lundi 17 septembre 2018


Une noisette, un livre


 Harry et Franz

Alexandre Najjar




Il a arpenté les plus célèbres planchers des théâtres parisiens, il a interprété des dizaines de rôles au cinéma, d’Arsène Lupin à Beethoven en passant par le commissaire Maigret, il a été flic, juge (Crime et châtiment), Jean Valjean… prisonnier aussi. Jusqu’à ce jour de 1942 où la Gestapo le jette en prison, suite à une dénonciation prétextant des origines juives. Alors que peu de temps avant, il avait tourné en Allemagne. Sa dernière prestation a été de jouer la réalité et de subir les tortures de l’occupant nazi. Il s’appelait Harry Baur.

Dans les sinistres murs de la "forteresse" du Cherche-Midi, Harry Baur, comme beaucoup d’autres condamnés, va faire la connaissance d’un allemand. Oui, un allemand qui visite les détenus et essaie de redonner un peu de vie dans cet univers de mort. Il est prêtre, il est Franz Stock.

C’est une histoire oubliée, des personnes dont le nom et la bravoure restent dans l’univers des effacés. Trop. Alexandre Najjar, par la voix du roman, remet en lumière ces deux belles âmes qui sont un exemple de tolérance et d’amitié entre les peuples, et ce, même dans l’enfer de l’inhumanité.
Par une plume absolument magnifique, l’auteur retrace les sombres heures de l’occupation et de la France vichysiste : les rumeurs, les dénonciations, la torture, les exécutions au Mont-Valérien, le désarroi des prisonniers, des condamnés. "Jugés" pour rien, pour du néant, parce que différent, parce que la notion de race est omniprésente, parce le seul fait d’être juif (ou soupçonné de l’être) faisait de l’humain un parasite… Et que dire du sort réservé à ceux qui osaient défier, résister à ces lois scélérates…

Un bel hommage à cet allemand qui luttait en silence et, comme il le pouvait, contre le pouvoir en place dans son pays et ailleurs. Il n’a jamais accepté de se soumettre aux théories nazies, aux exigences de ses supérieurs malgré le danger, il avait beau être prêtre catholique, il pouvait être envoyé du jour au lendemain dans un camp de concentration ou être fusillé. Comme ces centaines de prisonniers assassinés au mont Valérien. Une épreuve à chaque fois pour Franz Stock ; recueillir leurs dernières volontés, tenir entre ses mains les lettres déchirantes d’adieu, les voir tomber l’un après l’autre devant le peloton d’exécution. Il n’a pu en sauver que quelques uns. A chaque fois, il notait les noms et l’emplacement des sépultures pour que les familles puissent retrouver les corps.

L’auteur a imaginé un journal de bord ainsi que les conversations avec Harry Baur. Comme si la parole de l’au-delà dirigeait sa plume pour faire renaître la foi d’un homme et l’épuisement d’un innocent. Formidable hymne à la réconciliation, à la fraternité ; l’amour du prochain plus fort que la haine.

Harry Baur ne survivra que quelques mois après sa libération, le traitement infligé ayant anéanti ses fonctions vitales et psychiques. Quant à Franz Stock, il meut d’épuisement en 1948 après avoir été nommé responsable du « séminaire des barbelés ». Mais il reste une admirable histoire d’amitié, de compassion, de courage dans l’univers de l’injustice des dictatures, de l’intolérance et des guerres iniques. Un exemple de bravoure.

« Ne jamais sous-estimer le pouvoir des mots sur le moral des êtres. »

« Les rumeurs sont comme les virus : elles se répandent et contaminent la société tout entière, sans qu’on puisse les circonscrire ni les éradiquer. »

Harry et Franz – Alexandre Najjar – Editions Plon – Août 2018

dimanche 16 septembre 2018


Une noisette, un livre


 Elsa mon amour

Simonetta Greggio




« Un vrai roman est toujours réaliste, fût-ce le plus fabuleux ! Et tant pis pour les médiocres qui ne savent pas reconnaître sa réalité. »  Elsa Morante

Elsa mon amour pour un amour de livre. Comme une sensation de remonter le temps, celui que l’on connait que par la littérature et le cinéma. Quand ces deux formes d’art se rencontrent, s’unissent, c’est comme Elsa Morante : prodigieux.

Romancière, poète, traductrice, Elsa Morante a été éclipsée par son époux Alberto Moravia. Un mépris peut-être… Pourtant, sa trace est indélébile, tant pour sa « Storia » que pour son tempérament et caractère de feu ; l’Italie et ses belles lettres, l’Italie et ses amours tumultueuses, l’Italie dans toute sa grandeur mais pas que celle de la « dolce vita ».

Simonetta Greggio relate avec dextérité ce personnage hors-norme, le roman d’une vie mais avec la réalité d’un destin. Elsa Morante c’est déjà une naissance mystérieuse, différente. Un père géniteur qui lui donnera des frères et sœurs mais qui ne les reconnaîtra jamais, un autre homme le fera à sa place. Avec sa mère, c’est un peu « je t’aime moi non plus » comme ce le sera avec ses amours successives : son mari, Alberto Moravia, et ses amants, Luchino Visconti et Bill Morrow, entre autres. Le seul amour qui restera unique et sans faille sera celui pour les animaux : « nos animaux familiers sont des anges déguisés venus sur terre pour nous apprendre la douceur. »

Elsa, c’est aussi un portrait de femme, de femme libre qui veut vivre comme elle l’entend et quelle que soit sa situation financière ; de pauvre elle deviendra riche avant de terminer dans la déchéance. Elle aura connu les privations, l’exil, le luxe, le désespoir d’une fin de vie. Mais jamais elle reniera ses convictions.
A travers cette figure de la littérature, c’est l’histoire d’un pays que l’on feuillette, entre son foisonnement artistique et sa misère politique. Et soudain penser que le passé est terriblement d’actualité… En rien un mensonge, ni un sortilège…

Pour paraphraser son auteure, je dirai qu’Elsa mon amour et une stellaire lecture qui nous fait dieux… comme l’écoute d’un concerto de Mozart.  

