jeudi 30 août 2018


Une noisette, un livre


 Mauvaise passe

Clémentine Haenel 


« Par moi l’on va dans la cité des peurs ; par moi l’on va dans l’éternelle douleur : vous qui entrez ici, laissez toute espérance ».
Cette phrase de « La divine comédie » aux portes de l’enfer aurait pu servir d’introduction pour ce premier roman de Clémentine Haenel, tant il y a de diabolisme dans cette écriture dantesque !

Evidemment, celui qui aime le très sucré, le sirupeux, une lecture comme une chanson douce, en garde à toi ! Car un œil noir te regarde, celui de la détresse, de l’obscur, du glauque, du désespoir ; rien d’un songe mais une danse quasi macabre des démons qui ne cessent d’évoluer dans l’encéphale de la narratrice.
Si on me disait que c’est Lucifer lui-même qui a tenu la plume, tout me porterait à le croire, tellement c’est un pandémonium de violence ; au diable la volupté, tout est noirceur et désœuvrement.

Tout commence à cause d’un X. Un homme. Une séparation qui va provoquer une aplasie de l’âme de la jeune femme, chaque pulsion qu’elle ressent est comme une envie de meurtre, de sang, de sexe dégoulinant. De X on passera par différentes lettres de l’alphabet pour terminer par celle qui peut redonner espoir, non pas un E mais un Z.
Z comme zébrure, du noir et blanc pour un être ayant perdu la couleur de la vie mais qui rêve encore un peu de nuancer les gris de la cendre enfoncée dans sa chair.
Tout le fil du récit est confus, de l’hôpital psychiatrique aux errances sur les toits, dans la rue, des médicaments à la recherche de la sortie du tunnel. Une confusion comme pour mettre le lecteur en immersion dans le mal-être de la jeune fille.

Un livre qui fait sortir de la zone de confort. Une claque. Pas une petite baffe, non, du brutal, du vif, pour écorcher les nerfs et montrer ce qu’est la désintégration. Sans aucune victimisation, sans aucune pudeur, juste des estocades comme pour transformer les pages en une catharsis. Et enfin voir des couleurs.

« Parler m’encombre. Sortir m’effraie. Je ne m’habille plus. Je ne me lave plus. Je n’écris plus. Je ne fais plus de théâtre. Je ne drague plus. Je ne baise plus. Je n’habite plus chez moi. Je ne ris plus. Je ne pleure plus. Je n’achète plus de pizzas. Je ne vais plus boire des coups. Je ne dessine plus. Je ne prends plus de photos. Tout dort. Je ne me maquille plus. Je n’achète plus de vêtements. Je dors ma vie. Je ne m’intéresse plus. M’en fous du monde, du cours des choses, de la politique, je ne travaille plus. C’est ça, c’est la démission. »

Mauvaise passe – Clémentine Haenel – Editions Gallimard, collection L’Arpenteur – Août 2018

Livre reçu et lu dans le cadre du Prix Littéraire de la Vocation 2018



mercredi 29 août 2018


Une noisette, un livre
 

Concours pour le Paradis

Clélia Renucci


« Sans s’inquiéter des sujets historiques, le Tintoret, à qui on laissait la bride sur le cou, s’est emparé d’un espace de soixante-quinze pieds pour y représenter un paradis de sa façon, composition désordonnée, dont chaque figure est assurément belle, mais qui ressemble à une cohue vénitienne comme le Broglio ou la fête du jeudi gras, plutôt qu’à ce monde inconnu où les affligés se reposeront de leurs souffrances ». Ainsi, Paul de Musset parlait de l’œuvre monumentale de Jacopo Robusti en 1855. Plus de 150 ans plus tard, l’auteure Clélia Renucci en fait une fresque romanesque, jouant sur les ombres et lumières du Cinquencento, la Haute Renaissance italienne.

