petit peuplier différent qui ne parle pas, ne grandit pas et a les yeux bridés… mais entre les deux, une grande communion existe. Les années passant, il devient un fervent catholique et  seule cette religion trouve grâce à ses yeux et encore plus à son âme, malgré son cœur qui balance pour Flore, protestante et fille du pire ennemi de la famille. Un jour Phœbé rejoint les étoiles éternelles et aussitôt Ulysse quitte le foyer familial avec pour seul regret celui de quitter sa chère mère. Son père, il le déteste, ne lui trouve plus que des défauts et surtout il devient profondément blessé quand il apprend qu’il rejoint fréquemment le lit de la servante…Timoré il était, ardent combattant il va devenir. Mais cette épopée belliqueuse et religieuse, le fera revenir sur ses terres d’origine avec un esprit bien transformé.

 Ce sont les pensées de Gabriel puis d’Ulysse qui forment les deux parties de ce récit. Certes, quelques longueurs sont à déplorer mais c’est un véritable hymne à la sagesse et à la poésie qui coule sous vos yeux, une extrême délicatesse des sentiments sur fond d’intolérance religieuse. Ce fanatisme brutal, sans l’once d’un regret face aux massacres, aux tortures, aux corps pendus, déchiquetés, brûlés… qui renvoie à cette sempiternelle réflexion sur l’irresponsable mélange entre spiritualité et politique. « Les serviteurs inutiles » est une réussite littéraire, tant pour la sensibilité inouïe que pour la sagesse et l’humilité de l’écrit. S’ajoute le plaisir de redécouvrir des mots désuets, tels que « fleurdelysé », « hallier », « palude » ou encore « poutraison ». La voix de la raison par une plume en floraison.

 «  Je ne m’accommode d’une morale, d’une sagesse, d’une religion que si elles
sont indulgentes à nos errements et ne prétendent pas éradiquer l’ivraie dont j’aime apercevoir quelques hautes tiges dans le champ où pousse le bon grain. »
 
 « La multitude des étoiles dans la nuit me rappelait que l’univers était immense et éternel, et que les misères que nous subissions n’étaient que passagères illusions. »
 
 « Je rêve d’une autre religion, toute nouvelle ou très ancienne, sans dogme ni culte, sans prêtres ni guerres, dont le seul exercice de piété serait la joie d’être au monde. »

Les serviteurs inutiles – Bernard Bonnelle – Editions de La Table Ronde – Février 2016

Livre lu dans le cadre du Prix Littéraire de « La Voix des Lecteurs » organisé par le Centre du Livre et de la Lecture en Nouvelle-Aquitaine

 

 

 

lundi 27 novembre 2017


Une noisette, une interview

 

 

Gaspard Gantzer

 

« J’ai appris qu’en politique rien ne se passe jamais comme prévu et le plus improbable finit toujours par arriver. »

 

 

 
Le 24 avril 2014 Gaspard Gantzer franchit les portes du Château, il vient d’être nommé « chef du pôle communication à la Présidence de la République », c'est-à-dire, conseiller en communication de François Hollande. Il restera auprès de lui jusqu’à l’élection de son successeur et aujourd’hui il nous livre, dans un document étonnant, sa feuille de route, tout ce qui fait le roman de la politique, sport de combat, certes, mais aussi une épreuve d’endurance, tant physiquement que psychiquement.
Le récit du communiquant va au-delà de la simple narration politique, c’est à la fois un témoignage sur une partie du quinquennat de François Hollande mais, également, une fine analyse politique avec des demi-teintes subtiles que vous savourez comme des noisettes fraîches, pigmentées d’humour et de quelques détails jusque-là inconnus qui apportent la plus-value nécessaire à ce livre.
De longs paragraphes sont consacrés au nouveau locataire de l’Elysée, Emmanuel Macron, mais également à celui qui fut son rival durant plusieurs années, Manuel Valls... Quand un homme de l’ombre met la lumière, c’est un bel éclairage sur l’un des chapitres de la V° République ! Rencontre avec l’auteur…
 
Gaspard Gantzer, les descriptions que vous apportez sont méthodiques, comme pour un journal de bord. Pensiez-vous dès votre arrivée à l’Elysée (et pas seulement en vous rasant) écrire un livre pour raconter le vécu de ces 3 années passées auprès de François Hollande ?
Depuis que je travaille avec des hommes politiques, j’ai pris l’habitude de prendre des notes. J’ai noirci de nombreux carnets quand je travaillais pour Christophe Girard puis Bertrand Delanoë à la Ville de Paris, puis auprès de Laurent Fabius au Quai d’Orsay. Cela me permettait de me souvenir de ce que j’avais à faire au quotidien et de garder une trace des moments vécus avec ces hommes politiques exceptionnels. J’ai continué à le faire à l’Elysée, sans savoir ce que j’en ferai à l’issue du quinquennat. Quand François Hollande a décidé de ne pas être candidat à sa réélection, j’ai décidé d’en faire un livre, pour donner ma version de l’histoire, fournir mon témoignage subjectif de l’incroyable histoire de ce quinquennat.
 