« Que reste-t-il de l’enfance, si ce n’est une passerelle magique jetée entre les deux rivages d’une vie, pour peu qu’on ait le courage d’imaginer qui on est, qui on veut être. Qui on a été.»

« Qui est normal ? Qui ne l’est pas ? Ne faisons-nous pas semblant, au fond de nous-mêmes, de trouver le monde ordinaire, alors que nous sommes tous parachutés d’on ne sait où vers l’inconnu, traversant quelque chose qui s’appelle l’existence, et nous avons si peur que nous nous accrochons à la « normalité », ce code qui est comme un fil d’eau glacé sur lequel nous marchons un pied après l’autre tandis que, devant et derrière nous, nos semblables sont aspirés par le vide, jusqu’à ce que notre tour arrive. »

« Depuis, j’ai appris. Un bol réparé est plus beau qu’un bol intact. Le charme d’un objet fêlé, plus troublant que celui d’un objet lisse et neuf. Il faut du courage pour montrer nos fractures, pour y fondre un matériau précieux et faire de la douleur une ligne de lumière. »

« Le hasard, c’est un écheveau de fils invisibles à nos yeux. Il tresse nos existences à notre insu. De temps à autre, un point carmin remonte à la surface, puis se renforce dans les mailles de l’inconnu. »

Elsa mon amour – Simonetta Greggio – Editions Flammarion – Août 2018

vendredi 14 septembre 2018


Une noisette, un livre

 La marcheuse

 Samar Yazbek




Toi Rima, la marcheuse, l’adolescente vivante au milieu des cendres, tu es le courage au milieu d’un pays en ruines. Ton pays, la Syrie, l’un des berceaux de la civilisation est en lambeaux, tes pieds te portent vers la marche mais pour aller vers où, vers quelle lumière encore possible dans cet enfer où même bientôt il n’y aura plus d’insectes tellement la mort est lâchée en bombes… Rima, j’ai honte de trembler à tes pages de lecture, j’ai honte de verser des larmes sur ton peuple, j’ai honte d’avoir la gorge serrée alors que je lis dans le confort de la paix et l’estomac rempli. Surtout que vivante, tu ne le seras plus, tu ne l’es déjà plus…

Rima c’est l’histoire d’une jeune fille muette dans le pandémonium syrien. Atteinte d’une maladie étrange, elle ne peut s’arrêter de marcher dès qu’elle est debout. Raison pour laquelle sa mère l’attache avec une longue corde pour éviter qu’elle parte trop loin. Un jour, pour aller voir une amie bibliothécaire, la mère et la fille  traversent la ville de Damas et lors d’une énième check-point, la maman est tuée et la fille blessée. Transportée dans un hôpital prison, Rima découvre l’horreur en temps réel et les conditions de « détention sanitaire ». Récupéra par son frère, qui l’attache à son poignet, elle part dans la Ghouta, là où son cher frère disparaîtra à son tour…mais il a le temps lors du gazage massif de demander à son ami Hassan de prendre soin de sa sœur. Jusqu’au jour où…

Rima dessine, raconte. Puise toute l’énergie possible dans les réminiscences de ses lectures, principalement « Le petit prince » et « Alice au pays des merveilles » et dans l’écriture, ses feuilles de papier où elle narre toute la solidité d’une tragédie. Elle arrive encore à rêver, pour supporter la pluie d’horreur s’abattant par torrents, a parfois espérer, a parfois attendre la mort.

Par ce récit d’une force inénarrable l’écrivaine syrienne Samar Yazbek dresse un constat plus qu’étourdissant et sombre sur un pays en guerre depuis 7 ans et sous la domination clanique des el-Assad depuis 1970. Elle est devenue une voix pour les milliers de syriens qui ne peuvent s’exprimer, qui ne peuvent plus crier leur souffrance. Son précédent récit « Les portes du néant » était déjà déchirant, avec « La marcheuse », c’est un pas de plus dans la descente du domaine d’Hadès, des flammes de sang projetées sans pitié sur un peuple qui ne demandait qu’un peu de liberté. Le récit regorge de métaphores sur la double peine d’être une femme en Syrie : on ne peut parler, on ne peut se déplacer librement seule, la violence fait la loi, qu’elle vienne du pouvoir en place ou de l’extrémisme religieux.

Ce livre est d’une beauté scripturale pour relater les ténèbres d’une guerre, la douleur d’un peuple, le désespoir sans aucune lumière de survie, sans le souffle d’un apaisement. Témoignage sans censure de la dictature des bombes qui brise le destin d’une jeune fille  qui découvrait l’émergence de l’amour et  n’avait qu’une ambition : vivre. Mais de marcher, ses jambes se sont arrêtées…

« Et c’est seulement alors que mon frère s’est tourné vers moi. Son regard était vide, comme celui des chats morts dans notre ruelle. Quant à moi, sous le ciel décoré de loupiotes argentées, j’ai remarqué ces petites coulées très douces que les larmes avaient sculptées en serpentant le long de ses joues. Nous venions de pénétrer dans la zone de siège. »

 « L’amour, c’est une série de petites planètes mouvantes qui dansent avec leurs bras longs et effilés, puis fusionnent dans un maelstrom de lumière éblouissante. L’amour, c’est quand tous les muscles de mon corps deviennent aussi muets que ma langue. »

«  Quand Hassan a saisi mes doigts, j’ai recommencé à respirer, et cette obscurité moite imprégnée de l’odeur détestable m’est sortie du corps par le ventre et par les yeux. Pendant ce temps, je plongeais mon regard dans les yeux d’Hassan, ceux-ci étaient nets, ou plus précisément ils étaient inondés. Tu sais ce que ça représente, des yeux trempés de cette eau qu’on appelle des larmes ? »

« C’était un phénomène déroutant pour moi : que les gens se volatilisent d’un coup comme s’ils n’avaient jamais existé. J’y ai beaucoup réfléchi, avant de comprendre que toute réflexion était vaine, sachant que nous ne sommes en définitive même pas capables d’assurer notre survie. »

« Le temps était semblable à cette période qui s’est écoulée avant que je naisse. Il n’était rien, et aujourd’hui il n’est rien. Je ne le comprends plus. Je ne le reconnais plus. Et je reste accrochée à un point fixe, comme les aiguilles d’une horloge qui tourneraient en sens inverse de la normale. »

La marcheuse – Samar Yazbek – Traduction : Khaled Osman – Editions Stock – Août 2018

mercredi 12 septembre 2018


Une noisette, un livre


 Un problème avec la beauté 

Delon dans les yeux

Jean-Marc Parisis




Alain Delon. Une gueule. Un guépard. Un samouraï. Dans les années 50, le monde découvre un nouvel éphèbe, le maniement des armes se fera en Indochine, à Saïgon. Pas pour très longtemps… L’examen final sera sa capacité à se faire un nom dans cette apparence d’Appollon.

