lundi 30 septembre 2019


Une noisette, un livre


 Mangoustan

Rocco Giudice




Vous avez redouté la rentrée ? Vous êtes sous la crainte de nervous breakdown comme on dit encore de nos jours ? Et si une petite thérapie livresque vous était prescrite ? Genre un roman qui vous fait un peu voyager, un peu délirer, un peu rire et qui vous fera passer un bon petit moment… Ne bougez surtout pas, j’ai ce qu’il faut en boutique (enfin dans mon arbre) : le premier roman de Rocco Giudice « Mangoustan ».

Il était une fois (oui, je sais, c’est banale mais ça fonctionne à tous les coups), trois femmes qui par le plus grand des hasards allaient se retrouver sous les feux d’un typhon à Hong-Kong ; coïncidence totale pour cette ville qui est l’objet de toutes les actualités. Dans l’histoire, c’est juste que chacune doive se rendre dans cette région asiatique.
Qui sont ces trois drôles de dame ? (Pas besoin de chercher Charlie, il n’est pas là). Par ordre d’arrivée, ce sont

-      Mélania, ancien mannequin et épouse du président des Etats-Unis (toute ressemblance, etc) ;
-       Irina, ukrainienne habitant Genève et Edouard est son deuxième époux ;
-       Laure, habite Singapour, marié à Philippe mais pas pour longtemps car il l’envoie à la niche.

Autant le dire tout de suite, dans ces trois couples, c’est plutôt cendres que flammes. Comment vont-elles continuer leur chemin de vie, que va-t-il se passer lors de l’ouragan Mangoustan ?
Vous le saurez en lisant dès aujourd’hui (tout acte de procrastination sera sévèrement puni) ce roman. Comme le mangoustan, ce récit cache une chair fondante, un goût désaltérant et sera disponible tout au long de l’année (et les suivantes).

« L’affaire avait éclaté début janvier, augurant de mois pénibles pour les locataires de la Maison-Blanche. Donald, qui s’était octroyé par contrat nuptial une licence pour lutiner du côté du bonbon, avait largement profité de sa notoriété pour combler ses appétits libidineux. Playmates impudiques et actrices graveleuses nourrissaient sa concupiscence sans que cela gêne le moins du monde Melania qu’aucun désir sensuel ne projetait vers son époux ».

« Hong-Kong n’a pas de mémoire. Personne ne s’attache à la pierre, ici. Il est impossible de se figurer la ville telle que l’avaient construite les Britanniques. Il n’y a guère plus que les trams, pittoresques boîtes à sardines qui, avec une poignée d’autres édifices, témoignent encore du passage des colons ».

Mangoustan – Rocco Giudice – Allary Editions – Août 2019

jeudi 26 septembre 2019


Une noisette, un livre


Le cœur de l’Angleterre

Jonathan Coe




Une histoire politique de l’Angleterre du début du XXI° siècle, plus précisément de 2010 à 2018 avec le Brexit comme toile de fond, à travers les portraits d’une famille et de leurs proches, une petite histoire dans la grande histoire délicieusement peinte par les mots de Jonathan Coe.

Le roman commence par l’enterrement de la mère de Benjamin et Lois Trotter, les deux principaux protagonistes de cet arbre littéraire aux ramures politiques. Est-ce mon côté délirant mais j’y vois dès le départ une similitude avec la sortie de l’Angleterre de l’Union Européenne. Le frère et la sœur viennent de perdre leur mère tout comme, quelques années plus tard, le pays de sa Majesté va se séparer de la louve romaine…

Chaque personnage assiste tout à tour au déclin social de l’Angleterre, émeutes, augmentation de la pauvreté, racisme plus que rampant, dichotomie totale entre le pouvoir et le peuple, mais tout en parcourant les racines culturelles et les Jeux Olympiques de 2012. La narration des Jeux vaudrait d’ailleurs une médaille de l’humour dans la catégorie épreuve livresque.

Une approche sociologique tout en nuance, voire en douceur, et qui pourtant montre la fracture brutale d’une nation et, par extension, d’une démocratie occidentale. On entre un peu dans les couloirs de la manœuvre politique, de l’aberration des opérations de communication tout en découvrant l’itinéraire d’un « jeune » auteur voulant se faire publier et, en même temps, le mépris grotesque de certains écrivains se croyant tout permis. Le tout dans les destins de Sophie (la fille de Lois) et Ian, un couple que l’on suit au cours de leurs pérégrinations professionnelles, familiales et amoureuses.

Le menu parait copieux et pourtant c’est d’une légèreté telle que l’on serait prêt à recommencer la lecture dès la dernière page tournée. Car si le fond est un sujet sérieux, la forme prend un peu le chemin de l’école buissonnière, celui des découvertes, de la poésie, du bucolique et des surprises. Sans oublier l’invité d’honneur que l’écrivain a choisi d’accueillir par la grande page : Mister dérision. Une malice tout en finesse mais à faire craquer le plus austère des croque-morts ; par exemple,  la scène, disons polissonne, de la penderie est jouissive !

