mardi 30 juin 2020

Une noisette, un livre

 

Anaïs s’en va-t-en guerre

Anaïs Kerhoas

 

Anaïs Kerhoas est une jeune femme engagée dans une guerre. Une guerre pacifique avec pour armes, les plantes, et pour terrain de combat, la nature. Avec un seul but : développer la meilleure harmonie possible entre tous les êtres vivants.

Née en Bretagne, Anaïs a vécu loin de la nature excepté quelques escapades à la campagne qui lui permettait d’attraper un nouveau souffle de vie face à la monotonie quotidienne sur l’asphalte et d’une situation familiale chaotique. C’est lors d’un voyage initiatique en Inde qu’elle comprend sa destinée : celle des plantes, des grands espaces, de la valeur de la terre et de l’obligation de ralentir. Avec Henry David Thoreau comme maître à penser.

Après le documentaire réalisé par Marion Gervais en 2014 sur cette « sorcière-magicienne », c’est Anaïs Kerhoas qui prend elle-même la plume pour raconter son parcours, celui de devenir agricultrice et de vivre de ses plantes aromatiques et médicinales. Rien ne l’arrête, ni la faiblesse des revenus, ni le carcan administratif – dont une certaine loi vichyssiste encore en vigueur –  ni la misogynie du milieu, ni les caprices météorologiques… Rien et cette détermination l’aidera à rencontrer quelques anges-gardiens qui lui permettront de réaliser son rêve.

Un manuel à mettre dans toutes les mains et les pattes pour apprendre à vivre autrement et savoir apprécier ce qu’offre cette grande dame qu’est la nature, la remercier pour ses joyaux, la pardonner pour ses excès. Les plantes sont un patrimoine de l’humanité et la base de la vie, les animaux savent par instinct déterminer les herbes et arbustes salutaires comme les premiers hominidés qui ont pu découvrir leurs vertus pour se soigner. Mais les plantes ne sont pas danger, il faut les connaître, les côtoyer – c’est là que je mets juste un petit bémol car, par exemple, il n’est pas question de conseiller thym ou sauge au hasard – et sans aucun doute les aimer.

Au-delà de son expérience, c’est tout un autre modèle de vie que propose la jeune agricultrice, du principe de la tolérance envers les autres jusqu’aux réflexions judicieuses sur ce temps qu’il faut saisir mais plus lentement. Et ainsi, monter sur les ailes de la liberté.

Naturellement vôtre Anaïs.

« J’aime à croire que nous sommes venus au monde poussés par la colère des dieux. Que nous sommes aussi les enfants de la mère nature, du vent et de l’air ».

« Aussi paradoxal que cela puisse paraître, l’errance a provoqué chez moi le besoin de m’enraciner quelque part, de construire quelque chose, de m’ancrer pour continuer à avancer. J’ai compris que j’avais besoin d’être libre, de rêver, de choisir, d’apprendre, de découvrir, de faire, de construire, de créer, de m’évader, mais aussi de me stabiliser. La tête dans les étoile et les pieds sur terre ».

« Je suis convaincue qu’on ne gagne sa liberté que par l’autonomie. Pouvoir ne dépendre de personne, ne rien devoir à personne, savoir se débrouiller seule ».

Anaïs s’en va-t-en guerre – Anaïs Kerhoas – Editions des Equateurs – Juin 2020

Site Internet : https://www.lestisanesdanais.fr/blog/infos/a-propos-de-moi


lundi 29 juin 2020

Une noisette, un livre

 

Les matins de Lima

Gustavo Rodriguez

 

Trinidad Rios. Sacrée femme ! Son parcours n’est pas une longue jungle tranquille, elle qui a vécu dans celle de Madre de Dios au sud du Pérou au milieu de tous les excès et des orpailleurs illégaux.

Elle est encore une enfant lorsqu’elle retrouve sa mère sans vie dans le bordel où elle travaillait et s’enfuit rapidement pour rejoindre sa grand-mère à l’autre bout du pays qui ne l’aidera pas. Grâce à une rencontre avec une femme ange-gardien, Trinidad va réussir à devenir couturière et à créer sa propre société. Mais à 30 ans, la maladie la rattrape suite aux quantités de mercure ingurgitées dans son jeune âge. Nécessitant une greffe rénale, elle doit absolument retrouver son géniteur, Daniel Rios, un chanteur qui a pris pour répertoire les chansons de Bee Gees et qui surfe plus sur les mauvaises pentes que sur les sommets. Quand elle réussit à le joindre par téléphone, le premier contact est prometteur, mais que se passera-t-il lorsqu’ils vont se voir enfin, face à face pour la première fois…

Ce roman de Gustavo Rodriguez a tout pour plaire : divertissant il est pétri d’humour (parfois noir) et de tendresse, jamais à court de rebondissements et fait voyager le lecteur dans ce pays d’Amérique latine, théâtre de toutes les dichotomies à l’image de sa géographie. Malgré les nombreux personnages, les narrations des errances des uns et des autres et les flash-back, aucune longueur ni lassitude, l’intrigue et les judicieux – voire piquants – dialogues transforment ce récit en un immense tableau d’une société contemporaine avec les inégalités, les trafics ; l’exubérance d’une jungle humaine avec des cœurs qui battent.