En décembre 1577, le palais des Doges de Venise flambe. Détruit, il sera reconstruit, les œuvres reproduites. Mais pour le Paradis ou Le couronnement de la Vierge, le décor de la salle du Grand conseil,  est organisé un concours par la Seigneurie de la Sérénissime. Les artistes vénitiens les plus important y participent : Le Tintoret, Véronèse, Palma le jeune, Francesco Bassano. Contre toute attente, ce n’est pas un vainqueur mais un duo artistique qui sera élu : Véronèse et Bassano. Véronèse va prendre l’ascendant sur le jeune Francisco tout en vaquant à ces vagabondages fripons. En 1588 Paolo Caliari meurt et le comité décide de nommer un autre artiste, jugeant Bassano pas suffisamment expérimenté ; Le Tintoret entre en scène suivi par son fils Domenico.

Voilà pour le cadre. Restait pour Clélia Renucci à apporter des pigments romancés, des nuances de vocables pour peindre la société du XVI° siècle de la Reine de l’Adriatique où les affrontements politiques, artistiques ne se faisaient pas qu’à coups de pinceau, de surprendre le lecteur par un clair-obscur historique et plus si affinités picturales.

Divin roman qui fait allusion au Paradis de Dante et à sa Béatrice lorsque Domenico tombe amoureux de sa jardinière et soudainement  les vers du poète florentin glissent dans votre oreille :
« Je pense à celle que j’adore
Mais il faut renoncer à la chanter encor
Comme, ayant épuisé son art dans un tableau,
Le peintre loin de soi rejette son pinceau.
Donc je laisse humblement celle que j’ai nommée
Au clairon plus brillant d’une autre renommée
Et je cours au grand but qui me tient tant au cœur ! »

D’un concours du XVI° siècle à une lecture du XXI°, c’est un paradis terrestre qui s’ouvre et vous transporte dans les plus hautes sphères de l’art italien d’une beauté céleste.

« En entrant dans la cour du Palais, dans lequel il avait pourtant souvent accompagné son père, il remarqua pour la première fois la statue de la déesse Astrée, aux côtés des huit allégories féminines sculptées sur le panneau frontal, à gauche de l’escalier des Géants, construit récemment par l’architecte Sansovino. Vierge pour Virgile, dernière divinité quittant la Terre à la fin de l’Âge d’or pour Ovide, sa figure renvoyait à la fois à Marie et à la Justice, deux personnifications auxquelles Venise aimait à s’associer. »

« Les larmes lui montèrent aux yeux, il pensait à Marietta. La gorge nouée, Domenico garda le silence. Assis côte à côte, ils admirèrent ce paradis surpeuplé en pensant à leur grande absente. Que c’était bon de communier dans la tristesse et la nostalgie ! Si le deuil se vit seul, il est parfois nécessaire de le partager, et ces doux instants sont imprévisibles. Les deux peintres ne se pressèrent pas de les laisser s’envoler et restèrent ainsi sans parler, dans une harmonie de pensées. »

Concours pour le Paradis – Clélia Renucci – Editions Albin Michel – Août 2018



mardi 28 août 2018


Une noisette, un livre


 Moronga

Horacio Castellanos Moya





Tous les chemins mènent à Rome… ou à Chicago !
Deux portraits se succèdent dans une histoire brutale pour cette société où tous les coups sont permis ; José Zeledon, ex-guérillero et Erasmo Aragon, professeur d’espagnol sont tous les deux salvadoriens, ont émigré vers les Etats-Unis mais rien n’est simple quand le destin s’est acharné et que les marques de violence sont des tatouages indélébiles dans le cerveau des écorchés.

