Judith, le pacte oublié
Martine Trouillet
Écureuil arboricole déposant des noisettes dans le monde littéraire. Animatrice culturelle et conseillère littéraire, je promeus la littérature dans les hauts lieux du patrimoine, les bibliothèques, les espaces conviviaux pour défendre la culture et la ruralité. Premier récit publié en mai 2024 : Souvenirs d'un médecin d'autrefois aux éditions La Bouinotte. Premier roman en gestation... Jurée Prix Littéraire de la Vocation
Judith, le pacte oublié
Martine Trouillet
Les cœurs sont faits pour être brisés
Tatiana de Rosnay
Par une citation d’Oscar Wilde, la romancière franco-britannique nous
entraîne dans une histoire où l’ombre du dramaturge est omniprésente via la
rencontre de deux femmes, l’une deviendra écrivaine, l’autre libraire.
L’univers des livres dans toute sa capacité à créer, inventer, dessiner les
âmes…
Marlo von Graf, célébrissime romancière meurt prématurément par noyade à Annecy. L’une de ses anciennes collègues étudiantes en Angleterre est contactée par le notaire chargé de la succession. Audrey, la rivale amoureuse, en tombe des nues. Encore davantage lorsqu’elle apprend que Marlo lui lègue son dernier manuscrit. Pourquoi ? Elles ne se sont pratiquement jamais revues après une dispute sur leur travail d’étude sur Oscar Wilde. Un éloignement d’autant plus profond puisque Marlo a épousé le petit ami d’Audrey, le ténébreux Laszlo.
Tatiana de Rosnay fait partie de cette confrérie d’écrivains qui pourraient bâtir un récit sur la fabrication d’un annuaire téléphonique et en sortir un roman captivant. L’autrice ne s’encombre pas de préliminaires, de tournures stylistiques inutiles. Elle va doit au but pour plonger ses lecteurs dans son univers où d’entrecroisent réalité et fiction.
Oscar Wilde reçoit un très bel hommage dans la biographie imaginaire des deux étudiantes qui retrace les dernières semaines de l’écrivain injustement condamné pour son homosexualité – réhabilité qu’en 2017… Et puis, qu’il est savoureux de marcher à nouveau sur quelques pas de Daphné du Maurier. Par cet exercice, Tatiana de Rosnay met en exergue le pouvoir de la littérature et cette capacité à rendre vraie des propos imaginaires. Là est l’immortalité de la langue dans tous les sens du terme.
Quant aux cœurs brisés, il suffit d’un coup de Poe pour renouer avec l’amour…
Les cœurs sont faits pour être brisés – Tatiana de Rosnay – Éditions Albin Michel – Mars 2026
La fascination Titaÿana
« Titaÿana avait appris depuis longtemps à utiliser chaque
vague pour monter toujours plus haut dans cette mer démontée qu’était devenue l’actualité
mondiale »
Élisabeth Sauvy, alias Titaÿana, fait partie de ces femmes intrépides, s’infiltrant avec brio dans un monde masculin, atteignant des sommets mais retombant dans un oubli fracassant. Peut-être que son bref passage comme collaborationniste pendant la deuxième guerre mondiale – elle avait tourné casaque lorsque son frère fut tué dans l’attaque britannique à Mers el-Kébir en juillet 40 - et sa condamnation qui a suivie y sont pour quelque chose. La journaliste et autrice Héléne Legrais lui consacre son nouveau roman avec de nouveaux indices biographiques et son souci d’être la plus objective possible.
Tout commence en Catalogne française d'où Baptiste Calvet – personnage fictif – est originaire. Il se morfond dans l’épicerie familiale et veut tenter sa chance à Paris, peu importe le travail à accomplir. Soucieuse, la famille envoie une lettre de recommandation à la devenue célèbre Élisabeth Sauvy grâce à ses exploits comme grand reporter et pilote. Elle est née, tout comme Baptiste, à Villeneuve-de-la-Raho et le jeune homme a toujours gardé dans sa mémoire le regard et l’aspect volontaire de la jeune enfant qu’avait été Titaÿana.
