mardi 27 février 2018


Une noisette, un livre

 

 

Défaillances

B.A. Paris

 

 


Enfin une noisette noire sans excès de descriptions nauséabondes quant à son décorticage ! Pas d’accumulation de cadavres, pas de détails sanglants sur le rapport du médecin légiste, pas de paragraphes morbides pour faire saliver de voyeurisme le lecteur en manque de sueurs froides. Non, plutôt, que de convertir sa plume en vautour affamé, l’auteure suit les pas d’une Agatha Christie, tout doucement, mais avec l’assurance de brosser un thriller psychologique en coiffant direct les méandres de l’esprit vénal et manipulateur…

Depuis un an Cassandra est marié avec Mathew et tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Sauf, qu’un soir d’orage, le tonnerre commence à gronder autour de Cass… Jamais elle n’aurait dû traverser cette forêt, voir cette voiture stationnée sur une aire de repos, s’arrêter et puis repartir…Un sentiment de culpabilité l’envahit quand elle apprend le lendemain que la femme qu’elle a aperçue dans le véhicule a été sauvagement assassinée…

Remords, coups de fil anonymes, pertes de mémoire, la paranoïa se profile doucement. Son mari et Rachel, son amie d’enfance, ne semblent pas prendre ses tourments au sérieux mais s’inquiètent tout de même… surtout lorsqu’elle commence à commander un landau alors qu’elle n’a pas d’enfant, puis à signer des papiers… et si elle commençait une démence précoce, pathologie qui a atteint sa mère dès l’âge de 44 ans… Puis, la vision d’un grand couteau dans la cuisine, couteau qu’elle n’avait jamais vu et qui disparaît…

L’intrigue n’est pas le point culminant du roman mais plutôt la progression de la manipulation et de ses mécanismes. Et sur ce point, je n’ai pu m’empêcher de faire une comparaison avec l’excellent film « Hantise » de George Cukor avec Charles Boyer et Ingrid Bergman. Quant à l’écriture, elle est simple, sans fioritures, et, j’y attache de l’importance, sans vulgarité ni jurons à répétitions…

« Défaillances », une lecture en puissance.

Défaillances – B.A. Paris – Traduction : Vincent Guilluy – Editions Hugo Thriller – Décembre 2017

Livre lu dans le cadre du Grand Prix des Lectrices Elle 2018


lundi 26 février 2018


Une noisette, un spectacle

 

Les Suppliantes

Tragédie moderne du poète Eschyle


 


Et si les Grecs avaient tout compris ? Déjà Homère avec son héros de tous les temps, Ulysse, avait écrit « Etranger, tu n’es pas un homme vulgaire ni privé de raison (…), puisque tu es dans cette île, tu ne manqueras ni de vêtements, ni de tous les secours que l’on doit aux malheureux voyageurs qui viennent implorer notre pitié. (…) Pourquoi fuyez-vous cet étranger ? Pensez-vous que ce héros soit un de nos ennemis ? Non. »

Dès le début de la Grèce Antique le réfugié était protégé de ses ennemis. C’est le cœur de la tragédie « Les Suppliantes » écrite vers 460 av. J.C. par le poète Eschyle. Une œuvre chorale formée des Danaïdes. Fuyant le mariage forcé, elles partent avec leur père Danaos et échouent au pays d’Argos. Le Prince apparait face aux femmes qui prient secours et protection, mais ce dernier consule son peuple. Après avoir refusé la demande d’extradition des Egyptiens et malgré les menaces de guerre, Pélasge accepte de les accueillir.

Comment ne pas être secoué par cette histoire face à l’actualité ! Ces femmes refusant la soumission, fuyant viols et autres crimes, réclamant le droit à la liberté et à une vie digne. C’est ce récit antique que Jean-Luc Bansard, fondateur du Théâtre du Tiroir à Laval, a décidé d’adapter avec la scénographe Brigitte Maurice d’après la traduction d’Olivier Py. Plus de 30 représentations ont eu lieu jusqu’à ce jour dans le Grand Ouest et c’est devant une salle archi comble que la pièce s’est jouée dimanche 25 février à Neuil-les-Aubiers (Deux-Sèvres) grâce à la participation de l’association locale « la Citoyenne » et au profit de « 100 pour 1 en Bocage ».

