dimanche 20 septembre 2015


Une noisette, une interview



Donna McWilliam, une lady qui a du chien !




Rencontrer des gens est toujours une riche expérience, et même encore plus quand une personne a quelque chose à nous apprendre. Aujourd’hui, petite discussion avec Donna, une amie à la positive attitude qui nous montre qu’il ne faut jamais baisser les bras mais toujours aller de l’avant !


1 – Pour que chacun puisse te connaître, peux-tu nous parler de ton parcours, de ton doctorat jusqu’à ton activité actuelle de dog-sitter ?
Merci Squirelito. Je vais essayer de résumer au mieux ce chemin pour toi et tes lecteurs. J’ai effectué une recherche sur le développement social et cognitif sur des enfants de 3-4 ans pour ma thèse à la Faculté de Psychologie de l’Université de Strathclyde (Glasgow) et j’ai reçu mon Doctorat en l’an 2000. J’ai fait ensuite d’autres recherches avec des enfants plus âgés, j’ai écrit et co-écrit des articles et enseigné dans cette matière en pensant faire cela ma vie entière.

A 41 ans, en 2003, je suis allée voir un médecin pour une grosseur au sein mais il m’a rassurée en me disant que ce n’était qu’un kyste. Mais diverses altérations physiques m’ont fait revenir chez le praticien en 2004 et j’ai alors passé une mammographie avec biopsie à l’hôpital. Je souffrais d’un cancer du sein et à cause du retard de diagnostic la tumeur était proche de la paroi thoracique. Ce qui a conduit à un traitement très lourd de 10 mois : chimiothérapie, mastectomie et radiothérapie, suivies de contrôles réguliers, le 10° étant prévu en octobre prochain.

Lorsque j’ai retrouvé des forces après des soins aussi intensifs, j’ai commencé à travailler comme gestionnaire de données pour les essais en oncologie clinique. Bien que ce poste valait la peine, son contenu pouvait me stresser étant donné mon passé de patient cancéreux. C’est à ce moment là que j’ai pensé qu’il fallait que je trouve quelque chose qui soit bénéfique pour mon corps et mon esprit. En 2013 je créais le "Donna’s Dog Walking Service" et je n’ai aucun regret.

2 – Ce combat contre le cancer du sein a été évidemment une période très difficile. Quelles ont été tes préoccupations médicales , quels ont été tes craintes, tes espoirs ?
Pour beaucoup de personnes, moi compris, la première réaction est d’être sous le choc ou en phase d’incrédulité. Ensuite, on s’inquiète pour sa famille, pour son travail, avant de réaliser qu’avant tout c’est sa santé qui est en jeu. Au début de ma carrière, j’ai travaillé comme technicienne pathologique, par conséquent, je savais assez bien ce que signifie un diagnostic et ses implications. Je pouvais aussi prendre des informations sur Internet mais j’avais peur de les lire et une erreur d’interprétation est facile. J’ai trouvé que l’équipe médicale était un peu trop avare en informations (quoique pour être honnête, le cancer étant imprévisible il est préférable de ne pas s’avancer) pour une personne comme moi (ce n’est pas le cas de tout le monde) qui désirait en savoir le plus possible.

Ma grande peur était le risque de métastases mais les ganglions lymphatiques sont redevenus sains ce qui a été un grand soulagement. Puis, mon bras commençant à gonfler je m’inquiétais d’un possible lymphœdème si les ganglions étaient enlevés, mais à nouveau j’ai eu de la chance.

Par crainte des piqûres je refuse de voyager dans des pays où une vaccination est exigée, on peut donc imaginer que les prises de sang et le processus de chimiothérapie ont été des épreuves constantes. Cependant on sait cacher ses craintes pour que vos proches ne s’inquiètent pas outre mesure.

J’espère dorénavant qu’il n’y aura pas de rechute ou de développement d’une autre forme de cancer provoqué par les traitements agressifs. L’autre désir est de pouvoir revivre normalement sans avoir le cancer comme épée de Damoclès.

3 – Que voudrais-tu dire pour les autres patients et/ou pour les personnes qui doivent faire face à l’adversité ?
L’une des choses les plus importantes est de croire en ses propres intuitions. Chacun réagit différemment face à un diagnostic, un traitement ou l’adversité. Il est évidemment vital d’écouter les conseils médicaux mais faire aussi ce que l’on sent salutaire pour soi-même, que ce soit pour l’alimentation, le repos, l’espace personnel, le dialogue, etc. faire avec les remous et si le besoin de pleurer sonne à votre porte, ne pas hésiter et ce sans aucun sentiment de culpabilité ou de faiblesse. La maladie ronge énormément la force et l’énergie qui sont en vous, donc, ne pas trouver étrange d’être triste, en colère ou impuissant envers soi-même ou les autres. Je pensais catégoriquement que le moins je demandais, le plus rapidement et facilement la guérison viendrait.

4 – Malgré tous les obstacles rencontrés sur ton parcours, quelle est ta motivation pour continuer encore et toujours ?
Comme pour beaucoup, je crois que l’on est motivé pour aller de l’avant grâce à sa famille et tout particulièrement si on a des enfants. J’ai eu également une grande chance : celle d’avoir un traitement qui a donné un résultat et donc d’avoir une nouvelle opportunité. Réaliser combien la vie est courte et fragile est un formidable tremplin de motivation pour réévaluer ce qui est important et vous aider à faire pour le mieux.

5 – La lutte pour la vie n’est pas réservée à l’homme mais à toutes les espèces vivantes ?
Absolument. J’adore les animaux et j’estime qu’ils sont trop souvent maltraités par la supposée race supérieure : l’homme. Je crois que nous avons beaucoup de choses positives à apprendre des animaux et de leur comportement.

