Souvenirs d'un médecin d'autrefois

lundi 16 février 2026

 

La fascination Titaÿana

Hélène Legrais

 


« Titaÿana avait appris depuis longtemps à utiliser chaque vague pour monter toujours plus haut dans cette mer démontée qu’était devenue l’actualité mondiale »

Élisabeth Sauvy, alias Titaÿana, fait partie de ces femmes intrépides, s’infiltrant avec brio dans un monde masculin, atteignant des sommets mais retombant dans un oubli fracassant. Peut-être que son bref passage comme collaborationniste pendant la deuxième guerre mondiale – elle avait tourné casaque lorsque son frère fut tué dans l’attaque britannique à Mers el-Kébir en juillet 40 - et sa condamnation qui a suivie y sont pour quelque chose. La journaliste et autrice Héléne Legrais lui consacre son nouveau roman avec de nouveaux indices biographiques et son souci d’être la plus objective possible.

Tout commence en Catalogne française d'où Baptiste Calvet – personnage fictif – est originaire. Il se morfond dans l’épicerie familiale et veut tenter sa chance à Paris, peu importe le travail à accomplir. Soucieuse, la famille envoie une lettre de recommandation à la devenue célèbre Élisabeth Sauvy grâce à ses exploits comme grand reporter et pilote. Elle est née, tout comme Baptiste, à Villeneuve-de-la-Raho et le jeune homme a toujours gardé dans sa mémoire le regard et l’aspect volontaire de la jeune enfant qu’avait été Titaÿana.

À une terrasse, il rencontre très brièvement une pétulante jeune femme qui lui fait grand effet. Par le pur des hasards, il retrouve Nicolette au Bourget, venue pour tenter de solliciter un entretien à sa mentore : Titaÿana ! La passion amoureuse s’accélère mais jusqu’où la fougue de l’apprentie journaliste ira ? Quelques années plus tard, la guerre éclate en France…

Même si chaque roman d’Hélène Legrais est parfaitement maîtrisé, ce nouvel opus est probablement le plus abouti, tant sur la fluidité de l’écriture, l’intrigue, le savant dosage entre réalité et fiction, les références historiques et ce diaporama entre Paris et Perpignan, des années 20 aux 50. Une parfaite restitution de cette époque avec quelques figures marquantes – au hasard Marcel Pagnol et Pau Casals – tout en évoquant le travail des journalistes « tout terrain », à commencer par Robert Capa (Endre Ernő Friedmann, de son vrai nom) et surtout sa compagne Gerda Taro, décédée lors d’un reportage sur de violents combats près de Brunete en 1937 lors de la guerre civile espagnole. Ce passage rappelle celui d’un livre consacré à ce couple : Une longue nuit mexicaine d’Isabelle Mayault.

La romancière a su mettre en exergue toutes les facettes de Titaÿana, du meilleur comme du pire, de son courage, de ses excès, de sa modernité, de ses gloires, de sa défaite. Pour paraphraser sa postface, je dirais qu’Hélène Legrais a pris le miroir d’une époque pour que chacun puisse en voir ses reflets et éviter de réverbérer les plus mauvais à nouveau.  

La fascination Titaÿana – Hélène Legrais – Éditions Calmann Lévy – Novembre 2025

vendredi 13 février 2026

 

Fauves

Mélissa Da Costa

 


« Les yeux dorés n’ont plus aucune tendresse à donner. Ils sont vifs et agressifs. Comme ceux de Tony »

Années 80 en France. Tony, un jeune homme presque majeur, écorché vif, quitte le foyer familial ou du moins ce qu’il en reste, c’est à dire, plus rien. Dans son errance, il croise le chemin du cirque Pulko, la notion d’itinérance est sa marque de fabrique.

Engagé par Chavo, alias le Padre, figure énigmatique du cirque, Tony trouve refuge dans les tâches quotidiennes : soin des chevaux, aide aux préparatifs.  Mais le jeune homme est attiré par les fauves de Chavo. Et encore davantage lorsqu’il acquiert une panthère nébuleuse pour sa femme Sabrina, l’indomptable gitane. Le gadjo est progressivement adopté mais la noirceur dans laquelle a grandi Tony continue de lui coller à la peau, un engrenage impossible à stopper dû aux cicatrices non refermées.

Qui sont les fauves ? Les hommes ? Ces femmes qui voudraient s'échapper des cages du patriarcat ?  Un roman fascinant, décryptant par des gigantesques métaphores l'univers de la violence qui s'enchaîne. Sans préjugés. Avec des personnages attachants, malgré la brutalité, en particulier Chavo, Sabrina et l’écuyer Alessio. Quant à Tony, comment ne pas penser à feu un célèbre fauve : Patrick Deweare ! Fascinant.

L'écriture s'inscrit dans la lignée de Mélissa Da Costa, explorant les complexités de l'âme humaine. Avec Fauves elle dompte les lettres à sa volonté avec ce souci de surprendre, d’aller vers d’autres inconnus.

Fauves, une lecture à l’empreinte durable.

Fauves – Mélissa Da Costa – Éditions Albin Michel – Janvier 2026


jeudi 12 février 2026

 

L’Île des Femmes

Mona Azzam

 


 

« Un seul moyen d’être fixée : Avancer. Écouter. Transcrire »

Une île. Des femmes recluses, emprisonnées, bafouées, déchues de leurs droits. Elles n’existent plus. Ou si peu.