A l’instar de la couverture, tout est haut en couleurs et la verve de la plume s’agite dans tous les sens créant une écriture à la fois poétique et délicieusement argotique. Parfois tragique mais jamais pessimiste, parfois féroce mais nullement haineux, un tableau parfait sur la dureté du monde où vivent des âmes humaines de toutes les diversités. Avec comme héroïne, une femme qui ne lâche jamais. En fait du pur « Staying alive », enfin plutôt du « Sobreviviendo ».

« Un jour, j’ai entendu à la radio que ce pays vivait sur un escalier moisi. Le roi d’Espagne écrase son ambassadeur, l’ambassadeur d’Espagne écrase le notable blanc du coin, le notable blanc écrase le notable blanc qui n’est pas allé dans le même lycée que lui, et ce notable blanc d’un autre lycée écrase son employé qui est un peu moins blanc, et l’employé un peu moins blanc écrase son inférieur encore moins blanc…

-       Et nous, on est où ?

-       Bah, tout en bas, la Reine des neiges ! Ou presque. Où veux-tu qu’on soit ? Dans ce pays il n’y a rien de pire que d’être métis ou basané, et le pompon c’est d’être aussi une femme.

-       Et le roi d’Espagne alors, personne ne l’écrase ?

-       Si, la reine d’Angleterre. »

Les Matins de Lima – Gustavo Rodriguez – Traduction : Margot Nguyen Béraud – Editions de l’Observatoire – Février 2020


samedi 27 juin 2020

Une noisette, un livre

 

Une année folle

Sylvie Yvert

 

En cette année 2020 lire un récit qui s’intitule « Une année folle » est « un plaisir de fin gourmet » – droits d’auteur à Monsieur Courteline s’il vous plait – et un beau kaléidoscope où impressions du passé et du présent se mélangent pour ce grand palimpseste où s’écrit, se réécrit l’histoire.

Sylvie Yvert, tel un aigle impérial a déployé des ailes livresques sur les Cent-Jours pour, non seulement retracer une route napoléonienne, mais pour laisser des passages sur deux protagonistes trop oubliés, Charles de Labédoyère et Antoine de Lavalette, qui ont permis à l’empereur de retrouver le chemin du pouvoir. Hélas, pour chacun, ce sera le chant du cygne.

Ce récit raconté par une plume intrépide n’est en aucun cas un cours d’histoire même s’il permet de se remémorer certains faits royaux entre Louis XVIII et Napoléon. En 1814 Napoléon est exilé sur l’île d’Elbe après une défaite militaire où les maréchaux forcent l’empereur à abdiquer. Le jour où il quitte Fontainebleau, Louis XVIII, frère de Louis XVI, est à Paris pour instaurer la Restauration.

Dans l’entourage de Bonaparte, deux vaillants conquérants n’abandonnent pas l’empereur et le protégeront lorsqu’il décide de revenir en métropole en mars 1815 : Charles et Antoine. L’un et l’autre ne fuyant jamais le danger vont à nouveau s’engager sincèrement ; honnêtes, francs, ayant un sens de l’honneur ils sont loin d’être ces hommes de cour changeants de veste à chaque nouvelle scène de la comédie de la politique. Hélas, en juillet 1815, Waterloo est le dernier acte de la tragique pièce, Louis XVIII revient, Bonaparte est déporté à St-Hélène, Charles et Antoine sont arrêtés, le premier sera fusillé, le second sauvé in extremis par son épouse.

Deux siècles séparent les faits et ce récit. Pourtant, à l’instar des paroles du prince Salina, il semblerait que tout change mais que tout reste tel quel : injustice, fourberie, trahison, vengeance, jalousie, mensonge, déni, flagornerie…

Un récit haletant où le lecteur à l’impression de chevaucher cette page d’une histoire française chargée d’oxymores. 350 pages pour 100 jours, période aussi incroyable que réelle, et par-dessus tout intemporelle. Le meilleur a côtoyé le pire, les esprits les plus nobles rencontrent les âmes les plus noires, les hommes de courage ne gagnent pas forcément face aux courtisans professionnels et où l’extrémisme montre toute sa dangerosité : les ultras blancs qui ont survécu à la Terreur ne sont guère plus défendables que les ultras révolutionnaires et ainsi les traites sont ceux qui sortent victorieux au détriment des féaux doublement victimes.

J’accorde toujours une attention particulière aux écrivains qui mettent en lumière des personnages de l’ombre, qui font revivre pendant quelques heures ces figures trop ensevelies dans les crépuscules de l’oubli. Car Charles de Labédoyère et Antoine de Lavalette méritent un tableau d’honneur au chapitre des héros pour la liberté ! Sans omettre les deux personnes qui sont les plus attachantes de cette tragédie du XIX° siècle, Georgine de Chastellux et Emilie de Beauharnais, les épouses respectives de Charles et Antoine qui ont défendu leurs maris avec une énergie et un courage inénarrables. Et pourtant Syvie Yvert y parvient, avec tant d’authenticité que le lecteur ressent de la peine pour cet amour brisé par l’infamie des hommes.