Non seulement ce naufrage antique fait corps avec la réalité mais la plupart des acteurs sont des réfugiés et des demandeurs d’asile, telle Alice-Simbi, fuyant le Kenya après avoir été violée, ou Walid, syrien refugié en France mais qui tremble pour son fils toujours à Damas. La présentation de ce dernier a d’ailleurs provoqué une intense salve d’applaudissement et l’on a vu parmi les spectateurs la bannière de l’ancien drapeau syrien. Emotion. Un total de 41 actrices et acteurs, venant de 19 pays différents, métissage des cultures pour une explosion de vocables vernaculaires. La représentation s’est terminée avec toutes les musiques du monde après les chants composés par Olivier Messager pour l’occasion.

La modernité de la mythologie pour montrer que l’aide aux réfugiés, aux migrants est indispensable, que chaque vie mérite d’être sauvée avec cette phrase qui résonne au plus haut des cieux « Zeus exige que l’on respecte les étrangers ».

Un spectacle citoyen pour une cause universelle.

Les Suppliantes d’après Eschyle – Théâtre du Tiroir

« Comment serait-il pur, l’oiseau qui dévore l’oiseau ? Et comment serait pur celui qui veut épouser une femme malgré elle ? » Eschyle - Les Suppliantes
 
 

jeudi 22 février 2018


Une noisette, un livre

 

Ceux d’ici

Jonathan Dee

 


Il y a les autres, de plus loin, touristes, curieux... Et puis ceux d’ici. De là, d’Howland, petite commune du Massachusetts où chacun vit comme il peut, avec ses problèmes et ses petites tentations. Mais le rêve américain n’est plus qu’un mirage, la réalité à laquelle va s’affronter Mark et l’ensemble de sa famille.

Le récit commence brutalement, tant sur le fond que sur la forme avec une écriture dure, sèche, injurieuse, négative mais nous sommes le lendemain du 11 septembre 2011. Deux types ont rendez-vous avec un avocat d’affaires pour tenter de récupérer un peu d’argent sur les escroqueries en ligne dont ils on été victimes. L’avocat est absent, tout est ralenti, comme un silence de morts, forcément... Ils n’ont plus qu’à rentrer respectivement chez eux. L’un des deux est Mark Firth, entrepreneur en bâtiment mais qui espère faire fortune, l’autre va en profiter pour lui voler sa carte bancaire.

Une fois de retour chez lui, Mark va rencontrer Philip Hadi, un milliardaire newyorkais qui veut effectuer quelques travaux dans sa maison juste achetée d’Howland. Il deviendra ensuite maire de la ville faisant comme bon lui semble avec ses deniers personnels. Mais des opposants font entendre leurs voix, dont Gerry, le frère de Mark qui a laissé son entreprise pour se lancer dans l’aventure immobilière… la suite à découvrir…

Entre les parcours des uns et des autres, c’est un enchainement sans fin qui agite tout le récit. Si l’écriture change de ton, les situations décrites restent rugueuses à l’image de cette Amérique où tout est permis, où tout est possible, où tout peut s’acheter, tout se défaire, tout s’achever, où tout vaut quelque chose et quelque chose plus rien (« une maison c’était une valeur, pas une histoire »).  A chaque description d’un cas individuel c’est tout le reflet d’une société qu’on aperçoit, société sans limites du moment que le pouvoir politique et la technologie s’entrechoquent, souvent pour le pire.

Si on ne peut progressivement pas se défaire de la lecture, elle jette un froid, loin d’un regard visionnaire, le roman plonge dans la réalité et un warning sonne dans votre tête. Parce que si Jonathan Dee dépeint une société américaine cruelle, narcissique, agressive, prête à dénoncer l’autre, rejetant son problème sur celui de son voisin, on peut y voir, hélas, une copie de l’autre côté de l’Atlantique…Comme par exemple « les périodes de crise faisaient ressortir le mauvais côté des gens, et cet Internet, c’était un cabinet de toilette géant où on pouvait se permettre de gribouiller toute la haine qu’on voulait ».

Grandiose et pathétique.