Un roman au cœur de l’actualité sublimé par cette écriture lumineuse qui éclaire même le côté sombre de certaines âmes et réalités d’une époque parfois bien ombrageuse. Avec une noisette sur le livre : celle de se constituer une playlist allant d’Edward Elgar à Amy Winehouse.

Quant à la fin, sans la révéler, elle est porteuse de tous les espoirs…

« Sauf votre respect, Douglas, sincèrement, je trouve que vous ne devriez pas traiter ce sujet à la légère. Nous venons d’évoquer une situation qui pourrait être lourde de conséquences en profondeur. N’oubliez pas que Londres va recevoir les Jeux Olympiques l’an prochain ».

« La douleur dans ses mollets se doublait d’une absence totale de sensibilité dans tout le reste de son corps. Il se jeta sur la porte, l’ouvrit d’un seul coup et ils sortirent de la penderie en titubant pour atterrir tout de go sur la moquette dans un méli-mélo de bras et de jambes. Benjamin se tenait toujours le mollet en pleurant de douleur. Jennifer s’assit, aperçut ce qu’elle tenait encore en main et éclata de rire ».

« On dira ce qu’on voudra, la seule chose qui intéresse les journaux, c’est le papier qu’ils en tireront. Et si l’histoire ne leur suffit pas, ils tâchent de la corser. Tout personnage public qui parle aux médias le fait à ses risques et périls ».

Le cœur de l’Angleterre – Jonathan Coe – Traduction Josée Kamoun - Editions Gallimard – Août 2019

Livre lu dans le cadre des Explorateurs de la rentrée littéraire de lecteurs.com (Fondation Orange)










dimanche 22 septembre 2019


Une noisette, un livre


 Villa Kérylos

Adrien Goetz




Au mont Ida, il y avait trois déesses, à la Pointe des Fourmis, il y  avait trois frères : Joseph, Salomon et Théodore, ironiquement surnommés J.S.T. Je Sais Tout. Théodore Reinach est celui qui a fait construire la Villa Kérylos au début du XX° siècle sous la conduite de l’architecte Emmanuel Pontremoli.  Un somptueux palais en hommage à la Grèce antique et où les hirondelles de mer peuvent aller se poser… Mais qui dit histoire grecque, dit mythologie. Et qui dit mythologie, pense Homère. C’est donc un vaillant  Achille, parfois en colère, qui nous ouvre les portes de la Villa lors d’un retour sur les lieux de son enfance. La scène est montée, l’opéra littéraire peut commencer. Rideau.

Sensation étrange dès les premières pages lues, celle de vouloir fermer les yeux pour s’offrir un mirage de beauté : humer les effluves méditerranéens, entendre la voix de la mer, sentir la pierre comme si sa main se posait sur une divinité, écouter battre l’histoire, suivre le héros, Achille, qui semble dérouler un long fil, non pas jusqu’à Naxos ou sur l’île de Dia, mais dans l’antre d’une demeure où ses amours semblent s’être perdues avec Ariane.

Mais qui est Achille, qui est ce bouillant  Achille ? Il est le fils de la cuisinière des voisins de la villa, dont le nom  est celui d’une dame de fer. Oui, Eiffel, Gustave Eiffel qui va permettre au jeune  Achille de pénétrer dans le cénacle des Reinach, en particulier celui de Théodore qui va lui faire découvrir l’art et lui apprendre le grec ancien. Bouillonnant d’intelligence, l’enfant, puis l’adolescent va devenir un proche de la famille, avoir pour Patrocle le fils de Joseph Reinach, Adolphe, qui rendra l’âme au début de la première guerre mondiale.

Les présentations étant faites, vous pouvez commencer la visite et traverser une époque où le meilleur côtoie le pire, où la beauté de l’art qui remonte aux calendes grecques fait face aux laideurs de l’affaire Dreyfus et à deux guerres mondiales. Une telle dichotomie laisse d’ailleurs perplexe, surtout que s’ajoute la mystérieuse disparition d’Ariane, et, soudain ce sont presque les vers de l’opéra Benvenuto Cellini qui s’immiscent dans la lecture

« De l’art splendeur immortelle,
Rayons à peine entrevus,
Mes yeux ne nous verront plus,
Non, mes yeux ne nous verrons plus. »

Puis, progressivement comme aurait clamé Werther, oublions tout. Et seulement se laisser transporter par la magie de l’écriture, celle où s’accouplent mots et notes, ce qui renvoie aux conférences de Théodore Reinach sur la place de la musique dans la civilisation des anciens Grecs « c’est la musique qui conduisait à la victoire ». Villa Kérylos est donc non seulement un hymne à Apollon, une quête de la couronne d’Alexandre, c’est une valse qui entraîne le lecteur dans les flots de la Méditerranée avec l’harmonie de la sémantique et tous les arts de l’instrumentation des civilisations.

« Le temps des Reinach débutait, et il s’achevait. L’époque où les gens très riches pouvaient aussi être très savants. Aujourd’hui, les gens riches ne sont plus jamais savants, et les savants ne sont plus jamais riches ».

« Le temps des princes et des grands amateurs va sur sa fin : on doit pouvoir emmener au musée les enfants de toute la France, ouvrir les salles du Louvre pour des cours devant les œuvres, pour que chacun ait la chance de progresser, de découvrir l’histoire, pour apprendre à aimer la beauté ».