Une fresque d’une grande richesse tant pour la narration que le style sans omettre les longs passages entre le napoléonien Stendhal et le royaliste Chateaubriand. Car l’histoire française est aussi une histoire littéraire. Qui parait immuable. Et immarcescible.

« Aux Tuileries, une odeur poudrée remplace l’odeur de la poudre. A cette époque, plus personne ou presque n’est républicain. Débute alors un ballet du pouvoir unique dans l’histoire, où la France, ne sachant plus à quel saint se vouer, change fréquemment de cavalier, porte tantôt l’aigle ou l’abeille à la boutonnière, tantôt le lys ou le ruban blanc. Se joue donc, quinze mois durant, une pièce de boulevard où les portes s’ouvrent et se ferment, où l’on prend les mêmes, dans un ordre différent à chaque acte, pour reproduire une mise en scène identique, réglée par une chorégraphie similaire ».

« Instrumentalisant les rumeurs paysannes et la crédulité des foules, il manie ces mots repoussoirs pour galvaniser son auditoire avec une parfaite mauvaise foi ».

« La fille aînée de la peur, la lâcheté ».

« Et l’opinion publique ? Comme toujours, elle se range derrière le plus fort ».

« Les élites, toujours promptes à courtiser le puissant du jour, font preuve d’un dévouement « à perdre haleine », spécialement les girouettes patentées qui protestent de leur inviolable fidélité ! »

Une année folle – Sylvie Yvert – Editions Héloïse d’Ormesson (février 2019) Editions Pocket (février 2020)


mardi 23 juin 2020

Une noisette, un livre

 

La théorie des poignées de main

Fabienne Betting

 

Avez-vous entendu déjà parler de la théorie des poignées de main, appelée également la théorie des degrés de séparation ? Rassurez-vous il ne s’agit en aucun cas d’une nouvelle recherche sur l’infaillibilité de la distanciation sociale – entre nous votre serviteur préfère l’expression distanciation physique comme préconisée par l’Académie française – mais d’une théorie établie en 1929 par le hongrois Frygies Karinthy selon laquelle toute personne sur terre est reliée à une autre par une chaîne comprenant au maximum six maillons, un maillon aurait d’ailleurs sauté ces dernières années avec la prolifération des réseaux sociaux.

La scientifique et romancière Fabienne Betting fascinée par les différentes informations sur cette théorie a pris sa plume – ou son clavier – et a écrit une fiction enjouée qui a en plus la délicatesse de faire voyager le lecteur sur plusieurs continents.

Antoine Cavallero, jeune étudiant en statistiques a choisi la théorie des six degrés pour son doctorat et lors d’un colloque il va avoir l’occasion de présenter son projet. Assez fébrile du fait de devoir s’exprimer en public,  il est interpellé par un professeur dont la réputation est assez négative qui lui demande dédaigneusement de prouver ce qu’il explique. Le jeune Antoine accepte le défi : il devra retrouver un individu choisi au hasard par le professeur avec pour seules indications son nom, son lieu et sa date de naissance. Et ensuite démontrer qu’entre lui et le « cobaye » seules cinq personnes les séparent. La première étape de son parcours sera Hô Chi Minh-Ville.

La suite est une série de rencontres et une belle radioscopie des réseaux sociaux où tout est permis, aussi bien louer un personnage que le détruire en lançant n’importe quelle rumeur. Narration moderne qui permet rapidement de faire défiler les images sur les tribulations d’un étudiant bien plus déterminé qu’il ne le parait, de s’immiscer discrètement dans un milieu scientifique qui ressemble à une équation aux multiples inconnues et, sans en avoir l’air, de retracer brièvement quelques faits historiques ou contemporains de la vie vietnamienne ou nord-américaine. Une lecture estivale plus qu’agréable et pas seulement qu'en théorie.

La théorie des poignées de main – Fabienne Betting – Editions Les Escales – Juin 2020

 


lundi 22 juin 2020

Une noisette, un livre

 

Voix sans issue

Marlène Tissot

 

Le dernier roman de Marlène Tissot n’est pas une impasse mais un boulevard de résistance face aux accidents de la vie.

Mary et Franck. Rien ne pouvait faire songer que ces deux êtres écorchés par leur enfance pourraient un jour se rencontrer. Et, pourtant, leurs routes vont se croiser malgré les ralentisseurs de l’existence.

Mary est coiffeuse, a pu apprendre un métier malgré l’enfer qu’elle a vécu dans son enfance et adolescence : un père qui l’aimait trop ou plutôt qui ne l’aimait pas comme un père mais comme un prédateur libidineux, et ce, avec la bénédiction d’une mère silencieuse et soumise au pouvoir familial phallique.

