samedi 31 août 2019


Une noisette, un livre


 Au pays des rêves noirs

Felix Macherez




« A force de voir autour de moi mentir les hommes, mentir sur ce qui fait être idée, ce refus imbécile de s’avancer jusqu’aux idées, j’ai éprouvé le besoin de quitter l’homme et de m’en aller où je pourrai enfin librement m’avancer avec mon cœur ».
Antonin Artaud – Les Tarahumaras – 1936

Des décennies plus tard, un jeune auteur décide de fouler les pas d’Antonin Artaud, de comprendre les sagesses de la déraison du théoricien poète, de s’immiscer dans la communauté des Tarahumaras, d’attraper cette ivresse de la liberté et de goûter au mystère du peyotl.

Le narrateur sombre dans une non-existence, il baigne dans une atmosphère crépusculaire, ne sachant plus où ses pas le guident, la philosophie de l’existence étant un vaste chantier en phase de démolition. Mais partir avec rien, se mettre à nu dans l’immensité du monde et s’ingérer avec les dieux de la civilisation précolombienne sont des moteurs d’une possible mue ou tout au moins la découverte d’un autre possible.

Seulement nous sommes au XXI° siècle et depuis les années 30, le Mexique et la communauté de Tarahumaras ont bien changé. Adieu authenticité, adieu liberté, adieu antiquité, bienvenue au royaume du modernisme et de tous les objets du progrès (ou du contre-progrès). Les Tarahumas et autres peuples Indiens n’ont désormais le « choix » qu’entre deux pouvoirs : celui de l’Etat et sa corruption et celui des cartels avec sa violence. Entre la peste et le choléra…

Pourtant, après les tintements de la déception, l’auteur va pouvoir trouver un chemin, cahoteux, certes, mais qui sera bénéfique, surtout quand il arrive à retrouver le fils du guide d’Antonin Artaud, une boucle bouclée dans le cercle de l’initiation vers l’inconnu.

Un récit de voyage ? En aucun cas. Une grande évasion ? Certainement. Et surtout une danse des forces de l’esprit, ceux des dieux antiques, ceux des Indiens actuels qui continuent à résister à la taxinomie contemporaine.
Felix Macherez raconte comme Antonin Artaud parce qu’il connaît le pouvoir des mots, ceux qui vont gicler, s’envoler, gravir nos pentes de quête vers l’inconnu et ses mystères. Cette succession de vocables comme des pitons ancrés sur la paroi de nos falaises intérieures, qui tantôt nous donnent le vertige, tantôt nous offrent l’inaccessible.

Sans oublier cette foi retrouvée chez l’écrivain. Oh pas une foi absurde, non une foi de doutes, une foi d’ombres et de lumières, une foi métissée avec aucun dogme en particulier. Cette foi qui permet aux êtres humains de se sentir libre et de reconnaître l’humilité de la vie. Peut-être également celle de la mort. Et ainsi, qu’un pays des rêves noirs devienne un pays des rêves en couleur, celui où « la lune illumine la pampa ».

« Partir, c’est signer l’armistice de l’esprit »

« Les décisions prises à la suite d’une lecture sont souvent les meilleures ».

« Pour les Indiens, la vie n’est qu’un bref passage. Un état de prérésurrection. Une préparation à la mort. Et réciproquement, la mort est une préparation à la vie. Ils s’abîment dans l’une pour ressortir dans l’autre. Ainsi, ils vivent hors du temps. Hors du monde. Hors de tout ».

« Plus on s’isole dans un monde semblable à celui-ci, plus on se met en face de la Chose. Cette Chose-là, c’est la vie. Rien de plus, rien de moins. Ce matin, elle dévoile toutes les vérités oubliées des hommes. Toutes les vérités qui échappent à l’époque. On est loin de l’indifférence. Loin des imageries imbéciles. Loin des totems décevants. Loin des faux-semblants. Loin des décombres ».

Au pays des rêves noirs – Felix Macherez – Editions des Equateurs – Août 2019









vendredi 30 août 2019


Une noisette, un livre


 Les hommes incertains

Olivier Rogez




« Nous sommes en 1989, l’été a laissé place à l’automne et les premiers froids rôdent sur les plaines sibériennes. A des milliers de kilomètres de là, le mur de Berlin se réchauffe, s’apprêtant à tomber tel un morceau de banquise arraché par les cours tumultueux de l’histoire ».

L’empire soviétique s’effondre, la Russie va renaître de ses cendres, ou du moins, un vent d’espoir souffle à déglacer Iakoutsk en plein mois de janvier. Après le mur de Berlin, c’est toute la muraille virtuelle du bolchevisme qui va se fissurer, se rompre avec secousses et fracas. Dans ce tremblement politique du vingtième siècle, le journaliste Olivier Rogez  nous entraîne au cœur de Moscou avec son œil de grand reporter et sa plume de romancier en mêlant avec délice et ingéniosité géopolitique et personnages fictifs.

Les premières pages débutent en Sibérie avec Anton et son père Dimitri. Anton, grand rêveur et doté d’une grâce italienne souhaite partir pour s’affirmer, faire sa vie, il sent qu’il est doté de forces étranges et qu’il a destin à jouer. Malgré tout l’amour qu’il porte à son père, il partira à Moscou mais avec la protection du frère jumeau de son paternel, le colonel Iouri Nesterov, haut responsable du KGB. Ce dernier est une sorte de guépard à la russe, intègre mais incertain, incertain sur le passé, le présent et l’avenir ; on se remémore le livre (et le film) sur cette Sicile de Lampedusa qui doit basculer d’un ancien ordre à un nouveau mais peut-être « tout changer pour que tout demeure ».
C’est qu’en plus d’être lucide, Iouri semble très séduisant, tant pas sa prestance que par cette humanité dans un pays où l’humain n’a guère trouvé sa place. Il va veiller sur son neveu comme du lait sur le feu, comme l’innocence (dans toute sa noblesse du terme) sur le brasier de la perestroïka.