À une terrasse, il rencontre très brièvement une pétulante jeune femme qui lui fait grand effet. Par le pur des hasards, il retrouve Nicolette au Bourget, venue pour tenter de solliciter un entretien à sa mentore : Titaÿana ! La passion amoureuse s’accélère mais jusqu’où la fougue de l’apprentie journaliste ira ? Quelques années plus tard, la guerre éclate en France…
Même si chaque roman d’Hélène Legrais est parfaitement maîtrisé, ce nouvel opus est probablement le plus abouti, tant sur la fluidité de l’écriture, l’intrigue, le savant dosage entre réalité et fiction, les références historiques et ce diaporama entre Paris et Perpignan, des années 20 aux 50. Une parfaite restitution de cette époque avec quelques figures marquantes – au hasard Marcel Pagnol et Pau Casals – tout en évoquant le travail des journalistes « tout terrain », à commencer par Robert Capa (Endre Ernő Friedmann, de son vrai nom) et surtout sa compagne Gerda Taro, décédée lors d’un reportage sur de violents combats près de Brunete en 1937 lors de la guerre civile espagnole. Ce passage rappelle celui d’un livre consacré à ce couple : Une longue nuit mexicaine d’Isabelle Mayault.
La romancière a su mettre en exergue toutes les facettes de Titaÿana, du meilleur comme du pire, de son courage, de ses excès, de sa modernité, de ses gloires, de sa défaite. Pour paraphraser sa postface, je dirais qu’Hélène Legrais a pris le miroir d’une époque pour que chacun puisse en voir ses reflets et éviter de réverbérer les plus mauvais à nouveau.
La fascination Titaÿana – Hélène Legrais – Éditions Calmann Lévy – Novembre 2025
« Les yeux dorés n’ont plus aucune tendresse à donner. Ils
sont vifs et agressifs. Comme ceux de Tony »
Années 80 en France. Tony, un jeune homme presque majeur, écorché vif, quitte le foyer familial ou du moins ce qu’il en reste, c’est à dire, plus rien. Dans son errance, il croise le chemin du cirque Pulko, la notion d’itinérance est sa marque de fabrique.
Engagé par Chavo, alias le Padre, figure énigmatique du cirque, Tony trouve refuge dans les tâches quotidiennes : soin des chevaux, aide aux préparatifs. Mais le jeune homme est attiré par les fauves de Chavo. Et encore davantage lorsqu’il acquiert une panthère nébuleuse pour sa femme Sabrina, l’indomptable gitane. Le gadjo est progressivement adopté mais la noirceur dans laquelle a grandi Tony continue de lui coller à la peau, un engrenage impossible à stopper dû aux cicatrices non refermées.
Qui sont les fauves ? Les hommes ? Ces femmes qui voudraient s'échapper des cages du patriarcat ? Un roman fascinant, décryptant par des gigantesques métaphores l'univers de la violence qui s'enchaîne. Sans préjugés. Avec des personnages attachants, malgré la brutalité, en particulier Chavo, Sabrina et l’écuyer Alessio. Quant à Tony, comment ne pas penser à feu un célèbre fauve : Patrick Deweare ! Fascinant.
L'écriture s'inscrit dans la lignée de Mélissa Da Costa, explorant les complexités de l'âme humaine. Avec Fauves elle dompte les lettres à sa volonté avec ce souci de surprendre, d’aller vers d’autres inconnus.
Fauves, une lecture à l’empreinte durable.
Fauves – Mélissa Da Costa – Éditions Albin Michel – Janvier 2026
L’Île des Femmes
Mona Azzam
« Un seul moyen
d’être fixée : Avancer. Écouter. Transcrire »
Une île. Des femmes recluses, emprisonnées, bafouées, déchues de leurs droits. Elles n’existent plus. Ou si peu.
Elles s’appellent
Perla, Aurora, Rosalia, Giuletta, elles sont encore vivantes. Mais elles étaient
sept avec Paloma, Aria et Bianca, aujourd’hui envolées vers un autre monde. Et Maria.
Différente. Elle est venue d’elle-même. Et pourrait repartir. Seulement elle ne
veut pas quitter ses quatre « sœurs » brisées définitivement. Comme
elle. Comme toutes celles qui subissent le même sort dans le monde, hier,
aujourd’hui et, hélas, demain.
Femmes victimes des hommes. Femmes victimes des traditions. Femmes innocentes mais coupables pour les mafias locales dans cette Italie du siècle passé. Elles se confient à Clara venue sur cette île sicilienne pour écouter leurs voix, poser par écrit leurs mots issus de leurs maux.