Ceux d’ici – Jonathan Dee – Traduction : Elisabeth Peellaert – Editions Plon / Collection Feux Croisés – Janvier 2018

lundi 19 février 2018


Une noisette, un livre,

 

L’Attrape-souci

Catherine Faye


 


Pobrecito Lucien, eres tan cariñoso… y valioso !

De mystérieuses petites boites jaunes dans une librairie de Buenos Aires. Selon une légende, si on confie ses soucis aux petites poupées qui sont à l’intérieur, ils s’envolent… Seulement, au moment ou Lucien ou Lucio hésite pour choisir c’est sa mère qui s’envole… Lui, l’enfant de Passy va devenir un gamin des rues.

Errance, rencontres, il va braver tous les dangers et faire preuve d’ingéniosité pour survivre… et revivre. Car malgré sa détresse, il a encore des rêves, mais aussi des révoltes, qui vont lui permettre de puiser la force nécessaire pour affronter les obstacles et attraper ce porte-bonheur qui plane au-dessus de nos têtes.

On accompagne par la pensée le petit Lucien le long de sa quête, en tremblant, en souriant, en riant. C’est la rencontre entres différents personnages : un cartonnier, des prostituées, des bandits en herbe… d’apparence rude mais avec toujours une tendresse cachée qui sait se réveiller  Et puis un jour, c’est Arrigo qu’il croise, un jardinier travaillant pour une riche clientèle dont Adela. Car en fait, ce n’est non seulement sa mère qu’il recherche mais aussi l’amour, cet amour qui lui a tant manqué, et, l’adolescence venant il réalise qu’il va falloir se construire, lui seul, pour former sa véritable personnalité.

A travers cette course à la survie dans la capitale argentine, l’auteure sait discrètement ajouter ce qu’est la réalité d’une grande ville d’Amérique du Sud, là ou l’extrême pauvreté se heurte à la corruption de tous les instants.
Une vaste réflexion en douceur sur ces gens qui ratent le coche, qui se retrouvent du jour au lendemain dans la misère, qui devront forcer le destin dans l’indifférence quasi générale.

Catherine Faye brosse un roman en forme de conte qui nous fait espérer au miracle, du moment que l’on tend une main pour le saisir et en balayant les fantômes du passé.  A cette touchante histoire s’ajoute un invité : l’univers des plantes. Cette richesse verte qui va s’ajouter à celle du cœur, des cœurs, en direction d’un grand souffle vers la liberté, vers l’épanouissement. La vie et ses étoiles…

« Je serais incapable de dire combien d’heures, combien de jours j’ai divagué, égaré entre deux eaux. La nuit et le matin ne faisaient qu’un, l’après-midi, la fièvre montait. J’avais l’impression de me noyer, puis je remontais à la surface, balloté entre cauchemars et rêves, sommeils profonds et délires. »

« La vie continuait, je n’avais pas le choix.»

L’Attrape-souci – Catherine Faye – Editions Mazarine – Janvier 2018
 
 

dimanche 18 février 2018


Une noisette, un livre

 

 

Dans les angles morts

Elizabeth Brundage


 

 

Des âmes sombres, un paysage gris, une ferme abandonnée, des fantômes, des cris, des pleurs, des doutes… et un crime. Elizabeth Brundage, en peintre des mots, a mis tous les composés pour peindre et ausculter tout ce qui peut amener un être humain à l’inimaginable. Mais peut-on parler de roman noir lumineux ? Probablement avec cette fresque « Dans les angles morts » car la noirceur des contours et de l’un des personnages principaux est enveloppée d’une plume brillante qui fait rayonner les facettes tourmentées et obscures d’un animal appelé Homo Sapiens.

Georges Clare, un universitaire issu de la bourgeoisie newyorkaise achète une ferme dans le Colorado sans dire à sa femme, Catherine, que les précédents propriétaires se sont suicidés. Huit mois plus tard, George passe chez ses voisins pour leur dire qu’il vient de trouver son épouse assassinée en rentrant chez lui mais que leur petite fille Franny est saine et sauve. Que s’est-il réellement passé ? Le shérif Travis Lawton soupçonne de suite le mari, mais la réalité sera plus abstraite que les apparences…

A partir du meurtre l’auteure repart en arrière afin de croquer les différents chemins de vie de chaque protagoniste faisant de cette histoire sombre un thriller psychologique aux touches pigmentées pour offrir au lecteur une palette vertigineuse, allant d’un psychopathe déconcertant jusqu’aux formes d’un ectoplasme.
Le tout nuancé par une écriture en glacis avec un savant équilibre entre l’ombre et la lumière, une plume imitant le pinceau du clair obscur pour mieux jouer sur les contrastes et ce qui oppose chaque personnage.