Anton va faire connaissance avec la peintre Helena, compagne de Iouri, avec la mystérieuse Aliona dotée de talents divinatoires et d’un étrange personnage, quasi mystique, un « starets » qui aurait pour nom Volodia (subtil clin d’œil à Anton Tchekhov) avec un passé aussi étrange que flamboyant, aussi dramatique que magnifique.
S’ajoute une galerie de communistes en perdition et de mafieux en espérance ; tous agissant dans un souterrain plus ou moins visible,  plus ou moins glauque, où personne ne peut faire confiance à personne, où l’idéologie politique va progressivement laisser place à la puissance financière.
Deux autres noms apparaissent comme des ombres chinoises, protagonistes de cette nouvelle Russie naissante : Mikhaïl Gorbatchev et Boris Eltsine, un « je t’aime moins non plus » qui marquera les années 90 à jamais, de l’Atlantique à l’Oural. Et bien au-delà.

Que va devenir Anton, ce jeune idéaliste ? Et Iouri, avec le démantèlement du bloc soviétique ? Qui survivra ? Qui se transformera en Icare ? Une roulette russe dans l’incertitude humaine…

Ce roman est une formidable opportunité pour se replonger dans cette période charnière de l’histoire contemporaine, et, un brillant kaléidoscope sur la réalité du communisme et de sa chute. Brillant mais également féroce, rien de « potemkineste » juste un regard sans concession sur l’hypocrisie des apparences, la dichotomie entre le peuple et le pouvoir et la complexité des manœuvres politiques. Le sujet n’est pas nouveau mais le romanesque de la trame le transforme en inédit. Une adaptation sur grand écran ferait d’ailleurs merveille.

Quant aux coulisses du KGB et autres services secrets, c’est une impression particulière qui saisit le lecteur même averti. Est-ce la fluidité de la narration ou bien la savante combinaison (je ne parle pas de lingerie féminine) entre réalité et fiction ? On imagine chaque officier sur la scène du Bolchoï dansant sur le long fil des directives soviétiques, s’obligeant à des arabesques périlleuses, faisant croire qu’ils avancent en faisant des pointes alors qu’ils préparent déjà la valse pitoyable des ogres, un ballet sans cadence rythmé simplement par l’orgueil, la vanité et l’instinct de survie. Jusqu’au jour où le rideau va tomber…

Passion et corruption, amour et désamour, une formidable saga dans la pure tradition des drames russes, ces récits empruntés à l’histoire où chaque évènement n’obéit qu’à un déterminisme inéluctable. Mais où la beauté demeure dans les méandres enlacés de l’aube et du crépuscule.

« Les mots sont importants lorsqu’on se quitte, ils résonnent comme le tocsin au loin et permettent de retrouver son chemin dans le noir de la mémoire ».

« Il ne se sent pas du tout à l’aise dans cette ville où les pénuries et la pauvreté endémique ont réduit les rapports sociaux à des rapports marchands. Si la faim transforme les hommes, il découvre aussi qu’elle débouche parfois sur une étrange boulimie. Comme celle qui s’est emparée de Lena. Depuis quelque temps, elle ne parle plus qu’argent, vente de tableaux, vernissages et galeries ».

« Le Secrétaire Général qui veille là-bas, de l’autre côté du fleuve, à l’abri de ses remparts, est-il conscient que sa peau se joue en cet instant précis dans les rues d’Allemagne ? Comprend-il que s’il se retourne pour regarder son Eurydice devenue inatteignable, il connaîtra le destin d’Orphée ?

« Le sentiment de gêne qui s’empare de Iouri est si puissant qu’il pourrait stopper net les flots noirs de l’Elbe qui coule à quelques centaines de mètres de la base. Il baisse la tête et laisse échapper un soupir d’impuissance. Une armée défaite sans avoir combattu est déjà une chose déprimante, mais une armée prolétarisée, réduite à mendier son billet de retour à la maison est un véritable motif de suicide ».

« Aujourd’hui j’ai compris qu’un homme ne se définit pas seulement par son identité, et qu’il peut même vivre heureux et accomplir son destin sans porter le nom que ses parents lui ont légué ».

« Quelle force du monde est à l’œuvre et joue ainsi avec les hommes et leur destin ? Existe-t-il un plan céleste, dont il ne comprend pas encore le but, mais qui pourrait révèler son incroyable ampleur ? »

Les hommes incertains – Olivier Rogez – Editions Le Passage – Août 2019

jeudi 29 août 2019


Une noisette, un livre


 Le cœur battant du monde

Sébastien Spitzer




« Sur terrain plat, de simples buttes font effet de collines »  Karl Marx
En lisant le dernier roman de Sébastien Spitzer, c’est un tremblement de terre dans la tectonique marxiste…

Londres, deuxième moitié du dix-neuvième siècle. Théâtre d’une révolution industrielle où les profits ont grimpé en flèche pendant que la misère côtoyait également les hauteurs, mais celles de la pauvreté, entraînant des révoltes en toute logique. S’ajoute le sort des immigrés irlandais qui ont fui un pays économiquement dévasté et toujours en conflit avec le voisin anglais. Dans ce capharnaüm, surgissent des personnages : Karl Marx et son authentique baronne Johanna von Westphalen, Friedrich Engels et ses « épouses », Freddy, le fils caché du père du marxisme et Charlotte, Irlandaise ayant fui la famine, ayant perdu son enfant pendant sa grossesse et qui va recueillir le petit « bâtard » ainsi dénommé par le couple bien-pensant Karl et Johanna.

Freddy est né suite à une liaison éphémère de Karl Marx avec son employée de maison Nim. Oui, il faut le comprendre, Monsieur s’ennuyait, sa femme était partie et il fallait bien chercher une distraction bien loin de celles pratiquées par la bourgeoisie… Bref, quelques mois plus tard, il faut faire disparaître « ça » c’est-à-dire,  l’enfant ; comme d’habitude, Marx ne veut s’occuper de rien et c’est son fidèle ami Friedrich Engels qui devra s’acquitter de la tâche, financièrement également. Mais l’apparition fortuite du bon docteur Malte va faire changer le cours (pas ceux de la Bourse pratiqués par Herr Marx) du destin de Freddy et de sa mère adoptive Charlotte.