Franck est gardien de nui dans un cimetière et parfois le silence des morts lui semble plus réconfortant que le cri des vivants. Il a été battu par sa mère et a grandi en ayant peur des femmes, cette douleur d’enfant non aimé ne cessant de le hanter. L’absence de père est un poids supplémentaire dans son existence qui est devenue néanmoins un peu plus tranquille après avoir fait les 400 coups. Une placidité apparente qui s’enfonce dans la monotonie et où les blessures se rouvrent au moindre soubresaut.

Des destins douloureux que d’aucuns nommeraient ordinaires mais l’auteure les convertit en personnages extraordinaires. Pudiques à l’extrême, Mary et Franck surmontent  comme ils peuvent leurs angoisses, leurs regrets, leurs cauchemars ; une révolte intérieure sans violence extérieure. Combatifs, ils poursuivent leur chemin de vie dans ce roman excessivement touchant, à la fois brutal et poétique, dévastateur et positif. Le tout sublimé par des variations énigmatiques qui jouent sur la sonorité des mots dans le grand fracas des existences.

La lecture terminée, le premier sentiment qui surgit est l’impression d’être loin d’avoir emprunté une voie sans issue mais plutôt avoir entendu un chant d’espérance pour des voix libérées.

« Je me dis que l’humanité pourrait être divisée en deux groupes : ceux qui souffrent et ceux qui font croire qu’ils souffrent ».

« Ce n’est pas si facile de bouger son cul quand on n’a nulle part où oser le traîner ».

« Les petits gestes de bonté pure, je trouve ça plus touchant que des montagnes de belles paroles. On devrait nous apprendre ça à l’école ».

Voix sans issue – Marlène Tissot – Editions Au Diable vauvert – Mars 2020


vendredi 19 juin 2020

Une noisette, un livre

 

Un monstre est là, derrière la porte

Gaëlle Bélem

 

Quel est ce monstre derrière la porte ? Un Croque-mitaine, un Grand méchant Loup ? Mais nous ne sommes pas en métropole, nous sommes à l’ile de La réunion, alors possible que ce soit l’atroce Grand-Mère Kal… ou d’autres personnages.

Au début des années quatre-vingt, un homme et une femme se rencontrent. Rien d’extraordinaire. Sauf qu’ils vivent dans une France de l’autre bout du monde où la misère est le quotidien des habitants, cette ile restant trop souvent assimilée à une succession de cartes postales idylliques.

Le couple Dessaintes se marie mais n’eut pas beaucoup d’enfants. Un fils décède quelques heures après la naissance puis vient une fille. Horreur, une fille ! Non désirée elle grandira sans amour. Elle trouve refuge dans les livres, l’écriture. Alors elle va raconter sa vie, l’histoire de ses parents, de ses voisins, de ce territoire colonisé. A sa façon. Pour dompter le monstre qui se cache, surgit, dévore, blesse. Avec l’aide de la pauvreté qui gangrène toute une population et qui se réfugie dans l’alcool, elle-même entrainant la violence.  Et ce, de Charybde en Scylla.

A neuf ans, cette petite fille s’estime déjà vieille, elle a déjà vécu la malnutrition, la violence d’un père qui se retrouve au chômage puis qui va s’enfuir pour toujours, l’errance d’une mère qui semble détachée de tout, les coups, les brimades, l’humiliation, les punaises de lit dans la pitance de riz. Pourtant, elle s’accroche, reste à savoir si elle parviendra à se tracer une route ou à ne trouver qu’un précipice.

Si Gaëlle Bélen a déjà signé son propre style dès son premier roman, je soupçonne tout de même que sa plume soit le résultat d’un hybride entre Michel et Jacques Audiard : Michel pour la causticité et l’humour au vitriol – entre nous même les fameuses « nervous breakdown » surgissent – et Jacques pour faire évoluer des personnages ambivalents dans un univers sombre et thrillesque. Avec une touche de prestidigitation pour ne pas en venir à détester les parents malgré tous les faits accablants qui les condamnent.

Un roman qui rassemble une coulée de mots pour déclencher une éruption d’émotions diverses, du rire aux larmes, en passant par une cheminée de surprises et qui fait que ce livre se transforme peu à peu en une sorte de basalte sombre et résistante. Aucune crainte d’ouvrir la porte même si monstre il y a. Une fois entré, c’est un récit volcanique qui attend le lecteur.

Un geyser livresque, un point c’est tout !

« Bien que quelques-uns rêvassent encore de pirogues à fond plat fuyant au crépuscule vers le pays nègre, la plupart avaient compris qu’ils seraient enterrés ici au meiux sous un takamaka, entre l’écume et la boue. Alors commencèrent les premiers suicides, les troubles psychotiques, les infanticides et les avortements à coups de menthe pouliot. L’abîme appelle l’abîme ».

« Ils marchaient, regardaient en bas, ils avançaient encore et avaient le vertige. Alors, ils se résolurent à regarder passer les jours. Pas vivre. Ça, c’était perdu d’avance. Juste laisser passer les jours ».

