lundi 26 mars 2018


Une noisette, un livre

 

Rien de ce qui est humain n’est honteux

Marianne Vic


 

 

Trois lettres qui ont fait le tour du monde : YSL ; qui ont fait et font encore rêver. Pourtant, tout n’était peut être pas le meilleur des songes, des fantaisies, sûrement, mais aussi des mensonges… 10 ans après la disparition d’Yves Mathieu-Saint-Laurent, sa nièce soulève les étoffes de cette famille où les paillettes n’étaient qu’un joli mirage.

La mère de Marianne Vic était la sœur du célèbre couturier et comme dans toute famille, il y a des secrets, des choses que l’on ne raconte pas ou peu. Pourtant, un jour la grand-mère ose parler d’un terrible drame qui explique les courbes fluctuantes des relations au cours des générations et l’absence d’amour…grossesses non désirées, la violence suivant les générations de femmes et le déni qui s’ensuit.

Par l’écriture et la recherche d’une mémoire, l’auteure, qui fut abandonnée par sa mère à l’âge de 6 ans, essaie de comprendre le pourquoi du comment, de rompre avec cette espèce de malédiction, de devenir autrement et de pardonner à sa génitrice. Derrière le faste, l’argent facile (qui ne l’avait pas toujours été, loin de là…), l’empire est riche de notoriété, beaucoup moins de sentiments, Yves Saint-Laurent étant le représentant du colosse aux pieds d’argile.

Ce livre pirandellien intéressa aussi bien les passionnés de mode que ceux qui ne le sont pas. Car c’est avant tout un témoignage personnel où défilent membres de la famille et personnages hors normes (de Peggy Guggenheim à François Roustang), servi par une plume directe, sans ambages pour cette abréaction familiale.

« J’ai posé sur le bureau, adossé à un pot à crayons, une miniature du XIX° siècle que mon oncle m’avait offerte : dans un cadre en argent ovale, une jeune femme, dessinée à la gouache et à l’encre noire, regarde par une fenêtre ; sa jupe large aux reflets bleus et mauves est découpée dans une aile de papillon. Encore et toujours des histoires de robe… N’était-ce pas le seul langage qu’il trouva pour communiquer avec les femmes ? »

Rien de ce qui est humain n’est honteux – Marianne Vic – Editions Fayard – Mars 2018

dimanche 25 mars 2018


Une noisette, un livre

 

Car l’amour existe

Cyrille Latour


 


Comment ne pas s’émouvoir devant cette déclaration posthume bercée de souvenirs, de tendresse, de poésie et de ce quelque chose indescriptible qui met le lecteur en apesanteur, peut-être parce que cette écriture en Volupté semble réunir l’amour pour l’éternité.

C’est l’absence de sa compagne, celle qui donna la vie et se donna la mort, qui force le narrateur à retracer leur court parcours de vie qu’ils ont vécu, en se remémorant « L’Amour existe » de Maurice Pialat. Devant l’écran il revoit son visage, sa peau, son corps, ses mouvements et ce qui les entourait, la banlieue, d’avant et d’après. Cette banlieue transformée où les arbres disparaissent et où la folie de l’investissement  remplace la tranquillité des petites vies de chacun.

Amoureux des belles lettres, ce livre est pour vous. Avec une plume couleur sépia, Cyrille Latour nous entraîne sous les passages de vie, de ce qui part, s’en va, disparait, se transforme. Fragrances de nostalgie de celui qui a perdu un être cher et qui constate, en même temps, l’évolution d’une société qui ne croit solide que le béton… C’est une caméra qui se promène de Montreuil à Pantin, en passant par les bords de la Marne et autres lieux de la ceinture parisienne. Mais la caméra ne se contente pas de filmer en transcrivant des mots, elle ajoute une musique. Chaque passage est illustré par un instrument, violoncelle, clarinette, piano, violon… pour une lecture andante que je vous conseille ma non presto, afin de voir jaillir une lumière malgré le sombre, voire parfois le néant, qui enveloppe ce brouillard banlieusard.

