jeudi 30 novembre 2017


Une noisette, un livre

 

Les serviteurs inutiles

Bernard Bonnelle

 

 



N’ayant pas lu depuis un certain temps de romans historiques, c’est avec un appétit de fin gourmet que je me suis jeté de toutes pattes sur « Les serviteurs inutiles » de Bernard Bonnelle. L’histoire se situe entre 1561 et 1593 dans le Périgord, époque où les guerres de religion fouettaient le royaume de France avec comme point culminant, si j’ose m’exprimer ainsi, le massacre de la Saint –Barthélémy, le 24 août 1572, d’abord sur Paris et ensuite en province.

C’est dans ce contexte rouge sang, que l’on découvre Gabriel, ancien combattant des guerres d’Italie, qui essaie de d’éloigner de ce monde de ténèbres, dans son domaine des Feuillades, entre les feuilles d’un arbre, le vol d’une hirondelle et ses écrits où se côtoient herbiers et héros de l’Antiquité. Avec sa femme Louise, il aura deux enfants, un fils Ulysse et une fille Phœbé, des prénoms pas très catholiques mais ô combien emblématiques… Des étoiles, des sages de l’antiquité… il dialogue avec eux en silence et semble être un homme un peu effacé par rapport au tumulte religieux derrière les collines.

Son fils Ulysse est son contraire. Timide et d’aspect fragile, il grandit dans un contexte familial à la fois soudé et distant. Seule sa petite sœur Phœbé semble l’émouvoir, ce petit peuplier différent qui ne parle pas, ne grandit pas et a les yeux bridés… mais entre les deux, une grande communion existe. Les années passant, il devient un fervent catholique et  seule cette religion trouve grâce à ses yeux et encore plus à son âme, malgré son cœur qui balance pour Flore, protestante et fille du pire ennemi de la famille. Un jour Phœbé rejoint les étoiles éternelles et aussitôt Ulysse quitte le foyer familial avec pour seul regret celui de quitter sa chère mère. Son père, il le déteste, ne lui trouve plus que des défauts et surtout il devient profondément blessé quand il apprend qu’il rejoint fréquemment le lit de la servante…Timoré il était, ardent combattant il va devenir. Mais cette épopée belliqueuse et religieuse, le fera revenir sur ses terres d’origine avec un esprit bien transformé.

 Ce sont les pensées de Gabriel puis d’Ulysse qui forment les deux parties de ce récit. Certes, quelques longueurs sont à déplorer mais c’est un véritable hymne à la sagesse et à la poésie qui coule sous vos yeux, une extrême délicatesse des sentiments sur fond d’intolérance religieuse. Ce fanatisme brutal, sans l’once d’un regret face aux massacres, aux tortures, aux corps pendus, déchiquetés, brûlés… qui renvoie à cette sempiternelle réflexion sur l’irresponsable mélange entre spiritualité et politique. « Les serviteurs inutiles » est une réussite littéraire, tant pour la sensibilité inouïe que pour la sagesse et l’humilité de l’écrit. S’ajoute le plaisir de redécouvrir des mots désuets, tels que « fleurdelysé », « hallier », « palude » ou encore « poutraison ». La voix de la raison par une plume en floraison.

 «  Je ne m’accommode d’une morale, d’une sagesse, d’une religion que si elles
sont indulgentes à nos errements et ne prétendent pas éradiquer l’ivraie dont j’aime apercevoir quelques hautes tiges dans le champ où pousse le bon grain. »
 
 « La multitude des étoiles dans la nuit me rappelait que l’univers était immense et éternel, et que les misères que nous subissions n’étaient que passagères illusions. »
 
 « Je rêve d’une autre religion, toute nouvelle ou très ancienne, sans dogme ni culte, sans prêtres ni guerres, dont le seul exercice de piété serait la joie d’être au monde. »

Les serviteurs inutiles – Bernard Bonnelle – Editions de La Table Ronde – Février 2016

Livre lu dans le cadre du Prix Littéraire de « La Voix des Lecteurs » organisé par le Centre du Livre et de la Lecture en Nouvelle-Aquitaine

 

 

 

lundi 27 novembre 2017


Une noisette, une interview

 

 

Gaspard Gantzer

 

« J’ai appris qu’en politique rien ne se passe jamais comme prévu et le plus improbable finit toujours par arriver. »

 

 