« A la Réunion, la vie en lotissement, c’est Pandémonium sous les tropiques ».

Un monstre est là, derrière la porte – Gaëlle Bélem – Editions Gallimard/Collection Continents Noirs – Mars 2020


mercredi 17 juin 2020

Une noisette, un livre

 

De Wagner à Hitler

Fanny Chassain-Pichon

 

Si l’Académie des Beaux-Arts de Vienne n’avait pas refusé par deux fois la candidature d’un certain Adolf Hitler, est-ce que la Seconde Guerre mondiale aurait existé ? Et la face de monde en eût été changée.  Rien n’est certain mais ce qui est indéniable c’est qu’Hitler rêvait d’être artiste, un artiste. Fasciné, et le mot est faible, par Richard Wagner, il en fera son modèle et théâtralisera son ascension au pouvoir. Du nazisme il en avait fait une religion laïque, il manquait les dieux de l’opéra. Ce sera le début d’un long crépuscule où la mythologie s’enfoncera dans les profondeurs du royaume d’Hadès.

Si d’aucuns ne peuvent responsabiliser le compositeur, il n’a jamais pu rencontrer le Führer vu que ce dernier est né après sa mort, il n’en demeure pas moins qu’il a été une source d’inspiration, non seulement pour l’art de la mise en scène mais aussi pour les textes antisémites que Wagner a écrit à plusieurs reprises. 

Fascinant essai de l’historienne Fanny Chassain-Pichon qui met en parallèle les différentes étapes de la vie de Richard Wagner et Adolf Hitler, ce qui permet à la fois de découvrir des facettes inconnues des deux personnages et de réaliser combien l’art peut être détourné à des fins extrêmes. Si Wagner n’a pas été le seul mentor de l’idéologue du III° Reich, Gobineau et surtout Chamberlain ont été des exemples terrifiants, il s’est transformé en une sorte d’un idéal politique pour celui qui savait tant se donner en spectacle. On ne peut d’ailleurs pas oublier un autre personnage enivré par la musique de Wagner, Louis II de Bavière.

Hitler ne pouvant ni briller ni créer artistiquement, il s’est réfugié dans l’œuvre d’un autre pour assouvir son égo et ses délires morbides d’eugénisme et autres dévastatrices théories, se confondant parfois avec un héros wagnérien et faisant de Bayreuth un autre Nuremberg, surtout que certains descendants du musicien flirtaient avec l’idéologie et son sinistre représentant.

Une enquête à suivre chapitre par chapitre chacun étant  parfaitement et subtilement nommés : Ouverture / La valse de l’enfance / Marche vers la révolution / Sarabande de déceptions /Bayreuth vaut bien une messe / Terribles partitions / Symphonies guerrières / Requiem, et qui donnent le ton pour cette funèbre marche de l’Histoire.

L’historien Edouard Husson,  par une brillante préface, posent les notes de ce récit wagnérien, un vaisseau où naviguent ces fantômes du passé.

« Il est un apport essentiel de Wagner au théâtre allemand de l’époque : le mythe. Tous les opéras qu’il composa après 1848 furent en effet inspirés de personnages mythiques, facteurs d’attraction supplémentaires pour le public, mais surtout formidables intruments médiatiques au service d’une idéologie politique ».

« On voit se profiler, au fur et à mesure, une hitlérisation de plus en plus forte de Wagner par la force des propos du Führer, mais aussi par le biais de certains hommes du parti, tels Göring, Goebbels ou encore Himmler – qui en 1934 chercha par exemple à faire du château de Wewelsburg un nouveau temple des chevaliers du Graal à la mode nazie ».

De Wagner à Hitler, portrait en miroir d’une histoire allemande – Fanny Chassain-Pichon – Préface Edouard Husson -  Editions passés Composés – Mai 2020


mardi 16 juin 2020

Une noisette, un livre

 

Pechkoff, le manchot magnifique

Guillemette de Sairigné

 

De Yesha Sverdlov à Zinovi Pechkoff, c’est l’histoire incroyable d’un destin racontée avec brio par Guillemette de Sairigné, fille de l’officier Gabriel de Sairigné tombé à Saigon en 1948 qui a connu ce manchot magnifique, de l’Oural à l’Atlantique et bien au-delà. Une légende oublié qui méritait d’être remise en lumière.

Né pauvre, dans une Russie tsariste moribonde, juif au pays des polgroms, le jeune Yesha Sverdlov  ne pouvait guère songer à un brillant avenir. Mais, une étincelle a jailli au milieu des cendres, il rencontre l’écrivain Maxime Gorki, des atomes se lient, l’écrivain l’adopte et le conte de Zinovi Pechkoff peut commencer.

En désaccord avec le régime tsariste, Pechkoff refuse de s’engager dans la guerre russo-japonaise et part à l’étranger, de l’Europe à l’Amérique où il va à la fois errer, travailler comme il peut, apprendre la vie et développer, au fur et à mesure, ses nombreuses facultés, le tout sous l’aile protectrice de Gorki qui en a fait son secrétaire.