6 – Tu as une passion pour les animaux, quels sont tes combats dans ce domaine ?
Ma famille a toujours beaucoup aimé les chiens et j’ai aidé mes parents à gérer les suivis de sauvetages et d’adoptions du club écossais du bobtail (Old English Sheepdogs). Il y a des années, nous en avions pris deux avec nous. J’ai signé énormément de pétitions, donné à des associations pour que cessent les corridas, les combats de chiens et de coqs, la destruction des ours et des blaireaux, la chasse au renard, l’élevage en batterie. J’apporte mon soutien pour des refuges, dans mon pays ou à l’étranger, non seulement pour les chiens mais aussi pour les ânes, les chevaux, les animaux de ferme, etc. La liste pourrait s’allonger mais ça vous donne une idée combien l’animal a une place dans mon cœur. J’admire considérablement les hommes et les femmes qui aident directement les animaux en détresse. Je pense également que si chacun de nous peut apporter une petite part, infinitésimale soit-elle, de nombreuses vies animales pourraient être améliorées.

7 – Depuis quelques années ton travail est auprès des chiens. Une fois, tu m’as déclaré que tu ne serais jamais riche mais que tu faisais ce qu’il te plaisait vivant auprès de la nature avec exercice au grand air. Hélas, beaucoup sont loin de penser ainsi dans un monde où l’argent domine ?
Malheureusement, je suis d’accord. Gagner de l’argent n’est pas négatif puisque l’on peut réaliser de belles choses avec. Dans notre société matérialiste, les gens pensent qu’ils méritent d’avoir beaucoup d’argent parce qu’ils travaillent dur et je peux comprendre cela. Cependant, ce serait tellement beau si ceux qui en ont un peu plus puissent en donner à ceux qui en ont un peu moins. Je ne peux parler pour quelqu’un d’autre mais je sais combien je suis heureuse de travailler désormais dans l’univers canin même si ma rémunération est bien moins importante que pour mes précédentes activités.

8 – Nous nous sommes rencontrées via la Fondation José Carreras créée il y a 27 ans. Quelques mots à propos de la lutte contre la leucémie ?
La lecture de l’autobiographie de José Carreras (1) m’a profondément touchée et j’ai été stupéfaite par le processus du traitement et sa guérison de la leucémie. Ayant travaillé pour des essais cliniques, j’ai pu découvrir la complexité de ces maladies hématologiques et combien il était difficile de les soigner. Il est clair que continuer la recherche est nécessaire pour trouver le traitement le plus adéquat et le moins agressif possible. C’est magnifique de voir les progrès qui ont été faits depuis des années et tout particulièrement pour les cas pédiatriques.

9 – La positive attitude est le chemin de la réussite même si tout apparaît négatif ?
Une bonne question avec réponse complexe. C’est assez fréquent, même au sein des équipes médicales, d’employer des phrases telles que "soyez positif" ou "vous devez lutter" quand on parle de la maladie, mais, pour être honnête cela me met mal à l’aise. J’ai connu des personnes qui ont lutté de toutes leurs forces avec un esprit combatif et pourtant elles ont succombé à ce qui les rongeait. La difficulté que j’ai avec ces expressions est qu’elles se focalisent plus sur comment doit réagir le patient plutôt que sur l’évolution de la maladie. La triste réalité est que pour certaines formes de cancer, il n’y a pas d’espoir de guérison.

Cependant, je crois sincèrement que dans certaines circonstances, c’est une aide pour le malade et pour ses proches, permettant de mieux faire face au diagnostic, traitements et effets secondaires. Des études montrent que pratiquer de l’exercice physique modéré après un cancer du sein, améliore l’humeur et favorise la guérison. Une autre étude révèle que des sensations positives/joyeuses développent un processus chimique qui renforce le système immunitaire et donc aide à lutter contre les infections, fréquentes lors des protocoles de chimiothérapie.

D’un point de vue personnel, il me semblait mieux affronter ma maladie lorsque j’étais positive et j’essaie toujours d’être la plus motivée possible quand tout ne va pas comme sur des roulettes.

10 – Et pour terminer, un petit quizz pour en savoir un peu plus sur toi...
  • Un roman : Dissolution de CJ Sansom
  • Un personnage : Marie Curie et pour la fiction, Sherlock Holmes
  • Une écrivaine/Un écrivain : Agatha Christie
  • Une musique : Le Canon de Pachelbel ou "Jésus que me joie demeure" de Bach
  • Un film : Slumdog Millionaire
  • Une peinture : Tout Rembrandt
  • Un animal : Le chien, peu importe la taille, l’aspect, la personnalité, tous !
  • Un dessert : Gâteau à la crème et aux mandarines
  • Une devise/Une citation : "Dans le milieu de la difficulté se trouve l’opportunité" Albert Einstein
- Merci beaucoup à toi Squirelito et à tes lecteurs de m’offrir l’opportunité d’exprimer quelques sentiments qui me tiennent tant à cœur.

- Merci beaucoup Donna, et bonne promenade avec tes chiens ! https://www.facebook.com/donnasdogwalks

(1) Cantar con el alma – Singing with his soul – Chanter avec son âme – Josep Carreras, aubiographie, 1989


Version originale en anglais




A nut, an interview

 
Donna McWilliam, a dogged lady !



Meeting people is always a rich experience and even more when a person has something to teach us. Today’s, little talk with Donna, a friend with a positive outlook who shows us that we never have to give up but rather to go on instead!


1 – Firstly, so that anyone can get to know a little bit about you, could you, please, tell us about your road, from Ph D to your present job with the dogs ?
Thank you Squirelito. I will do my best to summarise this path for you and your readers. I did research into 3-4 year old childrens’ social and cognitive development for my thesis in the Psychology Department at Strathclyde University, Glasgow and was awarded my Doctorate in 2000. I did further research with older children, wrote or co- authored journal articles and taught in the department and believed this was my future.

In 2003, aged 41, I attended the local doctor with a breast lump- I was told it was probably just a cyst and to stop worrying. Further changes made me return to the doctor in 2004 and I was sent to the hospital for mammogram and biopsy. These showed I had breast cancer and the tumour was close to the chest wall due to the delay in diagnosis. This meant I had chemotherapy first to try and shrink it then a radical mastectomy followed by radiotherapy. This took about 10 months in total and has been followed by regular examinations- my 10th one due in October this year.

When I’d recovered sufficiently from the intensive treatment, I began work as a data manager in oncology clinical trials. Although a very worthwhile job, the contents of the case notes could be distressing especially given my cancer history. It was then that I thought of doing something that would be healthy to both mind and body and I started "Donna’s Dog Walking Service" in April 2013 and have no regrets.