Elles s’appellent Perla, Aurora, Rosalia, Giuletta, elles sont encore vivantes. Mais elles étaient sept avec Paloma, Aria et Bianca, aujourd’hui envolées vers un autre monde. Et Maria. Différente. Elle est venue d’elle-même. Et pourrait repartir. Seulement elle ne veut pas quitter ses quatre « sœurs » brisées définitivement. Comme elle. Comme toutes celles qui subissent le même sort dans le monde, hier, aujourd’hui et, hélas, demain.

Femmes victimes des hommes. Femmes victimes des traditions. Femmes innocentes mais coupables pour les mafias locales dans cette Italie du siècle passé. Elles se confient à Clara venue sur cette île sicilienne pour écouter leurs voix, poser par écrit leurs mots issus de leurs maux.

Un roman choral d’une force magistrale. Sans haine. Sans cris. Juste l’écrit. Qui déchire. Mona Azzam s’est inspirée de légendes siciliennes de la commune d’Isola delle Feminne et de son îlot situés en Mer Tyrrhénienne avec sa Torre di Fuori qui aurait pu être une prison pour femmes au XVI° siècle. D’autres avancent que des femmes turques et coupables de crimes ont été abandonnées sur cette île. Comme le souligne la romancière « les légendes sont à l’écrit ce que le sel est à la mer ». On s’en nourrit.

L’ Île des Femmes – Mona Azzam – Éditions Ex Æquo – Janvier 2026

 

vendredi 6 février 2026

 

Bahari Bora

Steve Aganze

 


« Ces jeunes filles avaient grandi dans un monde où l’omerta était plus puissante que les mots, où la honte des violences subies pesait sur leurs épaules plutôt que sur celles des coupables »

Bahari Bora signifie « Bel Océan tranquille » en swahili. Un premier roman. Aussi magnifique que déchirant. Magnifique par la beauté de la langue et la profondeur philosophique. Déchirant par la réalité de la souffrance, des chocs post-traumatiques, de la violence faisant surgir chez le lecteur une colère intérieure face au silence assourdissant : car c’est le sort de milliers de filles et de femmes en République Démocratique du Congo, spécialement au Sud-Kivu, là où se concentrent pratiquement toutes les richesses de l’un des pays les plus pauvres d’Afrique.

Bahari Bora est un cri pour tous ces êtres qui subissent la brutalité sans nom des hommes (et des femmes complices), un cri pour dénoncer le viol comme arme de guerre, un cri pour tenter de mettre fin à ces enlèvements, à ces crimes qui ne cessent d’augmenter.

Bahari Bora est l’histoire d’une jeune fille enlevée par des factions armées, violée, torturée mais qui parvient miraculeusement à s’enfuir après cinq années de captivité. Rare rescapée, elle est soignée dans un hôpital conçu pour accueillir toutes les victimes des guerres fratricides. Enceinte, le Dr Farid lui conseille d’avorter, sinon ses jours seront en danger. Mais, elle porte la vie malgré tout et veut retrouver Mawingo, le compagnon de son enfance et de tous les espoirs. Y parviendra-t-elle ? Qu’est devenu l’orphelinat de la rwandaise Mama Mathilde ?

Bahari Bora est une opportunité donnée à son auteur, Steve Agaze, pour saluer le travail, la vaillance, la bonté d’un homme, le docteur Denis Mukwege qui a sauvé des milliers de femmes et d’enfants de la barbarie en réparant leurs corps et en les protégeant le mieux possible au sein de son hôpital de Panzi et de sa Fondation.

La force et la pertinence de Bahari Bora ont été saluées par le jury du Prix littéraire 2025 de la Fondation de la Vocation, confirmant l'importance de ce roman pour sensibiliser le public aux réalités brutales vécues par les femmes en RDC.

« Le pays se dressait telle une imposante colline en forme de crâne. Au sommet de celle-ci, sa jeunesse était crucifiée dans son ensemble, sur un poteau orné de diamants, d’argent et de cuivre, trempé dans de l’or, plaqué de cobalt et de tantalite, et alimenté par le pétrole, le méthane et l’azote. Ce poteau était enfoncé dans une terre rouge, enrichie de fer, et saupoudrée d’une poussière jaunâtre d’uranium.

Le Dr Farif et les organisations non gouvernementales qui l’accompagnaient considéraient ce pays comme un chantier. Un chantier où les femmes, miroirs de la société et héritage de la noblesse du monde, avaient besoin d’être réparées, tant sur le plan moral que physique, pour que cette fragile partie de l’Afrique puisse enfin connaître son élévation, son ascension manifeste, son émergence subtile. Ces femmes, ces jeunes filles, ces fillettes qui, sans le savoir, semblaient être des munitions infinies, des projectiles à fragmentation, des mines artisanales, des boucliers humains, des armes diverses, aux yeux ce ceux qui, turban noir sur la tête et kalachnikov ou machette à la main, composaient un sombre refrain sur la partition de l’histoire congolaise, impunément, depuis des décennies. »

Bahari Bora – Steve Aganze – Éditions Récamier – Mai 2025

 

 

 

  Les cœurs sont faits pour être brisés Tatiana de Rosnay     Par une citation d’Oscar Wilde, la romancière franco-britannique nous ...