jeudi 28 février 2019


Une noisette, un livre


 Première dame

Caroline Lunoir




« Addio, del passato bei sogni ridenti
Le rose del volto gia sono pallenti”

C’est l’histoire d’une femme, d’une épouse, d’une mère. Heureuse en ménage avec ses quatre enfants et son mari mais tout bascule le jour où son mari décide de se présenter à la primaire pour briguer le plus haut poste de la République Française, celui de Président.

Elle décide d’écrire un journal de bord, un journal intime pour, au départ, décrire ses premières impressions dignes d’un joyeux brindisi mais qui progressivement devient cathartique face à la violence de la campagne électorale et de la découverte de quelques secrets conjugaux via la presse people.

Pêle-mêle on retrouve un candidat du parti opposé arrêté pour affaire de mœurs aux Etats-Unis et Paul, le mari, mis en examen pour détention de comptes familiaux au Luxembourg, puis flashé sur un scooter avec un casque sur la tête pour aller retrouver sa maîtresse, un ancien président énervé de constater qu’un de ses anciens ministres brigue une candidature, bref, toute ressemblance avec des personnage ou des faits réels ne serait que pure fortuite coïncidence…

Intéressant l’aspect qu’a choisi Caroline Lunoir, celui de se mettre du côté du conjoint qui subit, encaisse et voit le sol se dérober sous ses pieds.
Ce n’est un secret pour personne que l’honnêteté et la politique marchent très souvent sur des chemins opposés mais que des hordes de communicants veulent faire croire le contraire. Avec toute l’hypocrisie ornementée dans ses plus beaux habits. Mais c’est par la fiction que souvent les messages deviennent plus pertinents, on se détache de la réalité pour mieux la retrouver apportée dans un enveloppement inédit.

La petite noisette en plus, c’est le parallèle avec La Traviata, Marie, l’héroïne, devenant une Violetta meurtrie par la maladie de cette politique qui tousse et crache sur ses représentants et ceux qui les entourent. Une maladie qui semble incurable tant elle résiste aux tentatives de transparence et d’apaisement, les médias étant des alliés de l’infection virale. Et avec tant de camélias carnivores…

« Quand il était préfet, à chaque nouveau poste il était d’abord annoncé comme « Paul V, père de quatre enfants ». Comme si avoir quatre enfants vous étiquetait avec plus de garantie qu’une couleur politique ».

« Quand ils se sont retournés vers moi, me faisant signe de les rejoindre, j’ai dû m’avouer qu’ils avaient peut-être compris combien j’avais besoin d’eux et combien les savoir dans la tourmente pouvait tout ébranler ».

Première dame – Caroline Lunoir – Editions Actes Sud – Janvier 2019

Livre lu dans le cadre du Prix Orange du Livre 2019



lundi 25 février 2019


Une noisette, un livre


 Habiter le monde

Stéphanie Bodet




Habiter le monde pour mieux le regarder, pour tracer sa route dans l’intégrité de son âme, pour mieux comprendre ce qui peut échapper. Habiter le monde pour s’accrocher à ce que l’univers peut nous offrir tout en prenant conscience de la nécessité de le protéger. Habiter le monde pour mieux voyager à l’intérieur de soi-même.

Ne pas toujours se fier à la quatrième de couverture car le menu littéraire peut se révéler bien plus succulent que la mise en bouche proposée ; ce premier roman de Stéphanie Bodet est tout simplement une bouffée d’air pur et une invitation à penser positivement.

Emily reçoit un jour un appel téléphonique qu’elle redoutait depuis longtemps étant donné le comportement ordalique de son mari : l’annonce de son décès brutal lors d’une escalade. Choc immense pour cette jeune femme qui pratique également ce sport mais sans prendre autant de risques que feu son Tom. Elle s’enfuit dans les Calanques pour s’isoler et, au fond d’une grotte, elle réalise qu’elle doit évacuer, continuer son chemin de vie mais différemment, avec encore plus d’authenticité et de simplicité. Elle quitte les Alpes pour retrouver Paris et c’est lors d’une nidification sur le bord de sa fenêtre que la jeune femme s’aperçoit qu’elle est enceinte de son compagnon disparu. Progressivement les années passent, sa fille Lucie s’avère d’une maturité exceptionnelle, puis c’est la rencontre avec Mark, une rencontre qui prend la forme d’une délicatesse ailée d’élégance…

En tant qu’écureuil arboricole, j’ai noté l’importance qu’accorde la narratrice aux arbres, ces êtres végétaux capables de devenir des sources de renouveau tout comme la terre et la spiritualité qu’elle peut inspirer. Sans oublier la poésie qui en découle avec les références à l’un de ses maîtres contemporains : Christian Bobin.