« Tous ces bruits de Kérylos composaient une sorte de silence. Aujourd’hui, ils sont là, à nouveau, parce que la maison est vide, ce sont les bruissements des fantômes quand ils se croisent. Des sons qui restent quand il n’y a plus personne – et la voix claire d’Ariane, qui me manquera toujours ».

Villa Kérylos – Adrien Goetz – Editions Grasset – Avril 2017 / Le Livre de Poche – Avril 2019












vendredi 20 septembre 2019


Une noisette, un livre


 Le guérisseur des Lumières

Frédéric Gros





Tout homme peut guérir son prochain par un fluide naturel. C’est la base de travail de Franz-Anton Mesmer, médecin de formation et magnétiseur en pratique. Logiquement, l’opinion se partagera en deux : les pour et les contre, ceux qui louent sa magie et ceux qui dénoncent son charlatanisme.

Quelle que soit l’opinion à son encontre, c’est une histoire qui demeure fascinante et qui plonge le lecteur dans une autre époque, celle justement des Lumières où les ombres se transformaient en faisceaux.

Frédéric Gros a choisi un angle au charme désuet, celui du roman épistolaire où l’on suit une correspondance unilatérale de Franz-Anton Mesmer à Karl Christian Wolfart, son éditeur, au crépuscule de sa vie. Il retrace sa vie, ses études, ses débuts de praticien, ses réussites, ses échecs et sa passion pour la musique, musique qui est l’autre partition principale de ce livre.

Une écriture mozartienne pour raconter l’approche des corps et des esprits, pour retracer le pouvoir inexplicable des mains.
Car ce roman est aussi léger qu’un concerto de Mozart, aussi transcendant qu’une de ses symphonies, aussi voluptueux qu’un adagio et certains passages sont dignes d’un Lacrimosa. Et justement pour vous convaincre, cette phrase, une parmi tant d’autres « Malheur à qui n’est pas capable, une fois au moins dans sa vie, de trouver la ressource des larmes. Avoir pitié de soi sans en attendre rien, sans complaisance, sans chercher consolation. La Création est un acte de pitié dont l’écho est la musique ».

Si la santé est une mélodie, ce roman est une thérapie.

« Pendant des mois à Vienne, pendant tout l’hiver et le printemps 1775, tous les jours, plusieurs heures, je me concentrai sur mes mains. Comme un musicien enchaîne les exercices pour se délier les doigts, explorer les timbres et les hauteurs, chaque jour j’exerçais leur sensibilité. Je rapprochais lentement mes paumes pour susciter par cette réunion une chaleur insistante, constante, épaisse ».

Le guérisseur des Lumières – Frédéric Gros – Editions  Albin Michel – Août 2019





lundi 16 septembre 2019


Une noisette, un livre


 L’esprit de la jungle

Iwan Asnawi




Ô combien il est préférable de se tourner vers des ondes positives et prendre l’option de l’esprit de la jungle plutôt que celle de la loi de la jungle, Rudyard Kipling ou la vox populi n’ayant peut-être retenu que la survie, la lutte alors que cette formation végétale referme bien des secrets et des pouvoirs bénéfiques insoupçonnés. Car la nature est notre mère à tous et la psyché de tous les êtres vivants.

Cet ouvrage est un grimoire, un précieux grimoire car une certaine magie apparaît au fur et à mesure de la lecture. Si le « Dukun » relate l’histoire et la géopolitique de son pays, une large place est offerte à ce qui est la base de son existence : soigner, dégager de l’énergie, communiquer avec les esprits dans un but de bien-être. Une magie blanche par le pouvoir vert.

Pour comprendre cet esprit, il faut avant tout connaître un peu l’histoire de l’Indonésie et l’auteur fait un nécessaire rappel sur les différents régimes et pouvoirs qui se sont succédé et cette notion indispensable sur la solidarité villageoise qui, hélas, se perd dû à l’anthropisation du territoire. D’où la nécessité absolue de sauvegarder pendant qu’il en est temps encore toute la biodiversité et de ne plus gouverner par uniquement un objectif comptable. Les territoires où le PIB est le plus élevé sont ceux où est produit l’huile de palme mais au prix d’une destruction effroyable de la forêt et de la perte de l’identité des villageois contraints de s’adapter ou de fuir. Ce monde dans lequel nous vivons tous est une terre des hommes mais aussi une terre de la nature.

Qui dit esprit dit forcément spiritualité et l’auteur a cette sagesse de ne pas la mettre sur le palier de la religion mais de différencier les étages qui les séparent. En effet la spiritualité n’a jamais incité à la haine, à exterminer l’autre. Ce pourquoi, également, Iwan Asnawi insiste sur la conception du syncrétisme qui offre tolérance religieuse en maintenant les traditions vernaculaires.

Un livre à lire en pleine nature et si vous ne le pouvez pas, rechercher un arbre pour pouvoir vous imprégniez de ses effluves et de la grandeur de son âme. Après ce bain de lecture, un bain de nature pour remettre énergie dans le corps et l’esprit et espérer un regain de sauvegarde sur ce bien le plus précieux de la planète.