Une fresque intime qui donne une perspective sur les non-dits, les secrets, les blessures qui ne se referment jamais, les tourments de l’enfance, l’errance d’orphelins et la force des esprits pour à la fois humilier, cacher mais aussi combattre, continuer…

Le récit se termine encore plus magistralement qu’il avait commencé. Du Woody Allen sur papier pour un livre à encadrer !

« Tous deux étaient versés dans l’art. Des passionnés d’histoire, qui admiraient l’authenticité. Ils étaient sensibles à la beauté, à l’élégante géométrie de la composition, à la matière capricieuse qu’était la couleur, au spectacle de la lumière. Pour George, le trait constituait la narration ; pour Catherine, c’était une artère reliée à l’âme. »

Dans les angles morts – Elizabeth Brundage – Traduction : Cécile Arnaud – Quai Voltaire pour les Editions de La Table Ronde – Janvier 2018-02-18

Livre lu dans le cadre du Grand Prix des Lectrices Elle 2018

mardi 13 février 2018


Une noisette, un livre

 

Le cas singulier de Benjamin T.

Catherine Rolland


 

Il y a eu la machine à remonter le temps. Avec « Le cas singulier de Benjamin T. » c’est une oscillation de 70 ans, entre le temps d’aujourd’hui et le temps d’hier, entre le temps de la paix et le temps de la guerre. A chaque fois dans l’esprit de Benjamin, le héros de l’histoire, c’est une bataille qu’il affronte : en 2014, celle de son corps, de son mental, en 1944, celle d’une nation.

Benjamin vit sur Lyon, divorcé de Sylvie et père d’un enfant. Sa situation ne tient qu’à un fil. Epileptique il ne peut officiellement plus conduire ; ambulancier, il risque d’être licencié par son patron Haetser, le nouveau compagnon de son ex… Comme équipier il a David, son meilleur et unique ami qui est en couple avec Thibault.

Les soucis augmentent, les crises d’épilepsie suivent, se font de plus en plus fréquentes avec des visions que Benjamin ne peut expliquer. Il finit par accepter d’être cobaye pour un nouveau médicament jugé révolutionnaire par sa neurologue. Mais tout va basculer dans sa tête et va être progressivement plongé en immersion, transporté en 1944 en plein maquis sur le plateau des Glières, dans le massif des Bornes, projeté dans le personnage d’un lieutenant de la résistance aux côtés d’un frère prêtre et de l’un des héros abattu le 10 mars 1944 : Théodose Morel, plus connu sous le nom de Tom Morel.

Mais qui est Benjamin ? Quelle est sa véritable histoire ? Est-il fou comme le prétendent son ex-épouse et les soignants ? Ou bien sont-ce des fantômes du passé qui reviennent dans son subconscient pour donner des explications sur sa vie, sur les choses de la vie ? Les deux vies finissent par s’entrechoquer, se mélanger dans un tourbillon d’événements plus étranges les uns que les autres.

D’où venons-nous, qui sommes-nous, où allons-nous…

Ce récit est un exercice de prestidigitation. Magie de l’écriture, magie de la fiction, magie d’entrecroiser deux époques avec un double personnage que tout oppose : le pleutre Benjamin du XXI° siècle face au vaillant Benjamin du XX°. Avec les aléas pour le lecteur d’être engouffré dans ces fluctuations intemporelles et psychologiques.

Une façon audacieuse, mais aussi délicate, de mettre noir sur blanc les colorimétries grises de l’être humain, de relativiser autant les échecs que les succès et de réfléchir sur les choix de vie et ses conséquences, sur l’acharnement thérapeutique, sur le hasard, les coïncidences ou encore les mystères des songes…

Mais du songe d’une lecture, éveillés vous resterez. La plume est si vivante, si dynamique, si surprenante que vous glisserez sur les pages comme Benjamin a su se mouvoir entre deux époques, entre deux destins, pour atteindre des sommets parfois inconnus…

Quant à la fin, je ne vous dis rien. Vous aurez juste faim d’en connaître plus sur cette auteure qui n’oublie pas le passé pour convertir une réalité en une fantastique excursion cérébrale sur les faiblesses et les richesses de l’espèce humaine. Avec la confusion des sentiments en prime.