Un récit qui sous la douceur des mots souligne avec brio de nombreux sujets de société comme la surconsommation, le marketing sauvage, l’écologie, l’éducation (sur les passages de l’intégration scolaire j’ai eu envie d’embrasser l’auteure sur le museau), les relations intergénérationnelles (Marcellin et sa sagesse) mais également sur cette notion du temps qui passe et que l’on a trop tendance à le laisser s’échapper, un peu de philosophie dans le tourbillon de la vitesse humaine permet de prendre un peu de hauteur…

L’autre point qui charme considérablement est la rencontre amoureuse. D’abord avec Tom mais surtout avec Marc. Combien de romans, combien de récits tombent si rapidement dans des amours rapides et hélas trop souvent tournées vers uniquement le sexe avec un vocabulaire oscillant entre cul et baise. Là, on assiste à une rencontre bien plus cérébrale sans occulter heureusement le côté physique mais avec la délicatesse du verbe et l’élégance des sentiments. Peut-être que d’aucuns trouveront cette forme un peu désuète mais franchement une rencontre sentimentale qui s’ouvre sur un déjeuner avec une discussion sur la poétique de l’espace de Gaston Bachelard, cet espace vécu selon les imaginations dans nos âmes, est d’une richesse absolue. S’ensuivent les références littéraires et les réflexions sur la symbolique de la nature ou l’éloge de la cabane. Puis, à l’heure du numérique et du tout virtuel, c’est une relation épistolaire comme au temps jadis que les futurs amants échangent. Livresquement romanesque.

Un roman à lire en prenant son temps, pour savourer chaque paragraphe, chaque rencontre dans cette galerie de personnages, ces instants où les lettres subliment la poésie de l’esprit. Parce qu’il a été écrit avec une plume lumineuse dotée d’un cœur qui bat intensément et humainement.

« Ces escapades la ravissaient mais elle appréciait de redescendre, de faire de simples promenades dans les bois, de chercher des chanterelles ou de cueillir les dernières framboises sauvages. Elle sentait qu’elle appartenait à cet étage alpin, l’étage médian, celui des alpages à l’orée des forêts, des myrtilles et des granges serties d’une herbe tendre, piquetée de l’étoile bleue des gentianes. L’étage des bêtes et des hommes ».

« C’est parce qu’il n’y a pas une minute à perdre qu’il faut prendre son temps ».

« Le jardin est une école de philosophie ».



Stéphanie Bodet – Habiter le monde – Editions Gallimard/Collection L’Arpenteur – Janvier 2019

Livre lu dans le cadre du Prix Orange du Livre 2019








dimanche 24 février 2019


Une noisette, un livre


 Glissez, mortels

Charlotte Hellman




De Paul Signac on connaît sa carrière de peintre, son amitié avec Seurat, Pissaro, Monet, sa passion pour la mer et son engagement politique, proche du mouvement anarchiste parce que profondément pacifiste. Mais sa vie intime est plus mystérieuse et pour cause : il a mené une double vie en épousant Berthe Roblès mais la quitta juste avant la première guerre mondiale pour une ancienne voisine et amie du couple, Jeanne Selmersheim-Desgrange. Il n’avait jamais pu avoir d’enfants avec sa première compagne et de l’union illégitime naquit une petite fille Ginette qui fut… adoptée par son épouse à la demande du peintre lui-même. Il ne demanda jamais le divorce contrairement à sa maîtresse qui se séparera de son mari et de ses trois enfants. Une famille recomposée semblant bien avant-gardiste en ce début du XX° siècle.

Cette histoire privée et familiale ne pouvait être narrée que par un descendant de la famille, ou plutôt une descendante, l’arrière-petite fille de l’artiste, Charlotte Hellman. Après un travail de recherche très rigoureux pour savoir exactement ce qui s’était passé, et surtout, comment les deux femmes avaient vécu ce partage d’homme. Pour le peintre, il suivit sa conception pacifiste en essayant de ne jamais envenimer les faits et de concilier ses deux vies, ses deux femmes : « Vivre avec l’une, veiller sur l’autre ».

Si on n’apprend rien sur l’œuvre de Paul Signac, c’est une très riche radioscopie sur l’histoire d’un couple séparé mais pas déchiré dans la société du début du XX° siècle et sur la façon dont le peintre essaie de concilier les deux parties. L’auteure prend une direction objective, sans prendre partie, en tentant de se mettre successivement à la place des deux femmes.

Une biographie romancée agréable à lire et qui donne envie de replonger dans la création artistique de l’époque.

Glissez, mortels – Charlotte Hellman – Editions Philippe Rey – Janvier 2019

Livre lu dans le cadre du Prix Orange du Livre 2019



vendredi 22 février 2019


Une noisette, un livre


 San Perdido

David Zukermann




C’est sur l’isthme de Panama que sont arrivés les premiers esclaves noirs au XVI° siècle et nul n’ignore que leurs conditions de vie étaient dignes des antres de l’enfer. Avec la force restante, ils s’enfuyaient et se rebellaient, recevant le nom de « Cimarron » par rapport à la couleur de leur peau. En 1548, ils organisent un royaume avec à la tête Bayano Ier. Rapidement c’est la défaite mais les Cimarrones ne s’avouent pas vaincus, et même, ils progressent en nombre formant de petits royaumes. Mais à la fin du siècle, après une reprise par la ruse des colonisateurs, les esclaves rebelles sont éliminés, seuls quelques uns subsistent dans des petites « palenques » jusqu’à la fin de l’esclavage au XIX° siècle.

