jeudi 26 avril 2018


Une noisette, un livre

 

Sales guerres

De prof de philo à grand reporter

 

Laura-Maï Gaveriaux


 

 

A l’esprit belliqueux, on a envie de déclamer les paroles de Zeus

« Je te hais plus qu’aucun des dieux vivants sur l’Olympe
Car tu ne rêves que discordes, guerres et combats ».

Vers adressés à Arès, dieu de la guerre, de la brutalité, de la destruction, sa soif de batailles, de vengeances, en fait un dieu des larmes… L’histoire et même la mythologie ne sont que réalité.

Pourtant, il y a des guerres plus ou moins médiatisées, des guerres parfois pratiquement occultées, comme si l’horreur devait être graduée sur une échelle du ressenti… ou de l’audience… Heureusement, il existe des personnes intrépides qui veulent absolument rendre compte de la réalité, ce sont ces courageux journalistes « tout terrain » qui, parfois, au péril de leur vie, relatent, interrogent et apportent les témoignages des populations que l’on veut étouffer dans le silence.

La jeune journaliste Laura-Maï Gaveriaux fait partie de cette race des seigneurs. Diplômée de philosophie, enseignante, elle décide un jour d’abandonner le professorat et de partir sur les zones de conflit pour relater ce que personne ne veut voir, elle veut ouvrir des fenêtres sur les murs des portes fermées.
Elle part seule avec pour bagage quelques affaires indispensables (dont des livres) et une sacrée dose de courage, mais ne cesse de répéter dans son ouvrage, qu’être une femme est un atout dans les situations périlleuses…

Le livre est consacré à la Turquie, à ses dérives totalitaires, à son putsch de juillet 2016, et surtout, à cette guerre oubliée dans cette partie du Kurdistan où pourtant chaque jour des gens sont massacrés ou torturés parce qu’appartenant à une minorité. Les paragraphes consacrés à la descente eux enfers dans les villes de Cizre et Silopi sont effrayants. Un long reportage a d’ailleurs été écrit par la journaliste pour Le Monde Diplomatique et il est à retrouver ici. Ces cités d’Anatolie qui sont des nouvelles Tolède, des nouvelles guerres d’Espagne, fratricides, idéologiques…

A côté des chapitres consacrés à ses pérégrinations journalistiques, Laura-Maï Gaveriaux se raconte un peu, brièvement, mais ce qui permet d’en savoir plus sur ces débuts dans la profession, sur sa conception de l’information, sur ses techniques pour éviter la peur, la panique. Le tout avec une plume vive, directe, concrète, sans états d’âme, seul le souci de diffuser ce qu’elle voit la préoccupe. Tout en prenant un peu de bon temps (et nous aussi à la lire) à Istanbul, entre un verre de vin et des sonorités jazzy. J’y retrouve beaucoup de « Rapporteur de guerre » de Patrick Chauvel.
De nombreux références et explications permettent de mieux comprendre encore les dessous des imbroglios bellicistes et de replonger dans des faits que l’on pourrait délaisser, comme les guerres du Liban (1975 – 1990) ou le carnage du gazage de Halabja.

Un témoignage remarquable de cette jeune femme qui veut montrer l’ineptie de ces « guerres multinationales » et qui brave les dangers en solitaire mais comme le dit un proverbe kurde « la solitude est le nid des pensées ».
Une existence choisie parce que « la liberté est un vertige et qu’il faut savoir aimer son vertige ».
 
Sales guerres – Laura-Maï Gaveriaux – Editions de l’Observatoire – Mars 2018

 

dimanche 22 avril 2018


Une noisette, un livre

 

J’apprends le français

Marie-France Etchegoin


 


« J’apprends le français » ou comment apprendre à connaitre l’autre, les autres, apprendre à partager, apprendre à comprendre, apprendre à s’engager. Ils viennent de partout et ont la sensation d’être nulle part. Ils ont une langue vernaculaire, la plupart ont de bonnes notions en anglais, certains sont même polyglottes, mais maitrisent peu ou pas du tout le français. Ils s’appellent Abdullah, Aldon, Ibrahim, Mohamed, Salomon, Mounir, Suleyman, ensemble et pourtant tous sont isolés dans ce centre d’hébergement d’urgence pour les réfugiés masculins dans le XIX° arrondissement de Paris.