Les cas singulier de Benjamin T. – Catherine Rolland – Editions Les Escales – Février 2018
 
Remerciements à Joëlle qui m'a permis de découvrir ce livre. Vous pouvez la retrouver ici

lundi 12 février 2018


Une noisette, un livre

 

 

Le temps des hyènes

Carlo Lucarelli


 


« Il n’y a rien de plus trompeur que l’évidence »… ou en anglais dans le texte « There is nothing so unnatural as the commomplace ». Ou bien encore «  keem fulut neghèr zeybahriawi yelèn » en tigrigna, la langue d’Obga, le Sherlock Holmes abyssin du capitaine des carabiniers Colaprico, tous les deux enquêteurs en terre erythréenne  pendant la domination italienne.

Tout commence par une épidémie de suicides aux branches d’un sycomore, arbre dont le bois était réservé à la confection des cercueils des pharaons car il symbolisait la sécurité et la protection pour les âmes d’outre-tombe. Trois indigènes sont retrouvés pendus dans l’indifférence générale. L’attention se réveille lorsqu’on retrouve peu après le marquis Sperandio au même endroit et dans la même position macabre.

S’enchaine une enquête trépidante où l’on ne s’ennuie pas une seconde entre des femmes mystérieuses, une sorcière égorgée, des hyènes peu avenantes, un chien plus que féroce, des aventuriers peu scrupuleux, un militaire passionné de photographie et une mafia locale importée.

Si la forme et l’écriture sont parfois déroutantes (accumulation de « putain » et autres jurons), le fond les fait vite oublier. Car derrière l’intrigue captivante se glisse une savante réflexion sur le temps des colonies et ses excès en tout genre. Un passage auquel on ne s’attend absolument pas est celui de l’incursion d’un français aventurier qui raconte sa rencontre avec Arthur Rimbaud du temps de sa désastreuse tentative d’armer Menelik II (le négus du Shewa). 

Ce roman noir à la sauce italienne, pimenté de saveurs africaines, est un véritable menu de résistance : une entrée qui met en appétit, un plat principal très copieux avec des ingrédients qui se superposent les uns après les autres mais ajoutés avec dextérité et légèreté pour éviter les lourdeurs de la digestion « thrillesque » et enfin un succulent dessert digne de la surprise d’un chef ! Un vrai régal, tant, que même le dernier « putain » vaut de l’or ;-).

A noter, l’excellent travail du traducteur et une opportunité pour rappeler que celui-ci a un rôle indispensable car il permet à la littérature de devenir universelle.

Le temps des hyènes – Carlo Lucarelli – Traduction : Serge Quadruppani – Editions Métailié – Février 2018

dimanche 11 février 2018


Une noisette, un livre

 

L’essence du mal

Luca D’Andrea


 

 

Vous n’aurez pas besoin de mettre de carburant dans votre moteur à lire, dès les premières pages vous roulez, non pas sur des noisettes, mais sur des concentrés de substances qui remplissent la noirceur, d’une âme, des âmes. Mais avec, heureusement, toute l’antinomie que l’espèce humaine est capable de produire.
 
« L’essence du mal ». Un titre qui tombe à pic dans l’étrange parc de Bletterbach où l’histoire remonte à la nuit des temps, et même si l’auteur base sa fiction entre la fin du XX° siècle et le début du XXI°, c’est une descente dans la dernière période du Paléozoïque, au cœur du système Permien, afin d’enchevêtrer un thriller géologique.
 