2 – This fight agaisnt breast cancer was obviously a very difficult perio. What were you medical concerns ? What were your fears, your hopes ?
I think for many people, myself included, the first feeling is one of shock or disbelief. Then you start worrying about how it will affect your family and your work before starting to realise what it actually means in terms of your own short and long term health. Many years ago I worked as a pathology technician so I understood quite a lot about the diagnosis and implications. There was also a lot of information on the internet but that could be quite easy to misinterpret and was often frightening to read. I found that the medical staff were reluctant to tell you too much ( though to be fair cancer can be unpredictable so they don’t like to give definite outcomes) – I always wanted to know as much as possible but I quickly realised that not everyone did. 

 On diagnosis my greatest fear was that it had spread outside the breast but my lymph nodes came back clear which was a great relief. Then I worried that if my nodes were removed that I ‘d suffer lymphodeama, my arm swelling up but, again, I’ve been very fortunate.

As someone who won’t travel to countries where inoculations are required because I’m scared of injections, getting through the blood tests and administration of chemotherapy was always a trial but one hides many of the fears so as not to further upset those close to you.

Personally my hope is that there is no recurrence of the original cancer or a development of new cancers caused by the powerful treatment. Further hopes include trying to get back to a normal life where the spectre of cancer is not hanging over it.


3- What would you like to say to the other patients and/or for people fighting against adversity ?
I think one of the most important things is to trust your own instincts. Everyone deals with diagnosis, treatment or adversity differently. Obviously it is crucial to listen to medical advice but do what feels right for you regarding food, rest, personal space, communication etc. Try to go with the flow and if you need to cry, do so without feeling guilty or weak. Illness and disease sap a lot of energy and strength so it’s not unusual to become depressed, angry or frustrated with self or others. I definitely found the less demanding I was of myself, the smoother and quicker the recovery.

4 – Despite all the difficulties you have met in your road, what is your motivation for going on, again and again ?
Like many others, I believe people are motivated to go on by their family, especially if they have children. I also felt very fortunate that the outcome of my treatment was good and that I had another chance at life. Realising how short and fragile life can be is a great motivator for reassessing what is important and helps one make changes for the better.

5 – The fight for life is not only for the humans, but also for all the animals ?
Absolutely. I love animals and feel that they often get treated badly by the supposedly ‘superior’ human race. I believe we could learn a lot of positive things from animals and their behaviour.

6- You are a true anima-lover, what are your fights in this field ?
My family have always loved dogs and I helped my parents run the rescue and rehoming service for Old English Sheepdogs in Scotland and we took two in to live with us, years apart. I have signed many petitions and/or donated for animal causes including against bull, dog and cockerel fighting, bear baiting, fox hunting, badger culling, battery hens. I also support sanctuaries at home and abroad, not only for dogs but donkeys, horses and farm animals etc. The list could go on but hopefully that gives you an idea of what animals mean to me. I hugely admire those who work directly to help animals in need or distress but I also think that if everyone helped in even a small way, many more animal lives could be improved.

7 – Your work for few years involves pet care and dog walking. You told me once that you would never be rich but that you were doing something you enjoyed and getting plrnty of fresh air, exercise and being in touch with nature. Unfortunately, many people do not think like you in a money-orientated world ?
Unfortunately, I agree. I don’t think having money itself is a bad thing as you could choose to do a lot of good with it. In our materialistic society people may feel they deserve lots of money because they have worked hard for it and I can understand that viewpoint. However it would be nice if all of us who had a little more could give to those who have less. I can’t speak for anyone else but I know I’m happier now working with people’s pets even though I don’t earn as much as in previous jobs.

8 – We got to know each other through the José Carreras’s Foundation which was created 27 years ago. Can you say a few words words about the fight agaisnt leukaemia ?
I remember reading Jose Carreras’s autobiography and being touched and amazed by his treatment and remission from leukaemia. Having worked in clinical trials I saw how complex these blood cancers were and how difficult they were to treat. Obviously continued research is necessary to find the most effective, least damaging treatments possible and it’s great to see that there has been many advances over the years especially in relation to children’s leukaemia.

9- Does a positive mental attitude help even when all seems negative ?

A good question with no easy answer. It is very common, even amongst some medical staff, to use phrases like "be positive" or "you need to fight" when talking about cancer but, to be honest, this makes me feel a bit uneasy. I knew several people who fought hard and were positive and hopeful but still succumbed to the disease. The problem I have with such terms is that it focuses more on how a person deals with their illness rather than on the stage or aggressiveness of the disease. The sad fact is that for some types/stages of cancer, there is no hope of recovery.
 
However, I do believe that in some circumstances it can help the patient and their family cope better with the diagnosis, treatment and after effects. Studies found that taking moderate exercise after breast cancer enhances mood and aids recovery time. Other research has shown that positive/happy feelings release chemicals which can make the immune system stronger so helps fight bacterial infection common with chemotherapy.
 
From a personal point of view, I seemed to cope better with my illness when I was more positive and I still try to be as positive as I can today when things aren’t going smoothly.

10 – The last but not least, little quizz to learn a little more on you...
  • A novel  : Dissolution by C.J. Sansom
  • A character  : Real person would be Marie Curie and fictional character Sherlock Holmes
  • A writer  : Agatha Christie
  • A music  : Pachelbel’s Canon or Bach’s Jesu of Man’s Desiring
  • A movie  : Slumdog Millionaire
  • A painting  : Anything by Rembrandt
  • An animal  : Dogs...all shapes, sizes and personalities
  • A dessert  : Fresh cream mandarin cake
  • A quote/motto  : "In the middle of difficulty lies opportunity" Albert Einstein

- Many thanks to you and all your readers Squirelito for giving me the opportunity of expressing some thoughts that have a lot of meaning for me.

- Thanks so much Donna and now have a good walk with your dogs ! https://www.facebook.com/donnasdogwalks



 




vendredi 18 septembre 2015


Une noisette, une griffe

 

Quand l’humain manque de panache envers son prochain


Pendant 24 ans, une femme, chez qui intelligence rime avec élégance, a conquis des millions de personnes à travers un écran : Claire Chazal.
Et puis, un soir de septembre, sa direction a décidé, d’un coup de baguette cathodique, de la faire disparaître brusquement, malgré les bons et loyaux services rendus.