 
Le 24 avril 2014 Gaspard Gantzer franchit les portes du Château, il vient d’être nommé « chef du pôle communication à la Présidence de la République », c'est-à-dire, conseiller en communication de François Hollande. Il restera auprès de lui jusqu’à l’élection de son successeur et aujourd’hui il nous livre, dans un document étonnant, sa feuille de route, tout ce qui fait le roman de la politique, sport de combat, certes, mais aussi une épreuve d’endurance, tant physiquement que psychiquement.
Le récit du communiquant va au-delà de la simple narration politique, c’est à la fois un témoignage sur une partie du quinquennat de François Hollande mais, également, une fine analyse politique avec des demi-teintes subtiles que vous savourez comme des noisettes fraîches, pigmentées d’humour et de quelques détails jusque-là inconnus qui apportent la plus-value nécessaire à ce livre.
De longs paragraphes sont consacrés au nouveau locataire de l’Elysée, Emmanuel Macron, mais également à celui qui fut son rival durant plusieurs années, Manuel Valls... Quand un homme de l’ombre met la lumière, c’est un bel éclairage sur l’un des chapitres de la V° République ! Rencontre avec l’auteur…
 
Gaspard Gantzer, les descriptions que vous apportez sont méthodiques, comme pour un journal de bord. Pensiez-vous dès votre arrivée à l’Elysée (et pas seulement en vous rasant) écrire un livre pour raconter le vécu de ces 3 années passées auprès de François Hollande ?
Depuis que je travaille avec des hommes politiques, j’ai pris l’habitude de prendre des notes. J’ai noirci de nombreux carnets quand je travaillais pour Christophe Girard puis Bertrand Delanoë à la Ville de Paris, puis auprès de Laurent Fabius au Quai d’Orsay. Cela me permettait de me souvenir de ce que j’avais à faire au quotidien et de garder une trace des moments vécus avec ces hommes politiques exceptionnels. J’ai continué à le faire à l’Elysée, sans savoir ce que j’en ferai à l’issue du quinquennat. Quand François Hollande a décidé de ne pas être candidat à sa réélection, j’ai décidé d’en faire un livre, pour donner ma version de l’histoire, fournir mon témoignage subjectif de l’incroyable histoire de ce quinquennat.
 
Pendant longtemps les hommes de l’ombre sont restés dans les souterrains de la sphère politique, puis, peu à peu, sont allés vers l’éclairage médiatique. Vous-même, lors d’un document diffusé sur France 3 (Un temps de président) apparaissez fréquemment, d’ailleurs vous le soulignez dans votre livre sur vos « mémoires élyséennes ». Le devoir de réserve, le grillon qui veut vivre caché, sont désormais des lointains mirages ?
Je n’ai jamais cherché la lumière. J’ai été le premier embarrassé d’apparaitre souvent dans le film d’Yves Jeuland.
Je ne suis cependant pas le premier conseiller d’un Président de la République à être un peu exposé. De Jacques Attali à Henri Guaino, en passant par Hubert Védrine, Anne Lauvergeon ou encore Dominique de Villepin, les exemples sont très nombreux sous la 5ème République.
 
Vous relatez l’opinion d’Emmanuel Macron sur la V° République par rapport à un entretien qu’il avait donné en 2015 à la revue Le 1. Vous semblez émettre une réserve sur l’intérêt des citoyens sur cette image de « président planqué sur son Olympe ». Pourtant, les fastes et le protocole sont toujours d’inspiration royale ? Ou est-ce l’un des paradoxes français ?
Les Français ont parfois des aspirations contradictoires. Ils sont attachés à la figure présidentielle, régalienne et verticale, d’inspiration gaullo-mitterrandienne, et, en même temps, ils veulent plus de simplicité, de transparence et de proximité dans l’exercice du pouvoir élyséen. Pour ma part, je pense que la démocratie française gagnerait à être moins monarchique dans l’organisation du pouvoir et à aller vers davantage de contrôle démocratique, par les parlementaires et les citoyens eux-mêmes, qui devraient pouvoir donner leur avis en dehors des consultations électorales.
 
Toujours à propos du nouveau locataire du 55 Faubourg st Honoré vous déclarez « ni lui, ni moi ne confondons la politique et l’amitié » ? N’est-ce pas, parfois, un exercice d’équilibriste ?
Quand je suis arrivé à l’Elysée, je connaissais Emmanuel Macron depuis quinze ans. Nous étions amis depuis longtemps. Nous le sommes restés quand j’étais à l’Elysée et lui à Bercy. Quand il en est parti, nous avons arrêté de nous parler quelques mois. Sur le moment, je n’avais pas bien pris son départ du gouvernement, même si je l’ai compris plus tard. Puis, nous avons renoué en décembre 2016, quand François Hollande a renoncé à être candidat. A partir de ce moment, il ne pouvait plus y avoir de problèmes et j’ai été ravi qu’il réussisse une belle campagne qui lui a permis de l’emporter au final contre la candidate de l’extrême-droite.
 