« Maintenant, il ne dit plus longtemps. Il dit longuement. Ses souvenirs s’installent. Il voudrait probablement s’enliser, ralentir le cours du temps, mais les images imposent leur cadence ; Longuement est le vernis de la petite enfance – quand chaque jour qui passe retarde un peu la vie d’adulte. Longuement est l’onguent de l’ennui, qui pénètre le corps en profondeur. »

« Bientôt le monde sera devenu trop petit. Paris se rêve en grand, le multiplex plutôt que la salle de cinéma, la zone commerciale plutôt que le marchand de fruits exotiques, la barre d’immeubles plutôt que le pavillon. »

« Peut-être raconter est-il le seul moyen d’accéder au souvenir ? »

« Plaisir, joie, abandon, confiance, douceur : tu n’es pas seulement entrée dans ma vie, tu m’y as fait entrer à ta suite. »

Car l’amour existe – Cyrille Latour – Editions L’Amourier – Février 2018

 

samedi 24 mars 2018


Une noisette, un livre

 

En camping-car

Ivan Jablonka


 



 

Il y a des livres qui ne demandent qu’une chose : qu’ils soient relus.

Comme en camping-car, on circule, on navigue, on se promène et soudain, on passe sans s’arrêter, sans demander, sans prêter une réelle attention. Et pourtant, existe à chaque coin de la terre comme à chaque coin de page, le détail qui fait tout basculer.

C’est l’histoire d’un jeune garçon qui découvre les richesses du monde de façon complètement libre, qui va flâner sur des chemins détournés avec une phrase qui résonne dans sa tête « Soyez heureux ». Cette phrase, c’est celle de son père qui désire que ses enfants saisissent le bonheur, parce que lui a parfaitement conscience que c’est un concept fragile… ses parents ont disparu, assassinés dans l’horreur de la Shoah.

Alors, on part sur les routes de France et de Navarre, on goûte à une liberté totale, au camping sauvage, aux circuits improvisés. Parfois, le récit donne l’impression de partir dans tous les sens, mais dans la tête d’un jeune enfant, comment peut-il en être autrement… Le sanctuaire d’Asclépios, la magie des voix des Arènes de Vérone, ce sera pour plus tard, on ne s’attarde pas, on s’initie simplement.

L’écriture est agréable, à la fois sobre et élégante et la fin du document laisse une impression de plénitude. Ces notions de bonheur et de liberté sont piquantes et si réelles. Chacun, selon son parcours de vie, selon les ectoplasmes psychiques qui l’entourent, ne va pas réagir de la même façon, ne pas goûter les mêmes saveurs, ne pas complètement savourer le bonheur parce qu’il y a un passé, une blessure, un néant. S’ajoute une approche sociologique intéressante, pertinente,  même si, parfois,  se glisse une légère tendance à l’amalgame ; mais comment résister à cet hommage vibrant à des parents pour qui « vivre est un acte de résistance.

« Je savais donc, et pour le restant de mes jours, que le monde était beau, que j’en avais presque rien vu, qu’il me restait une infinité de choses à découvrir, à lire, à contempler, à entendre ou à manger. En observant un marchand sur son âne, un pêcheur reprisant ses filets, un artisan qui poinçonne une sacoche, un garçon qui marche pieds nus à travers les palmiers pour regagner sa maison en pisé, mais aussi en rencontrant d’autres touristes (…) je mesurais ma finitude. Il y avait mille façons d’être humain. »

En camping-car – Ivan Jablonka – Editions du Seuil – Janvier 2018

Livre lu dans le cadre du Grand Prix des Lectrices Elle 2018

 

 

jeudi 22 mars 2018


La noisette liseuse en 12 questions

 

Nicolas Gaudemet


 


Quand on est passionné par les médias, les livres et la technologie, on ne peut que mijoter un plat livresque étoilé ! Nicolas Gaudemet, après un parcours pour l’audiovisuel public, chez Orange et à la FNAC, vient de publier son premier roman « La fin des idoles » aux Editions Tohu-Bohu.

Il a accepté d’ouvrir une nouvelle série sur le blog, celle d’interviews en deux temps trois panaches !