« C’est au contact prolongé de la nature que celle-ci nous parle et nous révèle son savoir et ses secrets ».

« De mon point de vue, la spiritualité n’a rien à voir avec la religion. Il n’y a jamais de guerre à cause de la spiritualité. Au contraire, la religion mal employée tue le spirituel. Or, être spirituel au sens que me l’ont enseigné mes grands-parents, au sens où je le tire de l’esprit de la jungle, signifie comprendre l’esprit  de ton père, de ta mère, de ton grand-père, de ta grand-mère, et non pas l’esprit d’un seul dieu unique ».

L’esprit de la jungle – Iwan Asnawi – Editions PUF / Collection Nouvelles Terres – Août 2019

dimanche 15 septembre 2019


Une noisette, un prix littéraire


 Le Prix Blù Jean-Marc Roberts




Pour la troisième consécutive s’est déroulé le Prix Blù Jean-Marc Roberts qui récompense un auteur novateur et ayant déjà publié trois livres.

Cette année la sélection était la suivante :

-       Emma Becker – La Maison – Editions Flammarion
-       Bérangère Cornu – De pierre et d’os – Editions Le Tripode
-       Thomas Giraud – Le Bruit des tuiles – Editions La Contre-Allée
-       Clarisse Gorokloff – Les fillettes – Editions Les Equateurs
-       Myriam Leroy – Les yeux rouges – Editions Seuil

Jeudi 12 septembre au siège de la Maison de la Radio à Paris, c’est Emma Becker qui a eu la joie d’être récompensée et succéder à Nicolas Mathieu.

Cette année, le jury était composé de : Philippe Claudel de l’Académie Goncourt, Brigitte Giraud, Justine Lévy, Erik Orsenna de l’Académie Française, Capucine Ruat, fondatrice et organisatrice du Prix, Sandrine Treiner, Didier Barbelivien, les libraires Alain Bélier et Corisande Jover, les instagrammeurs Alizé Coulais et Côme Grévy (Le Studio Littéraire).

Blù, comme la collection Bleue créée par Jean-Marc Roberts, d’abord chez Fayard, puis chez Stock où a été directeur jusqu’à son décès en 2013. Amoureux de la littérature, il partagea aussi sa passion des belles lettres avec le cinéma, notamment avec « Une étrange affaire » de Pierre Granier-Deferre, long métrage où le personnage de Nina est interprété par Nathalie Baye et qui est devenue la marraine du Prix Blù.

La maison d’Emma Becker est le récit romancé d’une immersion de deux ans dans une maison à Berlin et où la prostitution est reconnue légalement. Un livre qui remplit parfaitement les conditions d’attribution du Prix Blù Jean-Marc Roberts : de l’audace et de l’inattendu !

Un prix littéraire à qui on souhaite une longue vie et qui lors d’une soirée sait réunir tous les arts, celui de la littérature, mais aussi ceux de la musique et du cinéma. Une parfaite définition de l’éclectisme.

samedi 14 septembre 2019


Une noisette, un livre


 Les choses humaines

Karine Tuil




Un couple, Claire et Jean Farel. Tous les deux au sommet de leur gloire. Elle, l’essayiste féministe, lui le journaliste vedette d’une grande chaine de télévision. Ensemble ils ont un fils, Alexandre, qui lui aussi est sur le chemin des avenirs les plus radieux. Une grande différence d’âge sépare le couple, chacun a vécu une vie avant de se rencontrer et Jean collectionne les conquêtes. Un jour Claire décide de quitter le foyer conjugal, lassé d’une union devenue trop terne et rencontre un professeur de son âge en instance de divorce qui a deux filles. Une histoire qui peut sembler classique mais qui est une suite de rebondissements car le destin va basculer du côté de l’enfer à cause de ce qui fait tourner et détourner le monde : le sexe.

Véritable radioscopie du XXI° siècle, ce roman confirme tout le talent de Karine Tuil, qui sait glisser une fiction et des personnages de roman dans l’actualité de ces dernières décennies en rappelant certains événements qui ont marqué à jamais les citoyens du monde. Je dis du monde car cette histoire est universelle : les attentats, les hommes de pouvoir profitant de jeunes stagiaires, les viols, les mécaniques judiciaires… et le grand tribunal des réseaux dits sociaux.  Au milieu, toutes les errances des êtres, tenaillés par les directives d’une société impitoyable, obnubilés par les blessures de l’enfance, partagés entre les sentiments de l’esprit et les pulsions du corps.

Karine Tuil fait partie des écrivains qui captivent le lecteur aussi bien sur la forme que sur le fond.
Sur le fond, j’aime cette écriture palpitante qui fait claquer les mots, cette façon d’aligner les paragraphes avec à la fois harmonie et violence et enfin ce phrasé qui est la marque de l’auteure de « L’invention de nos vies ».
Sur la forme, j’aime cette brillante analyse de toute la complexité humaine. Un exemple : Claire est une militante féministe mais quand elle se retrouve confrontée à un crime, quand ses idéaux vont à l’encontre de ce qui se passe dans sa famille la plus proche, elle se retrouve prise dans un étau avec ses convictions bafouées.

