mardi 6 février 2018


Une noisette, un livre

 

La pomme ne tombe pas loin du pommier

Bertrand Redonnet


 


L’homme est ses mystères. L’homme et les civilisations. L’homme et les tourbillons de l’humanité et de… l’inhumanité. Avant-hier, hier, aujourd’hui, demain et après-demain. La terre est une grande roue avec des peuples qui l’actionnent souvent contre sa volonté.

C’est ce qui ressort de la lecture du nouveau roman de Bertrand Redonnet avec une phrase qui claque, qui interpelle, qui résonne sur l’échelle de l’évolution humaine : « En creusant de plus en plus profondément la terre sous nos racines, nous découvrons finalement que nous sommes tous des exilés. Notre identité, celle que nous défendons bec et ongles comme on défendrait un rempart contre l’invasion, n’est que le reflet emprunté à quelques siècles d’histoire ».

De la Pologne à la Nouvelle-Aquitaine, c’est l’histoire d’un couple,  Wladyslaw et  Zosia, qui après les avoir combattus, fuit les ennemis, noirs puis rouges, et se retrouve près de l’Océan Atlantique espérant atteindre les Etats-Unis. Mais c’était sans compter sur Nestor, paysan solitaire cherchant des bras pour l’aider à cultiver. Ne pensant rester que quelques mois, les deux exilés se sont éteints sur cette terre charentaise sans jamais revenir sur Pogorzelce. Seul un verger avec des pommiers avait été reproduit à l’identique. Verger où on découvrit des années plus tard une sépulture antique lors d’un projet autoroutier. D’où venaient ces personnes dont on retrouve leurs os plus de deux mille ans plus tard ? C’est la question que se pose le fils, Zbyssek, qui décide de retourner sur le sol de ses ancêtres et comprendre ce qu’étaient vraiment ses parents, eux qui ont fait partie des « soldats maudits », une page oubliée de l’histoire polonaise, comme beaucoup d’autres, dans ce pays écartelé, tantôt à l’ouest, tantôt à l’est, et dont le mot liberté s’est envolé sur les plus hautes cimes de la forêt slave.

Une belle ode à la nature et à la tolérance, cette nature qu’il faudrait protéger car elle seule est témoin de l’histoire des peuples, elle seule voit les civilisations naître, grandir et partir, elle seule peut se rendre compte que l’homme ne retient rien de l’histoire et qu’il continue à se déchirer à travers les siècles, elle seule sait que nous venons tous d’une mixité génétique et que la notion de « race » est une absurdité notoire. Bertrand Redonnet à l’art d’observer, d’étudier et grâce à sa plume particulière, il entraîne le lecteur dans une sagesse humaine sublimée par la poésie du verbe. Si beaucoup de mélancolie (voire parfois des sentiments crépusculaires) parfume les pages de son roman, on peut y voir aussi la beauté d’un raffinement réfléchi qui permet au miroir de la vie de se reconnaître dans cette marche de l’histoire de l’humanité.

« Il y avait quelque chose d’impénétrable, tel un changement radical de monde, et ce, sans doute parce qu’il leur avait été donné de rencontrer, de la cruauté des fauves à la bonté des ingénus, les deux extrémités que peut atteindre l’âme humaine. »

« Tous ceux qui se sentent orphelins sur terre, tous ceux, de plus en plus nombreux, qui vagabondent dans un jardin détruit qu’ils ne reconnaissent pas, devraient venir se recueillir ici, devant ces enchevêtrements de bois morts qui donnent la vie à des multitudes d’autres vies, éternelle résurrection, et devant ces chênes et devant ses sapins multiséculaires qui taquinent le haut du ciel. »

« Le vivant et le mort, le dionysiaque et le sépulcral, le difforme et le parfaitement galbé, tout s’entrelaçait et se confondait dans l’unité de cette forêt vestige des âges primaires. »

 Une pomme à croquer et qui rappelle ces vers de Louis Ducreux dans la Ronde de l’Amour :
«Tournent, tournent beaux paysages
La terre tourne nuit et jour
L’eau de pluie se change en nuage
Et le nuage tombe en pluie »

La pomme ne tombe pas loin du pommier – Bertrand Redonnet – Editions Cédalion - Août 2017

Vous pouvez retrouver Bertrand Redonnet sur son blog ici

 

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