L’écrivain et journaliste Jean-Marc Parisis signe une biographie inclassable d’Alain Delon, jamais sous la forme d’une fiction mais avec une originalité qui donne l’impression que les pages qui se tournent sont des rushs nécessitant aucun montage, du pris sur le vif pour un personnage qui ne laisse personne indifférent, pour le meilleur et pour le pire. Ou inversement.

De l’enfance au crépuscule de sa carrière, on remonte le fil du temps de celui qui n’a jamais été « comédien mais acteur ». Caractère indéfinissable, tempérament paradoxal, soufflant dans les ombres pour éviter la lumière tout en la retenant pas dessus tout. C’est un passage à Cannes, la rencontre avec l’autre star de l’époque, Jean-Paul Belmondo, les premières amours et la rencontre avec la fine fleur de la réalisation : Marc Allégret, René Clément, Luchino Visconti, Henri Verneuil…L’indomptable Delon laisse des traces, veut jouer mais ne veut pas être dirigé car il considère chaque rôle comme une vie. Ce qui entraînera forcément des incompris, des ruptures, comme avec Jean-Pierre Melville, pour qui, pourtant, Alain Delon conservera un immense souvenir et sera bouleversé lors du décès du cinéaste.
On est loin de la biographie sur ragots et rumeurs, on perçoit un homme bien plus sensible qu’il ne veut paraître, identité complexe voire inextricable tel un dédale, comme si chaque cellule de son esprit était sans issue…Aucune flagornerie, ni dédain, juste une vision objective, de ses échecs et de ses succès, de ses prises de position qui parfois se contredisaient, comme celle sur l’homosexualité, la qualifiant de « contre-nature » alors que quelques décennies auparavant il déclarait « qu’en amour tout est permis » lorsqu’on lui posait une question sur les relations amoureuses entre hommes…

L’ouvrage porte de longs chapitres sur l’affaire qui marquera la France post 68 : celle de l’assassinat de Stevan Markovic, ami et salarié du couple Delon. Au-delà de la suspicion autour de l’acteur et de l’incarcération d’un autre ami du milieu, François Marcantoni, c’est une violente cabale qui atteint l’ex-premier et futur candidat à la Présidence de la république : Georges Pompidou, avec des rumeurs pestilentielles sur son épouse Claude. Delon devra affronter un marathon judiciaire pendant que le couple Pompidou gardera la tête haute dans une dignité absolue. On songe soudainement, ce qu’aurait été l’affaire si les réseaux sociaux avaient existé à l’époque…

Impossible d’évoquer Delon sans parler de Romy Schneider et Mireille Darc, et, sur un ton emprunt de déférence pour les deux actrices légendaires. Amours qui ont eut une fin mais une amitié sans limites jusqu’au dernier souffle de vie pour chacune ; les témoignages retranscris permettent d’adoucir certains propos racontés ici et là.

Reste le titre du récit qui en est le fil conducteur : la beauté. Un visage d’une esthétique inouïe, un regard d’azur, un sourire renversant, une démarche à faire chavirer une statue de marbre…Une belle gueule qui a été un atout mais aussi un écueil. Admiration versus détestation. Rien de plus subjectif que la beauté et de plus assourdissant, un luxe pouvant devenir un cadeau empoisonné… Ajouter une attitude parfois plus que déconcertante, blessante, provocante, il n’en faut pas moins pour s’attirer les foudres, non pas du ciel, mais des âmes humaines. Delon a dû, durant toute sa carrière, prouver qu’il n’était pas qu’un visage de camée, mais aussi un personnage, ou plutôt, des personnages, glorieux ou paumés ; mais à chaque fois le public l’attendait dans un rôle noble, tous ceux qu’il a interprété à contre-courant ont été des échecs ou quasi-échecs… Etiquette quand tu nous tiens… !

« A un moment, Mercader (L’assassinat de Trotsky de Joseph Losey) contemple des fresques de Diego Rivera, pendant que son acolyte, lancé dans une théorie sur l’art, guette un commentaire de sa part. Mutique, Mercader s’absorbe dans les lignes et la couleur, à la manière dont Delon contemplerait ses Delacroix, Millet, Corot. La peinture imposait le silence, renvoyait le langage à sa substance vaine, pathétique. La peinture sauvait l’homme de la parole, du malentendu, de la trahison. Seul comptait vraiment ce qui s’échangeait, se formulait sur l’axe du regard, ce qui se touchait, se formulait avec les yeux, ou alors avec les mains, comme les bronzes de Rembrandt, Bugatti, qui sculptait des chiens, des fauves, autant d’amis. Bugatti aurait pu être son ami, un rôle aussi. »

Un problème avec la beauté, Delon dans les yeux – Jean-Marc Parisis – Editions Fayard – Août 2018


lundi 10 septembre 2018


Une noisette, un livre


 La saison des fleurs de flamme

Abubakar Adam Ibrahim




Nous ne sommes pas en Italie mais au Nigeria, pas à Vérone mais à Abuja. Pas d’amours adolescentes et pourtant des amours interdites : celle d’une femme d’âge mature, pieuse, veuve depuis 10 ans et d’un jeune homme faisant la loi à San Siro entre vols et trafic d’herbes en tout genre. Au milieu, des familles, la tradition africaine, la religion musulmane et un pouvoir politique corrompu. Une tragédie en trois actes pour un roman qui soulève tabous, violences et un complexe d’Œdipe revisité.