La journaliste Marie-France Etchegoin raconte leurs histoires. Elle les côtoie parce qu’elle est bénévole dans ce centre pour apprendre aux migrants la langue de Molière, de Proust, de Baudelaire, de Sand ; étape indispensable pour permettre à ces errants de la vie de pouvoir tenter leur chance d’un avenir meilleur. Par la connaissance de la langue et ses subtilités, ils pourront mieux expliquer leur exil forcé, ils pourront espérer un travail, seule la communication entre les peuples permet l’intégration et l’entente les uns envers les autres.

Malgré le terrible thème, je dirai que ce livre est beau. Un témoignage salutaire où Marie-France Etchegoin explique simplement, sans fioritures, sans angélisme, son travail de bénévole, comment elle donne ses cours entre quelques hésitations d’ordre culturel (car elle a le souci permanent de prendre soin de ne blesser personne) et beaucoup d’espoir, de convictions. Offrir un peu de son temps, palier au manque des autorités pour redonner le goût de vivre et d’entreprendre à des êtres humains qui ont tout, mais absolument tout perdu. Au fur et à mesure, ils dévoilent à  leur professeure leurs parcours, ce qu’ils ont abandonné, ce qu’ils ont subi, de l’humiliation à la torture. Certains se confient plus rapidement, d’autres avec difficulté, mais toujours avec pudeur.

Lire cet ouvrage vous permettra en quelques centaines de pages de vous rendre compte concrètement de la situation au Soudan, au Darfour, en Afghanistan (à l’heure où j’écris ces lignes, un attentat dans un centre électoral Kaboul fait plus de 30 morts et 50 blessés), en Erythrée. J’ajoute même, ce qui est rare, une mention spéciale. Pour saluer le courage de l’auteure en dénonçant l’hypocrisie des dirigeants, des hauts dirigeants, qui promettent mais ne font rien ou le contraire de leurs promesses et, qui s’associent avec des dictateurs pour soi-disant une bonne cause…

Par le ton direct employé, on perçoit très clairement la stricte réalité de la condition des migrants, ce parcours du combattant nécessaire pour obtenir un statut, les 1001 obstacles administratifs pour limiter l’accueil et donc l’insertion, par exemple, celui de cette interdiction de travailler tant qu’il n’y a pas de régularisation de papiers (alors que d’autres pays européens n’ont pas voté une telle loi absurde), le labyrinthe des acronymes...
On découvre également certains mots, oui, des mots créés spécifiquement pour les migrants, celui de « dubliné » néologisme suite aux accords de Dublin et toutes les aberrations pour empêcher ces humains de retrouver le sourire (qu’ils gardent d’ailleurs malgré tout).

Des chapitres courts, de l’humour, car c’est la politesse du désespoir mais peut-être aussi de l’espoir, des portraits touchants, c’est un document que je recommande aussi bien à ceux qui ne doutent pas de l’humanité à apporter aux naufragés de la vie, mais aussi à ceux qui doutent ou refusent de tendre la main. Marie-France Etchegoin, tel un funambule des mots livre un témoignage exemplaire sur ces équilibristes de la vie, de la survie et, qui, hélas, risquent de devenir de plus en plus nombreux. La solidarité ne sera jamais un vain vocable…

J’apprends le français – Marie-France Etchegoin – Editions Jean-Claude Lattès – Mars 2018

vendredi 20 avril 2018


Une noisette, un livre

 

Le soleil des rebelles

Luca Di Fulvio

 