C’est ce chapitre de l’histoire latino-américaine qui est la source du premier roman publié de David Zukerman. Les siècles se sont succédés et on se retrouve au milieu du XX° siècle à San Perdido, petite ville côtière du Panama. Au départ, c’est dans la sinistre et inqualifiable décharge de La Lagrima qu’intervient en premier le personnage de Félicia, une femme vieillissante et sans enfant. Elle a toujours vécu dans ce bidonville et essaie de survivre comme elle le peut. C’est elle qui repère un étrange petit garçon, vivant seul, à la peau d’ébène et aux étranges yeux céruléens. Il est muet et semble impassible. Mystérieux, il est doté de mains puissantes, hors du commun pour un enfant de son âge. Il semble tout deviner et semble vouloir toujours aider son prochain malgré l’état de misère dans lequel il se trouve. Surnommé au départ « La Langosta », puis la Mano,  son nom est Yerbo Kwinton. Mais ce que Félicia ignore c’est l’existence de Rafat et d’une communauté vivant dans une forêt…

Rapidement Yerbo se fait le justicier silencieux au service des malheureux, des opprimés, des femmes maltraitées, des enfants battus. Il inquiète autant qu’il séduit. Fascinant, cabalistique. A l’opposé de la philanthropie, se trouvent le gouverneur Lamberto, un taureau libidineux et fougueux,  et son conseiller intriguant Carlos Hierra ; bienvenue dans le monde de la corruption et de toutes les déviances possibles. Entre, toute une galerie de personnage, du bon docteur à la Madame Claude locale, en passant par la superbe Hissa et le vaillant Augusto.

Remarquable récit avec un personnage de roman absolument envoûtant qui permet de retracer l’histoire du Panama, de décrire la bassesse de la politique et de la mainmise des Etats-Unis sur l’Amérique Centrale avec toutes les dérives qui en découlent. A l’aide d’un ton juste, l’auteur invite le lecteur dans une immersion totale dans un univers inconnu et pourtant ô combien réel. L’écriture est à la hauteur des ingrédients utilisés pour le fond, la forme ne prenant jamais le chemin de la vulgarité facile même pour les descriptions les plus intimes et audacieuses.
Parsemé d’humanité, les sentiments se confondent, se rencontrent ; ils s’envolent pour mieux revenir dans une finale surprenante et quasi mystique. C’est beau comme Yerbo, c’est cynique comme la déliquescence des gens de pouvoir, déchirant comme la vie des oubliés, lyrique comme un conte déguisé dans les méandres des destins réels.
« San Perdido » ou « La Mano » celle d’une main livresque se tendant comme une légende…

« La première chose que Félicia a remarqué chez l’enfant a été la force de ses mains, la deuxième a été son intelligence (…) il offre un regard clair mais suit un chemin dont nul ne connaît les détours ou l’aboutissement ».

San Perdido – David Zukermann – Editions Calmann Levy – Janvier 2019

Livre lu dans le cadre du Prix Orange du Livre 2019






mercredi 20 février 2019


Une noisette, un livre


 Né d’aucune femme

Franck Bouysse




Rose comme une fleur, rose comme un parfum, rose comme une couleur. Mais cette Rose du roman de Franck Bouisse n’est qu’une fleur asséchée avant l’âge, une couleur sombre sans aucun ton si ce n’est que celui des cendres tant les épines lui ont secoué le corps ; son âme, son cœur, son être tout entier a été arraché à la vie, celle où l’on peut jouir de quelques plaisirs et d’instants de liberté. Rose, n’a jamais vécu, elle a survécu par le seul salut d’une force mentale inimaginable.

C’est une « histoire d’ombres qui passe aux aveux » par le biais d’un prêtre à qui, lors d’une visite mortuaire, une infirmière d’un asile remet de mystérieux cahiers écrits par une internée. C’est l’histoire qu’a réussi à transcrire Rose, elle qui ne voyait que les mots pour la sauver ou tout au moins apaiser sa funeste destinée. Elle, la jeune fille pauvre, vendu pas son père à des « châtelains » dont le scrupule et l’humanité n’ont jamais fait partie de leur vocabulaire. L’homme d’église s’efface de la narration pour laisser Rose conter sa vie de bosses, de coups, de griffes et autres violences effrayantes.

Un roman plus que bouleversant et qui vous serre à la gorge, car si ce n’est qu’une fiction, ne pas oublier que des centaines de femmes ont vécu cet esclavage, des centaines de miséreux se sont retrouvés enfermés, des centaines d’enfants furent abandonnés ou arrachés dés sortis du ventre de leur mère, et ce depuis des siècles et encore aujourd’hui dans certaines parties du monde où l’infortune triomphe encore.
La puissance du récit est catalysée par une écriture éblouissante, une plume sachant doser la verve avec justesse et s’adaptant selon la personne qui dépeint les scènes. Dramatiquement beau.

Un livre qui ne peut se résumer, un livre qui se lit, qui se vit.

« Les mots, une invention des hommes pour mesurer le monde ».

« J’étais devenue rien. Je m’appartenais plus, le maître avait raison. Ma tête pensait même pas, et pourtant, je me souviens de tout ce que j’ai vécu après la brûlure ».

« La pitié, c’est le pire des sentiments qu’on peut inspirer aux autres. La pitié, c’est la défaite du cœur (…) j’éprouve pas de pitié, juste de la peine et elle est infinie ».