Lorsqu’ un voyou cambriole le domicile d’Hajiva Binta, ce jour-là tout va basculer pour elle. Sous la menace du couteau, elle résiste, regarde cet homme qui lui fait tant penser à son fils Yaro disparu, abattu,  lui aussi trafiquant en haschich et autres substances illicites ; ce qu’elle ne se doute pas c’est qu’au même moment Reza regarde cette femme en se remémorant le parfum de musc de sa mère, cette mère quasi inconnue et si absente. De cette rencontre brutale, va naître un amour charnel, passionné mais ô combien condamné par la morale. Des rendez-vous cachés pour ne pas éveiller les soupçons, des doutes chez l’un comme chez l’autre et une culpabilité pour Binta, celle de jouir avec cet homme comme elle ne l’a jamais fait avec feu son mari. Elle, va continuer à vivre comme si de rien n’était avec ses enfants, ses petits-enfants, ses nièces même si au fur et à mesure un flottement s’installe dans la béatitude. Lui, poursuit ses « affaires » notamment avec un sénateur corrompu, refusera de suivre les conseils de Binta parce que trop écorché vif.

L’écriture est sublime, des courbes poétiques alternent sur des mouvements d’excès, d’agressivité, la vulgarité des dialogues face à la beauté de la sémantique.

Un roman subversif, courageux qui détaille avec maestria l’impossible rapprochement  des antagonismes sous le joug des doctrines établies. Malgré la rudesse du fond, c’est un livre qui amène curieusement une tranquillité tant la construction est accomplie et chaque chapitre amené par un subtil proverbe africain : « Aussi loin qu’une pierre soit lancée, elle finira toujours par retomber » ; « Ne prends pas la peine de regarder l’endroit où tu es tombé, regarde plutôt celui où tu as glissé » ; « Un serpent peut changer de peau, il reste un serpent » ; « On ne peut cacher dans un sac un animal à cornes ».
La pudeur des sentiments est omniprésente, chacun essayant de s’exprimer sans trop en dire, préférant parfois le langage universel et sincère du regard ; une délicatesse tente de se frayer un chemin malgré l’adversité, les blessures, les souvenirs moribonds, l’odeur des cafards… Ces cafards introuvables et qui se cachent parfois à l’intérieur des corps comme ceux de ces politiques corrompus, cyniques, montrant une certaine empathie dès qu’il s’agit de servir leurs intérêts au prix de la chair, du sang, mêlant démagogie et autoritarisme pour aboutir à leurs plus abjects objectifs de pouvoir et de luxe.

Une histoire qui souffle le chaud et le froid comme l’harmattan chargé de ces poussières qui empêchent aux êtres de s’épanouir, desséchant les âmes et laissant des larmes de sang sur le chemin des destins.   

« Elle regardait le massif de pétunias que Hadiza avait planté avec amour pour mettre un peu de couleur dans ce jardin envahi de petits oiseaux dès le lever du soleil. Ce fut à ce moment précis, devait-elle songer plus tard, que les pétales de sa vie, pareils à un bourgeon qui avait enduré un demi-siècle de nuits, se mirent à s’ouvrir enfin. »

« Binta se précipita vers sa chambre, verrouilla la porte et alluma deux bâtons d’encens, contemplant la jolie fumée s’élever en tournoyant vers le plafond. Mais les miasmes si caractéristiques du péché perdurèrent. Elle alluma alors deux bâtons de plus et de dirigea vers la salle de bains pour y laver les traces de ses errements. »

« Son regard s’était arrêté sur un point au-delà des murs beiges, sur ces prairies lointaines illuminées par les seules flammes de son imagination. »

« De l’autre main, elle prit le roman qu’elle lisait avant de s’endormir. En observant le visage transi d’amour de la fille sur la couverture, elle rêva de disparaître entre ces pages et de ne faire qu’une avec ces mots. Qu’il n’y ait plus que des phrases, qu’une intrigue, que de l’amour, où de tendres conversations sont murmurées, nimbées par les voiles de l’adoration. Que tout finisse par des mariages. En happy ends parfumés. Sans sang, sans chairs mutilées, sans cauchemars aux couleurs douloureusement sombres. « 

« Elle ouvrit le dernier tiroir de sa coiffeuse et en sortit l’album photo relié cuir. Avec tendresse, elle le débarrassa de sa pellicule de poussière et le pressa contre sa poitrine. Les cendres de la mémoire s’agitèrent et elle eut l’impression de sentir le temps disparaître. Elle retrouvait le goût des larmes amères, elle revoyait les sourires, les clins d’œil mystérieux et les petits fragments de vie quotidienne qui fusionnaient les uns avec les autres pour former le trésor de son passé. »

La saison des fleurs de flamme – Abubakar Adam Ibrahim – Traduction Marc Amfreville – Editions de L'Observatoire - Août 2018



dimanche 9 septembre 2018


Une noisette, un livre


 Le Prince à la petite tasse

Emilie de Turckheim



D’un Commandant à un Prince. Dès la première page, Emilie de Turckheim donne le ton en évoquant les premiers instants de l’arrivée de Reza, réfugié afghan, dans son appartement : par un rêve, celui où elle accueille le Commandant Massoud. Référence d’un héros pour d’autres héros, d’un drame géopolitique pour tant d’autres drames humains. Mais contrairement à beaucoup d’autres récits, celui du Prince, est un hymne à l’espoir.

Emilie, son mari Fabrice et ses enfants Marius et Noé, vont accueillir pendant un an dans leur appartement du quartier du Jardin des Plantes, un exilé, un être que l’on a déraciné, un jeune afghan qui a déjà du haut de ses 22 ans un parcours effroyable de migrations et d’errance. Arrivé en France, il a obtenu une carte de séjour et peut travailler. Reste à trouver un logement. Emilie et les siens vont l’aider à souffler un peu, à croire en l’avenir. De son côté, Reza va leur apporter une richesse extraordinaire et des sourires qui valent tous les cadeaux du monde.

On saisit de suite que Reza, qui s’appelle Claude en 2° prénom, est un être d’une sensibilité extrême avec un compteur de la peur à son plus haut niveau. Mais il garde intact en lui la générosité et la bienveillance. Et celui qui a vécu dehors, a nagé dans le noir, à ramper dans la boue est un expert en délicatesse, jusqu’à nettoyer de fond en comble l’appartement et ramener des objets trouvés pour l’embellir, comme pour mettre encore plus de lumière sur la vie.