 


 

Il avait tout pour être heureux le petit Marcus. Des parents aimants, du personnel à son service, héritier d’un royaume, un lit pour dormir, des vêtements chauds, de la nourriture en abondance… Nous sommes au XV° siècle, dans cette longue période moyenâgeuse où la dureté des âmes et de la vie était la marque de fabrique. Le jeune Marcus ne réalise pas son bonheur, ne réalise pas encore ce que sera la vie, sa vie. Ce que subissent les autres, les serfs, ces esclaves des temps passés. Il a juste pitié un jour de cette petite fille, Eloisa, et lui donne une part de son repas. Il ne se doute pas que son geste le sauvera d’une mort atroce.

Car peu de temps après, tout le domaine sera pillé, une partie brûlée et ses occupants massacrés dans une horreur de chair et de sang, les redoutables Agomar et Ojsternig ayant un roc à la place du cœur, mais bientôt ils seront les maîtres des lieux.

Marcus sera le seul survivant de cette tuerie, sauvé par Eloisa et accepté par la mère de cette dernière, qui derrière une apparence rude (due aux conditions matérielles) à un immense cœur et bien des secrets… Le changement pour le « gamin » sera plus que brutal mais il devra apprendre dorénavant à lutter pour survivre, à lutter pour combattre, à s’endurcir pour construire son destin, à ne plus s’apitoyer afin de sauver sa peau, à bien comprendre que c’est un miracle que d’être toujours en vie. Avec l’aide de l’énigmatique Raphaël, il va peu à peu savoir manier pioche et autres outils du paysan. Et c’est ainsi qu’au fur et à mesure que ses muscles se développent, se dessine une volonté de fer pour un cœur qui reste de velours.

La suite je vous la laisse découvrir mais vous ne pourrez rester insensible à l’épopée de ce gamin et de ce soleil qui brille en lui-même dans les heures les plus sombres. Car ce soleil peut émettre des rayons en pleine nuit, c’est l’impétuosité des rebelles, des chercheurs de la liberté et de la justice.

Vous l’aurez compris, après « Le gang des rêves » et « Les enfants de Venise », Luca Di Fulvio nous captive avec une nouvelle fresque où tout est possible à condition de s’en donner les moyens. Un hymne au courage, à la bravoure des enfants qui grandissent dans le malheur, à la beauté des sentiments, à la noblesse de l’âme. Aucune leçon de morale mais juste un regard sur les méandres de l’âme humaine, ses forces et ses faiblesses. Au fond éblouissant, s’ajoutent la forme de l’écriture, le dosage des mots, la charpente de prose et la frise poétique.

C’est fort, c’est puissant. Audacieux et attachant comme Marcus. Un livre qui même dans la pénombre offre la luminosité de la littérature italienne. Ah, lève-toi soleil !

Le soleil des rebelles – Luca Di Fulvio – Traduction : Françoise Brun - Editions Slatkine & Cie – Avril 2018

mercredi 18 avril 2018


Une noisette, un livre

 

Au pays des purs

Kenizé Mourad


 


Le roman est un merveilleux outil pour se convertir en du tout en un. C’est encore le cas avec le dernier opus de la journaliste reporter Kenizé Mourad « Au pays des purs ». Derrière l’intrigue où se mêlent romance, évasion et suspense, se dessine le travail des reporters de terrain entre adrénaline de l’investigation et risques encourus, et, s’ouvre une formidable porte sur la réalité du Pakistan que l’auteure connait bien, très bien même.

Le socle de l’histoire repose sur l’enquête d’Anne, journaliste géopolitique pour un grand magazine, autour du danger de voir un groupe terroriste s’emparer de la bombe nucléaire. Mais Anne va aller bien au-delà, en partant à la recherche d’informations sur les différentes faces de la société pakistanaise, de la grande bourgeoisie aux camps des déplacés. Et jusqu’à devenir otage d’une organisation extrémiste. Entre temps, elle aura rencontré le beau Karim, un être aussi énigmatique que fascinant.