La première partie est comme un journal de bord, celui de José Zeledon, identité reconstituée après avoir été lieutenant guerillero. Arrivé aux Etats-Unis depuis plusieurs années, son récit commence à Merlow City, son nouveau lieu de résidence, où il trouve un emploi comme chauffeur de bus scolaire grâce à un contact avec un ancien « compañero ». Puis, au fil des rencontres, il fait des extras comme chauffeur de taxi et à l’université pour contrôler les échanges faits en espagnol. C’est là qu’il découvre l’existence d’un professeur originaire du Salvador, Erasmo Aragon, qui enquête sur l’assassinat du poète Roque Dalton. Entre-temps, il reprend contact avec « le vieux » qui travaille toujours dans l’illégalité sur Chicago, en particulier autour des armes et parle à son vieux copain de l’existence d’un certain Moronga…

La deuxième partie est celle du récit du professeur Erasmo Aragon durant son court séjour à Washington pour aller consulter les archives de la CIA et tenter de découvrir la vérité sur la mort brutale du poète. Il loge dans une location Airbnb, accueilli par le propriétaire qui a adopté deux enfants dont une adolescente guatémaltèque au comportement terriblement agressif. Souffrant du délit de la persécution, obsédé par le sexe et toutes ses pratiques, il est sans cesse en perpétuel cheminement entre ses craintes et les velléités de sa « moronga ».

« Moronga » est un roman déconcertant sur la face cachée de l’âme humaine, ce côté obscur, violent, qui va entraîner chacun des narrateurs dans une course contre lui-même, une épopée moderne de Charybde en Scylla, catalysée par la gigantesque fracture entre les deux  Amériques, l’anglo-saxonne et la latine. En transparence, apparait toute l’opacité des dérives sécuritaires, des actions menées par les Etats-Unis envers le Mexique et l’Amérique Centrale, l’esprit procédurier,  le pouvoir de l’argent et les fantasmes sexuels, comme, par exemple, l’économie européenne qui pourrait, peut-être, dépendre de la qualité du massage prostatique…
L’écriture est rude, sans fioritures, crue, en particulier lorsque le professeur se raconte ; mais lorsqu’un être est aussi convulsif, aussi parano, aussi obnubilé (tant que ses neurones doivent avoir l’aspect phallique), on ne peut s’attendre à ce qu’il s’exprime en alexandrins ou dans le style de Pierre de Ronsard…

Une fiction noire mettant en lumière toutes les ombres de l’humanité souterraine qui gît dans trop de corps révoltés.

« Je ne sais pas si c’est le cas pour tout le monde mais, moi, chaque fois que je prends une initiative, je passe assez rapidement de l’enthousiasme du début au découragement, sans étapes intermédiaires j’oscille d’un extrême à l’autre, et ce que je commence avec une intense énergie se dégonfle d’un simple battement de paupière, le doute permanent s’installe ».

Moronga – Horacio Castellanos Moya – Traduction : René Solis – Editions Métailié – Août 2018

« Ceux qui sont revenus de justesse.
Ceux qui ont eu un peu de chance.
Les éternels sans-papiers,
Bons à tout faire, tout vendre, tout manger.
Les premiers à sortir la lame,
Les tristes, les plus tristes du monde,
Mes compatriotes,
Mes frères. »
Roque Dalton

lundi 27 août 2018


Une noisette, un livre


 Le dernier été

Benedict Wells




Benedict Wells est encore au cœur du romantisme allemand dans toute sa plus noble définition : beauté et gravité. Une plume opulente pour âme tourmentée.
« Le dernier été » est toute une saison livresque, des pages qui brillent, d’autres se colorent, beaucoup s’endorment dans le froid pour que quelques unes renaissent. De l’obscur, des affres, et, une éclaircie de temps à autre.

Le rôle principal est celui de Robert Beck, professeur à Munich qui rêvait d’être musicien professionnel mais dont l’espoir d’une carrière s’est réduit en peau de chagrin. Il enseigne toutefois la musique à des élèves plus ou moins attentifs. Un va retenir son attention : Rauli Kantas qui va s’avérer un petit prodige. Originaire de Lituanie, ce qui reste de sa famille survit comme elle peut ; toutefois le grand adolescent fait preuve d’une détermination réelle et Monsieur Beck pense qu’il représente peut-être la chance de sa vie, l’opportunité de prendre enfin un nouveau chemin, lui qui doute (euphémisme) tant à l’aube de la quarantaine.
Seul souci et il est de taille, le jeune garçon est une énigme totale : mythomane, il ne cesse d’écrire, de griffonner sur des petits papiers jaunes et a la faculté de disparaître et réapparaître soudainement. Tous les deux vont parcourir une route semée de méandres et frôler le bord du précipice, le maître traçant sa direction et son ambition dans le génie de l’élève…