D’un massacre horrible en 1985 survenu en pleine tempête dans le Tyrol du Sud, 30 ans sont passés. Mais Jeremiah Salinger, jeune réalisateur et scénariste américain, dont l’épouse, Annelise, est originaire des environs de Bolzano, va enquêter sur ce fossile sanguinaire après avoir failli être victime de cette terrible « Bête », un souffle blanc impitoyable, qui a emporté une équipe de secouristes.
Mais les recherches vont se révéler bien ardues, il faudra fendre la carapace des réfractaires pour mener à bien cette quête de la vérité. Car un scorpion veille… Un scorpion des mers de 390 millions d’années… Intrigue quand tu nous prends…
 
Un polar aux multiples embranchements, à l’image de ce tentaculaire Jaekelopterus Rhenaniae, arthropode caractérisé par un corps segmenté…il fallait y penser, Luca D’Andrea l’a fait.
D’un ton léger mais percutant, l’histoire est palpitante mais avec des périodes d’accalmie lors des passages de connivence entre un père et sa petite fille Clara, et, du fameux « syndrome de l’écureuil ! Si l’écriture peut paraitre facile, elle est néanmoins dosée et, subitement, on prend l’importance de la bonne utilisation des articles (là je ne parle pas de papiers journalistiques) lorsque page 418 on lit «  Je serrai des mains et je serrai les fesses ». Imaginez le sens de la citation si l’auteur avait écrit « Je serrai les mains et je serrai des fesses » ! Un détail mais qui illustre toute les nuances et subtilités des idiomes.

Mais au fait, « L’essence du mal », ça fait combien de mots ? Clara aurait la réponse…

L’essence du mal – Luca D’Andrea – Traduction : Anaïs Bouteille-Bokobza – Editions Denoël – Décembre 2017

Livre lu dans le cadre du Grand Prix des Lectrices Elle 2018
 
 

mardi 6 février 2018


Une noisette, un livre

 

La pomme ne tombe pas loin du pommier

Bertrand Redonnet


 


L’homme est ses mystères. L’homme et les civilisations. L’homme et les tourbillons de l’humanité et de… l’inhumanité. Avant-hier, hier, aujourd’hui, demain et après-demain. La terre est une grande roue avec des peuples qui l’actionnent souvent contre sa volonté.

C’est ce qui ressort de la lecture du nouveau roman de Bertrand Redonnet avec une phrase qui claque, qui interpelle, qui résonne sur l’échelle de l’évolution humaine : « En creusant de plus en plus profondément la terre sous nos racines, nous découvrons finalement que nous sommes tous des exilés. Notre identité, celle que nous défendons bec et ongles comme on défendrait un rempart contre l’invasion, n’est que le reflet emprunté à quelques siècles d’histoire ».

De la Pologne à la Nouvelle-Aquitaine, c’est l’histoire d’un couple,  Wladyslaw et  Zosia, qui après les avoir combattus, fuit les ennemis, noirs puis rouges, et se retrouve près de l’Océan Atlantique espérant atteindre les Etats-Unis. Mais c’était sans compter sur Nestor, paysan solitaire cherchant des bras pour l’aider à cultiver. Ne pensant rester que quelques mois, les deux exilés se sont éteints sur cette terre charentaise sans jamais revenir sur Pogorzelce. Seul un verger avec des pommiers avait été reproduit à l’identique. Verger où on découvrit des années plus tard une sépulture antique lors d’un projet autoroutier. D’où venaient ces personnes dont on retrouve leurs os plus de deux mille ans plus tard ? C’est la question que se pose le fils, Zbyssek, qui décide de retourner sur le sol de ses ancêtres et comprendre ce qu’étaient vraiment ses parents, eux qui ont fait partie des « soldats maudits », une page oubliée de l’histoire polonaise, comme beaucoup d’autres, dans ce pays écartelé, tantôt à l’ouest, tantôt à l’est, et dont le mot liberté s’est envolé sur les plus hautes cimes de la forêt slave.

Une belle ode à la nature et à la tolérance, cette nature qu’il faudrait protéger car elle seule est témoin de l’histoire des peuples, elle seule voit les civilisations naître, grandir et partir, elle seule peut se rendre compte que l’homme ne retient rien de l’histoire et qu’il continue à se déchirer à travers les siècles, elle seule sait que nous venons tous d’une mixité génétique et que la notion de « race » est une absurdité notoire. Bertrand Redonnet à l’art d’observer, d’étudier et grâce à sa plume particulière, il entraîne le lecteur dans une sagesse humaine sublimée par la poésie du verbe. Si beaucoup de mélancolie (voire parfois des sentiments crépusculaires) parfume les pages de son roman, on peut y voir aussi la beauté d’un raffinement réfléchi qui permet au miroir de la vie de se reconnaître dans cette marche de l’histoire de l’humanité.