Né d’aucune femme – Franck Bouysse – La manufacture de livres – Janvier 2019

Livre lu dans le cadre du Prix Orange du Livre 2019

lundi 18 février 2019


Une noisette, un livre


 Jiazoku

Maëlle Lefèvre




Bienvenue à Tokyo dans l’un des quartiers les plus redoutables de la capitale japonaise : Kabuchiko, là où la mafia fait la loi, les yakusas, les maîtres du crime organisé et de trafics les plus audacieux… Parmi les membres du clan Kobayashi, règne Daisuke, terrifiant et d’apparence sans aucune pitié pour son prochain ; il dirige toute une organisation de mères porteuses qui fournissent de riches chinois dans l’empire du Milieu.

On fait d’abord connaissance avec Guan Yin, elle vient de Chine avec son amie Bo, anciennes prostituées, elles sont devenues des mères porteuses après ne plus être assez dans les normes pour exercer le plus vieux métier du monde. Si Bo a des difficultés pour mener à bien ses grossesses, Guan, maman de An, met au monde un petit Kei commandé par de riches chinois de Shanghai déjà parents d’une petite Fen. Mais les parents décèdent dans un accident de voiture et Kei est envoyé dans un orphelinat dirigé par… Daisuke, aucun profit financier dans l’illégalité ne doit être écarté.

Fen sera élevée par la sœur de sa mère, une femme austère n’offrant qu’une éducation rigide à sa nièce. Le tout dans le luxe et la richesse. Kei s’attachera à sa nourrice de la maison d’accueil mais en sera séparé à l’âge de trois ans quand Daisuke rappellera sa mère porteuse pour l’élever en prenant lui-même soin de veiller sur l’enfant sans montrer le moindre sentiment à son égard, lui le chef mafieux intransigeant et séparé de son épouse refusant d’être père. Kei et Fen se croient chacun dans leur pays des enfants uniques, et pourtant… Arriveront-ils à se retrouver ? Comment Guan va pouvoir gérer l’éducation de cet enfant qu’elle avait été obligée de donner ? Et Daisuke, qui est-il vraiment ? Lui seul connait l’existence d’une sœur et les conditions de naissance de Kei.

Ce roman est du tout en un. Un récit palpitant où de nombreux thèmes sont abordés, à commencer par celui des mères porteuses et de ses dérives mais aussi, la dichotomie entre le luxe et la pauvreté, l’errance des êtres nés innocents mais qui rapidement doivent affronter un monde violent même pour ceux ayant de l’argent, car rien ne remplace ce qui est le plus important : l’amour, l’affection et la non pudeur des sentiments. Or nous sommes en Asie, en Chine et au Japon où l’épanchement de l’âme est prohibé, où toutes les pratiques sexuelles sont permises mais où la pudeur est un maître comportement. Et puis cette sempiternelle question de montrer ou non sa faiblesse, la peur d’être trop sensible et de sacrifier sa destinée sur la dureté des cailloux de la vie.

La jeune auteure (elle a écrit ce roman à dix-sept ans !) propose une très sensible approche sur les relations entre enfants et adultes, le mal-être de l’enfance quand l’intimité et les émotions ne doivent jamais être non seulement montrés mais aussi partagés. Un constat époustouflant sur les non-dits qui en disent beaucoup, sur la transparence lumineuse des êtres dans leur opacité ténébreuse.

C’est aussi un tremplin pour faire découvrir les différences et les ressemblances entre la Chine et le Japon, trop souvent confondus ou relatés avec de nombreux clichés avec de nombreuses références linguistiques qui éveillent toute la curiosité des sens.
A côté de la violence de l’immersion dans les mafias c’est une épopée familiale d’êtres solitaires, un récit haletant sur la force et le pouvoir de résistance des enfants, un miroir des comportements des adultes et le reflet qu’ils veulent bien en donner, et, en prime une belle visite de Shangai.

Un livre que l’on peut qualifier de magistral tant pour l’écriture que pour la richesse du fond mais aussi pour saluer l’incroyable maturité de Maëlle Lefèvre, un bel avenir littéraire devrait se profiler sur son chemin.

« Daisuke ne pouvait plus supporter toute cette mascarade. Les femmes, les enfants… Ce n’était pas son monde et ça ne le serait jamais. Ces jérémiades, ces attachements, cette douceur écœurante l’exaspéraient. Il en était certain : sur cette terre, les bons sentiments n’étaient rien d’autre que des anomalies ».

Jiazoku – Maëlle Lefèvre – Editions Albin Michel -  Janvier 2019

Livre lu dans le cadre du Prix Orange du Livre 2019

dimanche 17 février 2019


Une noisette, un livre


 Un étrange pays

Muriel Barbery



 

Ouvrez un livre, doucement, et vous entrez dans un univers hors du temps, hors de l’espace, hors du visible pour pénétrer un invisible transparent avec un peuple de brumes, des elfes se transformant en animaux mais pouvant devenir plus humain que les humains quand ils débarquent chez le peuple de la terre.

De la naissance du Pavillon des Brumes 400.000 av. J.C. jusqu’au début du XX° siècle, c’est un voyage fantastique dans un au-delà imaginaire mais avec quelques atterrissages terriens en France, en Italie et en Espagne autour de la nature, des livres, de la guerre, de la poésie, de la vie et de la mort. Le tout autour d’un personnage principal dont le nom n’a pas été choisi au hasard : Petrus, elfe et paradoxalement grand amateur de vin, peuple qui pourtant ne boit que du thé, un thé gris parfois millénaire aux vertus indéfinissables. Quand Petrus devient homme, c’est un rouquin parce sinon sa vraie condition est celle d’un écureuil (oui vous avez bien lu) un peu maladroit mais forcément attachant. C’est lui qui va être envoyé dans notre bas monde car il est en guerre mais qui survivra à l’ultime bataille avec ce pont reliant les deux systèmes vivants ?