L’écriture d’Emilie de Turckheim est toujours une douce brise de fraîcheur avec toute la chaleur d’un esprit habité par l’empathie. Tout est narré avec une telle spontanéité, une telle sincérité que l’on finit par apercevoir les scènes de partage entre les mots, comme si on était un peu avec eux.

Un témoignage qui prouve encore une fois combien l’étranger peut susciter de découvertes, déclencher en soi des réactions inattendues parce qu’on prend le temps de comprendre l’autre. C’est également un manuel de savoir-vivre, de savoir-recevoir, de savoir-aimer et un riche point de vue sur l’importance de la langue, sur les difficultés de prononciation, de compréhension ; ce sentiment de n’avoir plus que des sons apatrides, l’idiome de son pays ne servant qu’aux souvenirs et la langue du pays d’accueil étant encore une ombre de la parole.

Puisse ce livre être un passeur de mansuétude, un déclencheur pour éveiller l’indifférence face au drame des exilés et une ode à l’espérance pour tous les êtres en souffrance, car, bien se rappeler que celui qui prête attention à l’autre le fera pour tous les autres… Une petite tasse pour un grand bol d’humanité.

« Dans sa bouche, migrant n’est plus ce mot-poubelle anonyme, employé à tout bout de champ, ce mot à œillères qui refuse de dire la guerre, la survie et l’exil. Dans la bouche de Reza, migrant c’est lui. Ce sont ceux qui partagent dans leur corps le secret de la fuite et la force de se sauver. Migrant est la plus haute branche de sa vie. »

Le Prince à la petite tasse – Emilie de Turckheim – Editions Calman Lévy – Août 2018

samedi 8 septembre 2018


Une noisette, un livre


 Simple

Julie Estève 



Simple. Simple comme une histoire. Simple comme l’apparence. Simple comme les préjugés… Et pourtant, complexe de l’incomplexe. Complexité de l’humain, des richesses des différences trop souvent incomprises.

Il a un nom, un prénom. Mais dans ce village corse, on l’appelle le « baoul » ou « le mongol, le débile, une merde, une graine de con », une longue liste, tant  Antoine Orsini a entendu d’insultes dans sa vie.
Sa mère est décédée à sa naissance (considéré avec charité comme l’infâme responsable de la mort de sa génitrice), son père n’a d’amitié que pour l’alcool, son frère et sa sœur font le service minimum envers lui… Au départ définitif de son père, il continuera d’habiter la maison, sans eau, sans électricité. Sans rien. Rejeté parce que simplet, du moins en apparence.
Ah si seulement Madame Madeleine avait vécu plus longtemps. Elle seule savait lui rendre sa dignité. Grâce à elle, on l’avait enfin appelé par son prénom à l’école. Il y pense toujours à sa dame de cœur, lui apporte des fleurs sur sa tombe. Il est si seul, ses interlocuteurs étant une chaise plastique trouée et son fidèle Magic. C’est peu, trop peu. Pour lui, c’est déjà beaucoup.

Il se débrouille comme il peut, il a cette intelligence que les autres n’arrivent pas à saisir, à comprendre. Avec rien, dénué de tout et malgré ses chagrins,  il arrive à trouver de la beauté dans la vie : dans les arbres, les fleurs, dans Florence, une jeune fille qu’il aime mais ce sera un secret. La mère de la jeune fille, la « vieille » ne peut encadrer ce « vaurien », une haine si tenace qu’elle ira jusqu’à cracher sur sa tombe ! Pourtant, jusqu’au bout Florence a continué à parler à Antoine, jusqu’au jour où on retrouve son corps dans la forêt. Morte avec une balle dans le ventre. Le coupable idéal sera vite proclamé, forcément… lâchement. Et pourtant…

Julie Estève fait de ce « baoul » un héros, car oui les héros peuvent être fragiles, de cette fragilité sort une force incroyable. Qui supporterait autant de rejet, de moqueries ? Pas toutes ces personnes qui se croient supérieures… Malgré une sémantique et une syntaxe rudes, ce roman est un livre de poésie, une ode à la tolérance et une leçon d’humilité. Tout ce qui brille n’est pas or et tout ce qui semble terne peut devenir lumineux.

« Moi j’aime bien m’asseoir en hauteur pour la vue. D’ici les hommes, y sont tout petits, ils ont des maisons qui sont toutes petites avec des bagnoles toutes petites. Le village il est tellement petit qu’il tient dans ma main. Et quand je ferme le poing, y a plus de village, y a plus rien ! Effacé, plus là ! Dans le coin, je suis peinard. Le ciel est transparent. Une buse grise danse. »

« Magic connaît ma vie par cœur et il est au courant pour les autres et les secrets. Il sait comme personne ce que je préfère au monde, madame Madeleine, les catastrophes naturelles, les pignons, Ayrton, les figues, les bagnoles, Vanina, les cailloux, Florence, mon 103 Peugeot, Saguézé, mes poules, tout ce qui est plantes, arbres, cactus et l’odeur de la nepita qui pousse dans les endroits où il y a la rocaille. Je lui ai raconté mes aventures en détail et je peux le dire aujourd’hui, c’est le meilleur compagnon qu’on peut avoir. En plus, on se dispute jamais ! »

Simple – Julie Estève – Editions Stock – Août 2018

jeudi 6 septembre 2018


Une noisette, un livre


 Ça raconte Sarah

Pauline Delabroy-Allard




Ce ne sont pas des mots, ce sont des notes. Ce ne sont pas des phrases mais des portées, « Ça raconte Sarah, est toute l’âme du violon, l’amour et sa caisse de résonnance, ses vibrations, un archet cambré qui caresse les cordes de la passion
C’est un opéra en deux actes avec un prologue comme une scène finale. Une tragédie digne des splendeurs de l’Antiquité, drame éternel de l’amour, de la passion, de la mort.