La Première Guerre mondiale éclate et Pechkoff incorpore la Légion étrangère. Caporal en mai 1915 il dirige une escouade avec un courage inénarrable mais lors d’une attaque, une balle lui traverse le bras. Les soins ne viendront pas tout de suite et transféré à Paris après moult difficultés, l’amputation de son bras droit sera inévitable. Une fois guéri, il reste dans l’armée, devient officier interprète, la diplomatie avance doucement mais sûrement.

La perte d’un membre n’affectera en rien l’esprit de bravoure de ce manchot magnifique et des êtres d’exception vont jalonner son brillant parcours, lui le petit enfant russe sans racines glorieuses terminera général et ambassadeur de France. Ses bras droits seront Gorki, Philippe Berthelot, Damien de Martel, Charles de Gaulle, Edmonde Charles-Roux . Si certains de ces personnages sont connus, d’autres le sont beaucoup moins et c’est une opportunité livresque que de découvrir ces hommes et ces femmes qui ont façonné l’histoire mondiale. Du Japon aux Etats-Unis, du Maroc à l’Italie, de la Chine au Liban. Un voyage par monts et par vaux à travers cette figure hors norme, abolitionniste, anticolonialiste, loin des étiquettes qu’on aurait voulu lui coller. Imprévisible il n’avait certainement qu’une devise : le sens de l’honneur et du devoir.

Mais si la carrière professionnelle de Zinovi Pechkoff n’est que feux et flammes, ce sont les cendres qui jonchent sa vie sentimentale. Séducteur en diable, ses mariages seront de courte durée tout comme ses liaisons, certaines ruptures le blesseront même profondément. Deux enfants naîtront de deux unions différentes mais la seconde naissance sera une joie de courte durée, le bébé mourant quelques jours plus tard. Quant à sa fille chérie, il ne la reverra jamais à l’âge adulte.

Cette remarquable biographie permet également de se remémorer de grands chapitres de l’histoire  comme, entre autres, les prémices de la guerre d’Indochine ou, dans un autre registre, de vouloir relire certains classiques comme « Une confession » de Gorki tout en allant gravir le mont Kazbek à travers d’autres pages livresques.

Etonnant le passage de la rencontre entre Pechkoff et Vaslav Nijinski qui se retrouvèrent enfermés par erreur au théâtre municipal de San Francisco et d’apprendre avec stupéfaction que Maurice Druon avait un nègre, et non des moindres : Matthieu Galey.

« Le manchot magnifique », un hommage à ces « semeurs de courage » bien trop souvent occultés et qui méritent qu’une trace demeure dans les strates de l’histoire.


« Quelle est cette étrange attraction qui vient unir les âmes fortes au-delà des langues parlées, des cultures acquises, des goûts avoués, des idéologies défendues, au-delà des préjugés ? Zinovi, en quittant la boutique de la rue Pokrova, a su conquérir à sa manière le monde. Il a fait naître des sourires sur le visage de Gorki l’Amer. Il a vibré à la voix de Chaliapine et partagé avec lui de solides fous rires. Il a sillonné Paris à vélo avec Lénine et, acharné à le dépasser dans les montées, en a oublié de l’entretenir de l’avenir du prolétariat. Il a disserté avec Lyautey sur les mérites d’une colonisation généreuse et respectueuse des populations locales. Il a apporté à de Gaulle une connaissance intime de mondes lointains auxquels le Général, solidement ancré dans la terre de France, n’avait pas forcément accès. Il a partagé avec de grands chefs militaires, avec de Lattre, avec Leclerc, sur la grandeur de l’engagement au feu, sur le choix d’un métier qui a la mort pour hypothèse de travail. Plus tard, au Japon, il deviendra l’ami du général MacArthur, sacré « Imperator » du Pacifique. Au rang des acteurs majeurs du XX° siècle dont Zinovi Pechkoff aura croisé le chemin, marchant parfois un temps à leur côté, on peut ajouter, à compter de l’été 1945, la figure du Grand Timonier ».

Pechkoff, le manchot magnifique – Guillemette de Sairigné – Allary Editions – Septembre 2019


mercredi 10 juin 2020

Une noisette, un livre


Désir d’Afrique

Boniface Mongo-Mboussa



 

 

L’Afrique n’est pas que le berceau de l’humanité, c’est aussi le continent de la diversité culturelle, ses richesse ne sont pas que dans son sous-sol, fruit de toutes les exploitations d’hier et d’aujourd’hui ; elles sont présentes dans son histoire, dans le cœur de ses habitants et… dans sa littérature. Ce n’est pas un hasard si l’arbre à palabres a pour souche l’Afrique, de l’histoire orale à la transmission écrite c’est un désir immense que de faire couler l’encre sur des feuilles à l’image de tout ce que contiennent les veines de ce peuple premier.