Cette éviction médiatique est juste le reflet cruel de notre société. Combien d’anonymes subissent chaque jour le même sort ? Et si l’exemple ne vient pas d’en haut, comment améliorer les conditions de ceux qui sont plus bas, dans l’obscurité des sous-sols du monde mercantile...

Certains mots, pourtant fort agréables, disparaissent progressivement de notre univers et ne survivent que dans les dictionnaires ou dans nos rêves éphémères : reconnaissance, gratitude, indulgence, délicatesse...

Quelques sourires artificieux pour mieux vous conduire selon les objectifs du puissant, un parcours où chacun (ou presque) garde le silence malgré les humiliations récurrentes, et puis, en dépit des sacrifices, vous êtes considéré comme un humain jetable, les uns après les autres.

Sans défense, dans l’indifférence générale ( la détection automatique des vrais/faux amis étant opérationnelle), le kleenex humanoïde n’a plus comme pauvre recours celui d’assécher ses larmes avec son cousin en tissu. Et essayer de rebondir, avec force. Seul, avec le courage comme unique compagnon. 
 
 




vendredi 11 septembre 2015


Une noisette, une interview

 

Sophie Broyet

Sylphe journalistique

 
 

A l’instar de la politique, dans les médias vivent des femmes et des hommes de l’ombre. Forcément invisibles, forcément indispensables pour que l’écran passe du noir à une colorimétrie diversifiée.

Aujourd’hui rencontre avec l’une d’elles : Sophie Broyet, la reine de l’échiquier du magazine 13H15 sur France 2. Une journaliste qui roxe du poney, électron libre pour parsemer des ions positifs sur nos ondes cathodiques.

 
1 – Sophie, la plus belle histoire c’est le 13H15 ?
Une très belle histoire. Sans aucun doute. La plus belle, non, car elle est à venir ! J’entame une quatrième saison au "13H15", le magazine de France 2. L’aventure est exaltante. Riche et formatrice. Elle est l’histoire de très jolies rencontres et d’une grande fierté. Le 13H15 est synonyme de sérieux, de professionnalisme et créativité. Je mesure ma chance de collaborer à l’un des programmes les plus innovants du PAF. Et que dire du boss… Laurent Delahousse est l’une des rares personnalités du monde de l’audiovisuel avec qui j’ai autant de plaisir à partager idées et projets. Suffisamment rare pour être souligné !

2 – Ton parcours en quelques noisettes ?
Un parcours assez atypique. Inclassable me dit-on souvent. Diplômée d’un 3è cycle en Sciences Politiques à l’IEP de Strasbourg, je pensais "faire carrière" à la Commission ou au Parlement européen. Portée par l’ombre de mon grand-père maternel que je n’ai pas connu, qui en 1952 abandonna le barreau pour fonder ce projet fou qu’était la CECA (Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier) aux côtés de Robert Schuman. J’ai idéalisé ce grand-père. Et l’idée d’Europe aussi.

Mais la tentation du journalisme est venue à bout de mes desseins universitaires. Une passion qui remonte à mes années d’adolescence. Je me souviens de l’émission 7 sur 7 qu’animait Anne Sinclair sur TF1. J’avais 12-13 ans. Un rite. Tous les dimanches avant le dîner de famille.

A la sortie de mes études, c’est France Inter qui m’a offert une première chance. Puis Le Figaro et la télé ensuite. J’ai toujours eu une chance inouïe. Celle de pouvoir choisir où travailler. Et d’en partir aussi. Pour aller apprendre ailleurs. Et y apporter mon souffle. Chacune de ces expériences m’a passionnée. Toutes très différentes. Elles m’ont fondée.

3 – L’année dernière, tu as réalisé un reportage pour le 13h15, une nouvelle expérience à ton actif. Envie de recommencer si l’occasion faisait toc-toc à ta porte ?
Oui, j’ai accompagné Jérôme Kerviel dans sa marche rédemptrice sur les routes solitaires d’Italie avant que la police française ne l’arrête à Menton en mai 2014. Un doc compliqué, un personnage central complexe mais attachant. Une affaire rocambolesque dont on ne connaîtra sans doute jamais les tenants et aboutissants tant elle est politique. C’est l’histoire d’un homme, David (Jérôme K.), contre Goliath. Un scénario de fiction, en somme. De thriller politico-financier ! C’est ce qui m’a plu. J’aurais aimé faire mieux, bien mieux. J’aurais aimé travailler davantage mon angle.

4 – Des vies, des parcours, le roman d’ "Une histoire française" Et au fil des chapitres, des belles rencontres ?
De très belles rencontres, oui. Indiscutablement. Des hommes (Jean d’Ormesson, Charles Pasqua, PPDA, etc) et des femmes (Arlette Laguiller et prochainement Christine Lagarde) qui lèvent le voile sur eux-mêmes. Des interviews vérité signées Laurent Delahousse, évidemment. Mais que j’ai tellement de plaisir à travailler dans leur phase d’élaboration ainsi qu’à la réalisation et au montage. J’y mets toujours beaucoup de moi-même.

5 – Indépendance, liberté, insoumission. Trois vocables vénérés, trois concepts indissociables. Mais comment les contenir dans une jungle médiatique sous pression ?
Trois caractéristiques indispensables. Qu’il ne sert de contenir tant elles sont l’essence même de cette profession. Trois caractéristiques difficiles à canaliser lorsqu’autonomie, tempérament et créativité fondent votre personnalité. C’est mon cas, et j’avoue souvent me laisser déborder par cette propension.

Indépendance, liberté, insoumission… Trois valeurs cardinales pour notre profession, c’est certain. Et je pense qu’elles caractérisent plutôt bien France 2. Je ne suis pas peu fière de travailler pour une chaîne, qui bien que soumise aux exigences du pouvoir politique, donne chaque jour des preuves de son indépendance. Voyez Cash Investigation. Le procédé se discute, en attendant, il est culotté.

Une seule réserve, peut-être, sur la question de l’insoumission. Car le terme est trop fort pour être galvaudé. Seul Charlie Hebdo peut aujourd’hui s’en prévaloir, je pense. En en payant le prix fort…

6– Tu participes à cette séduisante initiative L'Echappée Volée où l’on s’engage plutôt que de se résigner, où l’on agit plutôt que de se lamenter. De l’optimisme, une vision différente de la société. Des rêves aussi ?
Oui. J’ai eu la chance de participer aux deux premières éditions de l’Echappée volée. Grâce à Michel Lévy-Provençal, son créateur. Cette initiative est incroyablement stimulante. Résolument optimiste, L’Echappée volée modifie le regard que l’on porte sur le monde et invite à l’action. Digitalisation de nos sociétés, éthique, intelligence artificielle… Autant de questions fondamentales qui promettent des transformations radicales les années à venir. Je trouve ça fascinant.

7 – Le 25 décembre 2004 l’ile Phi Phi a été touchée par un effrayant tsunami suite au tremblement de terre dans l’Asie du Sud-Est. Le 25 décembre 2014 tu publiais plusieurs tweets que l’on ne peut effacer de sa mémoire. Sur l’un d’eux tu écrivais "Ne pas oublier ce jour funeste et se sentir plus vivant que jamais". Un drame apocalyptique inscrit pour toujours au plus profond de toi-même?
Tout est résumé en quelques tweets, oui. Ce 24 décembre 2004 est gravé dans ma mémoire. J’ai eu la chance d’en sortir indemne. Et cette sempiternelle question : par quel miracle ai-je été épargnée ? Je cherche toujours la réponse. En attendant, cette quête me donne de la force. Je peux connaître des périodes d’abattement, comme tout le monde, mais dans le fond, rien ne me fait trembler. Rien. Sauf la mort. Et la maladie.

8 – Impossible d’échapper au quizz de l’écureuil, mais c’est pour mieux te connaître...

  • Un roman : Si c’est un homme – Primo Levi
  • Un personnage : Le Pape François
  • Un(e) ecrivain(e) : Michel Houellebecq
  • Un film : Amour
  • Une musique : Ludwig Van Beethoven, pour son envoûtante mélancolie
  • Une peinture : Pierre Soulages
  • Un animal : Squiri l’écureuil (Note: à une noisette près, je censurais la réponse)
  • Un dessert : Le Merveilleux
  • Une devise/une citation : Va, vis, deviens (Mais deviens ce que tu es)

Et pour toi Sophie, une innovation dans la série des interviews du blog pour te faire une surprise : j’ai proposé à de fidèles twittos du 13H15 et à quelques collègues de te poser une question, accompagnée selon leurs souhaits d’un commentaire noisettement panaché !

=> Commençons par quelques supporters :

 
Françoise Pellet: D’où vient l’empreinte si typique du 13H15 ? Sont-ce les journalistes qui se plient aux directives du créateur ou c’est ce dernier qui les détecte, les apprivoise, puis les façonne à la touche 13h15 ? En tout cas, au Québec, on ne rate jamais le 7H15 !!
Le 13h15 est le fruit d’un savoureux mélange de talents divers, de garçons et filles épris de créativités, curieux et généreux, ouverts sur les autres. Je crois que le 13h15 possède ce supplément d’âme qui le rend si singulier.

Valentine: Comment se déroule une journée typique quand on est journaliste à France 2 ?
De manière atypique ! Aucune journée ne se ressemble. C’est ce qui rend notre métier si plaisant. Je crois que l’on ne choisit pas cet univers pas hasard. La garantie de l’anti-monotonie par excellence. Et la promesse d’apprendre chaque jour davantage et de se nourrir de ce qui nous entoure.

 Handé: Comment vous êtes vous retrouvée dans l’équipe de Laurent Delahousse ? Une fidèle téléspectatrice adorant votre franc-parler sur Twitter !
Je ne remercierai jamais assez Erwan L’Eleouet, rédacteur en chef de l’émission Un jour un destin, de m’avoir présenté Laurent. Un rendez-vous en juillet 2012 et je démarrais au 13H15 au mois de septembre suivant.

Nadette Winograd: Fidèle du magazine 13H15, j’aimerais savoir ce que deviennent les personnes de vos reportages ? Je tiens également à vous dire toute mon admiration pour votre travail. Merci et bravo à toute l’équipe du mag.
Il n’y a pas de règle. Les journalistes ne restent pas nécessairement en contact avec les personnages qu’ils ont suivis et avec qui ils ont pu partager d’intenses moments. Il arrive cependant que l’aventure se poursuive au delà de la diffusion. Parce qu’une suite est envisagée. Ou parce que quelques téléspectateurs demandent à entrer en contact avec nos personnages. Nous tâchons alors d’assurer la mise en relation. 

Eva Facchino J’aimerais savoir si votre métier était un rêve de jeune fille ou pas . Si oui, vous vous voyiez travailler dans les médias ?
Oui. Comme répondu plus haut, ce choix remonte à mes années d’adolescence. Mon entourage m’en a souvent dissuadé (précarité, etc) mais je n’en ai jamais vraiment démordu. Et je ne le regrette pas. J’ai la chance de pouvoir affirmer que j’exerce un métier fantastique. Et surtout, que j’ai suivi mes rêves.

Adeline: Sophie, quel média préfères-tu ? Télé ou radio ? Merci, et avec mon meilleur souvenir pour ces quelques tweets échangés un 31 décembre 2012, j’ai été très touchée.
J’ai commencé par la radio. Elle m’a appris la rigueur, m’a transmis l’amour du son, des silences. En radio, rien n’est futile. Rien n’est prétexte. Tout a un sens. Je pense que le reportage télé a tout à apprendre de la radio. C’est d’ailleurs ce que j’essaie d’appliquer en montage pour le 13H15.
La télé est fascinante. Un média complet, riche mais qu’il convient d’exercer avec justesse et précision tant son "pouvoir" captive et agit sur les consciences.

Thomas : Quel est le souvenir qui vous a, pour l’instant, le plus marqué dans votre vie professionnelle ?
Tous ! Je mesure chaque jour l’immense privilège qui est le mien. Celui de pouvoir rencontrer des personnalités autrement inaccessibles pour une majorité de Français. De me nourrir de leurs connaissances et d’apprendre… Oui, apprendre. Quelle chance inestimable que de gagner sa vie à apprendre.  