Entre temps, le lecteur fait connaissance avec Charlie, un géant afro-allemand, hypocondriaque, ami musicien de Robert depuis des années. Il promène son désamour en rencontres féminines d’un soir et se drogue en mélangeant les produits. Son amitié est par contre solide comme un roc.
Seul personnage féminin qui clôt ce quatuor : Lara. Robert la trouve jolie, pas trop son genre mais pour la première fois il va tomber réellement amoureux et découvrir autre chose qu’une relation charnelle éphémère. Seulement, le pyrrhonisme rampe encore et toujours.

400 pages d’une abondance de faits, de situations, d’états d’âme, pas une seconde pour souffler, tout est en abondance, les mots, les phrases ; les doutes et les désespoirs ; les questions et l’imbroglio entre celui qui narre et celui qui est raconté. La construction est celle d’un 33 tours, ces disques vinyles qui semblent désormais avoir appartenu à une autre ère que la nôtre. Deux faces avec un titre de chanson pour chaque chapitre, un opéra rock entre guitare et notes rauques… La clef de toute cette gamme ne sera accessible qu’à la fin de l’histoire.

Vaste réflexion sur les indécisions de la vie, de cette fuite en avant pour éviter l’avenir et ses inconnues, sur les mirages de l’alcool et de la drogue qui ne font qu’accentuer le désarroi d’une énergie en manque d’opiniâtreté. Un dialogue entre le réel et le songe résume probablement toute la conception du roman et devient presque une feuille de route à accrocher sur l’arbre du destin :

« «Vous êtes ici parce que vous ne prenez pas de décision. Et c’est mauvais. Car si vous n’agissez pas, la vie le fera pour vous. Et la vie prend souvent les mauvaises décisions parce qu’elle punit les faibles et les pusillanimes. Le monde est fait pour les audacieux, les autres se contentent de suivre le courant, la plupart coulent (…) Vous réaliserez que c’est vous qui avez contraint la vie. Vous n’avez qu’une chance ici-bas, vous le savez. Tout le monde connaît le proverbe : « On n’a qu’une vie ». Alors si vous aimez cette femme, suivez-là, où que ce soit. Et si vous aimez la musique, jouez-en, qu’importe le succès que vous autres ou pas. Le reste viendra tout seul (…) les gens bêtes compliquent tout. Les gens intelligents simplifient. Car le jour où vous serez vieux, vous ne vous reprocherez certainement pas d’avoir passé trop peu de temps au bureau. Mais vous vous reprocherez éternellement de n’avoir pas assez aimé ou de n’avoir pas fait ce que vous vouliez vraiment. (…) ce qui compte, ce sont les rêves et l’espoir de les réaliser. »

Le dernier été – Benedict Wells – Traduction : Dominique Autrand – Editions Slatkine & Cie – Août 2018

dimanche 26 août 2018


Une noisette, un livre 


Le sauvetage

Bruce Bégout




Edmund Husserl est considéré par certains comme le plus grand philosophe apparu depuis les Grecs. Fondateur de la « phénoménologie », déjà abordée par Kant dans sa « Critique de la raison pure »  et qui fait de l’étude du phénomène une science, il a laissé un travail impressionnant à la postérité, ses archives étant précieusement conservées à l’Université catholique de Louvain. Juif converti au protestantisme, ses manuscrits ont failli être détruits à la veille de la seconde guerre mondiale.

C’est cette histoire de sauvetage que nous conte l’écrivain et philosophe Bruce Bégout avec toute sa dextérité habituelle. Sa thèse avait d’ailleurs été consacrée au philosophe allemand.