Mais l’Afrique est aussi une immensité de douleurs, de blessures, de totalitarisme, des colonisations aux régimes autoritaires, et le plongeoir d’un exil… exil forcé avec l’esclavage, exil subi avec les guerres, les famines et autres calamités inhumaines.

L’essai de l’écrivain congolais Boniface Mongo-Mboussa qui vient de paraître en édition de poche chez Folio fait figure de livre sacré dans tout son sens païen. Il retrace une partie de la longue bibliographie de la littérature d'Afrique et d'ailleurs avec une série d’entretiens de quelques uns et quelques unes de ses plus illustres représentants : Wole Soyinka, Cheikh Hamidou Kane, Abdourahman A. Waberi, Ken Bugul, Edouard Glissant,  Ananda Devi, Catherine Coquio, Véronique Tadjo, Henri Lopes, Edouard Maunick… sans oublier la préface d’Ahmadou Kourouma et la postface de Sami Tchak.

Un ensemble sobre, concis qui mène le lecteur aux sources des classiques jusqu’à aujourd’hui et qui consacre des chapitres au génocide rwandais, à l’exil et à la diaspora noire. Le tout permet une lecture de l’Afrique avec un regard différent, c'est-à-dire où on évacue nos concepts occidentaux pour replacer la littérature africaine dans son contexte, et ce, malgré les influences, notamment celle de la langue, véritable enjeu pour les auteurs africains qui écrivent, pour la plupart, dans la langue des colonisateurs au détriment des idiomes vernaculaires.

Ne pas oublier avant tout que cette littérature est souvent née d’un combat, de combats, de la négritude aux Indépendances, sans omettre la volonté infaillible de la femme africaine pour s’émanciper. Un autre combat reste néanmoins à continuer également ; celui d’être édité plus largement et ensuite d’être lu. Ce genre d’essai est un formidable tremplin pour découvrir ou redécouvrir nombre d’écrivains qui font fait et font l’histoire d’un continent.

Un ouvrage indispensable, nécessairement indispensable.

Désir d’Afrique – Boniface Mongo-Mboussa – Editions Folio – Décembre 2019

 


mardi 9 juin 2020

Une noisette, un livre

 

Clarisse Gorokhoff

Les fillettes



 

Elles sont trois, trois petites filles : Justine l’aînée, Laurette la cadette et Ninon la petite dernière. Elles sont jolies, unies, bouillonnantes de vie mais déjà des ombres planent sur elles, des angoisses, des peurs. Pourtant l’amour est omniprésent autour d’elles mais une singulière ambiance les entoure. Anton, le papa, est fou de ses filles et de sa femme Rebecca. Cette maman avec de beaux yeux verts, aux facultés intellectuelles innombrables mais en proie avec un démon : l’addiction aux opiacés.

D’une maturité incroyable, les fillettes essaient de franchir les obstacles des déraisons de leur mère, cette mère aimante qui ne peut résister à la prise de ces pilules dévastatrices. Elles sont heureuses de cette maman pas comme les autres mais elles craignent de la voir partir un jour dans les entrailles de Thanatos.  

Un roman largement autobiographique qui éblouit tant par le fond que par la forme. Une histoire personnelle racontée avec ce voile de pudeur qui laisse découvrir l’intimité des cœurs et des corps mais sans jamais se lever totalement, se déployant même vers d’autres horizons dès que nécessaire. Et autant le dire, cet hommage est touchant au possible avec une immense leçon sur la tolérance et les apparences. Nul ne peut juger, nul ne peut empêcher l’inexorable. Un hommage sublimé par l’écriture de Clarisse Gorokhoff qui par la beauté de la plume ferait presque oublié la tragédie d’une personne prise dans les griffes d’un diable sans pitié. Dès les premières pages les mots s’envolent, caracolent, se libèrent de toute entrave pour narrer avec une liberté inouïe la vie de fillettes au temps de l’amour et de l’odeur de la mort. Point de danse macabre, juste un ballet aérien comme si les pages libéraient toutes les blessures du passé pour sublimer celle qui fut avant tout une maman. De la réalité aux rêves, c’est à la fois cri d’amour et un appel vers la liberté, cette liberté qu’il faut vivre à tout prix parce que la vie est fragile, unique.

Un cordon ombilical de vocables, un hymne maternel aux accents poétiques et tragiques, une psyché de métaphores pour rassembler un amour infini ; un roman cathartique comme pour combler l’absence d’une mère mais qui de son étoile doit sourire pour tant de lumière apportée dans ce  que l’on pourrait nommer « un recueil de résilience ».

« Leur mère est comme la lune : la plupart du temps elle est là et elle brille. Mais parfois elle est très haut perchée et on ne la voit presque pas ».

Les fillettes - Clarisse Gorokhoff – Editions Les Equateurs – Août 2019

 

 


samedi 6 juin 2020

Une noisette, un livre


Nouvelles

Sylvie Ferrando

 

La lecture sous toutes ses formes a le don d’éveiller notre sens de la curiosité. Même si je ne suis pas particulièrement attirée par celle de la nouvelle, force est de constater qu’elle permet des découvertes inattendues. Avec en prime, le plaisir de rencontrer des plumes originales.