Christine Duffau: Bonjour Sophie. J’aimerais comprendre comment tu fais pour travailler dans ce milieu aussi « dur » qu’est la télévision et rester une fille aussi sympa, humaine et d’esprit si ouvert aux autres ? Quelle que soit ta réponse, merci d’être celle que tu es.
Chère Christine. Que répondre à ce joli compliment…

Frédéric Reglain: Quand je vois ton attachement à l’humain, je pense que tu éprouves de l’intérêt pour l’art. Pourtant tu ne t’exprimes que rarement sur ce sujet. Quelles sont tes préférences dans ce domaine ?
Très sensible à l’art en effet. Mais très complexée aussi. De l’art en général, j’avoue n’avoir qu’une connaissance sensitive. Chez moi, l’art s’adresse à la sensibilité. Il provoque en moi réflexions et analyses qui s’affranchissent du pur rapport esthétique.

 Sucette : Coucou Princesse Sophie. Puisqu’on peut enfin te poser une question, j’en profite ! As-tu déjà embrassé une fille ? Question pour le fun hein ;-) Bisous.
Oui, bien sûr !


=> Et terminons par quelques connaissances;-)

 Laurent Delahousse: As-tu une idée pour un nouveau casting pour la série de Canal + "Catherine et Liliane" ?
Oui, et d’ailleurs Sarah Briand et moi attendons toujours notre contrat. Ne tarde pas trop, Stanley Kubrick a posé une option sérieuse…

Pauline Dordilly: Comment définis-tu ta Belgitude ?
Un soupçon de naïveté, une dose de rire facile, une propension aux gaffes, un goût prononcé pour la bière !

Eva Roque Sophie, pourquoi un piercing ?
Mon piercing à l'oreille est on ne peut plus classique. Il résulte d'une vieille lubie. Et d'un pari avec un ami qui devait se faire tatouer. (Je lui rappelle au passage qu'il n'a pas respecté son engagement !). Façon pour moi d'afficher une forme de douce rébellion. Et c'est là tout le paradoxe : chercher à casser les codes mais avec mesure. Une révolte larvée, timide, contrôlée, prudente.
PS : Je tiens à préciser que j'ai morflé...


Candice Marchal Y a t-il une personne, une phrase, un fait qui a structuré ton métier de journaliste ?
RAS

 Fabien Lasserre As-tu des projets ? Si tu avais le choix, tu te tournerais vers la fiction ? Docu fiction ou fiction documentée ?
Docu fiction. Sans hésiter. Mais pas sans toi !

 Sarah Briand Dans 5 ans, si tu devais choisir entre ces propositions, laquelle sélectionnerais-tu ?
  • Monter sur scène pour présenter ton premier one-woman-show
  • Accepter le rôle de Carrie dans la nouvelle saison de Homeland
  • Etre réalisatrice ou scénariste d’un long-métrage de fiction
  • Présenter une émission de débats à la radio
  • Changer de vie et partir faire le tour du monde.
Tout. Sans exception. J’aimerais tout tenter. Quitte à échouer. Pas grave, on se relève et on recommence. Pas de plan de carrière. Que du plaisir !


Un big bouquet de noisettes pour te remercier Sophie. Et pour partager des échappées empathiques, faire un saut sur la branche dans la direction => Sophie Broyet


dimanche 6 septembre 2015


Une noisette, un programme

 

Infrarouge, la fièvre documentaire du mardi soir

 
Infrarouge. Rouge comme la passion. Rouge comme le courage. Rouge, la couleur qui ne laisse jamais indifférent. Des docs « infra », toujours plus loin pour des films sans concessions.
Cest, depuis 2006, la case incontournable du mardi en deuxième partie de soirée sur France2. Interview à deux voix avec Fabrice Puchault, directeur de lunité documentaire, et Alexandre Marionneau, conseiller de programmes documentaires et coordonnateur Infracourts.

1 – Pourquoi le nom d’Infrarouge ? Pour que des ondes cathodiques nocturnes permettent à des documentaires de rayonner visiblement ?
On a choisi Infrarouge parce qu’avant tout, le rouge est la couleur de France 2. Et parce que l’infrarouge nous permet de voir au-delà du spectre lumineux que l’œil capte en temps normal.

On a voulu affirmer aussi que le documentaire voit différemment le réel, ou plutôt, il tente de restituer une partie moins visible de ses manifestations, une part abandonnée par les gros titres, une part en dehors des radars, au-delà et en deçà de notre champ de vision habituel.

 
 
2 – Si je reprends votre expression, Fabrice Puchault, la case Infrarouge est-elle un formidable moyen pour "faire exploser la linéarité" ?
Notre case, cest notre rendez-vous en somme et cest avant tout de la télé, un média de masse, c'est sur une chaîne de télévision, à un moment donné. Tout le monde nest pas utilisateur de ce quon trouve en délinéarisé, et lon se doit de penser à tous les publics. On est persuadés par ailleurs quil restera encore et toujours le désir de se réunir autour dun programme. Les conversations quon engage sur Twitter pendant les diffusions nous confortent dans cette analyse.

Toutefois, on est ravis effectivement de pouvoir faire exploser la linéarité, et de permettre de prolonger notre rendez-vous ! Nous croyons aux pouvoirs extraordinaires du documentaire. Le premier d'entre eux : une incroyable longévité. Les films peuvent vivre bien longtemps après leur diffusion.

 
 
3 – Comment se passe le processus de la sélection des sujets ? Est-ce en fonction de la politique éditoriale documentaire de France2, ou bien de l’actualité, de coups de cœur, ou tout simplement un 3 en 1 ?
La sélection se déroule en fonction de notre ligne éditoriale, qui est une marque de fabrique et espérons-le un repère pour les téléspectateurs. Cette ligne que nous avons bâtie avec la direction de lantenne de France 2 sattache à parler principalement des fêlures de la société française et de lhistoire récente qui dérange, et qui explique notre société contemporaine.

Bien sûr il y a aussi des coups de cœur comme Chante Ton Bac d'Abord.

Mais cest aussi bien entendu une recherche. Nous avons un besoin fondamental de récit. La fiction remplit ce rôle, le théâtre remplit ce rôle, la musique remplit ce rôle, le documentaire remplit également ce rôle, celui de faire le récit de notre monde. Et aujourdhui, notre pays est fragilisé, lézardé, ne se reconnait plus lui-même. Il nous est donc apparu essentiel de faire un travail de fond, presque de labour, sur la société. Et de tisser inlassablement le récit de notre pays.