Ça raconte Sarah est l’histoire d’une jeune maman professeure qui, un soir de décembre, rencontre lors d’une soirée, une femme violoniste pas comme les autres. Elle est déconcertante de vie, d’allégresse ; elle est différente. Leurs regards se croisent, elles se retrouvent autour d’un café, se revoient lors d’un concert. Elles deviennent amies. Ni l’une ni l’autre n’ont connu l’amour avec une femme et pourtant va naître entre elles une passion saphique, à la fois tumultueuse et impétueuse. Le premier acte est par définition l’ivresse absolue entre érotisme envoutant et envolées lyriques. Su fond de Beethoven, Mendelssohn, Schubert ; partition livresque absolue.
Mais, la maladie va s’abattre sur la « Dame aux magnolias » et de là, c’est une folie progressive qui s’installe pour l’âme qui se retrouve perdue sans ce sourire, sans ce corps, sans cette musique. Une fuite vers l’Italie compose le deuxième acte jusqu’à la scène finale, à la fois grandiose et si intimiste.

C’est un roman qui va au-delà de l’amour, il transperce comme une ligne sacrée qu’aurait dessinée, non pas l’épée de l’archange, mais la lyre d’Eros dans une essence subtile de volupté. Mais c’est aussi, une œuvre romantique, entre les tourments de la passion, les vertiges incontrôlables, la vésanie comme triomphatrice.

S comme Sarah, que la narratrice associe au S du soufre, cet élément associé au feu, qui brûle et qui fait suffoquer. Ce soufre qui est dans le corps ce que le soleil est à l’univers. Il est lumière mais peut se consumer et tuer.
S comme Sarah, c’est aussi celui du souffle. Le lecteur le retient pour mieux s’immiscer dans cet ouragan de femme, de la brise au zéphyr. Souffle de la plume qu’a tenu Pauline Delabroy-Allard, pour sa créativité inspirée par le rythme des mots et la forme originale d’une histoire qui aurait pu être banale mais qui est devenue exaltante.
S comme Sarah et S comme spiccato, des mouvements lents mais qui d’un seul coup peuvent prendre de la vitesse, peuvent se fondre dans une forme scripturale à l’image de l’héroïne : allegro, doloroso, fortissimo, vivace…lagrimoso. Mais toujours ad libitum !

Un roman écrit à « l’encre vénitienne ». Vissi d’arte, vissi d’amore.

« La latence, c’est le temps qu’il y a entre deux grands moments importants. »

« Elle est surprise de l’obsession que je nourris immédiatement pour cet octuor, de mon désir de l’écouter toujours en boucle s’il le faut, d’en écouter tous les enregistrements existants. Elle ne sait pas que la voir jouer le quatrième mouvement a été une des plus belles choses de ma vie. Elle ignore tout de mes paumes fiévreuses, de mon pouls qui palpite, des voix cotonneuses. Et d’un coup, le silence, la lumière vive, sur scène, la lumière crue, cruelle. Le moment suspendu, dans le noir d’un coup, dans le silence d’un coup. Et rien. Pendant quelques instants, rien. Sauf mon pouls qui palpite. Et puis elle entre, sur scène. Tous, autour de moi, tous ils applaudissent. Je n’entends rien. Je la regarde. Sa robe longue. L’éclat de ses boucles d’oreilles. La lueur de ses incisives. Mon vampire. So violon. Son chignon. Son air lointain. Mon souffle destitué. La partition qu’elle ouvre (…) Ce n’est plus son violon, c’est elle qui chante. Je voudrais que ça dure cent ans, comme dans les contes, que ça ne cesse jamais (…) Ce sont les dernières mesures, elle se dresse, elle se cabre, elle devient titan. Tout vibre, tout explose. Avec ses seins orgueilleux, elle parade et elle triomphe. Elle a l’allure de ceux qui se mettent en chemin. Elle s’en va t-en-guerre. Ne sait quand reviendra. »

Ça raconte Sarah – Pauline Delabroy-Allard – Editions de Minuit – Septembre 2018

Livre lu et reçu dans le cadre du Prix Littéraire de la Vocation 2018



mardi 4 septembre 2018


Une noisette, un livre


 L’évangile selon Youri

Tobie Nathan




Il était une fois une jolie fable avec des étoiles plein les yeux parce qu’un petit magicien tourne dans un livre ouvert, celui où les pages s’envolent, brillent, parlent, bougent, remuent, papillonnent. On aurait presque peur que d’un seul coup elles partent, où que l’encre s’efface.

Ce petit prestidigitateur des âmes s’appelle Youri. Il est roumain, fruit d’un amour adolescent entre un juif et une gitane. Il n’a jamais connu son père et quittera ses forêts natales avec sa mère lorsque le grand-père maternel passera de vie à trépas. Ils arrivent tous les deux en France, bientôt sa mère Moïra décèdera aussi, après avoir raconté son épopée et l’histoire de sa grossesse.

Accueilli dans un centre d’ethnopsychiatrie au cœur de Paris dans le quartier des Pyramides, comme si on amenait le lecteur dans un premier pas vers une divinité égyptienne, c’est Elie, en retraite active pour ne pas sombrer, qui « adoptera » l’enfant, surpris par ce petit bonhomme étrange, au regard perçant, à la chevelure indomptable et à ses facultés de tout voir, de tout prévoir. Ce psy pas comme les autres et, disons, désabusé, va aller de surprises en surprises avec cet être hors du commun, tant, qu’il se pourrait que Youri soit un nouveau dieu, un dieu à l’Antique, capable de se transformer et de guider les gens, comme une célèbre déesse aux yeux pers…

Mais Elie n’est pas le seul à être subjugué par cet énigmatique personnage, il y a aussi Samuel, le fripier insolite, le poète du quartier Mouffetard et ses vers qui ruissellent, le « Old-new-Sex » qui a supprimé la notion de chasteté du dictionnaire, Sabrina et sa famille déracinée, l’étrange Avril qui communique par la pensée avec Youri, et, sans oublier un Président de la République (toute ressemblance avec des personnes ayant existé…).