 C’est le cas avec Sylvie Ferrando qui, en un trop court ouvrage, nous entraîne à travers une galerie de personnages où l’on croise des peintres – Diego Rivera, David Hockney – et des personnes qui partagent notre quotidien : des voisins, un professeur, un libraire, des amoureux… Des portraits intimes où chaque phrase est un coup de pinceau pour dresser un destin ou tenter de définir par une palette de vocables les ombres et les lumières, les échecs et les réussites. S’inspirant de La Bruyère, elle botte en touche, de façon plus ou moins satyrique par rapport à des univers que doit bien connaître l’auteure pour y apporter autant de perspicacité.

 Si toutes ont une saveur particulière, j’ai particulièrement apprécié l’histoire de « La guerre des pigeons », celle de résidants n’en pouvant plus d’être envahis par une colonie de pigeons nourris pas une vieille dame. Cependant, avant de juger il faut parfois observer avec sa raison et la métaphore utilisée est une ode à la compréhension des blessures inguérissables.

Dans un autre style, celle qui termine le bal est d’un charme indescriptible, une balade comme si on déambulait dans un Paris rive gauche plus réel que jamais.

 Souci du détail, précision d’un mouvement, regard sur le monde comme un médecin qui examinerait son patient, ces petites pointes d’écriture qui révèlent tout en douceur ce qui nous entoure et ce qui fait tourner le monde.

 Comme des nouvelles qui deviendraient intemporelles.

 « Georgia se lève, dépose sa tasse, son assiette et ses couverts dans l’évier et sort. La clarté du soleil l’éblouit un instant. Elle s’installe au volant de la vieille Jeep et s’engage sur la route de Santa Fe. La route est poussiéreuse et longée çà et là de cactus, c’est un long trajet jusqu’aux premières maisons de torchis, à toit de tuiles ou de chaume, qui marquent l’entrée de la ville construite sur le désert, Santa Fe est une petite bourgade où logent beaucoup d’hispaniques en quête de travail saisonnier, une ville de passage où l’on fait des affaires. Ce n’est pas encore le centre d’art qu’elle deviendra plus tard, quand de nombreux artistes l’auront élue pour abrite et promouvoir leurs œuvres. »

Nouvelles – Sylvie Ferrando – Editions Edilivre – Novembre 2019

 


mercredi 3 juin 2020


Une noisette, un livre


 Yonah ou le chant de la mer

Frédéric Couderc




Le 27 août 2008 disparaissait dans la misère absolue, dans l’indifférence générale, un militant des droits de l’homme qui œuvra une grande partie de sa vie en faveur du pacifisme et sera l’un qui facilitera les accords d’Oslo en 1991 entre israéliens et palestiniens. Il avait créé la station de radio « Voice of peace » et son histoire restera tout de même dans les annales du militantisme grâce à une chanson de John Lennon « Give peace a chance ». Cet homme s’appelait Abie Nathan. Son ombre est toujours présente pour celles et ceux qui croient en une réconciliation encore possible dans cette partie du monde, petite par son étendue, immense par son histoire.

Et justement, c’est une petite histoire dans la grande histoire de l’humanité que nous raconte Frédéric Couderc dans son nouveau roman au titre déjà si évocateur « Yonah ou le chant de la mer » : ou comment une colombe peut envoyer un espoir depuis les flots de la tolérance, non un chant des sirènes mais un hymne à l’entente entre les peuples.

Hélène et Zeev Stein forme un couple loué par leur entourage : amoureux, militant, intrépide, leur énergie parait sans limite et c’est forcément auprès de cet avocat des causes perdue qu’un célèbre réalisateur prend conseil pour tourner un biopic sur Abie Nathan avec une star hollywoodienne. Le couple a deux enfants, Yonah et Raphaël, inclassables eux aussi mais avec des parcours beaucoup plus erratiques que ceux de leurs géniteurs. Pourtant, quand le célèbre acteur américain disparait à Gaza tout se dévoile peu à peu et des blessures s’ouvrent à nouveau. La vie du couple n’est peut-être pas aussi rêvée qu’elle le parait et à travers eux se reflètent les faces cachés et intimes de l’existence.

A travers l’histoire d’une famille, l’écrivain décortique habilement tout ce qui peut entraver la paix, qu’elle soit intime ou commune. Avec sa maestria habituelle, il envoie des fléchettes sur l’extrémisme religieux – et fatalement politique – sur l’aveuglement des trafics en tout genre et sur la réelle volonté de rassembler les peuples. Parfois deux nations côte à côte ressemblent  à un couple désirant s’aimer mais confronté à des velléités incontrôlables.

Une lecture portant sur un chant d’espérance malgré les vagues trop violentes des conflits ; puisse ce roman être un appel de la mer, une bouteille livresque à partager pour un apaisement de l’humanité.

Frédéric Couderc – Yonah ou le chant de la mer – Editions Héloïse d’Ormesson – Mars 2020