Le plus prodigieux est peut-être qu’il n’y a aucune leçon de morale, l’auteure suivant le principe « nemo judex in causa sua » ; lors du procès d’assise, car l’histoire ira jusque-là, elle narre les deux plaidoiries, partie civile et défense, sans à aucun moment prendre position. Le tout est bluffant car soi-même on a l’impression d’être assis dans le fauteuil du juge, comme si on écoutait chaque témoignage, comme si on voyait à la fois la victime et l’accusé. Et de là, toute la difficulté d’émettre un verdict, de porter un jugement. Un rythme qui va crescendo à l’image de toute la pression et du trouble qui peuvent envahir les cours de justice.

Autre tribunal qui, celui-là, n’a pas de lois et qui sévit depuis plus d’une décennie : celui des réseaux dits sociaux. On connait le point de vue de Karine Tuil sur ce sujet et elle en tisse une parfaite toile tout le long de son roman : phénomène arachnéen d’une belle attractivité mais où chacun peut se retrouver dans son propre piège, confronté à la vindicte populaire, en se trouvant chacun légitime pour insulter et imposer sans ménagement son point de vue. Une faute d’orthographe, une faute de frappe, une phrase hors de son contexte reprise en boucle, une affaire qui éclate sans connaître les faits exacts, et c’est un essaim d’internautes qui se jettent sur une proie qui peut se retrouver harcelée et même menacée de mort. Apogée de la violence verbale.

De la violence verbale à la violence physique, le viol qui est un crime qui ne cesse de se répandre et même utilisé comme arme de guerre. Dans le livre, c’est une scène qui va faire basculer tous les personnages et pas seulement le violeur et sa victime. Un dédale de sentiments adverses, de contradictions, d’incertitudes et de descente aux enfers par des pulsions diaboliques et qui peut remettre en cause toute une vie et toutes les perceptions dont on se fait d’elle.

Ces choses humaines qui se font et se défont, ces choses humaines dans toute l’ambiguïté des sentiments et des approches, ces choses humaines qui sont la vie.

« Vous savez ce qu’on dit ? La Légion d’honneur est le dernier Viagra des hommes de pouvoir ».

« La vie n’est qu’une longue perte de tout ce qu’on aime ».

Les choses humaines – Karine Tuil – Editions Gallimard – Août 2019

Livre lu dans le cadre des Explorateurs 2019 de Lecteurs.com



lundi 9 septembre 2019


Une noisette, un livre


 Kintu

Jennifer Nansubuga Makumbi





Un geste et toute une lignée semble subir pendant des siècles un mauvais sort, une malédiction. Kintu, gouverneur d’une province du Buganda au dix-huitième siècle gifla, presque par inadvertance, son fils adoptif qui mourut juste après. Depuis, tous les descendants semblent être voués à la même fatalité face aux morts brutales et aux drames continus.

C’est ainsi que l’on suit les traces de Kamu, brutalement assassiné alors qu’il sortait du domicile d’une de ses compagnes,  Suubi, une femme harcelée par sa mystérieuse sœur et perdue dans ses mensonges par rapport à ses parents ; Kanani un fanatique religieux de la congrégation des réveillés et ses deux enfants jumeaux inséparables ; Isaac au parcours atypique, se retrouvant veuf avec un garçon de quatre ans et qui pense être porteur du VIH ; Miisi, celui qui sait, qui à étudié à l’étranger et qui refuse de croire à toutes les superstitions mais qui pourtant est hanté par des visions.

Une galerie de personnages autour desquels évoluent enfants et autres membres de la famille jusqu’au rassemblement finale où l’on retrouve tous les protagonistes autour de l’esprit du village de Kiyiika avec les réponses à toutes les questions que le lecteur peut se poser tout le long du déroulement de cette saga chorale.

Ce roman, proche d’un esprit biblique, où se mêlent fiction réaliste et légendes, récit et conte, est une formidable palette pour s’immerger dans ce territoire africain du Buganda, royaume du peuple baganda au sein de l’Ouganda entre ses multiples clans et ses différentes ethnies, ces territoires découpés de façon arbitraire par les colonisations… C’est aussi un pan de l’histoire géopolitique qui est savamment soulevé par les divers paragraphes consacrés au tristement célèbre Amin Dada. Même si l’histoire va bien au-delà, contrairement à d’autres récits sur l’Ouganda.

L’écriture de Jennifer Nansubuga Makumbi est foisonnante et fait de ce premier roman une richesse littéraire en confirmant le talent du peuple africain pour narrer leur pays et se démarquer par l’extraordinaire franchise de leurs écrits. Aucune concession, aucun tabou écarté, laissant les effets sentimentaux sur le bord de la route pour plonger dans les méandres impitoyables de la vie et de la mort. C’est puissant comme chaque destin des personnages et sans aucun doute, une première pierre de posée pour Jennifer Nansubuga Makumbi chez qui se dessine un avenir radieux.

« Là, assis par terre dans le salon, Isaac jouait avec un énorme serpent. Celui-ci s’enroula autour de sa taille alors qu’il se mettait à quatre pattes ave un rire joyeux. Puis Isaac souleva son buste du sol et resta en équilibre sur les mains et les orteils. Le serpent le caressa avec ses anneaux, s’enroula autour de son ventre et remonta le long de sa poitrine jusqu’à se trouver devant son visage. Isaac lui tira la langue et s’écroula à nouveau de rire lorsque le serpent l’imita ».