Un titre de roman pour vous définir
Le joueur de Fiodor Dostoïevski
 
Votre premier coup de noisette livresque 
Fantômette de Georges Chaulet. D’ailleurs cher Écureuil, je vous livre un scoop : Paloma, ce n’est pas Loana et Nabilla comme certains ont pu le croire, c’est Boulotte et Ficelle.
 
La base de la littérature ?
Les noisettes ?
 
Le lieu idéal pour une lecture accomplie
Sur le toit de la maison de mes grands-parents à Tours. Ou perché sur un arbre : ce n’est pas vous qui allez me contredire, n’est-ce pas ?
 
Un seul livre à la fois ou ménage à trois
Un roman, un essai et une série tout à la fois ! Je suis boulimique … comme Paloma ?
 
Un roman contemporain qui pourrait être le livret d’un opéra
À votre avis, cher Écureuil, pourquoi ai-je choisi un titre wagnérien pour La Fin des idoles ? ;-)
 
La meilleure adaptation cinématographique d’une œuvre littéraire
Les Hauts de Hurlevent réalisé par William Wyler, quand on a 14 ans.
 
L’ouvrage que vous auriez aimé écrire
Couleurs interdites de Yukio Mishima
 
Le livre qui vous inspire le plus
Couleurs interdites (oui, je suis un peu mono-maniaque ;-)
 
Vos mots préférés
Je les aime tous !
 
La meilleure phrase de votre dernier livre
C’est très narcissique, ce que vous me demandez de faire ! Est-ce vraiment à moi de répondre cette question ?
Bon, c’est bien parce que c’est vous, cher Écureuil. Comme j’ai remarqué que vous ne lésiniez pas sur les noisettes, ces derniers temps, je pense que cette phrase de la page 118 pourrait utilement vous inspirer :
« Victoire : ne venait-elle pas d’inventer le régime parfait, une forme de contraception alimentaire imparable, de coït interrompu sans risque ? »
 
Une citation éternelle
« De même que les noisettes graines de lotus antique que l’on déterre fleurissent encore, les œuvres d’art pourvues d’une vie éternelle ressuscitent dans les cœurs de toutes les époques ». Couleurs interdites (jamais deux sans trois !)
Retrouvez la critique sciuridérienne de « La fin des idoles » ici

mercredi 21 mars 2018


Une noisette, un livre

 

Les Rêveurs

Isabelle Carré


 

Isabelle Carré n’a pu devenir danseuse mais c’est une chorégraphie livresque qu’elle offre avec son premier roman « Les Rêveurs ». Une variation en solo pour ce roman autobiographique où l’actrice raconte ses rêves, ses angoisses, ses blessures, ses espoirs, elle, la petite fille issue d’une famille pas comme les autres dans ces années post-68 où tout semblait permis mais pas encore tout autorisé.

Les rêves… Ils brisent des espérances mais encouragent à continuer, à l’instar de cette petite fille qui voulait voler, aurait aimé avoir une sœur comme confidente, aurait souhaité être née dans une famille moins désordonnée. Cette petite fille, qui en grandissant, à voulu disparaitre à jamais mais qui a soudainement compris que par l’art en général et le théâtre en particulier, elle réussirait peut-être à panser certaines blessures.

Si le récit peut paraitre disloqué, il est à l’image de la jeunesse d’Isabelle Carré, ce qui donne une puissance supplémentaire à cette histoire personnelle.
Quant à l’écriture, elle n’est que volupté, des arabesques de vocables pour envelopper en douceur la rugosité des instants vécus. L’auteure sait recréer une atmosphère entre ombres et lumières, levant un voile, puis un autre. Tantôt opaque, tantôt transparent, un voile qui virevolte, tombe, rampe et reprend de la vigueur.

Isabelle Carré n’est plus une anonyme mais l’émotion est intacte, « Les Rêves » feront partie des souvenirs des belles choses… de la vie !

 
Les Rêveurs – Isabelle Carré – Editions Grasset – Février 2018-03-21

Livre reçu dans le cadre du Grand Prix des Lectrices Elle 2018
 
 

mercredi 14 mars 2018


Une noisette, un livre

 

Le festin du lézard

Florence Herrlemann


 

Surtout ne pas faire de bruit. Feuilleter doucement chaque page et ne pas s’alarmer si la rencontre avec l’héroïne s’annonce un peu complexe, c’est juste qu’il faudra un peu de temps pour se familiariser avec Isabelle et sa vision personnelle de la vie, de sa vie. Cette vie différente parce qu’Isabelle est différente. Elle a pour seul véritable ami Léo, un être imaginaire qui est son unique interlocuteur, son unique confident.

Le XXI° siècle n’est pas encore apparu, il est encore loin. Nous sommes à une autre époque, celle des vieilles demeures, des parquets qui craquent, des calèches et des règles strictes dans la vie familiale. L’atmosphère est lourde, pesante dans ce huit clos où le lecteur va s’enfermer avec Isabelle, on viendrait presque lui tenir compagnie, elle qui a une Mère si distante et un Père aimant, mais absent. D’autres personnages surgissent, mystérieuses âmes qui hantent partout et nulle part.

C’est Isabelle qui narre, raconte, Isabelle la recluse, qui tisse sa toile avec une dextérité arachnéenne malgré l’obscurité de ce qui l’entoure. Son refuge est dans ses pensées, ses lectures ; son repaire est son cher Cèdre, l’autre ami… Enfermée, elle ne savoure jamais la liberté même en s’enfuyant, perdue entre rêves et cauchemars… Comme si elle chantait dans sa tête cet air de Rossini « Sombre forêt, désert triste et sauvage (…), c’est sur les monts, au séjour de l’orage que mon cœur peut renaître à la paix, mais l’écho seulement apprendra mes secrets ».

Ce roman que je soulignerais d’anticonformisme, est original tant sur le fond que sur la forme. Véritable choc thermique entre la luminosité de l’écriture et la noirceur de l’histoire. Une plume qui transcende par la beauté de son phrasé et la délicatesse de sa pudeur.
Le lecteur se délecte de cet émerveillement scriptural qui enveloppe chaque chapitre malgré l’ambiance lugubre d’une maison où l’amour a fui face au rejet de l’autre parce que différent.  Seul le lézard aura son festin…

«  Je la hais de m’avoir mise au monde et de m’en faire le reproche. Encore et encore. Je la révulse parce que j’existe. Elle ne supporte pas ma présence, elle l’endure. Elle nous fait cette haine, des jours visqueux, poisseux, gluants. Le poison coule dans nos veines, nous sommes immunisées. Nous n’avons plus aucune limite, nous excellons en la matière, nous en avons oublié nos cœurs, nos âmes. »

« Je sais combien d’autres mondes sont accessibles, sont hospitaliers. Combien leurs habitants, ces peuplades colorées, gaies, généreuses, m’attendent les bras ouverts. Et je continue de me réveiller dans cette chambre. »

« Les nuits d’hiver peuvent être étincelantes quand la lune est pleine et la terre enneigée. »

Le festin du lézard – Florence Herrlemann – Editions Antigone14 -  Avril 2016

lundi 12 mars 2018


Une noisette, un livre

 

Le naufrage de la Méditerranée

Sébastien Boussois


 


Méditerranée : mare medi terra… De Gibraltar aux Dardanelles, c’est le berceau des cultures mésopotamiennes, égyptienne, perse, phénicienne, carthaginoise, berbère, romaine…et grecque. L’Antiquité, l’humanité… mais cette Mare Nostrum devient au XXI° siècle, le théâtre de l’inhumanité, de sa splendeur et fruit de tous les rêves, elle est devenue un gigantesque cimetière marin où se sont noyés des milliers d’humains cherchant une vie meilleure. Une tragédie dans toute sa portée.

Sébastien Boussois laisse une large part de son essai à des références historiques, notamment avec la base de ce qui est tout : L’Odyssée et L’Iliade d’Homère. Ce qui permet de mieux montrer combien le destin de cette mer peut se transformer et devenir le carrefour de l’évolution mais aussi de tous les déclins.

Cette Méditerranée qui par les siècles a été l’objet de tous les fantasmes (période orientaliste) et de toutes les convoitises (la colonisation) vit ses pires heures de déshumanisation par le flux des migrants qui fuient la guerre, la dictature, l’intolérance et qui bientôt sera encore plus important à cause du dérèglement climatique, comme le souligne fort bien l’auteur.