Par le biais d’un divin conte, Tobie Nathan manie délicatesse, magie et vérité ; une triade, non pas capitoline, mais pourquoi pas « yourine », qui permet de transcrire le travail de ceux qui tentent d’apporter de l’aide à tous ces naufragés, ces déracinés de l’existence, ces blessés du destin. D’un mineur étranger sans papiers, on découvre un prodige des souffles de vie, et effectivement, « il faut prendre garde aux étrangers ; parmi eux se cachent des êtres d’exception ».

A côté de l’histoire, une brillante écriture illumine le récit, celle où domine la poésie « la poésie, voyez-vous, est l’espace où les mots agissent sur le monde. Du grec poiêsis, qui signifie agir » ; celle où les sentiments prennent un chemin vieux comme le monde mais qui peut guérir de tout : l’amour. Autour de tout son éventail de synergies.

« Pendant deux ans, ils se sont aimés d’un érotisme sans puberté. Ils se suivaient, comme ombre et lumière. »

« Les gens changent, leurs habitudes, leurs objets aussi. Mais les lieux diffusent les mêmes magnétismes au travers des temps, les mêmes flux, les mêmes angoisses, les mêmes apaisements, c’est pourquoi il faut chercher plus profondément, jusqu’au noyau du monde. »

« Les âmes s’attirent comme des aimants, invisible fluidité des rencontres au-delà des temps, des langues et des pays. Les âmes s’engendrent de ces rencontres, se multiplient de ce scintillement qui les féconde. Les âmes jamais ne sommeillent, qui s’élèvent à chacun de leurs accouplements, qui, une fois assemblées, s’élèvent encore, jusqu’au soleil. »

« Quelque chose en moi m’assure que le destin expédie des signes qu’il faut saisir. Je suis comme ça. Au fur et à mesure du temps, j’ai appris à ne pas contrarier ma nature. »

L’évangile selon Youri – Tobie Nathan – Editions Stock – Août 2018

dimanche 2 septembre 2018


Une noisette, un livre


 Dix-sept ans

Eric Fottorino




Dix-sept ans. Dans les rues de Nice, une jeune femme, Lina Labrie, aurait pu murmurer entre ses lèvres : « dans les rues de la haute ville/j’ai vu mon destin difficile/je devais pour arriver/serrer les poings bien des années/lançant des pierres contre le vent/J’ai fait des rêves de géant/je suis devenue forte/à dix-sept ans ». Un peu plus bas, son fils aurait entendu cette voix, cette voix qui aurait levé le voile sur l’opacité d’une relation.

France. Années 1960. Une jeune femme met au monde un petit garçon, Eric, de père inconnu selon l’état civil. Elle a dû quitter la région bordelaise pour la Riviera, là où on ne la connait pas, un enfant sans père, c’est forcément la honte dans cette France bien-pensante… Sa mère l’enfonce dans des concepts religieux et souhaiterait qu’elle abandonne l’enfant. Elle le gardera. Et il grandira…

Hélas, il grandira sans comprendre cette mère qui lui semble être une inconnue, pris dans l’étau de deux pères, le géniteur (quasi inconnu) et l’adoptif, allant volontiers dans le giron de sa grand-mère. Pour lui Nice est également un mystère, il y est né mais n’y a jamais vécu, n’a jamais rejoint sa mère quand elle s’est établie quelques années dans la cité qui longe la baie des Anges.
Mais un dimanche de décembre tout bascule. La maman Lina invite chez elle ses trois fils, Eric, François, Jean et leur famille respective. Soudain, elle leur révèle un terrible secret : deux ans après la naissance d’Eric, elle a mis au monde une petite fille, arrachée de ses bras dès le premier souffle de vie. Un bébé volé avec la bénédiction des religieux qui allaient la donner à une famille « dans le besoin ». Son péché de « fille perdue » était ainsi un peu pardonné… Ad nauseam.

C’est ainsi qu’Eric décide quelques jours plus tard de partir à Nice pour tenter d’en savoir plus sur sa naissance, sur sa mère. De la Prom aux vieilles ruelles c’est une immersion dans la recherche de souvenirs inexistants mêlés aux regrets, à la culpabilité de n’avoir su aimer davantage sa mère, de n’avoir pas deviné ce qu’elle avait subi sans jamais imaginer l’incroyable amour qu’elle portait pour son fils aîné.

Comment définir cette lecture d’une beauté infinie, tant pour les sentiments, l’amour qu’elle dégage que pour l’écriture d’Eric Fottorino, écriture éblouissante de style et d’élégance.
Ce n’est pas un cri d’amour, c’est un chant avec des notes graves sur le passé envolé, des notes aigues sur la douleur de n’avoir pu répondre à tant d’affection ; ce sont des notes douces au phrasé mirifique pour le bonheur retrouvé, pour cette nouvelle naissance de tendresse gigantesque entre un fils et sa mère, entre une mère et son fils.

Un récit sans aucun doute cathartique dans toute la noblesse du terme. Car il y a de la violence dans cette histoire, pas une violence brutale mais une violence lancinante, rampante, silencieuse… elle finira par s’estomper pour laisser place à la vérité, au dialogue grâce au courage. Un moment d’intimité pour un grand livre d’humanité sur la transmission de l’amour dans toute son authenticité. Pudiquement émouvant. Emotionnellement pudique.

« La honte n’est pas très bavarde. Elle vous rentre les mots dans la gorge jusqu’à vous étoffer. »

« Il était temps de rembobiner le temps. »

« Deux pères ont effacé une mère comme un drame peut en cacher un autre. »

« La lumière paisible du soir me rendait léger. Un à un les lampadaires se sont allumés. On aurait cru ces bougies magiques sur les gâteaux d’anniversaire, dont la flamme renaît chaque fois qu’on l’éteint. »

Dix-sept ans – Eric Fottorino – Editions Gallimard – Août 2018


samedi 1 septembre 2018


Une noisette, un livre


 Réelle

Guillaume Sire




L’écran. Cadran lumineux mais qui peut projeter des ombres désastreuses car tout ce qui brille n’est pas or, surtout dans ce monde impitoyable de l’univers cathodique en général et de la téléréalité en particulier.