C’est à la fois un voyage au « pays des purs » (pâk et stân en ourdou), une leçon d’histoire entre colonisation britannique et indépendance en 1947, le tout entrainé dans des tensions extrêmes. Du Pendjab au Baloutchistan en passant par Lahore et ces jardins de Shalimar, le lecteur pénètre dans des territoires inconnus mais s’envolent les trop nombreux clichés grâce à l’itinéraire livresque de l’intrépide journaliste.

Une grande partie du roman rend hommage aux femmes qui luttent pour obtenir un meilleur statut et, surtout, pour pouvoir continuer à éduquer les filles ; nous ne sommes plus dans la fiction mais dans la stricte réalité.
L’auteure tente, également, de filtrer cette immense toile entre dirigeants, police, chefs de réseaux, la monté des extrémistes religieux et les relations entre l’Inde et l’Afghanistan.
Autre leçon de géopolitique du XXI° siècle, l’incursion dans la ville de Gwadarn, au bord de la mer d’Oman, là où se construit un projet pharaonique de pipeline, de gazoduc, de ligne ferroviaire, entre le Pakistan et… la Chine.

Un récit qui plaira à la fois aux amateurs de romantisme, aux passionnés du Moyen-Orient et aux inconditionnels d’histoire géo politique, une lecture sous les fragrances du jasmin et de la poudre.

Au pays des purs – Kenizé Mourad – Editions Fayard – Mars 2018

lundi 16 avril 2018


La noisette liseuse en 12 questions


Catherine Rolland

 

 
Photo © Mélaine Pennant


La magie de la lecture est double. Celle de passer de riches heures, soit de rêves, soit d’apprentissage, parfois les deux, et, de rencontrer un cœur derrière une plume. De « La solitude du pianiste » à « Sans lui » en passant par « Ceux d’en haut », Catherine Rolland ajoute à chacun de ses romans une large part de sensibilité humaine dans l’histoire des vies. Son dernier opus « Le cas singulier de Benjamin T. » (Chronique à retrouver ici) est un exercice de prestidigitation entre songes et réalités, entre le passé qui peut dicter le présent.
 
Un titre de roman pour vous définir
Que ma joie demeure, de Giono.
 
Votre premier coup de noisette livresque
Le bracelet de vermeil, de Serge Dalens.
Une héroïque histoire d’amitié, dans la jolie collection de romans adolescents Signe de Piste, lue quand j’avais une douzaine d’années.
 
La base de la littérature 
La poésie en vers et le théâtre classique.
Hugo, Baudelaire ou Verlaine, Racine ou Corneille pour ne citer qu’eux, ont posé les fondements d’un art où la forme imposée, le cadre défini par les vers oblige à une maîtrise absolue de la langue, un ciselage minutieux des mots et des phrases, semblable au travail d’un musicien sur sa partition.
L’harmonie et la musicalité du langage comptent pour moi autant que le fond.
 
Le lieu idéal pour une lecture accomplie
Je garde un souvenir merveilleux de mes années de collège, où avec deux amies nous avions découvert au premier étage de la bibliothèque une porte interdite aux élèves. L’obstacle franchi, nous avions découvert une pièce ronde et poussiéreuse, qui semblait oubliée de tous et servait à entreposer de vieux ouvrages. Durant quelques temps, nous nous y sommes donné rendez-vous, pour lire pendant la pause de midi. Je nous revois encore toutes les trois, assises à même le plancher brut, adossées au mur circulaire, plongées dans nos bouquins avec le délicieux sentiment de partager un secret précieux.
 
Un seul livre à la fois ou ménage à trois
En tant que lectrice, je n’en lis qu’un à la fois s’il est passionnant. Autrement, j’ai mon livre du soir, presque toujours un roman, et mes livres de jour, plus souvent des lectures courtes, des nouvelles, un essai ou de la poésie.
En tant qu’auteure, je ne peux écrire qu’un seul livre à la fois.
 