Si l’art de la guerre y est décrit avec maestria c’est une envolée de poésie qui tourne autour des pages, c’est une aventure où l’ivresse des mots ne devient jamais grise malgré la couleur du thé mais où flamboient les êtres dans toute leur beauté et leurs mystères. C’est un hymne à la vie pour mieux accepter la mort, c’est une ode au merveilleux pour mieux repousser la laideur belliqueuse, un péan d’allégresse pour délivrer des maux, un cantique pour louer la nature divine.

Muriel Barbery ne séduit pas, ne charme pas, elle fait succomber sans prévenir le lecteur porté par son écriture stratosphérique, par cette magie des personnages, par cette fantaisie aux pays des songes. Seuls quelques sons proches d’une mélopée mélancolique sur les destins et la vie offrent un pont entre l’irréel et le sort réel de toute civilisation.

A déguster sans modération, avec thé ou vin selon l’humeur, en regardant de temps en temps le ciel qui peut rejoindre l’immensité créatrice de l’écriture et de ses enchantements. Sans oublier l’originalité de sa forme. Du grand panache et c’est un écureuil (ne marchant jamais sur sa queue) qui vous le dit.

« Le vin marie la noblesse de la terre et les chroniques du ciel, les racines profondes des ceps et les grappes éperdues de soleil, nul autre que lui ne conte mieux la saga du cosmos ».

« L’histoire a montré que certains écureuils ont plus d’esprit que tous les lièvres réunis et qu’ils savent endosser des fardeaux qui écraseraient plus d’un sanglier ».

« Les elfes sont moins enclins que les hommes à agir sous l’empire de la peur car la tradition, chez eux, ne s’oppose pas au progrès, ni le mouvement à la stabilité ».

« Il faut être en quelque façon étranger au monde pour désirer l’inventer et obscur à soi-même pour vouloir aller au-delà du visible ».

« C’est en traçant une ligne d’encre qu’on fait jaillir le monde, c’est en croyant aux roses qu’on l’est fait éclore ».

« La vie végétale est l’absolu de l’existence, la communion intégrale de la nature avec elle-même. Le végétal transforme tout ce qu’il touche en vie. Il métamorphose en corps vivant le rayonnement du soleil ».

« Si l’univers n’est qu’un roman en attente de ses mots, choisissons un récit où la salvation ne requiert pas la torture, où la chair n’est ni coupable ni souffrante, où l’esprit et le corps sont deux accidents d’une unique substance et où l’idiotie d’aimer vivre ne se paye pas en châtiments cruels ».

Un étrange pays – Muriel Barbery – Editions Gallimard – Février 2019-02-10 19

Livre lu dans le cadre du Prix Orange du Livre 2019


jeudi 14 février 2019


Une noisette, un livre


 Chasseurs dans la neige

Daniel Parokia 




Tout semble banal, classique. Trois jeunes gens dont les études se prolongent décident de partir en montagne pour s’amuser un peu. En cours de route, ils aident trois jeunes filles qui tentent de mettre des chaînes aux pneus de leur voiture et aussitôt, logiquement, forcément, ils décident de les séduire. Mais le jeu va s’avérer plus compliqué que prévu.

Nous sommes dans les années 80 avec Amaury, Charles et Chris, ils se connaissent depuis près de dix ans et se sont probablement rencontrés sur les hauteurs du Népal mais sans avoir franchi l’Everest. Lors de l’hiver 1983, ils veulent partir aux sports d’hiver et hésitent sur le lieu de destination, ce sera la station chic helvétique de Gstaad. Chris est beaucoup moins fortuné mais les deux autres compères le sont, surtout Amaury qui semble jongler avec les billets distribués pas son père.
Ingrid, Constance et Maude sont les trois jeunes filles qui vont alimenter le séjour enneigé des trois gaillards, et elles non plus ne connaissent pas les problèmes de fin de mois. Mais à l’instar de leurs homologues masculins, elles forment aussi un trio bien éclectique… Ingrid gardera de la distance, Constance conservera son addiction aux drogues et Maude semble s’éloigner parfois, tout comme Chris…

Un roman très agréable à lire, léger mais avec quelques touches non négligeables sur les comportements humains. Mais c’est avant tout un grand saut vers les Alpes avec toute la beauté qui les caractérise, on glisse sur cette histoire comme sur des pentes enneigées, on se prend un peu de poudreuse dans la figure et on se surprend à admirer pensivement à ce massif d’où serpente une immense nostalgie.  

« Ils auraient souhaité passer par Yvoire, à cause du village médiéval et d’un vieux château perdu ».

« Du col du Pillon, le trajet durait quinze minutes pour atteindre le domaine de Glacier 3000. Dans la montée et en arrivant au sommet, la vue sur les neiges persistantes et les chaînes de montagnes était grandiose. Quelques faucons planaient, de loin en loin, à la recherche d’un renard ou de quelque lynx égaré ».

« Ce dernier avait compris, soudain, que la vie humaine, comme toute vie, était un mélange de hasard et de nécessité ».