Ou pour le dire autrement, il sagit de faire le récit de notre paysage mental, de nos passions, de notre paysage social, de notre paysage historique : de notre paysage en tant quil est sujet à des tensions, à des difficultés. Mais aussi de peindre la vie des gens leurs désirs leurs envies leurs joies leurs émotions. Cest tenter de donner forme à ce qui constitue et que lon aperçoit de plus en plus mal.

Donc un trois en un pour répondre précisément.

 



4– Cette case requiert un jeu d’équilibriste particulièrement périlleux car il faut jongler entre une écriture rigoureuse/complexe et, en même temps, amener un public diversifié et le plus large possible ? Peut-on facilement rompre les codes sans déstabiliser le téléspectateur ?
Absolument pas.
On
sait quil ne faut pas que le téléspectateur s'interroge sur la nature de ce qu'il regarde.

Quand le téléspectateur est face à sa télévision, il est comme tout le monde : il a besoin dun minimum de repères. De repères en termes de dramaturgie, d'organisation du récit. Il faut fournir à celui qui regarde les moyens davoir une relation forte avec les films, et dentreprendre un dialogue unique avec les films. Et donc oui, nous avons conscience que parce que tous les films Infrarouge ont des écritures singulières, nous allons déstabiliser le téléspectateur. Il y a donc une contradiction entre la nature de l'œuvre documentaire et ce que la télévision demande naturellement. Mais cette tension est créatrice. C'est même l'enjeu de notre travail. Trouver le juste point de déséquilibre, qui fait l'identité différente de chaque film, mais embarque aussi le spectateur dans un récit plein, aussi inattendu soit-il. Le déséquilibre est la condition naturelle du documentaire. C'est ce qui en fait un objet unique à la télévision.

 
 

6Le 19 juin dernier, nouvelle étape dans le tour documentaire Infrarouge : le franchissement du col YouTube avec création dune chaîne. La télévision, nest plus la seule lucarne pour diffuser le film documentaire ?
Sur France 2 nous voulons croire que les documentaires que nous proposons au public se doivent d'exister dans le champ social, se doivent de trouver leur place dans toutes les agoras, doivent être discutés, servir à quelque chose, être partagés. En un mot avoir un impact.

A quoi servent ces films sils disparaissent lors de leur diffusion? À quoi servent-ils s'ils n'ont pas d'impact? À rien. Même diffusés sur la plus grande chaîne du service public, la deuxième chaîne française, le deuxième mass-média de France. À rien. Si on ne transforme pas cette valeur unique du documentaire en force et si on ne fait pas tout pour que le documentaire trouve sa place dans un monde mobile, un monde de mobiles, de vidéos, de recommandations.

Il n'y a plus de fenêtre unique. C'est pour cela que la case Infrarouge se trouve aujourdhui au cœur dun éco-système inédit. Un compte Twitter, un Facebook, le replay sur Pluzz (et pourquoi pas 30 jours ?), demain Instagram peut-être ? Nous devons aller à la rencontre des téléspectateurs-usagers-utilisateurs-contributeurs, cest notre responsabilité. La chaîne Infrarouge, la première du genre, est la première pour une case documentaire. Elle est accompagnée dune chaîne Infracourts pour le concours de format cours que nous avons lancé il y a 2 ans et dont cest bientôt la quatrième édition.

Parce que nous croyons à la pérennité de l’offre documentaire, à sa valeur patrimoniale, et parce que nous croyons à un partage fort avec le public.

Parce que cela permet de protéger les films du piratage et de les organiser en une offre cohérente. Et parce que cela permet de les proposer pendant un an dans un espace éditorial propre et peut-être de créer du revenu (tout petit).

C'est une offre de programmes là où les utilisateurs se trouvent. Il ne s'agit pas de croire à la fin de la télévision (ça ce sont des arguments de marketeurs qui prennent leurs rêves publicitaires pour de la réalité), mais de savoir, et qu'il faut multiplier les points, les occasions de contact entre les téléspectateurs et les documentaires. Le documentaire doit être disponible partout tout le temps, il le peut, c’est notre responsabilité d’éditeur de contenus, non plus seulement de diffuseur. Le documentaire c’est le temps long dit-on, CQFD.




7 – Sans oublier la programmation en salles, comme pour "Les fils de la terre" ou "Tête haute : 8 mois de bagarre"
Ou encore "Chante Ton Bac D'abord", c'est l'exemple le plus récent. Les sorties en salle représentent des singularités dont on est très friands, ça peut être laboutissement du voyage dun film. C'est de toute façon intéressant car nous pensons que les films doivent explorer tous les territoires de diffusion. En respectant bien sûr la réglementation.

Encore une fois, cest une manière de favoriser la rencontre entre les films et un autre public, celui qui ne croit pas à ce que la télévision pourrait lui proposer. Pour certains, un film à la télévision, n'est pas vraiment un film. La sortie salle, pour eux l'anoblit, comme un "label". C'est évidemment illusoire, mais nous aimons que tous les publics, même ceux qui sont imprégnés par l'idée fausse d'une télévision nécessairement bas de gamme, puissent voir ces beaux films.





8 – Impossible de nommer tous les réalisateurs qui se succèdent au fil des saisons, mais pouvez-vous tout de même évoquer quelques signatures ?
Plus de 150 auteurs ont travaillé sur la case depuis 10 ans! Aussi démago que ça puisse paraître on les revendique tous. Quant à nos coups de cœur… ce serait de l'égotisme

 
 
9 – Le programme de la rentrée s’annonce encore une fois original et résistant : "Baisse pas ta garde",  "Expulsions la honte", "Nina, le destin de mère courage", combien d’inédits pour la saison 2015/2016 ?

Environ 35 sur 40 cases de diffusion.

 
 
10 – A l’instar des "Voix du silence" (viols) et "Souffre-douleurs, ils se manifestent" (harcèlement scolaire), une nouvelle plateforme va-t-elle être instaurée pour recueillir des témoignages ?
Le format des plateformes nous passionne. "Homos, la haine" a été également un exemple très réussi de cette initiative numérique sur la question de l’homophobie.