« Mais la honte le submergea ensuite et il refoula ses larmes en clignant des yeux. Il se dit qu’aucun être humain ne devrait être déchiré ainsi entre le bien et le mal, la justice et l’injustice, comme lui l’était à ce moment là. Il avait besoin de quelqu’un, d’un objet, de quelque chose à blâmer, mais tout ce qu’il pouvait trouver dans cette pièce était la tristesse ».

Kintu – Jennifer Nansubuga Makumbi – Traduction céline Schwaller – Editions Métailié – Août 2019

dimanche 8 septembre 2019


Une noisette, un livre


 Le collier rouge

Jean-Christophe Rufin




Eté 1919. La France est sous le poids de quatre ans de guerre impliquant plus de soixante millions de soldats, des morts et blessés par millions également, et d’innombrables destructions. Dans les esprits, cette première guerre mondiale laisse des traces ineffaçables avec un sentiment, certes de fierté pour certains, mais aussi de révolte face à l’absurdité d’un conflit brisant des millions de vie et à la dichotomie totale entre le peuple et les dirigeants, ceux qui exécutent et ceux qui ordonnent. Dans l’enfer des affrontements, dans l’absurdité belliqueuse, l’homme cesse d’être un humain et c’est l’instinct animal qui commande.

C’est au cœur du Berry, probablement dans le secteur de Vallenay, qu’est retenu prisonnier dans une caserne déserte, le caporal Jacques Morlac pour un acte insensé (que le lecteur découvre à la fin du récit) et pour lequel il risque une lourde condamnation. Le juge militaire Lantier du Grez  est chargé de son procès, un homme dont la noblesse ne coule pas uniquement dans ses veines mais circule intensément dans ces cellules cérébrales, la guerre l’ayant fait réfléchir sur les errances des valeurs humaines.

Et puis, il y a le chien... Un chien sans race, apparemment sans nom, usé, fatigué mais qui semble d’une fidélité et d’une loyauté à toute épreuve. Il est là, assis devant la prison, aboyant, hurlant. Le juge Lantier est immédiatement surpris pas sa présence et par son attitude, jusque là il n’était au courant que de son existence. Dans les yeux de ce cabot aux multiples blessures semble être transcrites toutes les défaillances mais aussi les plus belles qualités humaines  Il apprendra qu’il est au départ le chien de la compagne de Morlac, Valentine, une jeune femme pacifiste et au comportement sibyllin qui semble porter bien plus que le poids des années vécues.

D’audience en audience, on découvre le nœud de l’histoire, celle de Morlac mais aussi celle de son chien, à travers la guerre qui conduira le caporal au-delà des Balkans et c’est lors d’une attaque à Tcherna contre les forces bulgares que lui sera décernée la Légion d’honneur pour son action héroïque. Et puis, il y a le chien…

Un court mais absolument délicieux roman où s’entrecroisent la bravoure humaine et la fidélité canine avec de judicieuses réflexions tout en transparence sur la guerre et les engagements des uns et des autres, entre orgueil et utopie. Sans oublier ces sentiments que deux êtres ne savent toujours pas exprimer et qui peuvent entraîner toutes les contradictions.

Si Morlac retient l’attention, le personnage de Lantier est admirable dans sa philosophie de vie et l’élégance de sa conduite. Et puis, il y a le chien… Tous les inconditionnels canins ne pourront qu’être ravis par ces pages où ce compagnon quadrupède  prend une dimension humaine dans les tourments des âmes des bipèdes.
C’est effectivement dans les paradoxes et les méandres des relations humaines, que l’on peut apercevoir par un animal la plus noble des qualités, celle de la fidélité. Cette loyauté dans l’animal qui devient humain au moment, celui des guerres justement, où on demande à l’homme de devenir une bête.

Comme souvent dans l’œuvre de  Jean-Christophe Rufin,  le roman s’achève sur un sommet de délicatesse et à l’instar de Guillaume l’esquisse d’un sourire se forme en refermant le livre…

« Lantier observa la manière qu’avait ce vieux cabot de froncer les sourcils en inclinant légèrement la tête, d’ouvrir grand les yeux pour exprimer son contentement ou de les plisser en prenant l’air sournois pour interroger l’être humain auquel il avait affaire sur ses intentions et ses désirs. Ces mimiques, jointes à de petits mouvements expressifs du cou, lui permettaient de couvrir toute la palette des sentiments. »

« A mesure qu’on avance dans les allées forestières, on découvre des alignements inattendus. Le désordre des troncs fait alors place, pour un instant, à une trouée rectiligne qui semble conduire jusqu’à l’horizon. Cette irruption de la volonté humaine dans le chaos de la nature ressemble assez à la naissance de l’idée dans le magma des pensées confuses ».

« Lantier songea que la compagnie des chiens était la seule présence qui ne trouble pas la solitude ».