En 200 pages, le lecteur trouvera toutes les réponses aux questions qu’il peut se poser : l’histoire des migrations, les pays qui accueillent en masse les réfugiés (et là, une bonne petite claque à certaines idées reçues) , la question libyenne et l’absence de « service après-vente », la déclaration de Barcelone et l’UPM, le rôle des passeurs (en faisant référence au brillant reportage du journaliste de France 2, Franck Genauzeau et aux revues non moins excellentes d’Orient XXI et Courrier International, et enfin l’avenir de cette jeunesse méditerranéenne.

Un document que devront lire les personnes qui daignent connaitre le sort de ces milliers de personnes, comme le disait Simone de Beauvoir « le principal fléau de l’humanité n’est pas l’ignorance, car l’ignorant a des excuses, mais le refus de savoir ».

Le livre se termine par l’idée que l’Occident et l’Orient ne sont pas à séparer, au contraire. C’est en faisant un pas vers l’autre et en regardant vers la même direction  afin que les profondeurs de la Mare Nostrum renaissent pour donner en l’homme, en l’humain, le meilleur avenir qu’il mérite dans un métissage culturel pacifique.
Effectivement, ne pas oublier cette constatation de l’éminent généticien Luigi Luca Cavalli Sforza qui m'est revenue à la lecture de ce livre : « Dans le bassin méditerranéen, la ressemblance génétique entre tous les peuples vivant des deux côtés de la mer est remarquable ».

« Vous n’avez devant vous qu’un pauvre naufragé. Puisqu’il nous est venu, donnez à l’étranger de quoi manger » L’ Odyssée - Homère

Livre reçu dans le cadre de Masse Critique de Babelio

Le naufrage de la Méditerranée – Sébastien Boussois – Editions Erick Bonnier – Janvier 2018

 

 

dimanche 11 mars 2018


Une noisette, un livre

 

Jours brûlants à Key West

Brigitte Kernel


 

 

Trois écrivains : Françoise Sagan, Carson McCullers, Tennessee Wiliams
Un lieu : Key West
Une date : avril 1955

Le tout forme une rencontre sous le regard de Franck Merlo. Rencontre tombée dans l’oubli et pas forcément par une nuit froide… Mais c’était sans compter sur Brigitte Kernel qui sait faire renaître par sa plume les riches fantômes scripturaux.

En 1955, celle que François Mauriac nommait « le charmant petit monstre » est en tournée aux Etats-Unis pour son premier roman « Bonjour Tristesse ». Lasse de ce parcours de combattant promotionnel, elle accepte avec plaisir l’invitation de Tennessee Williams à venir passer quelques jours dans sa demeure. Mais celui qui n’est pas encore « un vieux crocodile » n’est pas seul, et, c’est entre fascination et jalousie que vont se dérouler ces journées entre « un certain souvenir » et « des bleus à l’âme ».

La forme du roman suscite la curiosité du lecteur par ce dialogue imaginaire entre l’auteure et l’un des protagonistes Franck Merlo (disparu en 1963), avec en filigrane l’œuvre de chacun, parsemée de blessures et d’instants de bonheur. On passe d’un apéritif à une balade avec les dauphins, d’un coup de colère de Carson McCullers au désir qu’éveille ce « doux oiseau de jeunesse ».
Une autre façon de plonger dans l’univers de la création littéraire des années 50, ce récit made Brigitte Kernel s’apparente à monter dans un bolide et de goûter à l’ivresse de tout ce qui sort des codes…
A ne pas oublier non plus, les passages avec Mr Moon, le compagnon à quatre pattes du couple Williams/Merlo qui donne du chien à l’histoire, histoire qui se déroule comme une « horloge sans aiguilles ».

Mazette, quelle lecture !

Jours brûlants à Key West – Brigitte Kernel – Editions Flammarion – Janvier 2018

 

 

lundi 5 mars 2018


Une noisette, un livre

 

La fin des idoles

Nicolas Gaudemet

 


Accrochez-vous aux branches car votre énergie va devoir faire face à une histoire où se côtoient Lacan, Freud, Homère autour du « κῦδος  » du XXI° siècle : l’univers impitoyable des médias et de la téléréalité avec cette finalité de vouloir être célèbre.