Après tant de rivalités, le rapprochement progressif de Manuel Valls au mouvement d’Emmanuel Macron a dû vous surprendre ?
Oui, cela m’a beaucoup surpris ! Mais j’ai aussi appris qu’en politique rien ne se passe jamais comme prévu et le plus improbable finit toujours par arriver !
 
La publication du livre de Gérard Davet et Fabrice Lhomme a été le coup de poignard final pour la popularité de François Hollande. Vous n’avez jamais pu anticiper un tel pataquès ? Si à l’avenir vous étiez à nouveau un communicant auprès d’un haut politique, quel serait votre premier objectif, celui de se tenir relativement éloigné des journalistes ?
François Hollande avait commencé à voir ces journalistes avant mon arrivée. Il pensait que c’était utile pour replacer son action dans le temps long, pour faire le récit du quinquennat. L’idée était intéressante, mais le résultat n’a pas été bon. Ce livre a déclenché une vive polémique et donné l’occasion aux adversaires du Président de l’attaquer sans retenue.
 
Je ne serai plus conseiller d’un homme politique, mais je ne recommanderai pas pour autant de tenir trop éloigné les journalistes. Ils sont indispensables au bon fonctionnement démocratique. Les médias sont un contre-pouvoir dont nous avons absolument besoin.
 
L’appel téléphonique de Donald Trump à François Hollande est d’un surréalisme burlesque. Est-ce la plus grande bouffonnerie que vous avez vécue ou bien vous en mettez en réserve pour raconter plus tard ?
Je crois que c’est certainement le moment le plus surréaliste et tragi-comique de la fin du quinquennat. C’était vraiment hallucinant !
 
Voyez-vous toujours François Hollande ? Et quel souvenir le plus intense gardez-vous de lui ?
Je le vois de temps en temps, mais beaucoup moins souvent qu’avant. J’ai toujours beaucoup de plaisir à discuter avec lui. Il est toujours aussi intelligent, sympathique et drôle.
Le moment le plus intense que nous avons vécu ensemble est certainement la marche du 11 janvier 2015. Ce jour-là, des millions de citoyens et tous les chefs d’Etat et de gouvernement de la planète s’étaient donné rendez-vous pour défendre les libertés et la culture.  
 
Riche de votre expérience, quel serait le premier conseil que vous pourriez donner à votre remplaçant à l’Elysée ?
Je n’ai aucun conseil à donner à ceux qui ont pris ma suite à l’Elysée. Ce sont de très bons professionnels, qui ont parfaitement compris l’impact de la révolution numérique sur la communication politique et, surtout, font tout pour faire comprendre l’action du Président. C’est l’essentiel, car la communication n’a de sens que si elle est au service du fond.
 
Pour terminer, le petit quiz traditionnel que les lecteurs de l’écureuil affectionnent particulièrement :
-         Un roman : Le Rouge et le Noir de Stendhal 
-         Un personnage : Marco Stanley Fogg, le héros de Moon Palace de Paul Auster
-         Un(e) écrivain(e) : Romain Gary
-         Une musique : Allo Paris de Mano Solo
-         Un film : Le Père Noël est une ordure de Jean-Marie Poiré
-         Un peintre : Henri Matisse
-         Une photographie : Celle de mes enfants
-         Un animal : Le chat
-         Un dessert : Le Paris-Brest
-         Une devise/citation : « Vis maintenant ! Risque-toi aujourd’hui ! Agis tout de suite ! Ne te laisse pas mourir lentement ! Ne te prive pas d’être heureux » de Pablo Neruda
 
La politique est un sport de combat – Gaspard Gantzer – Editions Fayard – Novembre 2017
 
 
 
 

dimanche 26 novembre 2017

 

Noisette du dimanche

 

Elle est toujours là ce matin dans le jardin.
En automne, malgré le vent, malgré le gel.
Elle surgit, seule, vaillante au milieu de l'herbe vagabonde et des feuilles mortes.
Elle s'est construite toute seule, sans aucune aide sauf celle de la force de la nature et du destin.
Elle a été quelque peu effeuillée la dame mais sa résistance est intacte, et son cœur continue à se tourner vers le soleil....

Peu importe son ascèse, son existence suffit.



samedi 25 novembre 2017


Une noisette, un livre

 

D’ébène et d’or

Jean-Louis Lesbordes


 


Participant à La Voix des Lecteurs 2018 qui, cette année encore, offre une belle vitrine aux romans personnels et peu connus, ceux de ces auteurs bien souvent anonymes mais qui ont quelque chose à nous dire, à faire partager. Ces petites histoires qui s’entrechoquent et qui se fondent dans cette immense épopée de l’humanité.

« D’ébène et d’or » de Jean-Louis Lesbordes fait partie de la sélection et c’est mon coup de noisette de ce jury. Du début du XX° siècle jusqu’aux années 60, c’est une histoire de transmission de père en fils entre le département des Landes et le Gabon. On passe de l’ère de « l’homme de fer » à l’ère de « l’homme de bois », du grand-père forgeron, au père menuisier, pour un petit-fils devenu médecin, le narrateur de cette généalogie aux parfums français et africains.

Une lecture touchante, très touchante, mais aussi instructive en replongeant dans cette façon de vivre au temps jadis… je vous parle d’un temps où la course n’existait pas, où on prévoyait à long terme sans se soucier de la rapidité à la mise en œuvre de tel ou tel projet, où on se plaignait rarement, aller de l’avant avec souvent beaucoup de solidarité envers les uns et les autres. Cependant, tout n’était pas mieux autrefois… la dureté au labeur, les distances à parcourir… et un enfermement d’esprit envers l’étranger, envers celui qui est différent. Ce qui permet à l’auteur de nous livrer une sacrée dose de réflexion sur la colonisation et les sentiments des blancs envers le peuple noir, l’humain à la peau foncée n’ayant plus eu sa place dans son propre pays, où l’autochtone était réduit quasiment à un objet : un exemple parmi d’autres, la plupart des serviteurs étaient rebaptisés par un prénom générique, Roger pour les hommes, Marie pour les femmes…

De courts chapitres, un ordre chronologique, des phrases précises, l’ensemble permet une lecture facile et pourtant très riche en anecdotes et en pensées. Un livre hommage d’un petit-fils à  ses géniteurs où l’écrit est d’ébène et le cœur en or.
 
"Cette plante tu la verras sur des meubles, des monuments ou des sculptures. elle orne des chapiteaux des temples grecs et romains depuis plus de deux mille ans. C'est le symbole de la réussite, du triomphe sur l'adversité et sur la mort, la vie est pleine d'épreuves : ce sont les piquants de l'acanthe. la feuille reverdit et redémarre, c'est le triomphe de la vie".
 
"C'est à l'usine qu'il a prit ses plus grandes leçons d'humanité et de solidarité".
 
"Ces hommes, perdus dans le froid et déchiquetés par la mitraille, étaient pour ce prêtre un symbole de l'absurdité de la guerre. Depuis 1919, il parcourait l'Afrique explorant les langues et les coutumes de ces indigènes. il était conquis par leur sagesse, leur vitalité, leur soif de vivre et leur connaissance intime de la forêt, des lacs, des plantes, des arbres, des animaux".

D’ébène et d’or – Jean-Louis Lesbordes – Editions La Cheminante – Avril 2016

Livre lu dans le cadre du Prix Littéraire de « La Voix des Lecteurs » organisé par le cCntre du Livre et de la Lecture en Nouvelle-Aquitaine

mercredi 22 novembre 2017

Une noisette, une anaphore

 

Ce soir, j'ai pris le temps

 



Ce soir j'ai pris le temps de regarder le soleil se coucher.

Ce soir j'ai pris le temps de respirer l'air frais.

Ce soir j'ai pris le temps de suivre le vol d'un héron par dessus l'étang.
.
Ce soir j'ai pris le temps d'observer la nature, ses bruits, ses couleurs.

Ce soir j'ai pris le temps d'accueillir la lune de son plus bel argent.

Ce soir j'ai pris le temps de ressentir l'apaisement d'un soir d'automne.

Ce soir j'ai  pris le temps de saluer les arbres qui savent donner de la hauteur au firmament.

Ce soir j'ai pris le temps de penser aux étoiles qui allaient arriver, à chaque âme éternelle apportant sa lumière.

Ce soir j'ai pris le temps d'aimer le crépuscule parce que je sais que l'aube suivra...

Ce soir j'ai pris le temps. Tout simplement mais suffisamment longtemps pour ne pas le perdre, celui qui permet de souffler sur chaque aile de la vie.

mardi 21 novembre 2017


Une noisette, un livre


Le prisonnier – Derrière les murs de Karachi

Omar Shahid Hamid



La curiosité est un joli défaut car il permet d’entrer dans des territoires inconnus : un premier roman, policier de surcroît, dans un pays que vous ne connaissez que par l’actualité mais peu par rapport à l’offre littéraire : le Pakistan. Résultat des courses : une lecture à 150 km/h sur fond de géopolitique et plus si affinités.

Omar Shadid Hamid ne s’est pas engagé dans un roman policier au hasard. Policier depuis de nombreuses années à Karachi, il a pris la tête de la cellule antiterroriste. Victime d’un attentat en 2010, il vit sous protection policière. Le danger, la poussée d’adrénaline en mission, la corruption, les ficelles gouvernementales, il connaît. Ce pourquoi, derrière cette fiction, il y a la réalité et une solide trame sans incohérence de scénario. L’auteur a choisi également de raconter sans trop de sang, ce qui évite le voyeurisme de complaisance et les accumulations de descriptions morbides qui ne rehaussent jamais la qualité d’un bon thriller.

Entre le commissaire D’Souza, désormais directeur de prison, et son ancien collègue Akbar, en détention pour une longue histoire de petits arrangements entre amis, c’est une course qui va se jouer en 72 heures afin de libérer un journaliste américain pris en otage par un groupe terroriste avec menace de mise à mort le jour le 25 décembre. Même si la fin est prévisible, il n’y a aucune surabondance de clichés, juste quelques ingrédients qui permettent de s’immiscer dans un univers impitoyable.

Une ambiance qui change de l’avalanche des policiers scandinaves et qui mérite qu’on s’y attarde.

« Un condamné pour faute mineur sortait après deux ans à l’ombre avec un doctorat en criminalité. Le concept de réinsertion sociale n’existait pas ».

« Un homme sans espoir est un homme sans peur ».

Le prisonnier. Derrière les murs de Karachi – Omar Shadid Hamid – Traduction : Laurent Barucq – Editions Presses de la Cité – Septembre 2017


Livre reçu grâce aux Presses de la Cité dans le cadre de Masse Critique de Babelio




lundi 20 novembre 2017


Une noisette, un film


La Mélodie





Kad Merad en maître de musique dans une classe d’une banlieue défavorisée, ça donne de suite le ton et c’est bien au-delà d’une simple fantaisie pour orchestre. Concertiste à la recherche de contrats, il décroche un job dans une classe orchestre avec des élèves, disons, légèrement turbulents et pas franchement à l’écoute de l’autre. Simon va être aidé par un professeur de cette classe de 6°, Farid. A eux deux, ils vont surmonter les épreuves, surtout face à la passion qui semble avoir envahi le jeune Arnold.

Ce film est un petit bijou, non seulement pour le côté pédagogique et cette facette de la sensibilisation à la musique classique dans les quartiers difficiles mais parce qu’il fait aussi rêver : la magie du pouvoir de se rassembler et de construire quelque chose ensemble quand les violons s’accordent, et ce, dans le triste état des conditions de travail des enseignants et des personnels autour de l’éducation.

Les acteurs sont juste touchants de sensibilité et de vérité et, chaque élève apporte sa touche pour cette belle mixité cinématographique. Quant à la musique, elle est présente à chaque instant, sans aucun doute Rimski-Korsakov serait heureux de voir le mythe de Shéhérazade se perpétuer au XXI° siècle dans un poème du 7° art où l’on voudrait que la fiction ne soit pas seulement un conte mais une histoire qui se multiplie. Cela dit, la présence de Mathieu Spinosi en dit long sur la logique du réalisateur de montrer que son scénario existe aussi dans la vraie vie...

Un film à voir et surtout à diffuser dans toutes les écoles de France, la musique étant un vecteur de communication universelle à condition que des oreilles soient à l’écoute pour mieux faire résonner la mélodie du vivre ensemble.

La mélodie – Réalisation : Rachid Hami – Avec : Kad Merad, Alfred Renely, Samir Guesmi, Tatiana Rojo, Slimane Dazi

jeudi 16 novembre 2017


Une noisette, un livre

 

 

Pour l’amour de l’art

Une autre histoire des Pompidou

Alain Pompidou – César Armand


 

 



Suite au très bel hommage envers sa mère l’an dernier, Alain Pompidou signe à nouveau un précieux document, cette fois coécrit avec le jeune journaliste César Armand,  pour relater la passion de ses parents pour l’art sous toutes ses formes, de toutes les époques et de tous les avenirs.

Après une préface de Serge Lasvignes, président du Centre Pompidou, les auteurs remontent le parcours de l’ancien couple présidentiel uni par l’amour des lettres, de la musique, de la peinture. De l’art avant toute chose… art qui permettait de compenser la dureté du monde politique auquel l’un comme l’autre ont été confrontés.