Le collier rouge – Jean-Christophe Rufin – Editions Folio – Mars 2015

Benoît Gysemberg en 1990 au Tchad ©Scoop

Plus émouvant encore est d’apprendre par une postface, que c’est une histoire vraie, celle du grand-père de feu l’intrépide photojournaliste et reporter de guerre Benoît Gysemberg. Un bel hommage pour la vaillance de ces hommes ayant traversé ou traversant la géhenne des conflits, pour tous ces animaux impliqués directement ou indirectement dans les guerres et victimes de la folie bestiale des humains et pour ces reporters qui prennent des risques inouïs pour nous informer et tenter de réveiller les consciences par leurs photos et leur reportages.



mardi 3 septembre 2019


Une noisette, un livre


 Un père sans enfant

Denis Rossano




« Ma naissance et ma mort, voilà toute mon histoire. Entre mon berceau et ma tombe, il y  a un grand zéro ».

Cette phrase de Napoléon II, duc de Reichstadt aurait pu être prononcée par Klaus Detlef Sierck, tant il y a de similitude entre le fils de Napoléon Ier et celui du réalisateur Douglas Sirk, né Hans Detlef Sierck. Une enfance baignée dès le plus jeune âge dans la politique, une mort prématurée ; l’un, Metternich qui envoie vers la mort le jeune roi de Rome en refusant qu’il rejoigne sa mère pour des soins, l’autre, Goebbels, qui le condamne au trépas en le séparant de sa mère et en le précipitant vers le front russe. L’un comme l’autre auront à peine connu leur père ; à l’âge de trois ans c’est la séparation définitive avec le géniteur. Des pères sans enfant, des enfants sans père…

Denis Rossano a choisi la voix du roman pour raconter l’histoire familiale tragique du réalisateur du « Secret magnifique » ou de «  Mirage de la vie », entre autres, et qui fera de Rock Hudson une star. Car le réalisateur américain est en réalité né suédois et a débuté sa carrière en Allemagne. Il fut même l’une des vedettes de l’UFA, la société de production cinématographique nationalisée sous le régime nazi et dirigé par le plus que sinistre Joseph Goebbels. Mais à la fin des années 30,  Sierck est contraint de quitter le pays et s’exiler, sa deuxième épouse, Hilde, est juive et il veut la protéger à tout prix. Il part de Berlin la mort dans l’âme car il sait déjà qu’il ne pourra jamais revoir son fils né d’une première union. Lydia, la mère, devient l’une des égéries du régime hitlérien et exigera de son ex-mari qu’il ne voit plus jamais son fils. Elle élèvera le jeune Klaus Detlef Sierck dans la culture nazie et en fera une vedette de cinéma : lui, l’enfant blond aux yeux clairs ne peut être qu’un exemple pour vanter la race aryenne. Un drame en pratiquement un seul acte mais avec un rideau qui ne tombera jamais dans l’âme de son père et qui ne cessera d’apporter toutes les ombres de ce fils quasi inconnu dans ses diverses réalisations.

Cette biographie romancée est simplement incroyable, tant pour la délicatesse de l’écriture que pour la richesse informative autour du réalisateur et du cinéma allemand des années 30. Mais c’est aussi un long-métrage littéraire offrant les images d’un père en souffrance et d’un fils qui, durant sa trop brève existence, a dû pâtir de l’absence de son paternel malgré tout l’amour maternel reçu. Le père n’a pu revoir son fils que dans des films, est-ce que le fils suivait l’actualité de son géniteur à l’insu de sa mère comme tente le dire l’écrivain, rien n’est peut-être certain. Les faits relatés sont réels mais reste une part de fiction comme dans tout bon roman.

Entre conversations avec le cinéaste dans sa dernière demeure à Lugano et flashbacks sur la vie professionnelle de Douglas Sirk, le lecteur découvrira, grâce à un minutieux travail d’enquête, un personnage complexe, tourmenté et attachant. Et que toute son œuvre a tourné dans une quête sans issue d’un fils disparu à jamais, d’un fils tant aimé malgré la séparation, d’un fils caché pour le grand public mais jamais oublié au plus profond de son âme. Klaus était son fils unique… D’où la douleur encore plus intense.

Il reste encore probablement des zones d’ombres autour de ce drame et personne ne saura jamais l’intensité des sentiments de culpabilité qui ont pu envahir ce père sans son fils, mais c’est un très bel hommage rendu à ces êtres qui se sont perdus mais qui se retrouvent désormais dans la mémoire collective. Et qui permet de ne pas oublier toutes les victimes du régime nazi mais également, par extension, toutes ces familles déchirées au cours des siècles par les guerres, l’idéologie, le fanatisme, l’exil.

« C’est la première fois qu’Hilde prononce le prénom de Klaus à voix haute depuis des années. Aujourd’hui, elle pense à l’enfant. Parce qu’il n’a jamais cessé d’être présent, à la surface du silence, le petit garçon blond des passés dévastés, le fils de toutes les promesses et des espoirs oubliés ».

« Gros plan : le visage d’un gamin blond. Ses traits envahissent l’écran. C’est le fantôme de Klaus. C’est Detlef, qui filme son fils arraché, qui en fait un chérubin de l’espoir. Pour lui tout seul, car personne d’autre probablement ne fait le lien. Klaus ne lui appartient plus mais il va désormais hanter son père et son cinéma ».