Pendant longtemps les hommes de l’ombre sont restés dans les souterrains de la sphère politique, puis, peu à peu, sont allés vers l’éclairage médiatique. Vous-même, lors d’un document diffusé sur France 3 (Un temps de président) apparaissez fréquemment, d’ailleurs vous le soulignez dans votre livre sur vos « mémoires élyséennes ». Le devoir de réserve, le grillon qui veut vivre caché, sont désormais des lointains mirages ?
Je n’ai jamais cherché la lumière. J’ai été le premier embarrassé d’apparaitre souvent dans le film d’Yves Jeuland.
Je ne suis cependant pas le premier conseiller d’un Président de la République à être un peu exposé. De Jacques Attali à Henri Guaino, en passant par Hubert Védrine, Anne Lauvergeon ou encore Dominique de Villepin, les exemples sont très nombreux sous la 5ème République.
 
Vous relatez l’opinion d’Emmanuel Macron sur la V° République par rapport à un entretien qu’il avait donné en 2015 à la revue Le 1. Vous semblez émettre une réserve sur l’intérêt des citoyens sur cette image de « président planqué sur son Olympe ». Pourtant, les fastes et le protocole sont toujours d’inspiration royale ? Ou est-ce l’un des paradoxes français ?
Les Français ont parfois des aspirations contradictoires. Ils sont attachés à la figure présidentielle, régalienne et verticale, d’inspiration gaullo-mitterrandienne, et, en même temps, ils veulent plus de simplicité, de transparence et de proximité dans l’exercice du pouvoir élyséen. Pour ma part, je pense que la démocratie française gagnerait à être moins monarchique dans l’organisation du pouvoir et à aller vers davantage de contrôle démocratique, par les parlementaires et les citoyens eux-mêmes, qui devraient pouvoir donner leur avis en dehors des consultations électorales.
 
Toujours à propos du nouveau locataire du 55 Faubourg st Honoré vous déclarez « ni lui, ni moi ne confondons la politique et l’amitié » ? N’est-ce pas, parfois, un exercice d’équilibriste ?
Quand je suis arrivé à l’Elysée, je connaissais Emmanuel Macron depuis quinze ans. Nous étions amis depuis longtemps. Nous le sommes restés quand j’étais à l’Elysée et lui à Bercy. Quand il en est parti, nous avons arrêté de nous parler quelques mois. Sur le moment, je n’avais pas bien pris son départ du gouvernement, même si je l’ai compris plus tard. Puis, nous avons renoué en décembre 2016, quand François Hollande a renoncé à être candidat. A partir de ce moment, il ne pouvait plus y avoir de problèmes et j’ai été ravi qu’il réussisse une belle campagne qui lui a permis de l’emporter au final contre la candidate de l’extrême-droite.
 
Après tant de rivalités, le rapprochement progressif de Manuel Valls au mouvement d’Emmanuel Macron a dû vous surprendre ?
Oui, cela m’a beaucoup surpris ! Mais j’ai aussi appris qu’en politique rien ne se passe jamais comme prévu et le plus improbable finit toujours par arriver !
 
La publication du livre de Gérard Davet et Fabrice Lhomme a été le coup de poignard final pour la popularité de François Hollande. Vous n’avez jamais pu anticiper un tel pataquès ? Si à l’avenir vous étiez à nouveau un communicant auprès d’un haut politique, quel serait votre premier objectif, celui de se tenir relativement éloigné des journalistes ?
François Hollande avait commencé à voir ces journalistes avant mon arrivée. Il pensait que c’était utile pour replacer son action dans le temps long, pour faire le récit du quinquennat. L’idée était intéressante, mais le résultat n’a pas été bon. Ce livre a déclenché une vive polémique et donné l’occasion aux adversaires du Président de l’attaquer sans retenue.
 
Je ne serai plus conseiller d’un homme politique, mais je ne recommanderai pas pour autant de tenir trop éloigné les journalistes. Ils sont indispensables au bon fonctionnement démocratique. Les médias sont un contre-pouvoir dont nous avons absolument besoin.
 
L’appel téléphonique de Donald Trump à François Hollande est d’un surréalisme burlesque. Est-ce la plus grande bouffonnerie que vous avez vécue ou bien vous en mettez en réserve pour raconter plus tard ?
Je crois que c’est certainement le moment le plus surréaliste et tragi-comique de la fin du quinquennat. C’était vraiment hallucinant !
 
Voyez-vous toujours François Hollande ? Et quel souvenir le plus intense gardez-vous de lui ?
Je le vois de temps en temps, mais beaucoup moins souvent qu’avant. J’ai toujours beaucoup de plaisir à discuter avec lui. Il est toujours aussi intelligent, sympathique et drôle.
Le moment le plus intense que nous avons vécu ensemble est certainement la marche du 11 janvier 2015. Ce jour-là, des millions de citoyens et tous les chefs d’Etat et de gouvernement de la planète s’étaient donné rendez-vous pour défendre les libertés et la culture.  
 