Charlotte va être une véritable mère pour Freddy qui lui deviendra un authentique fils pour elle. Ensemble, ils vont lutter contre la misère, contre l’infortune de ceux laissés sur le trottoir. Elle se prostituera en espérant qu’un de ses visiteurs finira par l’épouser, il y en a un qui semble se rapprocher de plus en plus d’elle dans l’affection… Mais tous les deux ignorent le dessein de Jenny La Rouge, la femme de Karl Marx qui garde curieusement encore des contacts avec sa famille…

Quant à Freddy, c’est un portrait personnalisé du courage qui est peint à travers tout le roman, et ce, jusqu’à la dernière phrase, jusqu’au dernier mot. Il n’aura pas la chance d’avoir une situation comme ses sœurs légitimes mais saura garder toute l’authenticité de la vaillance des êtres de cœur, même si ses rêves sont piétinés…

Reste un protagoniste qui est un élément clef dans l’histoire et qui relie tous les personnages : Friedrich Engels, et qui a éveillé un intérêt grandissant au cours de la lecture parce que moins connu que son ami Karl et beaucoup plus sibyllin, tout au moins dans le récit romancé par Sébastien Spitzer, mais, comme bien souvent, la réalité et la fiction tournent ensemble dans la même ronde des destinées. Engels, caractère entier, fournisseur officiels de billets pour le dépensier Marx (et amoureux de l’argent comme un ours avec le miel), épicurien et jouisseur, fait souffler le chaud et le froid sur la perception de ses idées. On se prend aussi bien à le détester qu’à l’admirer, il est le rouge et le noir sur le chemin gris d’un enfant non désiré et abandonné…

Si le personnage de Charlotte est fictif, les autres sont bien réels, seul le côté romanesque permet d’éclairer encore davantage les multiples paradoxes de Karl Marx et de relater l’enfer ouvrier dans cette Angleterre de tous les possibles, les meilleurs comme les pires. Une description terriblement humaine qui pousse le lecteur à vivre avec les personnages, à admirer la force de Freddy et la formidable Charlotte aussi solaire dans son âme que sa vie est ténébreuse. Un bel hommage également à ces hommes sincères dans la lutte contre la pauvreté et à ces femmes pionnières dans la reconnaissance de leurs droits. Karl Marx déclarait que « celui qui ne connaît pas l’histoire est condamné à la revivre », Sébastien Spitzer ressuscite le temps d’un livre toute l’aporie absolue de l’auteur du « Manifeste du parti communiste ».

« C’est d’un banal achevé. Un homme. Une femme. Une envie qui viendrait combler l’ennui. Et les regrets qui suivent, comme un charivari de casseroles et de couverts. Ces choses-là arrivent. Elles se traitent dans le secret ».

« C’est lui qui l’a relevée, Freddy. C’est lui qui l’a soutenue quand elle était à terre. Il est son presque fils, son plus que fils, devenu l’homme de sa vie. Elle s’était dit qu’une mère, ça donnait des racines et des ailes. Freddy n’a pas de racines. Il est né dans la boue. Il a grandi dans un taudis. Mais ses ailes ont poussé. Elles sont encore fragiles s’il veut prendre son envol ».

« Sous les noms des hôtes, Karl Marx et Madame Johanna Marx, figure une ligne précisant qu’elle est « née baronne von Westphalen ». Un bal, donc. Chez une femme « née baronne » et son époux sans emploi, sans rente. Le bal de l’apatride. Le bal du grand révolutionnaire socialiste. Payé comment ? Sur les fonds récoltés à la Bourse de Londres. Pour quelles parts ? Elle sait qu’Engels paie tout. Son ami est infoutu de gagner le moindre penny ».

Le cœur battant du monde – Sébastien Spitzer – Editions Albin Michel – Août 2019

mercredi 28 août 2019


Une noisette, un livre


 A crier dans les ruines

Alexandra Koszelyk




Avril 1986. Un Vésuve nucléaire fait irruption dans l’air ukrainien, Pipriat devient le Pompéi du XX° siècle mais par la main de l’homme : la centrale de Tchernobyl a explosé. Quelques mètres plus loin, dans une forêt, le destin de deux adolescents, Léna et Ivan,  va basculer, leur fusion va devenir fission. La famille de Léna décide de partir en Europe de l’Ouest, en France précisément, celle d’Ivan va rester sur les lieux de la catastrophe. De part et d’autre, ils vont crier dans les ruines, dans ce Plutonium contemporain, comme si le dieu des enfers avait ouvert les portes pour un crépuscule des âmes ; ils vont crier dans les ruines et cracher sur ce qu'ils avaient aimé tous deux...

Léna va grandir loin d’Ivan, dans une famille qui rejette ses racines, puis étudier, travailler. Elle cherche à oublier et l'on pense aux vers d’Alphonse Allais qui se calquent à la perfection face au drame de l’exil :

« Partir c’est mourir un peu
C’est mourir à ce qu’on aime
On laisse un peu de soi-même
En toute heure et dans tout lieu »

Alors Léna, vingt ans plus tard décide de retourner sur les lieux de son enfance pour tenter de renouer avec le passé et retrouver Ivan. De son côté, Ivan n’a cessé de penser à son amour de jeunesse, lui a écrit des lettres conservées dans une boîte… Est-ce que ces deux atomes vont pouvoir redevenir un seul noyau ?

Alexandra Koszelyk signe un premier absolument flamboyant, une rencontre totale entre le lecteur et l’auteur rendue possible par une plume qui manie l’allégresse de la verve et jongle avec différents sujets qui peuvent sembler éloignés et, pourtant, ne vont en former qu’un.

Ce sont tour à tour, une description de l’explosion nucléaire rarement écrite avec de tels mots, une ode à la nature et à l’écologie, une réflexion ouverte sur la folie technologique, les tourments de l’exil et enfin l’amour, cet amour contre vents et marées. S’ajoutent une richesse du verbe et les maintes références à la mythologie, pas seulement grecque et romaine mais également celte.

Epopée romanesque où une ville ukrainienne va devenir une nouvelle Ithaque pour un roman qui dessine les errances humaines, le tragique mais aussi le rêve. Sans oublier l’espoir qui trace son destin face au danger et à la mort.