Au milieu (ou au centre si vous préférez), un affrontement sans pitié entre un psychanalyste, Gerhard Lebenstrie, et une docteure en neurosciences, Lyne Paradis. Rien que de lire les noms, l’envie d’intégrer cette atmosphère provoque un inconscient livresque ! Pourtant c’est un pandémonium qui attend le lecteur, dans cette société environnée d’écrans, d’images, de tentations… Paloma, la starlette cobaye peut confirmer. Vous êtes dorénavant prévenus, vos neurones vont devoir accumuler une course à la notoriété sur fond de délire psychotique.

L’héroïne est comparée à Circé, cette magicienne à la fois sorcière et enchanteresse, qui n’hésite pas à empoisonner ses amants mais le plus célèbre d’entre eux survivra, Ulysse, grâce aux conseils d’Hermés. Mais dans « La fin des idoles » qui va pouvoir résister à Lyne Paradis, celle qui veut absolument donner la liberté aux hommes mais qui va les contrôler par de subtiles et diaboliques expériences. Et si la terre tourne autour du soleil, pour le sieur Lebenstrie l’humain tourne autour de la fonction phallique, les Phallophories rodant étrangement… 

Nicolas Gaudemet signe un premier roman absolument assourdissant et novateur, où la fiction rejoint la réalité et où la réalité tamponne la fiction. Personnages imaginaires face à des personnes réelles, mixage du trio conscient/inconscient/subconscient dans une guerre picrocholine où rien n’est insignifiant et tout cyclopéen. Une savante réflexion sur les manipulations scientifiques, sur le pouvoir de l’humain sur l’autre et inversement, nul ne saura résister à cette lecture. Sans oublier une critique au vitriol de la sphère des médias et de ses petits arrangements entre amis.

Après cette plume endiablée, reste à savoir si vous, chers bipèdes, aurez toujours la ferme (là je ne parle pas du Salon de l’agriculture) intention de devenir populaire, être ou ne pas être, devenir ou ne pas devenir. En attendant, lisez cette ode à Dyonisos et plongez dans l’ivresse d’un univers d’excès et de démesure.

Cinglant, déconcertant, bluffant.

La fin des idoles – Nicolas Gaudemet – Editions TohuBohu – Mars 2018
Site web  http://lafindesidoles.com/

vendredi 2 mars 2018


Une noisette, un livre

 

 

Où passe l’aiguille

Véronique Mougin


 



Auschwitz-Birkenau, Buchenwald, Dora-Mittelbau, Bergen-Belsen.

1944 – 1945

L’enfer et toutes ses portes. Celles qu’ont franchies le jeune Tomas Kiss et sa famille. Parce qu’ils étaient juifs, on déportait, on torturait, on brisait, on humiliait, on dépeçait les âmes, comme pour ceux qui osaient résister ou afficher leurs différences.
A l’intérieur du camp, la vie ne compte plus, l’autre ne compte plus, tel un soldat au combat chacun doit puiser dans des forces inexplicables pour lutter, ignorer la mort, la contourner. La pitié est absente pour cause de survie.

« Où passe l’aiguille » pique. Un roman qui pique les pages, qui pique la lecture, qui pique le cœur du lecteur car la trame est l’histoire d’un jeune garçon, Tomi, qui rêve de devenir plombier au grand désespoir de son père qui souhaite que son fils devienne tailleur, comme son grand-père. Mais le petit Tomi est rebelle, farouche, indomptable. Peu à peu, la descente vers l’obscurité commence jusqu’au jour où tous prennent un convoi direction l’Allemagne. Tomi qui n’a jamais connu sa vraie mère va perdre sa mère d’adoption et vivre l’inhumanité XXL de la Shoah, ce monstre qui n’a pas de nom.

Tomi se dégoute mais tient bon grâce à son père qui le protège, à son copain Hugo, ce copain des jours heureux. Papa Kiss va obtenir un traitement un peu moins pénible parce qu’il coud ! Là, Tomi réalise que c’est sa chance s’il arrive à manier l’aiguille, lui le fil, finira par passer. Il ruse, observe, développe ses cinq sens, cet instinct va lui permettre de traverser en vie les camps d’extermination.