Un roman contemporain qui pourrait être le livret d’un opéra
Hum, je sèche… L’opéra répond sensiblement aux mêmes impératifs que le théâtre concernant l’intrigue. Des personnages héroïques, une action riche en rebondissements et quiproquos, une relative unité de lieu et de temps et une certaine noblesse dans la thématique… Difficile de trouver tout cela dans la littérature contemporaine, pour les romans que j’ai lus, du moins.
Et vous, cher écureuil, quelle œuvre verriez-vous transposée sur une scène et mise en musique ?
 
Rhoo, l’écureuil en arroseur arrosé. Lu récemment « La salle de bal » d’Anna Hope » et ce roman à la fois intime et chorale pourrait être adapté pour la scène lyrique. Les deux héros qui luttent contre les préjugés, Ella en soprano, John en baryton, et le Dr Fuller en parfaite basse pour son attitude déconcertante. On y retrouve les thèmes de l’amour, de la nature et de la folie des hommes, de tout vouloir régler par la science…  
 
La meilleure adaptation cinématographique d’une œuvre littéraire
Rebecca, de Daphné du Maurier, adapté par Alfred Hitchcock avec Laurence Olivier et Joan Fontaine (1940).
 
L’ouvrage que vous auriez aimé écrire
La saga de Harry Potter, un absolu tour de force qu’il s’agisse de la capacité de l’auteure à maintenir l’intérêt pendant sept tomes, ou la construction de l’intrigue, affolante de maîtrise jusque dans les moindres détails. Outre la qualité romanesque de l’histoire elle-même, cette œuvre est magistrale d’un point de vue « technique », et son succès planétaire est de mon point de vue totalement légitime.
 
Le livre qui vous inspire le plus
Il ne peut y en avoir un seul. Toutes mes lectures m’inspirent et me font – je l’espère – progresser dans ma propre écriture. Lire est un préalable indispensable à l’écriture, une source d’inspiration intarissable et multiple. Je lis de tout, romans, récits, essais, théâtre, poésie, selon l’humeur du moment…
 
Vos mots préférés
J’aime beaucoup désinvolte et rocambolesque.
J’ai aussi une certaine tendresse pour opiner et tempérer, que l’on conjuguera de la manière qu’on voudra.
Abominable a également d’évidentes qualités.
 
La meilleure phrase de votre dernier livre
Il faudrait que je le relise, mais je crois que je ne suis pas le meilleur juge…
A vous de choisir, cher écureuil !
 

« Rien n’est dû au hasard. Tout a un sens, le passé accouche de l’avenir, et nos actes d’hier ressurgissent et nous tuent, ou parfois ils nous sauvent. »
 
Une citation éternelle
Victor Hugo, Booz endormi (La légende des Siècles)
"Les femmes regardaient Booz plus qu’un jeune homme,
Car le jeune homme est beau, mais le vieillard est grand.
Le vieillard, qui revient vers la source première,
Entre aux jours éternels et sort des jours changeants
Et l’on voit de la flamme aux yeux des jeunes gens
Mais dans l’œil du vieillard on voit de la lumière."
 
 

lundi 9 avril 2018


Une noisette, un livre

 

Falaise des fous

Patrick Grainville


 


Du haut des falaises d’Etretat, un demi-siècle vous contemple… L’histoire est racontée par Charles, amoureux des arts, des femmes. Passionnément, beaucoup, à la folie. Les décors sont naturels et la mise en lumière est de Patrick Grainville. Avec l’aide de Monet, parce qu’il peint…

Blessé lors d’une mission sanglante en Algérie, Charles revient sur le sol normand, protégé par son oncle, le frère de sa mère. Cette mère inconnue, abandonnée par son amant et, décédée lorsque le garçonnet avait 3 ans. Depuis l’enfance, il recherche quelque chose de sa mère, quelque chose qui puisse créer un lien indéfectible, comme un portrait par exemple.

