dimanche 22 avril 2018


Une noisette, un livre

 

J’apprends le français

Marie-France Etchegoin


 


« J’apprends le français » ou comment apprendre à connaitre l’autre, les autres, apprendre à partager, apprendre à comprendre, apprendre à s’engager. Ils viennent de partout et ont la sensation d’être nulle part. Ils ont une langue vernaculaire, la plupart ont de bonnes notions en anglais, certains sont même polyglottes, mais maitrisent peu ou pas du tout le français. Ils s’appellent Abdullah, Aldon, Ibrahim, Mohamed, Salomon, Mounir, Suleyman, ensemble et pourtant tous sont isolés dans ce centre d’hébergement d’urgence pour les réfugiés masculins dans le XIX° arrondissement de Paris.

La journaliste Marie-France Etchegoin raconte leurs histoires. Elle les côtoie parce qu’elle est bénévole dans ce centre pour apprendre aux migrants la langue de Molière, de Proust, de Baudelaire, de Sand ; étape indispensable pour permettre à ces errants de la vie de pouvoir tenter leur chance d’un avenir meilleur. Par la connaissance de la langue et ses subtilités, ils pourront mieux expliquer leur exil forcé, ils pourront espérer un travail, seule la communication entre les peuples permet l’intégration et l’entente les uns envers les autres.

Malgré le terrible thème, je dirai que ce livre est beau. Un témoignage salutaire où Marie-France Etchegoin explique simplement, sans fioritures, sans angélisme, son travail de bénévole, comment elle donne ses cours entre quelques hésitations d’ordre culturel (car elle a le souci permanent de prendre soin de ne blesser personne) et beaucoup d’espoir, de convictions. Offrir un peu de son temps, palier au manque des autorités pour redonner le goût de vivre et d’entreprendre à des êtres humains qui ont tout, mais absolument tout perdu. Au fur et à mesure, ils dévoilent à  leur professeure leurs parcours, ce qu’ils ont abandonné, ce qu’ils ont subi, de l’humiliation à la torture. Certains se confient plus rapidement, d’autres avec difficulté, mais toujours avec pudeur.

Lire cet ouvrage vous permettra en quelques centaines de pages de vous rendre compte concrètement de la situation au Soudan, au Darfour, en Afghanistan (à l’heure où j’écris ces lignes, un attentat dans un centre électoral Kaboul fait plus de 30 morts et 50 blessés), en Erythrée. J’ajoute même, ce qui est rare, une mention spéciale. Pour saluer le courage de l’auteure en dénonçant l’hypocrisie des dirigeants, des hauts dirigeants, qui promettent mais ne font rien ou le contraire de leurs promesses et, qui s’associent avec des dictateurs pour soi-disant une bonne cause…

Par le ton direct employé, on perçoit très clairement la stricte réalité de la condition des migrants, ce parcours du combattant nécessaire pour obtenir un statut, les 1001 obstacles administratifs pour limiter l’accueil et donc l’insertion, par exemple, celui de cette interdiction de travailler tant qu’il n’y a pas de régularisation de papiers (alors que d’autres pays européens n’ont pas voté une telle loi absurde), le labyrinthe des acronymes...
On découvre également certains mots, oui, des mots créés spécifiquement pour les migrants, celui de « dubliné » néologisme suite aux accords de Dublin et toutes les aberrations pour empêcher ces humains de retrouver le sourire (qu’ils gardent d’ailleurs malgré tout).

Des chapitres courts, de l’humour, car c’est la politesse du désespoir mais peut-être aussi de l’espoir, des portraits touchants, c’est un document que je recommande aussi bien à ceux qui ne doutent pas de l’humanité à apporter aux naufragés de la vie, mais aussi à ceux qui doutent ou refusent de tendre la main. Marie-France Etchegoin, tel un funambule des mots livre un témoignage exemplaire sur ces équilibristes de la vie, de la survie et, qui, hélas, risquent de devenir de plus en plus nombreux. La solidarité ne sera jamais un vain vocable…

J’apprends le français – Marie-France Etchegoin – Editions Jean-Claude Lattès – Mars 2018

Aucun commentaire: