vendredi 22 juin 2018


Une noisette, un livre

 

Va où l’humanité te porte – Un médecin dans la guerre

Raphaël Pitti

 

C’est l’histoire d’un petit garçon né à Oran qui grandira dans la foi et s’engagera pour l’autre, pour les autres ; qui suivra la devise du service de santé des armées « va où l’humanité te porte ».

Engagé, vaillant, combatif, altruiste, sincère. Nombreux sont les adjectifs pour qualifier le Dr Raphaël Pitti, celui qui a rendu en décembre 2017 sa promotion d’officier de la Légion d’honneur parce qu’en désaccord avec la politique de ceux qui lui avaient octroyée.

Parce que Raphaël Pitti est un homme d’action, de terrain. Loin des ors de la république, il joue sa vie en secourant les autres, en traversant illégalement la frontière franco-turque, en ayant été en Bosnie, en Irak, au Tchad, pratiquant une médecine de guerre dans le sang de l’inhumanité.

Que ce soit en France ou à l’étranger, il déplacera les montagnes pour améliorer les services d’urgence, la prise en charge des blessés dont le pronostic vital est engagé, former des autres médecins, accompagner et se mettre à la disposition de ceux qui ont besoin de lui, aller là où il peut sauver des vies, et ce, dans le plus grand respect, avec la plus grande rigueur, avec l’autorité nécessaire pour être le plus efficace possible : un seul maître-mot persiste : soigner.  

La formation reste un élément indispensable pour rassembler les compétences et transmettre : « transmettre, c’est rencontrer l’autre. Cela nécessite d’être capable d’expliquer son sujet avec plusieurs approches différentes pour s’adapter à la personne de telle manière qu’elle puisse s’approprier le savoir ».

La Syrie a une place très importante dans le cœur du médecin, pour le pays, les gens. Cette lecture confirme la vaillance du peuple syrien, sa capacité à continuer à positiver malgré la géhenne, sa générosité envers les autres. Au-delà des soins, il va s’impliquer pour valider officiellement l’utilisation de gaz chimiques par le régime ; en apportant du matériel spécifique sur place afin de limiter un peu le carnage, et, en prélevant des échantillons pour analyser les substances. Le résultat sera sans appel…

Aux zones de conflit, s’ajoute une actualité qui, en réalité, remonte à la nuit des temps : les réfugiés, les migrants. Personne ne peut fermer les yeux face à ces migrations forcées et c’est en accueillant l’autre dans la dignité que l’on pourra vivre en paix et partager nos richesses. Cela devrait être une vocation, comme celle de ce médecin humain qui sait tendre la main lorsqu‘un bras est à secourir. De Lampedusa, ce sont des passages déchirants qui sont écrits, relatés avec conviction, détresse mais aussi avec cet espoir de ceux qui ont la foi.
« Les visages de tous ces malheureux échoués à Lampedusa me hanteront longtemps. Je pense souvent à leur destinée, à la fois tragique et belle, tragique pour ce qu’ile endurent, belle d’espérance pour ceux qui parviennent à franchir ce grand cimetière marin qu’est la Méditerranée. »

Raphaël Pitti fait partie des médecins qui font du patient un être unique. La meilleure des guérisons est déjà l’approche du soignant envers le soigné, l’encourager dans sa lutte pour la vie et lui donner tous les moyens, physiques et psychiques, pour qu’il puisse renaître dans son corps, dans son âme.
« Je veux faire comprendre à l’ensemble de l’équipe soignante que le malade est au centre. Il faut humaniser la prise en charge pour le mettre dans le meilleur confort psychologique possible et lui donner envie de se battre et de s’en sortir ».

Ce témoignage est nécessaire car ce sont ceux qui agissent sur le terrain (comme les reporters de guerre) qui peuvent apporter l’information la plus réelle et sensibiliser l’opinion internationale afin de sauver des vies et de redonner espoir aux peuples en inénarrable souffrance.

Récit bouleversant, poignant. Une bible d’humanité, un hymne à l’amour du prochain, un manifeste contre les bombes, un hommage aux soignants (« Nous les médecins nous avons le beau rôle. Nous n’avons qu’à prescrire quand c’est aux aides-soignants et aux infirmiers de soigner véritablement pendant douze heures et sans relâche ») et une leçon d’humilité pour nous humbles lecteurs.

« Une manière de dire non à l’indifférence, à la cécité ambiante devant le malheur des autres, à l’inertie face à la tragédie, qu’elle soit syrienne ou autre. La guerre bouleverse, le drame syrien émeut le monde – et le monde condamne, parle exhorte, juge, menace… mais ne lève pas le petit doigt, comme si les paroles pouvaient se substituer à l’action. Or, seule l’action vaut engagement, même si un engagement véritable s’accompagne souvent d’une prise de risque. »

« J’apprendrai ainsi peu à peu qu’en sauvant, on se sauve soi-même. Nous effaçons notre part d’ombre. Je me révolte encore lorsque je m’aperçois que l’on peut toute sa vie être insensible aux autres, vivre dans sa bulle, hyper-égoïste, autocentré, nombriliste. Nous ne pouvons vivre avec dignité que si nous sommes reliés aux autres. Et tout nous relie, par une longue chaîne consciente et inconsciente. »

Va où l’humanité te porte – Un médecin dans la guerre – Raphaël Pitti – Mars 2018

jeudi 21 juin 2018


Une noisette, un livre

 

Un été avec Homère

Sylvain Tesson


 

Heureux qui comme un écureuil
A fait un beau voyage livresque…

Que bel été nous allons passer ! Un été avec Homère, un été avec les héros de L’Iliade et L’odyssée, « Ô muse conte-moi l’aventure de l’inventif ».

Sylvain Tesson nous invite non seulement à passer la saison estivale avec le plus noble des poètes, mais aussi, à ne jamais oublier cette épopée, fondatrice de la littérature grecque et universelle. Parce qu’en réalité il n’est pas nécessaire d’ouvrir les pages d’un quotidien tous les jours, il suffit de relire inlassablement l’histoire d’Ulysse, celle d’un perpétuel recommencement. Incroyablement moderne, modernement incroyable.

Car l’homme sera toujours l’homme, avec ses forces et ses faiblesses, ses désirs et ses soumissions, ses actes de bravoure et ses moments de cruauté. Prenez la guerre, a-t-elle cessé de se répandre depuis Troie ? Non jamais.

Loin de tout pessimisme, le promeneur des chemins noirs, apporte une clarté incroyable sur la vie, sur ce qui l’entoure. Avec son humour qui est l’une de ses marques de fabrique.
Ce sont aussi d’excellents devoirs de vacances : retrouver la vaillance d’Hector, la foudre de Zeus (surtout en ces temps jupitériens…), le talent d’Achille (et pas son talon), l’audacieux Diomède, la belle Hélène, la chouette Athéna… Et puis Ulysse, l’épithète « divin ».

Si vous aimez les lectures solaires, vous allez faire de ce recueil une bible. Car un mot magique apparait régulièrement : lumière, cette lumière si chère aux Grecs. « La lumière inonde la vie, réjouit le monde (…) La Lumière possède une chair, un velouté, une odeur. Lorsqu’il fait chaud, on l’entend bourdonner. Elle tourbillonne dans les arbres et révèle chaque rocher, souligne le relief, allume ses étincelles sur la mer ».

Du monde des adultes, on revient en enfance, on se met à regretter d’avoir oublié les sages conseils d’Homère, Sylvain Tesson nous les rappelle, sans faire aucune morale même si parfois c’est une claque sur la réalité.
« De nos mains, non de l’indolence, viendra la lumière »

De la guerre de Troie au retour d’Ulysse en son royaume d’Ithaque, c’est un voyage homérique, entre passé et présent, une navigation littéraire et philosophique. Magie des textes antiques qui ont traversé les siècles pour une jeunesse immortelle. Sylvain Tesson nous le rappelle avec une très légère oscillation sur cet immense palimpseste de l’histoire de l’humanité… et des humanités.

« Le poème homérique est immarcescible, car l’homme, s’il changé d’habit, est toujours le même personnage, mêmement misérable ou grandiose, mêmement médiocre ou sublime, casqué sur la plaine de Troie ou en train d’attendre l’autobus sur les lignes du siècle XXI ».

Un été avec Homère – Sylvain Tesson – Editions Equateurs / France Inter – Avril 2018

 

 

mercredi 20 juin 2018


Une noisette, un livre

 

Théodora, prostituée et impératrice de Byzance

Virginie Girod


 

La fille de l’hippodrome de Constantinople, la fille du dresseur d’ours, humble parmi les humbles ne pouvait imaginer qu’un jour elle épouserait Justinien et, deux ans plus tard, en 527, deviendrait impératrice de Byzance.

Véritable mythe, elle n’a cessé de susciter admiration et haine. Admiration parce qu’elle fut une femme exceptionnelle, féministe avant l’heure ;  haine parce que jalousée pour sa beauté et rejetée pour son passé, celui de danseuse et courtisane. Son plus fervent détracteur a été Procope de Césarée et la plupart des sources écrites viennent de lui. D’où la délicate tâche de mener une biographie de Théodora.

Virginie Girod, spécialiste de l’histoire des femmes et de la sexualité dans l’Antiquité, s’est lancée dans cette gageure en prenant soin d’extraire tout ce qui semblait absurde et dénué d’authenticité en essayant de recouper les faits avec d’autres sources.

Cette biographie est non seulement un portrait stupéfiant de Theodora mais aussi une plongée dans ce monde antique où s’élève une nouvelle civilisation après la chute de l’empire romain. Instructif, d’ailleurs, de voir que les opprimés d’hier sont souvent les bourreaux du lendemain, ce que les chrétiens avaient subi sous Rome, les païens eurent ensuite les mêmes traitements… Captivant, également, cette étrange modernité de Byzance, certaines idéologies des siècles suivants se sont sûrement inspirées de ces préceptes du monde ancien…

Quant à Theodora, son parcours est à couper le souffle. Issue de milieux populaires, danseuse et, logiquement, prostituée, il lui a fallu une force, un courage, une détermination, pour arriver à franchir tous les carcans de la haute société, pour passer des lambeaux à des vêtements de pourpre. D’une grande beauté, elle a su jouer de ses charmes mais est devenue la plus fidèle des épouses en se mariant avec Justinien. Ensemble, ils ont mené une politique commune, une avancée en symbiose et quelques mesures humaines en faveur notamment des prostituées. En toute logique, Theodora n’allait guère dans les sentiments, pour pouvoir résister et assurer sa position, elle se montrait impitoyable voire cruelle. Elle n’en reste pas moins fascinante et peut être classée parmi les premières féministes de l’Histoire par son énergie à vouloir être libre et insoumise.

Formidable revanche sur le destin pour cette ancienne courtisane, qui à l’instar des acteurs, mimes, danseurs étaient frappés d’infamie et n’avaient droit à aucune dignité. Elle est devenue un mythe et est encore célébrée parmi les Chrétiens d’Orient.

Théodora, prostituée et impératrice de Byzance – Virginie Girod – Editions Tallandier – Mars 2018

lundi 18 juin 2018


Une noisette, un livre

 

Des jours et des vies

Gill Paul

 

 


Mesdames, de la gent écureuil ou de la gent humaine, ce livre est pour vous. Si en plus, vous avez toujours été intriguées par la tragédie des Romanov, il sera doublement pour vous.

Deux destins, deux époques, un siècle sépare la londonienne Kitty Fisher d’un officier de cavalerie russe, Dimitri Iakovlévitch. Pourtant l’histoire va les relier par un héritage, et, la jeune anglaise va découvrir un secret de famille bien gardé…Un bijou va tout révéler car il a appartenu à la grande-duchesse Tatiana.

Un récit romanesque qui part d’un fait réel, l’effondrement de l’empire russe, à une fiction où la ligne conductrice est évidemment l’amour mais entrecroisé par les différentes époques. Et c’est là que réside l’un des plus grands intérêts du livre : Gill Paul a su, avec délicatesse, décrire les sentiments amoureux  pour une mise en lumière de leur évolution au fil des décennies. L’autre curiosité du roman est cette plongée dans l’âme russe, devenant progressivement soviétique, l’attitude des grandes puissances face à la révolution bolchevique, et, cette perpétuelle énigme sur la disparition complète ou non des descendants directs du couple de tsars.

Une saga mêlant passé et présent, une immersion sur la sauvegarde de l’identité durant une révolution, à mettre dans votre panier de l’été pour passer un moment divertissant, avec pourquoi pas, à compléter en visionnant le ballet « Anastasia » créé par Kenneth MacMillan, puisque quelques passages dans le livre évoquent le mythe autour de la sœur de Tatiana.

Des jours et des vies – Gill Paul – Editions Charleston – Mai 2018
 
 

 

dimanche 17 juin 2018


Une noisette, un regard, un tableau

 

El Grito N°7

Antonio Saura


 

 

Le Musée Picasso, rue de Thorigny à Paris, offre une exposition exceptionnelle sur l’une des toiles les plus célèbres du XX° siècle, ou plutôt tristement célèbre puisqu’elle représente le massacre de Guernica survenu le 26 avril 1937. Quelques mois plus tard, Pablo Picasso réalise une fresque monumentale pour l’Exposition Universelle de Paris à la demande du gouvernement républicain. Elle devient aussitôt un symbole de résistance. Mais pas que. Comme l’a souligné le peintre « la peinture n’est pas faite pour décorer les appartements. C’est un instrument de guerre offensive et défensive contre l’ennemi ».

L’art est un perpétuel renouveau et une perpétuelle vision sur le passé pour mieux décrypter le présent. Ainsi, si Picasso s’est inspiré probablement du « Tres de mayo » de Francisco Goya suite à l’assassinat des combattants espagnols par l’armée napoléonienne, Picasso a été ensuite l’un des mentors de nombreux artistes pour continuer à sensibiliser l’opinion sur l’absurdité des guerres, ces guerres qui n’ont jamais cessé depuis la nuit des temps.

Parmi les successeurs du Malagueño, l’un de ses compatriotes espagnols : Antonio Saura. Et, est exposée l’une de ses plus expressives œuvres : El Grito, réalisée en 1959. Son inspiration vient à la fois du « Christ crucifié » de Diego Velasquez, de Picasso évidemment mais aussi et peut-être surtout d’une photo. Celle de Robert Capa où il capte en direct la mort d’un républicain espagnol en 1936. Etourdissant.

La toile d’Antonio Saura ne peut échapper du regard. Un regard qui se prolonge, qui scrute, qui cherche à comprendre. Visuellement c’est d’une esthétique déconcertante, tant de précisions, de reflets pour exprimer la laideur de l’humanité. Un tableau d’une violence extrême, comme si le cri de homme sortait du cadre, cherchait presque à vous entraîner dans l’enfer de la mort. Comme pour Guernica, aucun effet colorimétrique, juste du noir et blanc. Brut, net, précis. Le surréalisme à son climax pour peindre le réalisme.

Exposition Guernica – Musée Picasso – Jusqu’au 29 juillet 2018
 
Mort d'un républicain espagnol, Federico Borell Garcia. ©Robert Capa
 

samedi 16 juin 2018


Une noisette, un livre

 

Vers la beauté

David Foenkinos


 

Camille. Camille comme Camille Claudel. Camille comme un portrait. Enigmatique, joyeuse et triste, confiante et perdue. Camille avant, Camille après…

Un drame touche Camille, dans sa chair, dans son âme. Alors que le criminel garde la tête haute, Camille culpabilise, a honte, a peur. La rencontre avec Antoine Duris, professeur aux Beaux-Arts de Lyon n’arrivera pas à la sauver. Lui, sombrera dans le mutisme, la léthargie et pense que seule la beauté pourra lui faire retrouver la lumière. Il abandonne alors son emploi, son appartement et part sur Paris pour un poste de gardien de salle au musée d’Orsay. Hasard ou coïncidence, signe du destin ou miracle de l’instant, il se retrouve face à un portrait, celui de Jeanne Hébuterne, la compagne de Modigliani qui se suicidera après le décès du jeune peintre. Croisement de vies, croisements de tragédies, croisements des histoires sur le chevalet des cœurs meurtris. Avec l’art en filigrane, pour se souvenir, pour perpétuer les talents, pour ne pas oublier. Comme décrit dès le premier paragraphe « le passé dépose une trace insolite sur le présent ».

David Foenkinos avec sa délicatesse habituelle entraine le lecteur dans un récit où se mêlent drame et espoir, le noir se mariant avec le blanc pour une multitude de nuances de gris se déposant sur la palette des mots. Qui, peu à peu, passent du foncé à l’éclaircie avec juste quelques touches de cendré pour marquer le désespoir de Camille. Tel un chimérique savant, il dose chaque chapitre avec des teintes qui attisent la lecture et donnent l’impression, non pas de vivre un roman, mais une peinture. Seul petit bémol, combien il eut été jubilatoire de croiser davantage de paragraphes entre Modigliani, Jeanne Hébuterne et Orsay…

Un récit qui charmera les amateurs du beau, cette manière de « mettre du rose sur les moments de désespoir ». Désespoir de Camille qui ne pourra plus supporter l’insouciance, l’arrogance de son violeur… ce livre est aussi un message fort, un message profondément humain pour les femmes victimes de crimes sexuels. Et face à la laideur de certains êtres, se tourner vers l’élégance des sentiments de ceux qui voient en la beauté « le meilleur recours contre l’incertitude ».

Vers la beauté – David Foenkinos – Editions Gallimard – Février 2018

dimanche 10 juin 2018


Une noisette, un livre

 

Juliette de Saint-Tropez

Valentin Spitz

 


Femmes qui acceptaient, femmes qui ne disaient non, femmes soumises, contraintes…femmes et éternelles mineures, femmes devant cacher leur corps, leur féminité ; les premières ayant osé dévoiler leurs chevilles étaient traitées de prostituées. Pourtant, elles osaient et ont ouvert la voie pour que d’autres s’émancipent complètement, en relevant la tête, en affirmant leur appartenance aux deux chromosomes identiques et en actionnant la manette de la liberté. Juliette de Saint-Tropez en fait partie et est un exemple.

Elle en a du panache Juliette, cette petite fille qui va grandir en refusant progressivement que la femme soit considérée comme la « côte » d’un homme… L’écrivain Valentin Spitz signe un roman sous forme de saga familiale, saga centrée sur un personnage, quel personnage celui de Nicole (qui deviendra Juliette), un hommage à sa propre grand-mère qui a été l’une des colonnes de cette tribu essentiellement féminine. Seuls Julien et Lucas (le petit-fils narrateur) apportent une note Y dans ce récit qui n’a pourtant rien d’une histoire X.

Si le fond est une ode au féminisme, la forme est un dédale de phrases, de paragraphes, de chapitres amenant le lecteur de surprises en surprises et d’interrogations en interrogations. Où commence la fiction ?  Où s’arrête la réalité ? Le mensonge est-il une forme de vérité ou toute vérité finit-elle par se terminer inéluctablement en menterie ?

Juliette fait tourner les têtes mais la sienne parfois est au bord du précipice, dès l’enfance avec la disparition brutale de son papa adoré qu’elle essaiera d’entrevoir parfois comme s’il existait encore. Sa mère absente, sa sœur inexistante, elle rencontrera des hommes, aura confiance, puis, en découvrant leur face cachée, elle partira, avec ses enfants. Fière d’être une femme, fière d’avoir pu gravir les échelons de la société en piétinant les rumeurs du fameux « elle couche pour arriver », fière d’assumer ses amants.

Elle a un peu de Brigitte Bardot cette Juliette : un langage direct, amoureuse des animaux, divorcée plusieurs fois,  assurant une sexualité décomplexée comme les hommes le font depuis la nuit des temps. Quand Lucas décrit sa grand-mère « Elle fait quelques pas dans la rue ; minijupe en cuir, cuissardes noires, blondeur irradiante. Quelque chose a changé, Nicole n’est plus une belle femme, elle est LA femme. Chacun de ses pas est comme une poudre qui se diffuse (…) Nicole n’est plus,  elle est Juliette désormais » les images de BB défilent. Juliette créa la femme…

Un portrait de femme par le regard d’un homme : c’est  corrosif et voluptueux. Engagé. On aurait presque quelque mansuétude pour ces hommes malgré leur faiblesse, leurs secrets, leurs errances, leurs comportements machistes, peut-être justement parce que le narrateur sait raconter sans condamner, juste montrer la vaillance d’une femme pour écraser les sempiternels préjugés et vivre sur les mêmes marches d’égalité. Egalité qui prend un terrible coup d’épée à la fin du récit : « Elle n’a plus envie. Il l’a tuée d’une phrase, une vérité implacable biologique assénée par ce quadragénaire qu’elle aime à en crever ; une phrase terrible, une ravageuse illustration de l’inégalité qui perdure entre les hommes et les femmes, la seule peut-être dont Juliette ne viendra jamais à bout : "Tu ne pourras jamais me donner d’autre enfant, à ton âge" ».

Juliette de Saint-Tropez, c’est un roman masculin, féminin, du Godard scriptural qui ne sera jamais à bout de souffle. Comme pour l'émancipation des femmes…

Juliette de Saint-Tropez – Valentin Spitz – Editions Stock – Mai 2018

jeudi 7 juin 2018


Une noisette, un jury littéraire

 

Grand Prix des Lectrices Elle

 


C’est une aventure, une découverte. C’est entrer dans un territoire inconnu, devenir, avec un livre et un crayon (ou un clavier), un explorateur des continents littéraires, et ce, grâce à un magazine qui offre la possibilité de candidater pour être jurée.

Pas de délibération autour d’une table mais des livres à chroniquer et à noter chaque mois, de septembre à avril avec une sélection tournante. Pour 28 livres au total. Livres envoyés chaque mois à votre domicile et vous vous surprenez à faire des sauts de jeune kangourou à chaque paquet réceptionné… C’est une joie, une chance que l’on savoure.

Qu’il est captivant de s’attacher à maitriser une rigueur extrême en prenant soin de lire de A à Z chaque ouvrage, de réfléchir à une note, de réaliser combien il est difficile d’évaluer un récit, un document ; derrière chaque récit il y a une personne, un humain avec sa propre sensibilité. Pourtant, il faut juger en toute intégrité selon le ressenti de la lecture, du fond et de la forme, du contenant et du contenu, de la verve et de la dextérité. Avec des notes… et parfois des bémols.

Intégrer un jury c’est aussi accepter de lire ce qui ne plait pas forcément, trois genres littéraires sont inclus dans ce Grand Prix : roman, essai et policier. Mais les livres comme les voyages forment la jeunesse… et la largesse de l’esprit, c’est une gymnastique cérébrale pour muscler les neurones et les petites cellules grises si chères à un célèbre détective belge !

Au fil des mois, au fil des jours, un long fleuve de mots va s’écouler sous vos yeux mais la navigation sera partagée avec vos collègues, parfois en parfait accord, parfois en profond désaccord, c’est le jeu, c’est la richesse de la diversité que d’avoir des avis contraires. Puis, les saisons passent et la ligne d’arrivée se profile avec un léger (voire plus) pincement de la noisette, bientôt « l’odyssée Ellienne » sera à ranger précieusement dans une boite à souvenirs. Cependant, elle sera ornée d’un magnifique ruban marquant les rencontres avec les auteurs finalistes mensuels, les conversations à l’infini dans ce firmament livresque, les discussions en direct avec les autres jurées dont beaucoup deviennent des amies et la remise des prix un soir de mai sous une chaleur d’été.

Du haut de mon noisetier, je m’incline devant le professionnalisme des autres jurées, devant la disponibilité de Laura Chenal puis de Léa Errigo, devant Olivia de Lamberterie et Pacale Frey pour mener livre battant une symphonie de joyaux scripturaux, aux partenaires et, évidemment, aux auteurs pour leur gentillesse et leur talent.

Pour cette édition 2018, les lauréats sont :

-       Roman : « La salle de bal » d’Anna Hope aux Editions Gallimard

-       Document : « Les passeurs de livres de Daraya » de Delphine Minoui aux Editions de Seuil

-       Policier : « Les chemins de la haine d’Eva Dolan » aux Editions Liana Levi

En parallèle, est décerné un Grand Prix des Lycéennes, qui cette année, revient à Evelyne Pisier et Caroline Laurent pour « Et soudain la liberté » aux Editions Les Escales.