Libéré avec son père, ils retournent en Hongrie, dans leur village de Beregszasz mais la déception est immense car il ne reste rien, même pas la cheminée de leur maison. Ils vont s’enfuir et atterrir en France, pays de la mode. Car l’horreur des camps va faire devenir Tomi un couturier, un grand couturier franchissant les plus hautes marches. L’épreuve, l’adversité ont façonné Tomi, devenu homme, il ne va jurer que pas son métier afin de tout oublier. Pour ne pas pleurer.

Les témoignages de rescapés, les récits sur les affres de l’ignominie nazie sont nombreux en littérature. Mais à chaque fois c’est différent parce que chaque humain est unique. Véronique Mougin taille un roman absolument magistral en surfilant chaque chapitre pour éviter que l’attention s’effiloche. Par le biais de cette histoire véridique (celle de son cousin), elle coud avec brio une saga déchirante mais parsemée d’espoir et, surtout, épinglée de ténacité.

Du tissu rugueux, déchiré, en lambeaux, des années noires, va s’accomplir le miracle de l’épanouissement d’une étole souple, celle de la reconstruction. Lecture absolue.

« Je ferme les yeux, les hurlements redoublent, j’imagine la pédale de la machine à coudre sous mon pied. Ni trop vite, ni trop fort, j’appuie : l’aiguille trace en moi son chemin régulier, je me concentre sur sa frappe métallique mais les coups s’abattent toujours sur le jeune type, le plancher vibre, il me faut plus de bruit. J’enfonce la pédale, la machine s’emballe, la canette tourbillonne, les cris du tabassé ne sont plus que des gémissements, on dirait qu’il m’appelle alors j’accélère encore, la fonte grince, l’aiguille cogne, le tissu glisse à toute vitesse sous sa pointe argentée, je n’entends plus rien. Quand j’ouvre les yeux, tout est fini. »

« Le seul problème du bonheur, c’est la peur. »

Où passe l’aiguille – Véronique Mougin – Editions Flammarion – Janvier 2018

 

jeudi 1 mars 2018

Une noisette, un livre

 

Et si tout s’arrêtait là ?

Mélanie Valier

 

 

Emma, une jeune et impétueuse étudiante américaine prépare une thèse sur la prise de risques en montagne. Elle décide de venir en Europe pour prendre le pouls de sportifs de haut niveau spécialisés dans les sports extrêmes. Son point de chute sera la Haute-Savoie, Chamonix précisément.

Elle va découvrir progressivement l’univers du freeride, wingsuit et autres disciplines à donner des frissons, où parfois le fair-play n’est pas forcément de mise, où les rivalités et autres jalousies prennent de sérieux coups de froid. Mais rapidement elle se lie avec un champion, Matthieu, et leurs escapades vont être très sportives, aussi bien sur le terrain qu’en chambre… 50 nuances de neiges au pied du Mont-Blanc !

Cependant, peut-elle faire confiance à Matthieu ? Quelle est cette histoire ancienne où plusieurs personnes ont perdu la vie lors d’une randonnée ? Pourquoi ces papiers mystérieux surgissent sur son balcon ?

Entre deux sorties alpines et quelques échauffements sous la couette, Emma va s’engouffrer dans des épreuves de haute-voltige, au péril même de sa vie. Pour la suite, prenez tout le nécessaire en matériel de survie et installez-vous pour lire une histoire qui ne va pas s’arrêter là…

Mélanie Valier signe un premier parcours livresque avec panache, ne laissant aucun répit au lecteur, ne se souciant guère de l’essoufflement face à l’entrainement de haut niveau que  le novice en alpinisme a besoin, et ce ne sont pas les scènes torrides qui permettent de prendre une pause car là, aussi, la vigueur est extrême !

Une lecture très plaisante sous le charme de Chamonix, du col des Montets, de la vallée de l’Arve, de l’aguille Verte, et, un parcours initiatique autour de la Mer de Glace qui s’échauffe entre deux cœurs de sportifs.

Et si tout s’arrêtait là – Mélanie Valier – Editions Glénat – Janvier 2017