Chasseurs dans la neige – Daniel Parokia – Editions Buchet Chastel – Janvier 2019

Livre lu dans le cadre du Prix Orange du Livre 2019

mardi 12 février 2019


Une noisette, un livre


 Personne n’a peur des gens qui sourient

Véronique Ovaldé




Gloria, maman de deux filles, Stella et Loulou, décide de s’enfuir avec elles dans la vieille demeure familiale de Kayserheim près de la frontière allemande, en cachette et en exigeant que ses filles n’en parlent à personne, en brouillant toutes les pistes. Enorme choc pour les petites qui doivent quitter leurs amies et oublier les rives de la Méditerranée pour les paysages alsaciens. Loulou, plus jeune, fait avec ; Stella, elle, perd un peu son sourire.

Gloria semble avoir peur, veut se prémunir d’un danger, un danger qui semble s’appeler Pietro Santini, l’avocat de son défunt père et qui avait fait ami avec le père des enfants de Gloria, le beau et ténébreux Samuel, mort six ans auparavant dans l’incendie de son atelier. Mais que fuit-elle réellement ? Qui est cette mère solitaire qui veut protéger, surprotéger ses enfants ? Cette même femme qui a été abandonnée par sa propre mère et qui a dans ses gênes une grand-mère bien étrange et distante.

Par une plume finement acérée, Véronique Ovaldé signe un roman proche du thriller psychologique autour d’un portrait de femme d’où coulent des sueurs froides. Pour parfaire cette nage en eaux troubles, l’auteure revient dans le passé afin que le lecteur puisse découvrir progressivement ce que fut l’univers de Gloria, ses fantômes et ses spectres, ses amours, ses colères…
On cerne au fur et a mesure le personnage aux multiples facettes pour que le mystère s’éclaircisse dans un récit devenant de plus en plus sombre.

Le seul bémol que je noterais est l’accumulation de phrases entre parenthèses, certes l’usage permet d’alléger la narration, mais parfois elles sont tellement longues que c’est l’effet contraire qui se produit. Sinon, une partition bien rythmée qui plonge dans les profondeurs de l’âme humaine avec tout ce qu’elle renferme de complexité, de surprises et de comportements déconcertants. Avec en prime, une fabuleuse démonstration sur le jeu des apparences, la transparence de l’être pouvant se révéler d’une funèbre opacité.

« C’est étonnant d’assister à un coup de foudre, c’est comme d’être pris dans un mouvement de foule dans un couloir du métro, un samedi, pendant une période d’attentats. Vous êtes embarqué et vous abandonnez toute défense, vous regardez passivement ce qui se déroule, vos attendez que ça s’arrête et vous vous dites, Ah c’est donc cela dont tout le monde parle ».

Personne n’a peur des gens qui sourient – Véronique Ovaldé – Editions Flammarion – Février 2019

Livre lu dans le cadre du Prix Orange du Livre 2019

samedi 9 février 2019


Une noisette, un livre


 Le prix

Cyril Gely




Otto Hahn, chimiste allemand, est considéré comme le père de la chimie nucléaire. Il reçut en 1944 le Prix Nobel de Chimie, décerné deux ans auparavant pour sa découverte de la fission nucléaire. Mais, il n’était pas seul. Pendant 30 ans, de 1908 à 1938, il a travaillé sans relâche avec la physicienne autrichienne Lise Meitner. Hélas, en 1933, Hitler arrive au pouvoir, le nazisme prend ses quartiers et l’antisémitisme se répand chaque jour un peu plus. En 1938, Lise Meitner, la mort dans l’âme quitte Berlin pour la Suède, abandonnant son travail et ce qui fut jusque là sa vie : la recherche.  Huit ans plus tard, alors que son ancien collègue séjourne au Grand Hôtel de Stockholm en compagnie de son épouse Edith pour recevoir son prix, Lise revient, entre dans sa chambre et s’assoit. Sa venue n’a rien d’amicale, elle veut enfin faire jaillir la vérité et demander pourquoi son nom ne figure sur aucun article,  n’est jamais prononcée et malgré qu’elle fût nommée trois fois pour recevoir le prix Nobel, elle ne l’obtiendra jamais.  Pourquoi ce mépris, pourquoi ce silence ? Le huit-clos commence…

Ce livre n’est pas un roman, c’est une pièce de théâtre. Un dialogue percutant, fusionnant entre le cinglant et la courtoisie car si les esprits sont acides, les nerfs à vif, la colère grandissante et les rancœurs rampantes, à aucun moment le couple de scientifiques ne va tomber dans la violence verbale, dans la vulgarité précoce, dans l’énervement facile. Tout est dit, envoyé mais avec élégance et respect, film en noir et blanc avec acteurs mythiques des années 50. Autre temps, autres mœurs que Cyril Gely a su recréer d’un coup de plume.

Entre noyaux atomiques et neutrons, c’est une réaction livresque qui se réalise par la force de l’énergie de l’écrit. De la fission nucléaire c’est une la fission de deux êtres qui ont existé, d’une fusion de trois décennies, l’explosion a fini par se produire… années 30 et Lise était juive et femme. Elle était pourtant pionnière en la matière…
Si les dialogues relèvent de la pure fiction, ils transcrivent pourtant complètement les sentiments, les mensonges et les non-dits. Mais aussi les convictions de l’un et l’autre, comme pour Otto Hahn qui a réellement été choqué par le cours des évènements du III° Reich et de l’utilisation de l’arme nucléaire au Japon. Il a été un fervent opposant à l’usage de l’énergie atomique dans le domaine militaire et a même signé un manifeste.