Un bal littéraire pour passer les livres le plus largement possible, donner un souffle de liberté et tracer sans haine des chemins de tolérance. C’est la magie de la lecture, c’est la magie d’un prix, c’est la magie de la vie et de ces moments précieux. 

Une noisette, une rentrée littéraire

 

La Page des Libraires indique l’itinéraire

 


Votre serviteur au pelage doré cuivré intense a eu l’immense privilège (merci Marie et Ingrid) d’assister en tant que blogueur sciuridérien à la présentation de la Rentrée Littéraire 2018, organisée par le réseau « La Page des libraires », qui s’est tenue à la Bibliothèque François Mitterrand à Paris. Une journée marathon présentée par un orchestre de libraires sachant jouer sur le rythme des vocables pour capter l’attention du public.

La partition était divisée en deux temps : une première mi-temps sur l‘offre de la rentrée pour chaque éditeur avec les coups de noisettes des libraires et, une deuxième avec différents entretiens avec les auteurs invités :

Inès Bayard pour « Le malheur du bas » chez Albin Michel
Jérémy Fel pour « Helena » chez Rivages
Pauline Delabroy pour « Ça raconte Sarah » chez Minuit
Thierry Montoriol pour « Le roi chocolat » chez Gaïa
Estelle-Sarah Bulle pour « Là où les chiens aboient par la queue » chez Liana Levi
Abnousse Shalmani pour « Les exilés meurent aussi d’amour » chez Grasset
Adrien Bosc pour « Capitaine » chez Stock
David Diop pour « Frères d’armes » chez Seuil
Tiffany Tavernier pour « Roissy » chez Sabine
In Boli Jean Bofave pour « La belle de casa » chez Actes Sud
Marrie Charrel pour « Une nuit avec Jean Seberg » chez Fleuve
Hector Mathis pour « KO » chez Buchet Chastel
Maylis de Kerangal pour « Un monde à portée de main » chez Vertical

A l’issue de ce marathon livresque, l’écureuil pensait déjà à préparer son panier pour y placer la prochaine récolte de fin d’été. Vous voulez connaître quelques titres qui lui font déjà tourner la tête ?

Le monarque des ombres de Javier Cercas chez Actes Sud
Concours pour le paradis de Clélia Renucci chez Albin Michel
Einstein le sexe et moi d’Olivier Liron chez Alma
Made in Trenton de Tadzio Koelb chez Buchet Chastel
Le prince à la petite tasse d’Emilie de Turkheim chez Calmann-Lévy
Un problème avec la beauté, Delon dans les yeux de Jean-Marc Parisis chez Fayard
Un gentleman à Moscou d’amor Towles chez Fayard
Elsa mon amour de Simonetta Gregio chez Flammarion
Le roi chocolat de Thierry Montoriol chez Gaïa
Asymétrie de Lisa Halliday chez Gallimard 
Les exilés meurent aussi d’amour chez Grasset
Tu t’appelais Marie Schneider de Vanessa Schneider chez Grasset
L’ange de l’histoire de Rabih Alameddine aux Escales
La saison des fleurs de flamme d’Abukar Adam Ibrahim chez l’Observatoire
La fille du cryptographe de Pablo de Sentis chez Métailié
Les cigognes sont immortelles d’Alain Mabanckou chez Seuil
La marcheuse de Samar Yazbeck chez Stock
A portée de main de Maylis de Kerangal chez Verticales

18 titres pour des récits personnels, des parcours de vie, des petites histoires dans la grande histoire, de l’exil, de peuples, d’amour, le tout dans une galerie d’auteurs connus, reconnus, mais avec aussi, l’arrivée de premiers romans pour enrichir chaque année nos lectures et assouvir notre faim de découvertes.

Autre point fort de la manifestation, la révélation de l’heureux gagnant du « Prix du livre France Bleu/Prix des Libraires 2018 » annoncée par le lauréat 2017, Patrick d’Alembert. Cette année, le jury a décidé de récompenser à l’unanimité Wilfried N4Sondé pour « Un océan, deux mers, trois continents » paru chez Actes Sud.

Une journée à marquer d’une noisette, tant pour la richesse des échanges que pour l’accueil et l’organisation sans faille du réseau des libraires de France.
Littérairement vôtre,