Un livre à l’image d’un musée, un musée universel où tout se conjugue, à l’instar de cette citation de Paulo Coelho (p.43) cette « vie qui nous prend par surprise et nous ordonne d’avancer vers l’inconnu », on pourrait presque y ajouter ces vers de Werther « Quel trouble inconnu me pénètre »…

Il est rare que se côtoient en un seul ouvrage, la musique de Pierre Boulez, la peinture de Nicolas de Staël, les vers de Louis Aragon, la verve d’André Malraux, la magie de Maurice Béjart, puis découvrir avec le sourire une citation de Giuseppe Tomasi di Lampedusa…, le tout enveloppé de nombreuses anecdotes qui pimentent, parfois avec humour, la lecture. De nombreux paragraphes sont également consacrés à l’empreinte éternelle de Georges Pompidou : son Centre, qui ne fut hélas construit et inauguré qu’après le décès de son fondateur, mais qui a pu voir le jour grâce à la ténacité indéfectible de Claude Pompidou et de l’aide de quelques amis sincères.

Si l’ensemble n’est qu’un vaste et tendre enchantement, j’ai été subjuguée par le passage sur la fameuse fontaine Stravinsky, inaugurée en 1983, animée par les œuvres de Niki de Saint Phalle et Jean Tinguely, ce dernier ayant illustré le poème visionnaire de Robert Desnos. C’est d’ailleurs par ces vers qu’Alain Pompidou a clôturé la présentation de son livre lors de la soirée de lancement au Centre Pompidou le 8 novembre dernier :

 « D’une place de Paris jaillira une si claire fontaine
Que le sang des vierges et les ruisseaux des glaciers
Près d’elle paraîtront opaques.
Les étoiles sortiront en essaim de leurs ruches lointaines
Et s’aggloméreront pour se mirer dans les eaux près de la Tour Saint-Jacques »

S’ajoutent, de nombreuses annexes qui permettent de compléter ce voyage culturel et historique ainsi qu’un entretien d'Hervé Mikaeloff par Alain Pompidou, en épilogue, sur la création contemporaine et les nouveaux outils technologiques, où la pensée du Commissaire d'exposition d'art contemporian pourrait se résumer, entre autres, ainsi : la technologie au service de l’artiste et non l’artiste au service de la technologie, « l’artiste restant l’artisan d’une liberté absolue »

Celui qui a été bercé dans son enfance par Homère, ne pouvait qu’offrir une fresque, un chant sur la vision d’un monde de joyaux artistiques qui scellèrent un amour de deux êtres baignés dans une odyssée de contemplation. De l’art, splendeur immortelle…

« Ô muse, conte-moi l’aventure de l’inventif » (Homère)

Alain Pompidou/ César Armand – Pour l’amour de l’art, une autre histoire des Pompidou – Editions Plon – Novembre 2017

Photo © parisladouce.com
Pour "Claude, c'était ma mère" avec l'interview d'Alain Pompidou, cliquez ici
Pour retrouver les livres de César Armand ainsi que les interviews, cliquez ici et ici
 

dimanche 12 novembre 2017


Une noisette, un livre

 

 

Nulle part sur la terre

Michael Farris Smith


 


 

Nulle part sur la terre. Lire ce titre et rester dubitatif. Où va nous entraîner ce récit entre une maman et sa petite fille, Maben et Annalee, errant sur les routes de Louisiane, et un condamné, Russell, sorti juste de prison, retournant chez lui dans l’incertitude la plus totale ? Peut-être nulle part, peut-être partout, peut-être vers le néant ou bien, tout simplement, vers le chemin tortueux du sort inconnu des femmes et des hommes.

Un roman noir à l’image de sa couverture : vide de toute action mais avec des reflets gris qui s’élèvent par un effet de lumière dans la perspective. Comme pour donner un relief supplémentaire aux deux protagonistes confrontés à un cruel destin mais qui persistent à s’accrocher à la vie en surpassant les épreuves. Et ce, dans la solitude la plus totale.

Autre personnage attachant même si son rôle est plus en transparence, c’est celui de Boyd, un policier au grand cœur, ami d’enfance de Russell, qui se pose 1001 questions sur la vie, la mort, sur le bien, le mal, sur les choses à faire, les décisions à prendre face au mur des incertitudes.

L’un des faits les plus remarquables de ce polar est le mouvement crescendo de l’écriture. D’un début que l’on peut qualifier de banal, on progresse ensuite lentement vers une profondeur des sentiments jusqu’aux descriptions poétiques et philosophiques sur la condition humaine, ses dérives et ses destins. Destins qui basculent à la moindre étincelle, tombent progressivement et, parfois, puisent dans une énergie inexplicable pour retrouver le souffle de l’existence.