« Le chemin se ramifie dans trois directions. Les dix étrangers découvrent une steppe urbaine. Des fenêtres sans vitres, des portes arrachées et des blocs de béton, tombés des immeubles, se sont amoncelés au fil du temps. Des branches les traversent et les enlacent ».

« L’Ukraine était encore une fois au centre de l’histoire européenne. A chaque génération une nouvelle tare, une nouvelle mutilation apposée. Dans les années 30, la famine appelée « Holodomor » avait laissé une population défaite, des millions de morts silencieux, puis était venu le démantèlement du pays au début de la Seconde Guerre mondiale. Sans parler non plus de la Ruthénie, désintégrée au XIV° siècle sous l’influence mongole. Il est des terres où des hommes sont plus enclins à voir le destin s’acharner ».

« Le roman répondait à des questions laissées en suspens, une brèche s’ouvrait. Les livres n’étaient pas seulement des outils pour apprendre le français ou pour s’évader : ils comblaient cette absence qui la dévorait et étaient un pont de papier entre les rives de ses deux vies. La lueur d’une bougie blèche au fond d’une caverne ».

« Les arbres ne se touchent pas. Ils se regardent de loin, mais ils gardent leur distance. Ce n’est pas de la méfiance, mais du respect. La nature sait ce qui doit être. Les feuilles ne s’étouffent pas entre elles, tout le monde a sa place, de façon harmonieuse. Ni domination, ni soumission. La nature enseigne tout à celui qui la regarde vraiment ».

A crier dans les ruines – Alexandra Koszelyk – Editions Aux forges de vulcain – Août 2019

mardi 27 août 2019


Une noisette, un livre


 Cent millions d’années et un jour

Jean-Baptiste Andrea




Quand un arthropode marin, disparu il y a plus de deux cent cinquante millions d’années, un trilobite exactement, est la base d’un roman d’aventures et d’extrême, on se dit que ce nouveau roman de Jean-Baptiste Andrea mériterait d’être dans des centaines d’années fossilisé sur une pente des Alpes pour qu’un enfant le trouve et lui donne l’envie de devenir un paléontologue aux jambes d’alpiniste.

Stan, paléontologue confirmé ne cesse de courir après des rêves voire des chimères. Dernier projet en date en cette année 1954 ? Celui de retrouver un squelette, genre brontosaure qu’aurait aperçu entre France et Italie son concierge et qui a été comparé à un monstre par une petite fille ayant entendu un brin de l’histoire. Et, si enfin Stan accédait à cette quête du Graal, ce squelette tel un objet sacré pour une gloire éternelle, l’effort ultime pour un voyage initiatique, celui d’une ascension de soi-même sur les pentes vertigineuse du plus haut massif européen. Convaincant, il embarque son fidèle ami et ancien élève Umberto et un jeune scientifique Peter, ce dernier cachant un mystérieux personnage dans son sac à dos. S’ajoute un autre mousquetaire, le guide de montagne Gio, énigmatique et indispensable.

Au fur et à mesure de la progression de l’ascension, Stan ne cesse de poser des pitons de son enfance en songeant à sa mère disparue trop tôt, à son père qui ne touchait ses proches que pour cogner, à son chien Pépin, à ses Pyrénées natales ; il met en cordée ses quelques joies et ses nombreuses peines, à la fois pour s’accrocher mais pour aussi se libérer d’une camisole étouffante.

Mais arrivera-t-il avec ses camarades à percer la glace pour rencontrer cet étrange monstre des neiges ? Que referment dans leur ventre ces glaciers aussi mouvants que des sables ?

L’écrivain signe un roman haletant où se mêlent avalanches cérébrales, dépassement de soi et vertiges des sommets. Mais où domine la nature, la nature dans sa beauté, dans sa grandeur, dans ses merveilles mais aussi dans toute sa tragédie et sa dangerosité.
On s’attache à cette aventure comme si le livre était devenu un baudrier car il renferme à la fois magie et réalité, évasion et réflexion sur des pentes et des crêtes qui deviennent progressivement le terrain d’une poésie de la liberté et du dénuement.

Stan, un paléontologue au pied grec qui tel un aède nous offre une mythologie de la montagne et de ses glaciers.

« Partir, c’est déjà réussir »

« Qui a dit que les montagnes n’ont pas de sentiments, elles qui rougissent au lever du soleil ? »

« La beauté était devant moi, sur les ubacs et les adrets. Le cirque entier s’était paré de centaines et de centaines de rubans d’argent jetés sur ses crêtes, disposés sur ses pentes, une fête de village à l’échelle d’un paysage ».

« Moi ce que j’aime, c’est le vivant. Même s’il est mort depuis cent millions d’années ».

« Appelez-moi neige : je ne suis plus rien d’autre. Elle est partout. Sur les montagnes et dans les creux, en équilibre sur les crêtes. Dans mon col, dans mes chaussures, dans mes gants. Dans mes poumons, dans ma bouche et dans mes yeux. Sur mes cils, dans ma barbe, dans ma tente. Je ne suis que neige ».

Cent millions d’années et un jour – Jean-Baptiste Andrea – Editions L’iconoclaste – Août 2019

Avec mes remerciements noisettés à Babelio pour l’envoi de ce livre

dimanche 25 août 2019


Une noisette, un livre


 La part du fils

Jean-Luc Coatalem





« C’est un petit pas pour l’homme, un pas de géant pour l’humanité ». 21 juillet 1969

L’humanité… versus l’inhumanité.

De 1943 à 1945, seront fabriqués les V2, des missiles qui devaient révolutionner la guerre et dont l’armée nazie avait grand besoin. L’un des principaux ingénieurs développe un programme et la fabrication est effectuée par des déportés dans l’enfer impitoyable de Dora, des conditions de vie qui feront des V2 une arme plus destructrice par leur fabrication que par leur utilisation. L’un des ingénieurs responsables de ce programme létal s’appelle Wernher von Braun. Après s’être rendu aux alliés en mai 1945, il s’envole aux Etats-Unis quelques mois plus tard, et, devient l’un des pionniers de la conquête spatiale américaine, il sera, d’ailleurs, naturalisé en 1955. L’un des pères du 21 juillet 1969 est un nazi notoire, responsable de centaines de morts au camp de Dora.
Dora, D comme Dora. Là, où a été déporté Paol, le grand-père de Jean-Luc Coatalem qui livre sa part dans un récit déchirant, mais également cathartique, sur cet aïeul disparu trop tôt dans le camp de Bergen-Belsen le 12 mai 1944.