Profane en peinture, il va se pencher corps et âme vers cet art qui le fascine et parce qu’il va rencontrer des femmes, Mathilde, Anna, Aline, qui vont l’initier à tous les plaisirs des sens, comme si chaque trait apporté à un tableau correspondait à une expression sensuelle. Et Monet peint.

Mais il n’est pas le seul, l’impressionnisme est à son apogée et que d’artistes se rencontrent, échangent, se jalousent, s’affrontent à coups de pinceaux : Manet, Courbet, Degas, Boudin mais sans oublier tout ce qui fait le panache des belles lettres, entre Hugo, Maupassant, Flaubert, Proust et « sa voix d’envouteur d’Ispahan », avec même une incursion musicale comme pour « La dame blanche » de Boieldieu. Cette verve artistique se retrouve sous la plume de Patrick Grainville, qui ne se contente pas d’écrire mais de vivre chaque tableau, chaque poème, chaque création, tout semble surgir d’une ardente flamme, jaillissante, foisonnante, pétulante ! Même le mot « emmerdatoire » prend une dimension de purisme.

Une bacchanale de vocables pour une écriture baroque, flamboyante, forcément… le lecteur plonge dans une atmosphère dionysiaque, entre ivresse joyeuse de la beauté d’une époque mais également gueule de bois devant l’intolérance de l’affaire Dreyfus et l’horreur de la 1ère guerre mondiale où résonne encore la chanson de Craonne  (« Adieu la vie, adieu l’amour »). Car derrière les envolées lyriques, c’est un regard sans œillères que l’écrivain transcrit, sans nuances cette fois-ci, les ombres étant suffisantes pour dessiner les inhumanités de la fin du XIX° et du début du XX°.

Reste la mer et sa colorimétrie en harmonie avec le ciel, des dérivés de bleus, des nuages qui apportent parfois plus de lumière que le soleil lui-même. C’est une promenade hors du temps, un musée de mots, un kaléidoscope de tableaux, des « duos de fleurs » dans les jardins de Giverny
« Sous le dôme épais où le blanc jasmin
À la rose s'assemble,
Sur la rive en fleurs, riant au matin,
Viens, descendons ensemble »


Parce que Monet peint…

« La vie est un nuage de nymphéas ».

« Il est des personnages intérieurs dotés d’une sorte d’éternité. On ne cesse de les rencontrer en rêve bien après leur mort déniée par notre moi le plus profond ».

Falaise des fous – Patrick Grainville – Editions du Seuil – Janvier 2018

Une noisette, un livre

 

Dîner avec Edward

Isabel Vincent


 

 

Amoureux de la bonne chère, ce livre va vous faire tourbillonner les papilles ! L’art culinaire est visuel, gustatif, créatif mais, aussi, faiseur de miracles comme celui de rapprocher deux êtres au bord du naufrage qui vont retrouver la joie de vivre en partageant repas, recettes et autres festins, le tout, dans une amitié fondante à souhait.

Isabel, journaliste installée depuis peu à New York et, au bord de la crise de nerfs, accepte la proposition d’une amie d’aller rendre visite à son père nonagénaire qui n’arrive pas à supporter la disparition de sa si chère épouse après des décennies de vie commune. Rapidement, c’est une amitié qui se noue autour de copieux repas élaborés par le cordon bleu qu’est Edward, le vieil homme aussi habile de ses mains que de son esprit pour philosopher sur la vie. Chacun de son côté va reprendre goût aux petits bonheurs quotidiens sur fond de gourmandises…

Chaque chapitre commence par un menu, en rien frugal, du poulet paillard (oh le coquinou) à la morue poêlée, des galettes de crabes aux moules rémoulade, d’une ronde de desserts aux breuvages les plus fins, ce sont divers supplices de Tantale que le lecteur salive, sans pour autant voir, heureusement, transformer son livre en simple pierre… Une belle leçon de vie (et de recettes culinaires) pour savoir relativiser les situations et poursuivre son chemin tant qu’un souffle parcourt votre corps.