Un roman choral d’une force magistrale. Sans haine. Sans cris. Juste l’écrit. Qui déchire. Mona Azzam s’est inspirée de légendes siciliennes de la commune d’Isola delle Feminne et de son îlot situés en Mer Tyrrhénienne avec sa Torre di Fuori qui aurait pu être une prison pour femmes au XVI° siècle. D’autres avancent que des femmes turques et coupables de crimes ont été abandonnées sur cette île. Comme le souligne la romancière « les légendes sont à l’écrit ce que le sel est à la mer ». On s’en nourrit.
L’ Île des Femmes –
Mona Azzam – Éditions Ex Æquo – Janvier 2026
Bahari Bora
Steve Aganze
« Ces jeunes filles avaient grandi dans un monde où l’omerta était
plus puissante que les mots, où la honte des violences subies pesait sur leurs
épaules plutôt que sur celles des coupables »
Bahari Bora signifie « Bel Océan tranquille » en swahili. Un premier roman. Aussi magnifique que déchirant. Magnifique par la beauté de la langue et la profondeur philosophique. Déchirant par la réalité de la souffrance, des chocs post-traumatiques, de la violence faisant surgir chez le lecteur une colère intérieure face au silence assourdissant : car c’est le sort de milliers de filles et de femmes en République Démocratique du Congo, spécialement au Sud-Kivu, là où se concentrent pratiquement toutes les richesses de l’un des pays les plus pauvres d’Afrique.
Bahari Bora est un cri pour tous ces êtres qui subissent la brutalité sans nom des hommes (et des femmes complices), un cri pour dénoncer le viol comme arme de guerre, un cri pour tenter de mettre fin à ces enlèvements, à ces crimes qui ne cessent d’augmenter.
Bahari Bora est l’histoire d’une jeune fille enlevée par des factions armées, violée, torturée mais qui parvient miraculeusement à s’enfuir après cinq années de captivité. Rare rescapée, elle est soignée dans un hôpital conçu pour accueillir toutes les victimes des guerres fratricides. Enceinte, le Dr Farid lui conseille d’avorter, sinon ses jours seront en danger. Mais, elle porte la vie malgré tout et veut retrouver Mawingo, le compagnon de son enfance et de tous les espoirs. Y parviendra-t-elle ? Qu’est devenu l’orphelinat de la rwandaise Mama Mathilde ?
Bahari Bora est une opportunité donnée à son auteur, Steve Agaze, pour saluer le travail, la vaillance, la bonté d’un homme, le docteur Denis Mukwege qui a sauvé des milliers de femmes et d’enfants de la barbarie en réparant leurs corps et en les protégeant le mieux possible au sein de son hôpital de Panzi et de sa Fondation.
La force et la pertinence de Bahari Bora ont été saluées par le jury du Prix littéraire 2025 de la Fondation de la Vocation, confirmant l'importance de ce roman pour sensibiliser le public aux réalités brutales vécues par les femmes en RDC.
« Le pays se dressait
telle une imposante colline en forme de crâne. Au sommet de celle-ci, sa
jeunesse était crucifiée dans son ensemble, sur un poteau orné de diamants, d’argent
et de cuivre, trempé dans de l’or, plaqué de cobalt et de tantalite, et
alimenté par le pétrole, le méthane et l’azote. Ce poteau était enfoncé dans
une terre rouge, enrichie de fer, et saupoudrée d’une poussière jaunâtre d’uranium.
Le Dr Farif et les
organisations non gouvernementales qui l’accompagnaient considéraient ce pays
comme un chantier. Un chantier où les femmes, miroirs de la société et héritage
de la noblesse du monde, avaient besoin d’être réparées, tant sur le plan moral
que physique, pour que cette fragile partie de l’Afrique puisse enfin connaître
son élévation, son ascension manifeste, son émergence subtile. Ces femmes, ces
jeunes filles, ces fillettes qui, sans le savoir, semblaient être des munitions
infinies, des projectiles à fragmentation, des mines artisanales, des boucliers
humains, des armes diverses, aux yeux ce ceux qui, turban noir sur la tête et
kalachnikov ou machette à la main, composaient un sombre refrain sur la
partition de l’histoire congolaise, impunément, depuis des décennies. »
Bahari Bora – Steve
Aganze – Éditions Récamier – Mai 2025
Trois
noisettes sinon rien
Agatha
Raisin enquête : Le diable au Corps – M.C. Beaton
Sacrée Agatha Raisin, elle enquête comme pas une dans cet éternel ton si British et si agréable.