Reste la question qui survole comme un voile pudique au cours du récit, et l’amour ? Est-ce que Lise et Otto ont éprouvé des sentiments l’un pour l’autre ? Ou est-ce juste un point de fiction imaginaire…

Noisette sur le gâteau, Otto Hahn avait, entre autres, deux passions : l’alpinisme et la musique classique. Si aucun sommet n’est atteint en cours de lecture, nombreuses sont les références qui ont teinté comme des clochettes dans l’oreille de votre serviteur comme l’Horloge de Haydn, le concerto pour deux violons de Bach, et, et la mélodie hongroise de Schubert où l’auteur fait un parallèle avec l’histoire. En effet, Schubert a composé cette pièce après avoir entendu en 1824, au château des Esterhazy à Zseliz, une servante chanter un air local. Il s’en est inspiré mais seul  le nom de Schubert est resté. A l’instar du chimiste allemand.

« Hahn aimerait être ailleurs. A Göttingen, à Berlin, à dix mille kilomètres de Stockholm ! Lise patiente. Elle n’a pas encore déplacé toutes ses pièces sur l’échiquier. Elle distingue à peine son vieil ami face à elle, et l’entend tout juste respirer. Mais si la lumière jaillissait soudain dans la pièce, elle sait que son visage porterait les traces de son affrontement. Quelques cernes plus profonds sous les yeux, les bajoues légèrement plus flasques. Hahn n’est pas un dieu. Ce n’est qu’un homme que Lise veut démettre de son piédestal ».

Le prix – Cyril Gely – Editions Albin Michel – Janvier 2019

Livre lu dans le cadre du Prix Orange du Livre 2019




mercredi 6 février 2019


Une noisette, un livre


 La transparence du temps

Leonardo Padura




A l’aube de son soixantième anniversaire, Mario Conde (patronyme choisi au hasard ou pas…) sombre dans une dépression et une mélancolie de senior confirmé. Il n’a plus le goût à entreprendre quoi que ce soit, seuls son épouse et son chien lui mettent un peu du baume au cœur. Mais l’appel d’un ancien camarade de classe va lui faire retrouver une certaine jeunesse avec  la course à l’adrénaline vécue dans son précédent métier : policier. L’amant de Bobby a volé quantité d’objets dont une vierge noire énigmatique.
Du roman du départ, c’est un thriller historique qui commence avec quelques pigments de géopolitique.

Mario Conde est un personnage atypique, complètement fantasque qui n’a pas trouvé d’autre appellation pour son chien que celui de « Basura », deuxième du nom d’ailleurs, bien qu’il affectionne particulièrement son compagnon à quatre pattes (le chien pas l’ex flic). Il est allergique aux armes et à toute violence, grand lecteur il ne rêve que d’écriture. Bobby, l’ancien camarade est aussi mystérieux que la vierge kidnappée : haut en couleurs il faut s’équiper d’un détecteur de vérité pour arriver à partager le vrai du faux, le faux du vrai voire même le faux du faux. Mais il est archi-vrai !

L’enquête va devenir le théâtre de rencontres improbables de personnages dont on ne confierait pas forcément un portefeuille même vide, et, une découverte de La Havane dans toute son errance, du pire à, si j’ose l’écrire maladroitement, au moins pire. Ville et pays baignent dans un éventail de désœuvrement, d’excès, de misères morbides… Pourtant plane un parfum (pas celui des nombreux quartiers où flotte un air pestilentielle et qui vous ferait prendre un mouchoir en lisant les descriptions de l’écrivain) de mystère et surtout de démesure ensorcelante.

Le point essentiel du récit est évidemment autour de cette vierge noire, qui au départ, est comparée à une statue créée à cuba. Mais l’esprit de la « Moreneta » veille et ce sont de grands chapitres d’histoire religieuse et romane qui magnifient progressivement cette transparence du temps. Un sieur Barral va parcourir toutes les époques, de la guerre civile espagnole aux templiers du XIII° siècle, de la chanson de Roland à Robert le Diable, les batailles contre les Sarrasins et la ville sainte de Jérusalem. Des siècles d’histoire avec ces sempiternels conflits religieux, entre néant et absurdité mais où la foi reste pourtant un élément incontournable.
A tous les amoureux de la Catalogne, venez gravir les pentes des Pyrénées en compagnie de Leonardo Padura, venez escalader les montagnes qui rappellent Montserrat et les légendes autour de ces vierges noires, couleur provenant probablement d’une oxydation mais dont les origines remontent à la nuit des temps et où, comme l’indique l’auteur, l’influence égyptienne ne serait pas anodine, la déesse Isis ayant peut-être été une inspiratrice… divinités éternelles pour une histoire sacrément bien louée !

« Conde alluma une cigarette et reprit son observation du panorama délabré qui l’entourait. Il pensa que les années ne pouvaient qu’accroître cette misère déjà dense, surtout la pire de toutes : la misère humaine. Les visages des gens, qui lui lançaient des regards de méfiance, étaient le miroir de leurs âmes et leurs âmes étaient le fruit de leur milieu : la précarité extrême, décuplée au cours des vingt dernières années d’une crise qui avait fauché le rêve d’une vie meilleure à laquelle tant de gens aspiraient ».