Si l’écureuil voulait ramener sa noisette, il aurait aimé une sauce plus fluide entre chaque plat, une plume moins répétitive avec quelques surprises pimentées. Mais ne boudons pas notre plaisir car l’ensemble est une multitude de bouchées fourrées de positivisme pour croquer la vie. Et plus si affinités ! 

Dîner avec Edward – Isabel Vincent – Traduction Anouk Neuhoff -  Editions Presses de la Cité – Avril 2018

Livre lu dans le cadre du Grand Prix des Lectrices Elle 2018
 
 

dimanche 8 avril 2018


Une noisette, un livre

 

Kant tu ne sais plus quoi faire, il reste la philo

Marie Robert

 



Kant tu es fatigué d’un temps où tout va, tout s’en va ;
Kant tu es anémié de ne pas tenir tes promesses ;
Kant tu es anéanti avec la perte de ton compagnon à quatre pattes ;
Kant tu es démoralisé face à un ado que tu as refusé de voir grandir ;
Kant tu es meurtri par une rupture amoureuse.

Des envies non exaucées, des déceptions inattendues, des surprises façon miracles bossus, bref qui n’a pas un jour flanché devant son miroir en regardant ses failles, ses faiblesses, ses regrets… Mais, heureusement il y a Marie Robert, qui avec l’aide d’un petit groupe de penseurs de tous les temps, va remettre du baume à la noisette et de la sagesse dans le panache.

Non seulement cet ouvrage se déguste admirablement mais en plus c’est un excellent manuel pour toutes les occasions où le baromètre du moral se retrouve dans une zone de turbulence. Douze chapitres avec des exemples où chacun se retrouvera et pourra en tirer une leçon de philosophie. Parce que Marie Robert n’a pas voulu s’imposer, elle a invité douze philosophes, de l’Antiquité à la période contemporaine, mais que ce soit 400 av. J.C. ou milieu du XX° siècle, tous sont d’une modernité absolue pour nous aider à résoudre nos émotions du 3° millénaire. Evidemment, votre serviteur a ses préférences (Epicure et Platon pour ne citer qu’eux) mais de Pascal à Nietzsche en passant par l’incontournable Spinoza, ce sont des petites piqures indolores mais ô combien salvatrices.

La noisette sur le gâteau est la méthode utilisée par la jeune philosophe : sobre, argumentée, présentation soignée et, et…un humour à faire sourire le plus sombre des écrivains mentionnés, Pascal ! Un humour semblable à la légèreté d’une plume au vent (coucou le Duc de Mentoue) qui vous met de bonne humeur même si vous étiez à deux pattes de prendre un punching ball pour calmer vos nerfs après une journée un peu trop mouvementée.

Alors, vous savez ce qu’il vous reste à faire pour éviter les migraines et autres « nervous breakdown », lire et conserver précieusement « Kant tu ne sais plus quoi faire », à consommer sans modération même au petit-déjeuner, et ce, sans être brutal !

« Vieillir est une bonne nouvelle car, avec l’âge, on apprend à devenir acteur de l’instant présent et à en profiter »

« Le bonheur, c’est se recentrer sur les choses simples autour de nous, les apprécier et savoir se réjouir du fait qu’on existe. »

Kant tu ne sais plus quoi faire, il reste la philo – Marie Robert – Editions Flammarion – Avril 2018

samedi 7 avril 2018


La noisette liseuse en 12 questions

 

Cyrille Latour


 

Critique de cinéma, rédacteur de dossiers de presse pour la télévision, Cyrille Latour ne cesse d’écrire et vient de publier son 3° opus « Car l’amour existe » aux Editions l’Amourier (chronique sciuridérienne à retrouver ici ). Les belles lettres n’ont aucun secret pour lui et c’est avec un plaisir de fin gourmet que je l’ai invité à répondre à cette nouvelle série du blog.