Riche de votre expérience, quel serait le premier conseil que vous pourriez donner à votre remplaçant à l’Elysée ?
Je n’ai aucun conseil à donner à ceux qui ont pris ma suite à l’Elysée. Ce sont de très bons professionnels, qui ont parfaitement compris l’impact de la révolution numérique sur la communication politique et, surtout, font tout pour faire comprendre l’action du Président. C’est l’essentiel, car la communication n’a de sens que si elle est au service du fond.
 
Pour terminer, le petit quiz traditionnel que les lecteurs de l’écureuil affectionnent particulièrement :
-         Un roman : Le Rouge et le Noir de Stendhal 
-         Un personnage : Marco Stanley Fogg, le héros de Moon Palace de Paul Auster
-         Un(e) écrivain(e) : Romain Gary
-         Une musique : Allo Paris de Mano Solo
-         Un film : Le Père Noël est une ordure de Jean-Marie Poiré
-         Un peintre : Henri Matisse
-         Une photographie : Celle de mes enfants
-         Un animal : Le chat
-         Un dessert : Le Paris-Brest
-         Une devise/citation : « Vis maintenant ! Risque-toi aujourd’hui ! Agis tout de suite ! Ne te laisse pas mourir lentement ! Ne te prive pas d’être heureux » de Pablo Neruda
 
La politique est un sport de combat – Gaspard Gantzer – Editions Fayard – Novembre 2017
 
 
 
 

dimanche 26 novembre 2017

 

Noisette du dimanche

 

Elle est toujours là ce matin dans le jardin.
En automne, malgré le vent, malgré le gel.
Elle surgit, seule, vaillante au milieu de l'herbe vagabonde et des feuilles mortes.
Elle s'est construite toute seule, sans aucune aide sauf celle de la force de la nature et du destin.
Elle a été quelque peu effeuillée la dame mais sa résistance est intacte, et son cœur continue à se tourner vers le soleil....

Peu importe son ascèse, son existence suffit.



samedi 25 novembre 2017


Une noisette, un livre

 

D’ébène et d’or

Jean-Louis Lesbordes


 


Participant à La Voix des Lecteurs 2018 qui, cette année encore, offre une belle vitrine aux romans personnels et peu connus, ceux de ces auteurs bien souvent anonymes mais qui ont quelque chose à nous dire, à faire partager. Ces petites histoires qui s’entrechoquent et qui se fondent dans cette immense épopée de l’humanité.

« D’ébène et d’or » de Jean-Louis Lesbordes fait partie de la sélection et c’est mon coup de noisette de ce jury. Du début du XX° siècle jusqu’aux années 60, c’est une histoire de transmission de père en fils entre le département des Landes et le Gabon. On passe de l’ère de « l’homme de fer » à l’ère de « l’homme de bois », du grand-père forgeron, au père menuisier, pour un petit-fils devenu médecin, le narrateur de cette généalogie aux parfums français et africains.

Une lecture touchante, très touchante, mais aussi instructive en replongeant dans cette façon de vivre au temps jadis… je vous parle d’un temps où la course n’existait pas, où on prévoyait à long terme sans se soucier de la rapidité à la mise en œuvre de tel ou tel projet, où on se plaignait rarement, aller de l’avant avec souvent beaucoup de solidarité envers les uns et les autres. Cependant, tout n’était pas mieux autrefois… la dureté au labeur, les distances à parcourir… et un enfermement d’esprit envers l’étranger, envers celui qui est différent. Ce qui permet à l’auteur de nous livrer une sacrée dose de réflexion sur la colonisation et les sentiments des blancs envers le peuple noir, l’humain à la peau foncée n’ayant plus eu sa place dans son propre pays, où l’autochtone était réduit quasiment à un objet : un exemple parmi d’autres, la plupart des serviteurs étaient rebaptisés par un prénom générique, Roger pour les hommes, Marie pour les femmes…

De courts chapitres, un ordre chronologique, des phrases précises, l’ensemble permet une lecture facile et pourtant très riche en anecdotes et en pensées. Un livre hommage d’un petit-fils à  ses géniteurs où l’écrit est d’ébène et le cœur en or.
 
"Cette plante tu la verras sur des meubles, des monuments ou des sculptures. elle orne des chapiteaux des temples grecs et romains depuis plus de deux mille ans. C'est le symbole de la réussite, du triomphe sur l'adversité et sur la mort, la vie est pleine d'épreuves : ce sont les piquants de l'acanthe. la feuille reverdit et redémarre, c'est le triomphe de la vie".
 
"C'est à l'usine qu'il a prit ses plus grandes leçons d'humanité et de solidarité".
 
"Ces hommes, perdus dans le froid et déchiquetés par la mitraille, étaient pour ce prêtre un symbole de l'absurdité de la guerre. Depuis 1919, il parcourait l'Afrique explorant les langues et les coutumes de ces indigènes. il était conquis par leur sagesse, leur vitalité, leur soif de vivre et leur connaissance intime de la forêt, des lacs, des plantes, des arbres, des animaux".

D’ébène et d’or – Jean-Louis Lesbordes – Editions La Cheminante – Avril 2016

Livre lu dans le cadre du Prix Littéraire de « La Voix des Lecteurs » organisé par le cCntre du Livre et de la Lecture en Nouvelle-Aquitaine