Kergat. L’océan et son infini. L’immensité et ses espoirs. Mais aussi les vents contraires, les vents mauvais venus d’Est et qui vont souffler sur l’Europe dans les années 30 pour se transformer en une tornade destructrice quelques années plus tard ; une noirceur totale avec une grande faucheuse n’ayant aucune pitié pour le commun des mortels… et agitée par des mortels.
Au sein de cette géhenne belliqueuse, l’horreur va supplanter l’horreur avec son lot de crimes, de tortures… et de délations, délations qui arpentent les places, les rues, les ruelles… par vengeance, par jalousie. Paol en sera une victime en ce 1er septembre 1943, emmené sans ménagement par la Gestapo. De Brest, il passe à Compiègne, puis le 20 octobre, affaibli par les privations, les interrogatoires, les coups et autres maltraitances, c’est le départ vers l’Hadès final : Buchenwald, Dora, Bergen-Belsen.
Disparition. Silence. Silence de mort. Deuil inachevé…

Un récit romancé mais qui relate la pérégrination d’un petit-fils pour retrouver une trace de son grand-père dans le dédale de la deuxième guerre mondiale. Un grand-père qu’il n’a jamais connu et même peu entendu parler, son père s’étant enfermé dans le silence du souvenir.
Qui était Paol, né en 1894 ? Un combattant, un homme qui ne reculait devant rien. Il a connu quatre ans de guerre dans les tranchées, le corps à corps, la faim ; se battre dans la boue entouré de rats et de cadavres, parfois ceux de ses compagnons les plus proches. Puis, l’Indochine où il aurait peut-être mieux valu rester même si « le pays ne lui appartenait pas » et enfin le retour en Bretagne où il coulait des jours plus tranquilles en travaillant dans le civil même si la vie l’avait déjà fouetté en lui prenant un de ses enfants. Il restait ses deux fils mais l’un partira en Angleterre combattre et mènera une vie assourdissante, tant, que l’on pourrait croire en un personnage de roman. Et pourtant.
Et puis, il  y a le dernier, Pierre qui grandira sans son père, seul avec sa mère Jeanne. Parce qu’il y a cette délation qui va conduire Paol dans un tourbillon mortuaire…

Face à cette tragédie universelle, mais également personnelle pour l’auteur, la narration cogne à chaque mot. Des phrases brèves, certaines elliptiques pour mieux signifier l’absence ou le désastre du parcours du déporté. Le train de la déportation où déjà il faut résister, lutter contre le néant qui frappe mais un néant qui fait mal, qui serre, oppresse, humilie. Puis les camps, avec leurs administrations, leurs règlements, leurs cerbères avec tout le raffinement de la torture, des sévices, des crimes indéfinissables… Et le camp de Dora… là où « la conquête spatiale a commencé » selon la phrase de Robert Carrière, rescapé de ce camp créé en 1943 pour la fabrication des V2. Une galerie minière creusée par les déportés pour cacher la production des missiles et qui a été l’une des machines infernales du III° Reich broyant des milliers de vie.

En alternance, le lecteur découvre quelques passages plus légers sur les années asiatiques du grand-père mais aussi du père et du petit-fils. Une chevauchée lointaine comme des respirations nécessaires, celles qu’offrent les grands espaces, les territoires lointains et la référence surprise à Henry Jean-Marie Levet… comme une carte postale lancée depuis Bénarès…

La suite de l’histoire, on ne peut la raconter car elle se lit directement ; elle se lit pour comprendre combien le journaliste a eu envie d’en savoir plus sur cet inconnu dont les gènes sont en lui, pour comprendre le gigantesque travail de recherches effectué, pour comprendre les périodes de trouble, d’effarement mais aussi de retrouvailles par les archives et les mots posés sur des feuilles de papier. Réaliser également que Paol n’était pas seul, des milliers d’humains ont subi le même sort. Au nom d’une idéologie sans nom.

Depuis un crépuscule Jean-Luc Coatalem a semé vers l’aube des lumières des petits cailloux pour retrouver la trace de celui qui est « mort pour la France », pour colmater une douleur qui paraissait inénarrable, pour tendre la main vers l’invisible. Peut-être également pour colmater la souffrance de l’âme et quoi de mieux que la psyché de l’écrit. Parce qu’elle libère, parce qu’elle se partage. Et semer cette mémoire qui ne doit pas s’effacer et même être marquée, comme une pierre de Dora déposée sur la montagne de Menez-Hom…


« Le silence d’un homme, ce peut-être aussi sa souffrance ».

« Et Paol entendait sa voix, il revoyait le visage de Jeanne, chaque geste geste de sa main, et sa démarche que la guerre avait un peu sapée, et il sentait bien que tout ça s’effondrait lentement, tel un château de sable que la marée rongerait et emporterait ».

« Pour autant, son cas n’est pas si exceptionnel. C’était une guerre mondiale. La terreur totale. Une destruction à grande échelle. Comme des milliers d’autres, il a obtenu la mention de « Mort pour la France ». Comme des dizaines de milliers d’autres, il s’est épuisé à creuser le massif du Harz, en Allemagne, à Dora, pour l’usine aux fusées. Comme des centaines de milliers d’autres, il est devenu une bête de somme pour le Reich ».

« Il tente de garder son humanité au milieu de la barbarie même si certains, déjà, à cause de la promiscuité, de la peur, de la fatigue énorme, de la dysenterie et de la puanteur, sont devenus fous à lier dans l’étuve. Ils geignent avant de s’écrouler. D’autres se battent. Quelques uns sont écrasés. Il faut tenir au-delà de l’intenable sur cette planète éteinte ».