 
Un titre de roman pour vous définir
La Contrebasse de Patrick Süskind
Pas un roman, certes, mais le titre définit ce que je suis en dehors (ou au dedans) de l’écriture : bassiste

Votre premier coup de noisette livresque 
Le Club des cinq (hum…)

La base de la littérature 
L’absence

Le lieu idéal pour une lecture accomplie
Souvenir ému d’avoir lu la dernière phrase d’Austerlitz de W.G. Sebald sur les falaises des Roches noires, du côté de Trouville : « Assis au bord des douves de la forteresse de Breendonk, j’ai achevé la lecture du quinzième chapitre de Heshel’s Kingdom, puis j’ai repris mon chemin pour Malines, où je suis arrivé à la tombée de la nuit. »

Sinon,  en temps normal, je lis essentiellement dans le métro, ce qui a beaucoup moins de charme…

Un seul livre à la fois ou ménage à trois
Un seul livre à la fois (aussi bien pour la lecture que pour l’écriture, d’ailleurs… je suis un animal beaucoup plus lent que l’écureuil…)

Un roman contemporain qui pourrait être le livret d’un opéra
Orfeo de Richard Powers : au-delà du titre, le roman est en soi une œuvre musicale…

La meilleure adaptation cinématographique d’une œuvre littéraire
Blow up de Michelangelo Antonioni d’après Les fils de la Vierge de Julio Cortazar / mais j’hésite également avec Villa Amalia de Benoît Jacquot (Pascal Quignard aurait dit lui-même que le film est meilleur que son roman…)

L’ouvrage  que vous auriez aimé écrire
Un homme qui dort de Georges Perec

Le livre qui vous inspire le plus
Il y en a tant ! Mais, aujourd’hui, je pense plus particulièrement à La Force majeure de Clément Rosset, dont la mort m’attriste bien au-delà de ce que j’aurais supposé… Ces livres me font l’effet, à chaque (re)lecture, d’un grand souffle d’air : de quoi, en effet, prendre une nouvelle et profonde inspiration !

Par exemple, ce paradoxe de la joie (c’est elle, la « force majeure ») : « La joie est une réjouissance inconditionnelle de et à propos de l’existence ; or il n’est rien de moins réjouissant que l’existence, à considérer celle-ci en toute froideur et lucidité d’esprit ».

Il m’avait fait la grâce de lire et d’apprécier mon deuxième roman La Seconde vie de Clément Garcin (dont le personnage principal s’appelle Clément en son honneur) et nous avions (trop) brièvement échangé par la suite. Je venais de lui envoyer Car l’amour existe, dans l’espoir, à la fois timide et quelque peu orgueilleux, de prolonger cet échange. Si je n’étais pas sûr qu’il me réponde, ce n'est en tout cas pas le genre de nouvelles que je m’attendais à recevoir le concernant...

Vos mots préférés
« érotétique » : l’art de poser les questions, « de faire passer le désir de savoir, de susciter les histoires », mot découvert à la lecture du magnifique et indispensable Au bonheur des morts de Vinciane Despret

La meilleure phrase de votre dernier livre
J’ai bien du mal à raisonner en terme de « meilleur » (quoique, à la réflexion, l’idée que les phrases, dans un livre, soient en concurrence les unes avec les autres n’est pas pour me déplaire…), mais la phrase qui me paraît la plus importante est celle qui, tout à la fois, donne son titre au livre, le justifie et le conclut : « Car l’amour existe ».

Une citation éternelle
« Nous devons répéter que ce monde est bon, du moment qu’il est tel que nous le rendons – et nous devons le rendre bon. » dans La Volonté de croire de William James