Si quelques doutes sont permis en début de lecture, notamment par l’accumulation des « et », la répétition de mots ou d’expressions, ils s’effacent rapidement. On comprend la volonté de Michael Farris Smith de jouer à la fois sur les tournures stylistiques pour la forme et sur les sentiments opposés pour le fond. Le tout afin de transformer son roman noir en une colorimétrie psychologique par des demi-teintes énigmatiques.

« Il baissa les vitre et le vent chaud s’enroula autour de lui comme l’étreinte d’un vieil ami. Il roula et roula jusqu’à ce que toutes les lumières alentour aient disparu et qu’il n’y ait plus que lui et la terre et la nuit. Quand il fut certain qu’il ne risquait pas de croiser d’autres véhicules, il ralentit, éteignit les phares et continua de rouler à la seule lueur orangée de ses veilleuses qui balayaient  la route au ras du sol devant lui comme si la voiture de patrouille était une espèce de vaisseau extraterrestre en mission de reconnaissance sur un terrain inconnu. »

Nulle part sur la terre – Michael Farris Smith – Traduction Pierre Demarty – Editions Sonatine - Août 2017

Livre reçu dans le cadre du Grand Prix des Lectrices Elle 2018
 
 

lundi 6 novembre 2017


Une noisette, un livre

 

De l’ardeur

Justine Augier


 


Personne ne pourra rester insensible à la lecture de ce document. C’est non seulement un travail d’enquête, mais aussi un instructif récit sur les méandres du conflit syrien.

Justine Augier a voulu mettre en lumière Razan Zaitouneh, discrète avocate syrienne et militante en faveur des droits de l’homme. Depuis décembre 2013 elle a disparu suite à un enlèvement avec son mari et deux autres proches dans la banlieue de Damas. Sur la base de peu d’éléments, elle retrace le parcours de cette femme atypique, laïque mais qui fonçait tête baissée et sans aucune crainte pour tenter de faire bouger les choses en Syrie, dénoncer l’horreur, sauver des prisonniers et espérer un vent de renouveau.

Si le style d’écriture peut dérouter au premier abord, on serait tenté de la définir comme empirique, on est vite entraîné dans les descriptions de l’auteure et dans sa recherche de vérité. Elle narre, en fait, en fonction de la réalité syrienne : brutale et tranchante. Elle raconte le parcours de Razan Zaitouneh, relate les discours des personnes qui la connaissent, ont croisé sa route, et cherche à savoir si l’avocate est toujours en vie même si les espoirs s’amenuisent au fur et à mesure.

J’ai particulièrement apprécié que Justine Augier fasse référence tout le long du livre à Michel Seurat, sociologue et chercheur, pris en otage à Beyrouth en 1985 et décédé en captivité un an plus tard, cette tragédie révèlant toute la complexité du Moyen-Orient et de toutes les forces s’opposant entre elles, le tout couronné par les divergences des institutions internationales, les couloirs parfois sombres de la diplomatie.

S’ajoutent également des extraits de livres incontournables sur la dictature syrienne et la guerre dévastatrice qui sévit depuis 2011, dont « Carnets de Homs » de Jonathan Littel, « Les portes du néant » de Samar Yazbek et l’insoutenable « La coquille » de Moustafa Khalifé.

A chaque fois, il en ressort un cri d’épouvante face à ce que l’homme peut inventer pour torturer ses semblables. Et aussi un cri face au silence assourdissant de ceux qui ne font que constater du haut de leurs pouvoirs. Comment au XXI° siècle, après des milliers de décennies de barbarie, après les génocides à travers le monde, comment la torture puisse continuer à être exercée ? Et pourquoi… C’est ce sentiment de révolte qui ressort une fois de plus.

Mais n’y a-t-il pas les désordres ordonnés ? L’auteure sait très bien reconstituer le fil du conflit syrien et elle rejoint les diverses analyses élaborées à ce sujet : l’opposition au régime du Lion de Damas (lui-même étant un redoutable félin de la manipulation) a été et est bien trop divisée, chacun voulant s’approprier un morceau tombé et où les jalousies ont carte blanche.