Cest un prolongement du film, cest une autre porte dentrée, cest aussi, on lespère, un outil de service public, pour libérer la parole et faire émerger avec force des problématiques qui nous paraissent essentielles. On est dailleurs très contents de notre relation de travail avec FTVEN (France télévisions éditions numériques) qui nous accompagnent dans nos envies et prennent en main ces dossiers avec beaucoup defficacité.

Et c’est aussi pour finir un lien direct avec les téléspectateurs et internautes, soit notre public. Le fait même d’écrire un témoignage est un engagement fort, on cherche donc à susciter cet engagement.

On a des films pour lesquelles lopportunité dune plateforme de témoignages est en cours de réflexion, on en a dautres pour lesquelles ce sont les plateformes qui sont en cours de finalisation. On va bientôt pouvoir présenter une plateforme dun genre nouveau autour de la question du climat, à loccasion dune soirée événement.

Nous travaillons aujourd'hui sur un grand film et un nouveau type de plateformes sur les expulsions. Parce que chaque année l'équivalent de la population d'une grande ville française est expulsée de son logement.

On sait que demain il y aura de nouvelles plateformes, on ne sait pas quelle forme elles prendront, mais on a hâte d’y réfléchir.



11 – En 2013, naissance d’une « nouvelle écriture » : Infracourts, une production où comme vous le soulignez Alexandre Marionneau, «  chacun à sa place dans la création ». Dans ce laboratoire, toutes les expériences audacieuses sont-elles autorisées ?
Oui, oui, oui. Absolument !

Et pour tout vous dire, on est même un peu surpris quil ny en ait pas plus daudace. On a notamment beaucoup aimé dans les éditions précédentes le recours au diaporama, qui est un très bon format sur une période courte, le stopmotion ou le dessin. Mais on veut de plus en plus de participation, pour toutes les audaces. On attend toujours la première proposition en animation.

 
12 – Quel en est le prochain thème ?
"Sauf votre respect".
On
prépare une session un peu exceptionnelle, cest pour cela quon tarde un peu plus que de coutume. Nos partenaires veulent simpliquer plus dans ce concours, aussi on prend le temps de bien tout organiser pour que le lancement et toutes les étapes suivantes soient un succès. On en est aux derniers ajustements avant de publier le règlement sur www.infracourts.fr.



13 – Infrarouge a vécu des nuits XXL, peut on espérer un jour des formats en prime-time ?
NON.

Infrarouge est une case de deuxième partie de soirée. Ce nest pas une marque quon peut déplacer dans notre grille, cest avant tout un lieu de rendez-vous. Ce nest pas lobjectif dinfrarouge dêtre en prime time, il sagit même pour nous de rester en deuxième partie de soirée. Lobjectif pour Infrarouge est de garder sa liberté et de proposer des récits du monde. Et la deuxième partie de soirée est parfaite pour cela : un espace de liberté comme il y en a peu. Par ailleurs c'est la fierté du service public d'offrir à toute heure de la journée des programmes singuliers: nous n'allons pas laisser la deuxième partie de soirée en friche!

 


14Quelle est linfluence des réseaux sociaux, notamment sur Twitter, lors de la diffusion des DOCUMENTAIRES? Et comment arrivez-vous à gérer avec autant de couleurs cette interactivité ?
Il ny a pas vraiment dinfluence, on parle plutôt en termes déchanges, dalertes, de dialogues.

Ça contribue dune certaine manière à modeler notre perception des films, en étant peut-être parfois dans lanticipation des réactions que pourraient provoquer telles ou telles séquences. La perception du téléspectateur est au cœur de nos métiersles forums et projections publiques étaient plus courant avant de diffuser un film, autrefois -, avec les réseaux sociaux, on recrée cet espace de forum, et on ajoute dans une certaine mesure un nouvel élément, une façon de créer du lien, de l'attachement à un film, à des personnages. Ou l'envie d'en savoir plus.

Et pour ce qui est des conversations en temps réel, cest lamour du gif animé qui nous permet de survivre dans cette jungle en 140 caractères. La matière quon travaille c'est de limage, après tout, héhé.



15 – Pour terminer cet entretien, je vais citer Agnès Varda lors de la remise du César 2014 du meilleur film documentaire : «  le documentaire est l’école de la modestie ». Et pour vous, que représente le documentaire dans son passé, son présent et son avenir ?
C’est difficile, mais ça mérite qu’on y réfléchisse longuement.

(2 semaines sécoulèrent avant d'écrire la réponse suivante)

Le documentaire, c’est un cinéma où les gens se reconnaissent. C’est un miroir que l’on promène le long d’une route, mais un miroir qui réfléchit. Loin des miroirs sans tain des docu-réalités.

Et c’est certes un certain effort, mais c'est une récompense pour le spectateur, une minute de documentaire, n'est pas une minute d'images ordinaires. Elle vibre différemment dans notre mémoire.

La modestie, oui, car le documentaire c'est un travail sur l'essentiel, ce qui souvent est invisible, ce qui apparaît au détour d'une phrase dans un regard, dans la démarche d'un personnage, dans la parole qui surgit, alors qu'elle était enfouie depuis longtemps. C'est peu de choses souvent, c'est "moins" de spectacle, c'est moins "poli", mais tout aussi bouleversant. Et l'idée c'est que cela modifie, parfois de façon infime, la vision de celui qui regarde.

Et pour finir , parfois et c'est important, comme disait Joan Baez, c'est the voice of the voiceless.




Merci infiniment Fabrice Puchault et Alexandre Marionneau pour cette interview et rendez-vous mardi 8 septembre pour une nouvelle saison riche en leçons de vie et en résistance contre les injustices.

Merci Squirelito
Il nous parait important de surligner qu’on n’essaie pas de donner de leçon. On cherche à faire partager les films auxquels on croit, qu’on aime. On veut que chacun en fasse quelque chose, et si le film est fort, chacun en fera quelque chose. Mais on ne donne pas de panneaux indicateurs.

Petit bonus  => clip réalisé à l'occasion du festival du Sunny Side de la Rochelle pour la saison à venir des documentaires de France 2, on l'aime beaucoup !  : http://www.dailymotion.com/video/x2u6zru