« N’en déplaise à von Braun et à son sourire triomphal, sa conquête des étoiles avait dû franchir d’abord la porte des enfers. Les prisonniers de Dora en firent les frais, Paol parmi eux. Comment l’oublier en regardant le ciel ? »

« J’avais murmuré à Paol, cet inconnu familier, dans ce qui fut son hiver et sa ruine, que je ne l’oubliais pas, que j’étais venu jusqu’à lui, attentif, accablé aussi, non pas pour le faire renaître mais pour lui rendre un peu de son identité ».

La part du fils – Jean-Luc Coatalem – Editions Stock/ Collection bleue – Août 2019



vendredi 23 août 2019


Une noisette, un livre


 L’Âge de la lumière

Whitney Scharer




Clic-clac, défilé de mode. Clic-clac, dans un fumoir d’opium. Clic-clac, dans une chambre noire. Clic-clac, une rue à Paris. Clic-clac, des lèvres charnelles. Clic-clac, une femme dans la guerre. Clic-clac, une femme amoureuse. Clic-clac, un homme amoureux. Clic-clac, une liberté d’émancipation. Clic-clac, deux corps pour un soir. Clic-clac, une séparation. Clic-clac, une biographie romancée magistrale.

Par la voix du roman, Whitney Scharer retrace la relation entre Lee Miller et Ran May, une relation un peu à la « si je t’aime, prends garde à toi », tant leurs corps se fusionnaient mais leurs talents étaient épris de liberté et de reconnaissance ; avec une muleta de la jalousie agitée par Man Ray pour imposer sa patte et son empreinte.

La construction du récit est simple : il commence une dizaine d’années avant le décès de la photographe dans sa maison du Sussex avec son mari Roland Penrose. L’invitée est l’éditrice de Vogue, Audrey Withers, qui soumet à Lee le projet de raconter son histoire avec Ran, sinon, le contrat qui lie la photographe au journal va être modifié… Débute alors la narration de la relation du couple Miller/May jusqu’à leur séparation au début des années 30. Avec seulement quelques chapitres intercalés qui narrent la correspondante de guerre qu’elle fut aux côtés de David Sherman, dont un pour remettre en mémoire la célèbre photo de Lee Miller, nue dans la baignoire d’Adolf Hitler dans sa maison de Munich le 30 avril 1945, jour du suicide du dictateur du III° Reich.

Mannequin, la jeune et superbe Lee ne songe qu’à devenir photographe lorsqu’elle arpente l’asphalte parisien à la recherche de fonds pour vivre. Elle fait quelques connaissances qui vont la mener dans le milieu surréaliste (qui lui correspond totalement) et croiser le chemin du photographe déjà en vogue (sans jeu de mots) Man Ray. Il accepte de la prendre comme assistante et progressivement un désir ardent brûle à l’intérieur de cette femme en admiration devant le travail de son ainé. L’amour fait son apparition, entraîne les amants dans des tourbillons d’ivresse mais le machisme est dans son état endémique et Lee va se rebeller. Belle et rebelle.

Le regard de Whitney Scharer porte le lecteur dans les coulisses du surréalisme, ouvre l’objectif sur André Breton, Philippe Soupault, Louis Aragon, Claude Cahun, dévoile les coulisses de la rencontre avec Jean Cocteau pour le film « Le sang d’un poète » et apporte quelques retouches irréels dans cette France en crise mais où les excès étaient source de création.

L’invitée spéciale de cet « Âge de la lumière » est la sensualité, une sensualité sans tabou mais avec un érotisme à fleur de peau, à l’image certainement de Lee Miller qui depuis son enfance s’est habituée à jeter tout voile, à donner son corps aux autres. La nudité lui a été volée, sa féminité prise, bafouée. Elle en souffrira toute sa vie et alternera le rôle de l’amante à la fois soumise et dominatrice. Corps et volupté, corps et jouissance mais également corps et souffrance.

L’écriture est un diaphragme qui varie subtilement les ombres et les lumières, les détails et l’imaginaire, la réalité et la fiction. Et ainsi,  l’auteure met en lumière le destin d’une femme engagée, créatrice (qui est à l’origine du procédé de solarisation récupéré par Ran May), voulant voler de ses propres ailes dans un univers où le masculin l’emporte mais qui saura faire preuve de ténacité et d’audace. Même si les blessures ne se refermeront jamais, elles ne cesseront d’ailleurs de s’ouvrir davantage face à des amours impossibles et à l’immersion dans la cruelle et sanglante Deuxième Guerre mondiale.

Le poids de la prose pour le choc d’un portrait.

« Et il n’arrête pas de la photographier. Son appareil est la troisième personne dans la pièce, et elle minaude à l’adresse de l’un comme de l’autre pendant qu’il la prend en photo. Ils développent les films ensemble, debout hanche contre hanche dans la chambre noire, le corps de Lee s’épanouissant sous leurs yeux, sur le papier. Du coup, ils revivent le moment une seconde fois, les images réveillant les sensations de la veille jusqu’au moment où ils arrêtent tout et font de nouveau l’amour, vite, les mains de Lee agrippées au bord de l’évier, les photos oubliées, devenues noires dans le bac à développement ».

« Lee lambine devant la porte, espérant que Man sera sorti, mais, quand elle finit par rentrer, elle entend l’eau du bain couler depuis le couloir et elle voit les vêtements  de Man par terre, qui marquent son trajet. Elle l’entend même chanter. C’est une nouvelle chanson. « Un paquet de vieilles lettres d’amour », très mélo. Et là, elle comprend qu’elle ne peut pas rester ».

L’âge de la lumière – Whitney Scharer – Traduction : Sophie Bastide-Foltz - Editions de l’Observatoire – Août 2019

lundi 19 août 2019


Une noisette, un prix littéraire


 Sélection pour le Prix de la Vocation 2019 

  Qui pour succéder à Boris Bergmann ?




Pour rappel, le Prix de la Vocation, né en 1960, a été créé par Marcel Bleustein-Blanchet, en souvenir des années de guerre où il avait juré d’aider un jour des jeunes qui, comme lui, avaient une vocation. De nombreux domaines figuraient déjà dans la liste des prix et c’est en 1976 que fut ajouté celui de la littérature, avec Jean-Marc Lovay comme premier lauréat. Suivront ensuite, entre autres, Didier Van Cauwelaert, Emmanuel Carrère, Jean-Philippe Toussaint, Eric Holder, Jean-Marc Parisis, Amélie Nothomb, Antoine Bello, Christophe Ono-Dit-Biot, Gaspard Koening, Emilie de Turckheim, Kaouther Adimi, Joël Dicker, François Henri Désérable, Adrien Bosc, Miguel Bonnefoy… jusquà Boris Bergmann en 2018 pour « Nage libre ».