Un père sans enfant – Denis Rossano – Allary Editions – Août 2019
Prix Révélation Automne 2019 de la Société Des Gens de Lettres

lundi 2 septembre 2019


Une noisette, un livre


 Un soleil en exil

Jean-François Samlong




2015. Ceci n’est pas une date mais un nombre. Celui des mineurs « déportés » de l’île de la Réunion vers la métropole, de 1962 à 1984. Des enfants, parfois en très bas âge, arrachés à leur famille pour repeupler des territoires souffrant d’un déclin démographique et donner des bras aux fermes de la Creuse, de la Corrèze, du Cantal… Des enfants séparés de la fratrie, corvéables à merci. Mais selon le député de l’île de la Réunion, Michel Debré et « père » de la loi (même si déjà des idées similaires avaient été évoquées sous la III° république), c’était pour le bien être de tous, en particulier des enfants pour leur donner un savoir, un métier… genre coups de pied au cul éducatifs…

Jean-François Samlong, originaire de la Réunion et ayant lui-même échappé de peu à ce gouffre de l’exil, narre une histoire poignante et terrifiante. Si l’aspect romancé est le choix de l’auteur, il n’en demeure pas moins que les faits sont réels et tragiques.

Le lecteur fait la connaissance d’Heva des années après les faits. Elle est mariée, a deux enfants et a décidé de relater son parcours pour montrer au monde ce qu’ont subi des centaines d’enfants. Elle sait que par l’écriture on peut également se reconstruire, que les mots ont cette puissance de transmettre et pouvoir réapprendre à aimer. Et à s’aimer. Sans angélisme et sans haine, elle va mettre des mots sur les maux, mettre des pansements de vocables sur les blessures qui suintent encore. Nous sommes le 18 février 2014.

Si le récit est crépusculaire, un personnage solaire se dessine tout au long de la narration, c’est justement celui d’Heva Lebihan, jeune adolescente prise dans les mailles du filet de la République Française avec ses deux jeunes frères : Manuel et Tony. Leur père est en prison pour homicide volontaire et leur mère agonise après un avortement clandestin. Tous les ingrédients sont réunis pour que les services de l’Etat les interceptent pour les parachuter dans la région de Guéret. Séparés, Heva sera la plus chanceuse pour être accueilli chez une certaine Dame Clery (de son vrai nom Fischol) et d’un sieur Jérôme. Tout est glacial, sévère mais la jeune réunionnaise ravale ses larmes et fait preuve d’un courage exemplaire. Monsieur Jérôme tombe malade et il devra la vie à Heva. Reconnaissant, il va tout faire pour que l’adolescente retrouve ses frères avec l’aide de l’infirmier, d’un inspecteur au grand cœur et du directeur du foyer de l’enfance qui, à titre personnel, s’insurge contre de telles pratiques colonialistes. Madame Clery va aussi la soutenir car elle sait trop bien ce que signifie que perdre les siens, la Shoah ayant décimé sa famille. Quant à Monsieur Jérôme lui aussi, sait combattre, ancien résistant il s’est échappé pendant la Deuxième Guerre mondiale d’un camp de la mort.
Toute l’ingéniosité de l’écrivain que de mettre ces deux tragédies en parallèle ; si on ne peut les comparer, des enfants sont morts par suicide ou suite à des maltraitances, des violences sexuelles ont été commises, et combien de mineurs ont été internés d’office et ont péri dans l’anonymat le plus assourdissant…

Un roman bien sombre mais qui se veut réconciliant, et cet espoir est d’autant plus beau que beaucoup de questions se posent encore sur ce scandale français. 22 ans de transferts d’enfants, d’orphelins, de mineurs isolés, basculés du jour au lendemain dans un univers inconnu et sans recevoir aucun amour. Une route de l’exil forcé où les corps survivent mais où les âmes s’éparpillent.
« Un soleil en exil », une lecture incontournable et peut-être un nouveau tremplin pour redonner de l’espérance à ces nombreux exilés dont l’enveloppe de l’enfance fut enlevée pour la jeter trop tôt dans un monde impitoyable d’adultes.


« Comme le miroir réfléchit la lumière, ma mémoire doit réfléchir les pensées qui me hantent, sans que les sanglots m’étouffent ».

« Mes frères m’attendaient quelque part, derrière le silence de la brume creusoise, je le savais bien, à moi de marcher vers eux dans l’air vif, le froid, sans accorder trop d’importance aux incertitudes qui me feraient vaciller, et surtout ne pas imaginer le pire, je le retrouverais ».

« En jetant un œil dans la cuisine, je me suis dit que la majorité d’entre nous avaient cru pouvoir échapper à l’enfer dans l’île, sans penser que nous allions en connaître un plus terrifiant toute notre vie, sans le soleil à l’horizon, ni une étoile, tous réduits au silence ».

« Quand on creuse dans l’inconnu, chaque réponse se gonfle de doute et chaque doute se gonfle d’anxiété ».

« L’essentiel, c’est de rester du côté de l’humanité ».

Un soleil en exil – Jean-François Samlong – Editions Gallimard / Collection Continents noirs – Août 2019