La famille Tapiro habite une ville de province sans rien de particulier dans la vie. Un couple sans histoire avec deux enfants, Kevin et Johanna. La vie dans l’appartement tourne autour de la télévision, rarement éteinte. Jeune adolescente, Johanna rêve. Rêve d’une autre vie, plus confortable et surtout rêve de devenir célèbre et côtoyer les people, dont Ophélie Winter pour qui la jeune fille a une admiration absolue. En même temps, elle rêve de découvrir l’amour, d’être aimée. Les premières expériences tant sur la recherche de la gloire que de l’amour ne sont pas une réussite, mais elle persiste et finira par obtenir le Graal (ou ce qu’elle suppose l’être) : une émission de téléréalité calquée sur le phénomène « Big brother ». Le luxe s’offre à elle avec toutes ses illusions. Dans le loft, elle entame une relation avec un autre candidat qui semble plutôt éloigné du concept vu son côté romantique et sa passion pour le Moyen Âge. Tout semble aller dans le meilleur des mondes : elle laisse de côté son amie de toujours, participe à des réceptions, rencontre Ophélie Winter en qui elle croit une amitié sincère et durable. La poudre est jetée en quantité dans les yeux de la désormais jeune femme. Mais, des ombres commencent à contourner les faisceaux lumineux, à commencer par l’attitude de l’animateur Lastrada pour qui programme rime avec scandale et vulgarité… évidemment toute ressemblance avec des personnages existants ou ayant existé est purement fortuite…

Si le sujet sur la soif de devenir célèbre a déjà été traité dans d’autres ouvrages et romans (on pense de suite à « Génération spontanée (1) et, plus récemment, « La fin des idoles (2) »), le style du récit est assez original avec une vision très nette sur l’adolescence et ses aspirations. Avec ce que peut produire comme ondes plus ou moins néfastes la presse people et le clinquant des émissions ultra scénarisées.
Guillaume Sire dresse un tableau sans concession des mirages qui foisonnent et des pactes artificiels des Méphisto des temps modernes, ces chimères qui flirtent dans le cerveau de la jeunesse rêvant à quitter leur situation banale et leur mal-être quotidien, mal-être accentué par la machine à fabriquer des illusions… Avec en prime, cette habitude, cette nécessité viscérale de vouloir devenir populaire.
Vaste constat aussi de l’amour sans amour, de l’envie sans sentiments. Un livre proche du pamphlet sur le tout superficiel, sur la fausse amitié, sur le profit personnel, sur l’audace et l’opportunisme cannibale et qui au fil de la lecture devient presque un manuel pour savoir raison garder. Et ainsi éviter d’être projeté volontairement dans l’hadès de l’escalade méphitique de la téléréalité.

« Cette ambiance de trahison augmenta l’intensité de la relation d’Edouard et Johanna. Ils avaient du mal à se séparer, même pour une minute. Tout était fort entre eux et insatisfaisant. Ils sentaient que le jeu qui les avait unis aurait tout aussi bien pu les séparer, et que leur histoire était comme une quinte flush au poker, un coup gagnant, mais rare, qui vous fera perdre la partie si vous ne comptez que sur lui. »

Réelle – Guillaume Sire – Editions de L’observatoire – Août 2018

(1)  Génération spontanée – Christophe Ono-Dit-Biot – Editions Pocket
(2)  La fin des idoles – Nicolas Gaudemet – Editions Tohu-Bohu

jeudi 30 août 2018


Une noisette, un livre


 Mauvaise passe

Clémentine Haenel 


« Par moi l’on va dans la cité des peurs ; par moi l’on va dans l’éternelle douleur : vous qui entrez ici, laissez toute espérance ».
Cette phrase de « La divine comédie » aux portes de l’enfer aurait pu servir d’introduction pour ce premier roman de Clémentine Haenel, tant il y a de diabolisme dans cette écriture dantesque !

Evidemment, celui qui aime le très sucré, le sirupeux, une lecture comme une chanson douce, en garde à toi ! Car un œil noir te regarde, celui de la détresse, de l’obscur, du glauque, du désespoir ; rien d’un songe mais une danse quasi macabre des démons qui ne cessent d’évoluer dans l’encéphale de la narratrice.
Si on me disait que c’est Lucifer lui-même qui a tenu la plume, tout me porterait à le croire, tellement c’est un pandémonium de violence ; au diable la volupté, tout est noirceur et désœuvrement.

Tout commence à cause d’un X. Un homme. Une séparation qui va provoquer une aplasie de l’âme de la jeune femme, chaque pulsion qu’elle ressent est comme une envie de meurtre, de sang, de sexe dégoulinant. De X on passera par différentes lettres de l’alphabet pour terminer par celle qui peut redonner espoir, non pas un E mais un Z.
Z comme zébrure, du noir et blanc pour un être ayant perdu la couleur de la vie mais qui rêve encore un peu de nuancer les gris de la cendre enfoncée dans sa chair.
Tout le fil du récit est confus, de l’hôpital psychiatrique aux errances sur les toits, dans la rue, des médicaments à la recherche de la sortie du tunnel. Une confusion comme pour mettre le lecteur en immersion dans le mal-être de la jeune fille.

Un livre qui fait sortir de la zone de confort. Une claque. Pas une petite baffe, non, du brutal, du vif, pour écorcher les nerfs et montrer ce qu’est la désintégration. Sans aucune victimisation, sans aucune pudeur, juste des estocades comme pour transformer les pages en une catharsis. Et enfin voir des couleurs.

« Parler m’encombre. Sortir m’effraie. Je ne m’habille plus. Je ne me lave plus. Je n’écris plus. Je ne fais plus de théâtre. Je ne drague plus. Je ne baise plus. Je n’habite plus chez moi. Je ne ris plus. Je ne pleure plus. Je n’achète plus de pizzas. Je ne vais plus boire des coups. Je ne dessine plus. Je ne prends plus de photos. Tout dort. Je ne me maquille plus. Je n’achète plus de vêtements. Je dors ma vie. Je ne m’intéresse plus. M’en fous du monde, du cours des choses, de la politique, je ne travaille plus. C’est ça, c’est la démission. »

Mauvaise passe – Clémentine Haenel – Editions Gallimard, collection L’Arpenteur – Août 2018

Livre reçu et lu dans le cadre du Prix Littéraire de la Vocation 2018