Votre serviteur au pelage doré cuivré a l’immense privilège d’être jurée pour le Prix Littéraire de la Vocation pour la deuxième année consécutive où il aura le plaisir de retrouver Sylvie Ferrando (La cause littéraire) mais le jury lecteur s’agrandit puisque Dominique Sudre (Domi C Lire) et Nicole Grundlinger (Mots pour mots) participeront cette année à cette belle aventure.
Quant au Jury professionnel, on retrouvera Erik Orsenna, Kaouther Adimi, Christophe Ono-Dit-Biot, Philippe Taquet, Jean-Luc Barré, Alain Germain, Marie-Françoise Leclère et Anne de la Baume.

Pour l’édition 2019 six romans ont été sélectionnés :

La photographe de Diane Château Alaberdina, publié aux éditions Gallimard

Un roman au cœur de la dispora russe. Lud et son frère ont grandi dans la fascination pour l’écrivaine Agafonova. La jeune femme devenue photographe va progressivement la connaître et devenir la portraitiste de sa fille Taisiya tout en la photographiant également avec son mari pendant l’acte d’amour. Un récit tout en délicatesse mais où les ombres sont les maîtres du jeu.

Le fou de Hind de Bertlle Dutheuil, publié aux éditions Belfond

Qui est Hind ? Qui est cette petite fille sur les photos que découvre Lydia lors du décès de son père Mohsin ? Il a toujours été énigmatique, taiseux. Cachait-il un terrible secret comme il semble l’avouer sur sa dernière lettre ? Lydia va remonter le fil du temps, tenter d’en savoir plus sur cette vie caché, sur les blessures de son père, sur ses anciens amis. Une quête familiale sur fond d’histoire française et sociale.

Jiazoku de Maëlle Lefèvre publié aux éditions Albin Michel

Bienvenue à Tokyo dans l’un des quartiers les plus redoutables de la capitale japonaise : Kabuchiko, là où la mafia fait la loi, les yakusas, les maîtres du crime organisé et de trafics les plus audacieux… Parmi les membres du clan Kobayashi, règne Daisuke, terrifiant et d’apparence sans aucune pitié pour son prochain ; il dirige toute une organisation de mères porteuses qui fournissent de riches chinois dans l’empire du Milieu. Et puis, il ya a Fen, orpheline… et son demi-frère inconnu. Une immersion entre Chine et Japon baignée par la force de résistance des enfants.

Comme la chienne de Louise Chennevière, publié aux éditions P.O.L.

Diverses voix de femmes déclament, crient, se libèrent. Se libèrent du trop de silence, du trop de la haine, du trop de violence sur leurs corps. Ne plus se taire et révéler les souffrances du ventre, du cerveau, montrer ce regard qu’on ne supporte plus, dénoncer. Un récit brut, inclassable.

Après la fête de Lola Nicolle, publié aux éditions Les Escales

C’est le jour du 13 novembre, date qui résonne encore comme un choc dans chacun d’entre nous. C’est aussi celle d’un autre anniversaire, celle d’une séparation entre deux jeunes qui voyaient la vie devant eux. Le destin en a décidé autrement pour Raphaëlle et Antoine, une bombe a fait éclater leurs cœurs et les corps sont partis chacun de leur côté. Avec les souvenirs et les regrets. Un roman qui alterne entre poésie et dérive des sentiments.

K.O. d’Hector Mathis, publié aux éditions Buchet-Chastel

Sitam est passionné par le jazz et la littérature. Mais il est pauvre, archi pauvre. Il rencontre la môme Capu et vont fuir au gré de leurs instincts, de leurs peurs. Il raconte son errance à Archibald, un clochard agonisant dans un cabanon. Un roman écrit comme du slam qui narre l’errance des désœuvrés croyant encore à un fragment de vie grâce à l’amitié mais le chaos n’est-il pas celui qui aura le dernier mot ?

Rendez-vous le 24 septembre prochain et d’ici là je souhaite bonne chance à tous les candidats, en espérant que tous s’épanouiront dans ce beau royaume de la littérature.

« Réussir sa vocation c’est connaître la joie de vivre dans l’amour de son métier »
Marcel Bleustein-Blanchet





mercredi 7 août 2019


Une noisette, un livre


 Reste avec moi

Ayòbàmi Adébàyò




Une histoire d’amour est née entre Yejide et Akin. Mais quelques années plus tard, le feu commence à s’éparpiller en cendres en raison de l’absence d’une naissance tant attendue. Mais la jeune femme, dotée d’une force à tout épreuve va lutter pour s’affirmer dans un monde régulé par les hommes. 

Yejide ou la force du destin, celle d’une femme qui veut assumer son existence dans un monde d’hommes, dans un monde où la femme doit accepter les lois masculines, dans un monde où la femme doit continuellement, ou presque, se soumettre. Bluffante histoire qui fait honneur au féminisme, celui qui laisse la masculinité s’exprimer, celui qui lutte sans assommer.
Ce roman est aussi une description de la condition féminine au Nigéria, la condition d’une épouse qui sera sans cesse dominée par son mari ou les ascendants. Une épouse qui devra accepter ses « collègues », qui devra partager son époux. D’un autre côté, on souligne paradoxalement la liberté de parole entre les femmes qui n’hésitant pas à parler sans tabou de leur vie sexuelle.  Par ricochet, elle amène l’un des sujets primordiaux de cette saga : la maternité, maternité qui peut désunir ou réconcilier un couple.

Ce récit n’a qu’un seul défaut : il est trop court. L’histoire est tellement captivante que l’on voudrait en savoir plus, en lire plus ; connaître la suite tant le personnage de Yejide est magistralement rendu par la plume de Ayòbami Adébàyò, Yejide est vivante, elle semble être notre voisine ou une connaissance que l’on croise régulièrement, elle est vraie parce que derrière l’ombre de la fiction c’est toute la réalité qui est mis à jour. S’ajoute une écriture soignée, un ensemble magistralement structuré mais laissant place à l’imagination du lecteur.