« Te rends-tu compte que la foi – la quête du bien et de la vérité qui n’admet pas d’alternative -, manipulée, exacerbée, peut dissimuler la haine, déchaînée au nom de Dieu, d’un prince ou d’une idée ? Que tant que nous chrétiens nous tuons des musulmans, les musulmans tuent et tueront des chrétiens, et que les uns et les autres nous allons bientôt nous entre-tuer devant cette ville et sur cette terre que l’on dit sainte, et que nous continuerons à le faire pour les siècles des siècles toujours eu nom de la foi, mais en réalité pour des richesses et par goût du pouvoir ? »

La transparence du temps – Leonardo Padura – Traduction : Elena Zayas – Janvier 2019

lundi 4 février 2019


Une noisette, un livre


 Les Vents noirs

Arnaud de la Grange




Quand on débute la lecture de ce premier roman d’Arnaud de la Grange, on se demande soudainement si l’ombre de Dante ne s’est pas infiltrée dans le journaliste tant on croit arriver aux portes de l’enfer : « On pendait ici les hommes comme ailleurs on accroche du linge à sécher ».

Mais cette première phrase explique peut-être tout, elle symbolise à la fois la géhenne des guerres et celle de ceux qui la font, comme le lieutenant Verken. Un personnage très complexe, attachant, et qui en dit long sur les blessures de l’âme face aux Hadès des temps modernes. Verken est d’apparence très dure mais se cachent des failles beaucoup plus sensibles ; c’est un écorché vif, marqué par la première guerre mondiale, puis par les errances mensongères de son père, le décès prématuré de son frère, par tout ce qui l’entoure, attiré par les batailles tout en s’effrayant de sa noirceur.
Appelé pour retrouver en Sibérie puis au Taklamakan l’archéologue Emilie Theliot qui semble avoir sombré dans la folie, il participe à des manœuvres dans la Russie qui se meurt. La Sibérie est le théâtre de combats sanglants entre des factions de différentes couleurs qui n’en sont plus, subsistent seulement les « Noirs » au goût de cendre, les « Rouges » au goût du sang, les « Blancs » au goût du néant. Nous sommes en 1919 en  pleine guerre civile, les républicains et les monarchistes avec l’aide de quelques puissances occidentales affrontent les Bolcheviks.
Dans la région du Xinjiang ce n’est guère mieux, c’est l’époque des « seigneurs de la guerre », la nouvelle république de Chine est divisée depuis la chute de l’empire ; au Taklamakan, la « mer de la mort » prend toute sa dimension et pas seulement pour ses vents de sable. Vents noirs, vents mauvais, vents contraires.
Dans ce fatras le lieutenant continue à aller de l’avant, à combattre sans se retourner, non pour se retrouver comme Orphée (car c’est plutôt son amante Victoria qui déclamerait « que faro senza Verken) mais pour éviter de revenir en arrière. Pétri d’une cavalcade interne, il préfère chevaucher par monts et par vaux à la recherche de l’égarement des hommes.

Récit à l’écriture recherchée et, très fourni en détails historiques et archéologiques, il devient envoutant au fil des pages et se déroule un peu comme un long métrage, on voyage à la fois dans la misère de la violence des combats et la vaillance des cosaques, on ressent un vertige livresque entre montagnes, beauté des paysages et l’histoire des hommes. Une histoire qui se fond dans l’image des aigles : « Les débris du nid étaient éparpillés sur le sol. Les deux aigles adultes se tenaient l’un à l’autre sur le mur voisin, gémissant comme des hommes pleurant la mort d’un proche. Si fiers et hargneux le jour d’avant, les rapaces étaient maintenant humbles et démunis. Il avait fallu que dans leur chair ils soient frappés ».

Réussite romanesque et on escompte un second opus pour se délecter d’histoire, d’évasion, mais aussi de petites phrases qui arrivent comme de belles petits claques.
Une petite noisette me dit d’ailleurs que l’attente ne va pas être très longue…

« Tant qu’un homme a le choix, il ne mérite pas la pitié ».

« Les mondes qui meurent suscitent une brutale envie de vivre, au moins d’en avoir l’illusion ».

« Le Gandhara, royaume perché au-dessus de trois civilisations. Là, s’étaient mêlées les influences indienne, perse et hellénistique. Quand Alexandre avait porté l’âme grecque derrière ses phalanges, l’art des bouddhistes indiens s’était marié à celui des esthètes d’Athènes. Dans ces hautes vallées, les artistes avaient pour la première fois osé donner visage et corps à Bouddha. Le nez des statues était droit et le cheveu bouclé. Comme ceux des fils du Macédonien. Mais l’ovale du visage disait l’Inde et ses peintres. La fusion était parfaite. Les visages grimaçants des temples du Gange se fondaient dans les traits apaisés d’une sculpture grecque ».

« Il avait besoin d’un but pour aller nulle part ».

« Verken avait une solide aversion pour la race des courtisans. Il avait vu des êtres de valeur s’abaisser jusqu’à poussière. Pour des ambitions qui au soir de leur vie apparaissaient bien vaines ».

« La France aime les pedigrees et classer les hommes sur des étagères ».

Les Vents noirs – Arnaud de la Grange – Editions Jean-Claude Lattès – Août 2017