Cette fois,
elle se met à nue. Si, si, si. Car un corps sans vie aurait été aperçu près
d'un secteur nudiste par un monsieur affolé qui a tellement couru qu'il n'avait
pas pris le temps de cueillir une feuille pour cacher l'essentiel. Mais Agatha
avec son assistante qui passaient, par hasard, ont tout vu !
Peu importe,
si le cadavre disparait, Agatha est persuadé qu'un crime a été commis. Avec
l'aide de sa petite équipe, la détective va encore ridiculiser son
"collègue" policier. Mais avant de trouver le ou les coupables, il va
s'en passer des choses dans la campagne anglaise entre les nudistes, deux sœurs
bien mystérieuses, une affaire de drogue, un glacier, un malabar patibulaire et
un bel italien venu pour diriger la chorale locale lors d'une représentation de
Cavalleria Rusticana de Mascagni. Et hop, un p'tit coup de bel canto pour
agrémenter le tout.
Love you
Agatha Raisin 🤗
Aux éditions Albin Michel – Traduction Marion Schwartz – Février 2023
La cuisinière de Castamar – Fernando J. Múñez
La cuisinière de Castamar est l'aventure d'une jeune femme ruinée qui trouve un emploi comme cuisinière au domaine de Castamar, propriété de Don Diego, duc inconsolable à la suite de son veuvage. Clara va tout bouleverser mais les rivalités sont féroces dans cette Espagne qui vient de subir les guerres de succession entre Habsbourg et Bourbons. La gouvernante Doña Ursula veut garder la main sur tout le personnel du domaine et compte bien pouvoir renvoyer cette jeune femme qui semble d’ailleurs cacher un secret. Mais cette femme rapace n’est rien à côté du terrible don Enrique qui fut amoureux de doña Alba, la jeune épouse de Don Diego disparue lors d’un accident de cheval, enfin accident… Il revendique le droit de propriété sur Castamar et entreprend une série de complots et manipulations en tout genre pour arriver à ses fins. Il déteste également Gabriel, un esclave noir qui a été adopté par feu le père de don Diego.
Un thème ultra classique mais mené de plume de maître par Fernando J. Múñez qui captive le lecteur jusqu’à la dernière phrase. Noisette sur le livre, d’aucuns respireront les effluves de mets exquis arriver jusqu’à leurs narines.
Aux éditions Charleston – Traduction Marta de Tena – Mai 2022 – Existe en format poche
Les princes de la nuit – Jacques Forgeas
Les fantômes de Versailles sont de retour ! Avec les intrépides inspecteurs Laruche et Torsac. Nous sommes toujours sous le règne de Louis XIV, La Reynie est toujours lieutenant général, Colbert et sa police secrète ne sont jamais loin et veillent qu’aucun scandale n’éclabousse la Cour.
Pourtant, une série de meurtres sanglants sur des sorcières
et des médecins pourraient avoir pour origine certaines pratiques suivies par
des proches du Roi.
Qui en veut aux sorcières blanches et aux médecins ?
L'enquête s'annonce perplexe, truffée de mystères dans un Paris bien éloigné
des fastes de Versailles... Qui croire ? Qui sont ces guérisseuses ?
La sorcellerie a deux visages, l’une est blanche, l’autre est noire… Nos
inspecteurs dont l’un est adepte de l’alchimie vont découvrir des scènes barbares
et être les témoins que la recherche scientifique sous l’Ancien Régime soulève
des complots transformés en pulsions criminelles.
Jacques Forgeas multiplie les intrigues, fait briller la plume de mille mots et comme pour le premier opus de cette nouvelle série - car bien évidemment nous attendons les suivantes - un zeste de modernité souffle dans chaque personnage.
Aux éditions Albin Michel – Novembre 2025
Judith, le pacte oublié Martine Trouillet De prime abord, l'envie de faire entrer chez soi Judith est plutôt de faible intensité... As...