Si l’on aime les surprises « Reste avec moi » est le livre idéal. J’ai souvent la mauvaise habitude de tout deviner au fil de la lecture, rares sont les romans qui arrivent à me surprendre. Je suis conquise par l’inconnu qui s’éveillait chapitre après chapitre et, forcément, c’est une précieuse valeur ajoutée.

En filigrane, l’écrivaine sait habilement dresser la situation politique de son pays natal, une nation gangrénée par la corruption, des dirigeants qui ferment trop souvent les yeux sur le sort de leurs concitoyens. Pas un cas unique mais le décrire sans langue de bois est un exercice méritoire.

Par ce nouvel opus, par cette entée d’un nouvel écrivain sur la place mondiale du livre, un constat que je ne cesserai de répéter au risque d’être itérative : la littérature africaine est une richesse, elle l’était hier, elle l’est aujourd’hui, elle le sera demain. Elle est surprenante, elle est créatrice tout en sachant garder le socle inaltérable de l’écriture, elle est éclectique. Par extension, l’Afrique est indubitablement le berceau de l’humanité.

Une histoire exquise qui souffle le chaud et le froid, soulève la poussière, brûle de palabres ; comme un harmattan livresque pour un anticyclone littéraire.

Reste avec moi - Ayòbàmi Adébàyò - Traduction : Josette Chicheportiche -  – Editions Charleston – Janvier 2019


lundi 5 août 2019


Une noisette, un livre


 L’ivresse du sergent Dida

Olivier Rogez




Tu es poussière et tu retourneras poussière… Peut-être est-ce ainsi que l’on pourrait résumer ce roman qui met en scène le personnage du sergent Dida dans un pays de l’Afrique de l’Ouest. Pays jamais nommé mais qui est frontalier avec la Côte d’Ivoire (par la référence faite à Félix Houphouêt-Boigny) et qui a été une ancienne colonie française.

Le baromètre du sergent Dida indique une forte dépression orientée par un moral en-dessous des chaussettes avec un risque de tempête intérieure force 11, donc l’alerte rouge cérébrale est proche du déclenchement. Mais, soudain, à cette station service, lorsqu’un officier lance un mégot  dans une flaque ressemblant à un épanchement d’hydrocarbure, une étincelle jaillit dans ses neurones encore en éveil et rapidement c’est son destin qui s’enflamme.
De sergent, il va passer capitaine (adjudant, aspirant, lieutenant… tout ça n’est que fantasme et accessoires inutiles), puis progressivement il va accéder aux marches du pouvoir, le malheur des uns faisant le bonheur des autres. Seulement les humains étant des crocodiles affamés (et pas uniquement par les poitrines généreuses), l’avenir de Dida n’est pas forcément une longue étendue de sable tranquille…

Ce premier roman du journaliste Olivier Rogez est un manuel récapitulatif de toute la corruption et sournoiserie des gens du pouvoir et de l’ambition effrénée des âmes humaines. L’action se passe en Afrique, pays que l’auteur connait bien, mais elle pourrait se situer dans n’importe quel pays du globe, la mondialisation de l’orgueil et du machiavélisme n’ayant ni frontières ni limites.
Quant à l’ivresse, elle est source de toutes les possibilités et donne une force imprévisible même sur les êtres semblant les plus réfractaires à l’envol vers les sommets. Mais cet élixir qui donne des ailes peut devenir un poison convertissant le héros en un Icare des temps modernes.
Le monde diplomatique n’est pas oublié (coucou Françafrique) et le regard porté sur le jeu des ambassades et des dirigeants politiques est cruel de vérité. Le personnage à contre-courant  de Michèle Dumont est édifiant : elle est le portrait du diplomate acceptant les directives avec plus ou moins de conviction mais qui finit pas admirer ce capitaine si différent, si épris de liberté et d’utopie.

Puis, une fois que l’harmattan est passé, retour à la case départ, sur cet éternel recommencement où tout passe, où parfois un miracle se surpasse mais où, également, le jaillissement trépasse. Encore une fois c’est un guépard qui pourrait avoir le dernier mot : « Il faut que tout change pour que rien en change ».

Le récit laisse à peine le temps de reprendre un souffle de lecture, tout s’enchaîne, galope, trépide par les envolées de plumes et de mots ; les personnages sont nombreux mais miracle on n’y perd aucunement son latin (si tant soit peu qu’on l’ait appris) et l’humour est à l’image d’un célèbre dilettante qui se hâtait de rire de tout de peur d’être obligé d’en pleurer. Cette liberté d’esprit qui est de tous les temps et que l’on affectionne tant.
Avec ce livre, on peut déclamer qu’Olivier Rogez est « veni, vidi, vici » dans les couloirs de la littérature et que les portes livresques sont désormais ouvertes à toutes les promesses romanesques. D’ailleurs une noisette me dit qu’une prochaine livraison est en cours…

« Le forgeron solaire tapait sur la ville avec son marteau incandescent. Tant de violence abrutissait les êtres et chacun cherchait son coin d’ombre sous un manguier, dans une casemate ou le long d’un mur. L’air était aussi épais qu’une purée de manioc. Les rues étaient désertes. Les toits de tôle, vibrant dans l’air et rôtissant le peuple réfugié dans les maisons basses, devenaient les plaques d’un gigantesque four ».

« En quittant le palais présidentiel, Dida s’autorisa un léger sourire de satisfaction. « Comme il est simple, pensa-t-il, et de semer la haine dans les esprits vaniteux » ».

« Il n’y a rien de plus conservateur qu’une position diplomatique française en Afrique ».

«  La parole du chef a un effet magique. Elle est reçue comme parole d’évangile. Elle apaise les inquiétudes, ravive l’espoir, capte l’attention. Chaque homme politique sais d’instinct qu’il doit en user avec parcimonie car cette parole engage et, dès lors, le met en danger ».

L’ivresse du sergent Dida – Olivier Rogez – Editions Le Passage – Août 2017