En attendant, Raza Zaitouneh, « celle qui écrivait sur une corde raide » est introuvable. Comme des milliers d’autres personnes, disparues, décédées, mutilées, torturées sur ce sol syrien, sur ce sol qui a accueilli l’un des plus anciens peuples de l’Antiquité, sur ce sol où les dieux ont bâti une civilisation faisant de Palmyre l’un des foyers de l’humanité. Aujourd’hui, ce sont des ogres qui en font un foyer d’inhumanité malgré l’ardeur déployée par des femmes et des hommes qui veulent encore croire à une possible paix, à une possible liberté.

De l’ardeur – Justine Augier – Actes Sud – Septembre 2017
Prix Renaudot Essai 2017

Livre reçu dans le cadre du Grand Prix des Lectrices Elle 2018

 

 

 

vendredi 3 novembre 2017

Une noisette, un livre

 

Légende d’un dormeur éveillé

Gaëlle Nohant


 


Le livre est un outil magique. Celui de pouvoir vivre une histoire avec son auteur, celui de faire battre votre cœur selon les pulsations des vocables, celui de vous immerger dans un passé que vous n’avez pas connu et pourtant qui vous semble soudainement si proche. Ou encore, tourner les premières pages et sentir une odeur de café, la discussion d’un groupe d’amis, une musique cubaine ou un air de jazz, le bruit des pas sur l’asphalte. C’est l’effet de la « Légende d’un dormeur éveillé », où l’on entre en communion avec l’âme de Robert Desnos, ce « rêveur lucide ».

Inutile de présenter Robert Desnos, chantre du surréalisme (même s’il déclara son désamour avec certains de ses représentants) qui déploya une énergie considérable pour mettre de la poésie sur chaque instant de vie, même les plus noirs. Il était total, engagé, volontaire, débordant d’amour pour ses amis et de colère envers les haineux. Sincère jusqu’à la moelle il s’éloigna jamais de ses convictions même lorsque la mort se penchait sur son épaule, c’était Robert Desnos, la résistance dans la lucidité et une bravoure artistique.

Le dernier opus de Gaëlle Nohant n’est pas un roman, c’est un hommage lumineux au poète et journaliste, on peut le qualifier de monument, un monument aux multiples colonnes travaillées avec une recherche absolue de l’esthétisme et de la précision d’un orfèvre. Un fabuleux voyage dans le passé avec Jacques Prévert, Paul Eluard, Pablo Neruda, Federico Garcia Lorca, Jean-Louis Barrault…, qui séduira tous les amoureux de littérature, de théâtre, de cinéma, ces amoureux de cette époque créatrice qui ne cessait de casser les codes, franchir les interdits, déclamer une soif de liberté… comme si une ombre prémonitoire leur avait susurré d’en profiter… Car quelques années plus tard, combien déverseront leur sang devant les ogres de l’enfer…et combien le roman de Gaëlle Nohant sait transcrire par des phrases d’une extrême méticulosité cette période de renouveau artistique avant qu’une bête immonde n’arrache la vie à des millions de personnes. Un livre qui laisse rêveur mais l’hypnose se brise lorsque le récit arrive à l’arrestation de Robert Desnos et l’Amour avec un grand A entre en scène : celui de Youki, la Sirène indomptable qui se révèle une amoureuse admirable déployant toutes ses forces pour son bien-aimé. Gaëlle Nohant transforme sa plume en une immense maestria d’émotion, tant qu’à la fin de l’ouvrage ce sont des larmes qui se mettent à ruisseler instinctivement dans cet opéra littéraire où le héros succombe face à l’absurdité de la fatalité.

Mais c’est l’amour qui, vraiment, est l’un des fils conducteurs de ce récit. L’amour qui évite la haine, la vengeance. C’est l’amour des mots, des phrases, des textes, l’amour de l’art, l’amour entre les êtres, l’amour de la différence, l’amour de la liberté.

Une légende à répandre comme des libations à une divinité poétique qui réveille en nous nos plus profonds émois.

"Poser sa tête sur un oreiller
Et sur cet oreiller dormir
Et dormant rêver
À des choses curieuses ou d’avenir,

Rêvant croire à ce qu’on rêve
Et rêvant garder la notion
De la vie qui passe sans trêve
Du soir à l’aube sans rémission.

Ceci est presque normal,
Ceci est presque délicieux
Mais je plains ceux
Qui dorment vite et mal,

Et, mal éveillés, rêvent en marchant.

Ainsi j’ai marché autrefois,
J’ai marché, agi en rêvant,
Prenant les rues pour les allées d’un bois.

Une place pour les rêves
Mais les rêves à leur place."


Légende d’un dormeur éveillé – Gaëlle Nohant – Editions Héloïse d’Ormesson – Août 2017

Livre reçu dans le cadre du Grand Prix des Lectrices Elle 2018