« Il y avait quelque chose d’impénétrable, tel un changement radical de monde, et ce, sans doute parce qu’il leur avait été donné de rencontrer, de la cruauté des fauves à la bonté des ingénus, les deux extrémités que peut atteindre l’âme humaine. »

« Tous ceux qui se sentent orphelins sur terre, tous ceux, de plus en plus nombreux, qui vagabondent dans un jardin détruit qu’ils ne reconnaissent pas, devraient venir se recueillir ici, devant ces enchevêtrements de bois morts qui donnent la vie à des multitudes d’autres vies, éternelle résurrection, et devant ces chênes et devant ses sapins multiséculaires qui taquinent le haut du ciel. »

« Le vivant et le mort, le dionysiaque et le sépulcral, le difforme et le parfaitement galbé, tout s’entrelaçait et se confondait dans l’unité de cette forêt vestige des âges primaires. »

 Une pomme à croquer et qui rappelle ces vers de Louis Ducreux dans la Ronde de l’Amour :
«Tournent, tournent beaux paysages
La terre tourne nuit et jour
L’eau de pluie se change en nuage
Et le nuage tombe en pluie »

La pomme ne tombe pas loin du pommier – Bertrand Redonnet – Editions Cédalion - Août 2017

Vous pouvez retrouver Bertrand Redonnet sur son blog ici

 

vendredi 2 février 2018


Une noisette, un livre

 

Les sœurs Brontë

Laura El Makki


 


Des coïncidences se produisent parfois et de façon totalement inattendues mais qui ne sont pas dénuées de charme. Comme celle de lire un document sur les sœurs Brontë au moment où souffle une tempête, tourner les pages du livre et imaginer des feuilles virevolter dans les landes du Yorkshire, avancer pas à pas dans l’histoire d’une famille et voir au loin la demeure de Hurlevent…

Cette nouvelle biographie sur l’une des fratries les plus célèbres du monde littéraire est un peu à leur image : sobre, réservée, élégante. Et ce petit plus qui apporte du mystérieux à l’étrangeté des destins déchirés, mais où se forgent « la force d’exister ».
Car il en fallu de la force pour affronter les obstacles, la précarité, les humiliations, les deuils, mais à chaque fois et, même si des divergences planaient au sein de la famille, le socle tenait bon et chacun croyait en un avenir meilleur. C’est là que la figure du père, Patrick, est remarquablement narré par la biographe.

Si Charlotte et Emily sont plus connues, tout au moins pour « Jane Eyre » et « les Hauts de Hurlevent », Anne et surtout le frère Branwell, restent bien en retrait de la célébrité. Les passages sur Branwell sont l’un des piliers du livre car il a été trop effacé de l’histoire des Brontë. Oui, un pilier… qui permet à un spectre de reprendre figure… Laura El Makki s’intéressant à tous les membres de la famille, permet au lecteur de mieux cerner les mécanismes de la création littéraire des Brontë et de se rendre compte, une fois encore, que le roman est souvent le miroir d’un vécu.

A côté de cette saga qui s’achèvera en 1855 par le décès de Charlotte, victime elle aussi de la redoutable faucheuse phtisique, c’est un envoutant plongeon dans l’Angleterre du XIX° siècle avec ses principes, ses hiérarchies, sa rudesse mais également le début d’une ère nouvelle, pour les femmes notamment,  avec en 1837 l’arrivée de la reine Victoria.

Une lecture qui traverse les brumes des destins, destins dans la lumière, destins dans l’ombre, au gré des crépuscules éoliens, des coulées de larmes et du vivifiant des espoirs…

« Souvent les personnes réservées ont vraiment davantage besoin que les personnes expansives de parler de leurs sentiments et de leurs douleurs. Le stoïque apparemment le plus rigoureux est humain après tout, et « faire irruption » avec audace et bienveillance dans le « mur silencieux » de leur âme, c’est souvent accorder la première des obligations » Jane Eyre – Charlotte Brontë.

Les sœurs Brontë – Laura El Makki – Editions Tallandier – Octobre 2017

Livre lu dans le cadre du Grand Prix des Lectrices Elle 2018