Leo Van Breda, un jeune père franciscain part à Fribourg-en-Brisgau pour consulter l’œuvre du philosophe allemand. Mais nous sommes en 1938. L’Allemagne vit au rythme du nazisme, les juifs sont de plus en plus persécutés et la veuve Husserl vit dans l’isolement le plus total. Lorsqu’il la rencontre, il décide de sauver les manuscrits de feu son époux et c’est un long parcours, non sans embûches, que le moine va parcourir. Le seul élément cocasse de l’histoire est qu’il ne peut lire les écrits d’Husserl, tout ayant été rédigé en… sténo !

Si le synopsis semble attractif, j’avoue avoir avancé un peu à reculons pour les premières pages, mais progressivement l’intérêt est devenu grandissant que ce soit sur le fond ou sur la forme (une forme même olympique pour l’auteur).
Si Bruce Bégout a opté pour le genre romancé, il n’en demeure pas moins que c’est une histoire authentique, tirée en grande partie d’un ouvrage collectif de Van Breda. Ont été simplement ajoutés quelques personnages et des situations fictives mais qui n’enlèvent rien à la rigueur historique, seul un peu de piment est saupoudré.
La forme est légère pour un sujet lourd (et pas seulement dû au poids des manuscrits). L’humour de l’écrivain est décapant, sachant mettre des couleurs vivantes sur le climat gris foncé cendré de cette Allemagne hitlérienne.

L’ensemble est on ne peut plus instructif et j’ai particulièrement apprécié la narration, l’analyse sur le sort de certains catholiques durant le III° Reich, c’est pour ma part, un fait plutôt méconnu excepté quelques témoignages, et je découvre que beaucoup de religieux (surtout ceux issus du petit clergé) ont été déportés dans des camps de concentration. Effectivement, si on reprend quelques thèses, Hitler ne voulait qu’une seule religion : la sienne ! C’est pourquoi le moine franciscain fut suivi par un espion nazi, que l’on retrouve sous les traits du déconcertant Lehmann…

Un récit proche du thriller historique qui sait retracer l’ambiance méphitique de cette période nazie où surgissaient quelques belles âmes pour sauver à la fois des vies… et des écrits.

Le sauvetage – Bruce Bégout – Editions Fayard – Août 2018



vendredi 24 août 2018


Une noisette, un livre


 Capitaine

Adrien Bosc




En 1940, l’Europe tombait dans les mains du nazisme. Après la « drôle de guerre » de quelques mois, mai sonnait le tocsin. En juin, Pétain signait à Compiègne l’Armistice ouvrant la chasse à tout ce qui ne pensait pas hitlérien. L’exil, seule porte de sortie pour des milliers d’opposants ou pour ceux catalogués « impur » par la religion nazie.
C’est ainsi que pratiquement un an plus tard, en mars 1941, l’intelligentsia européenne se retrouve sur le port de Marseille pour embarquer sur le vapeur Capitaine-Paul-Lemerle, 350 passagers en tout, d’André Breton à Claude Lévi-Strauss en passant par Anne Seghers, Victor Serge, Wilfredo Lam, Germaine Krull, Alfred Kantarowicz et une cohorte d’inconnus. Artistes, savants, juifs, communistes, républicains espagnols, à cette longue liste des forçats de l’histoire, manquera Walter Benjamin qui, arrivé à la frontière espagnole en septembre 1940 dans un épuisement total, met fin à ses jours face à un horizon fermé et sans issue.

Une épopée trop méconnue que raconte l’écrivain Adrien Bosc avec une écriture et un lyrisme absolument stupéfiant, oscillant entre les vagues de l’inénarrable, la houle des pétainistes et les flots de la vaillance des exilés.

Comment ne pas établir un parallèle avec ce que vivent actuellement des milliers de réfugiés, fuyant des pays en guerre ou des dictatures. D’ailleurs, une réflexion intéressante surgit de la part d’Alfred Kantarowicz, qui préférait l’emploi du terme « émigré » plutôt que celui de « réfugié » : « le nom même de réfugié, d’exilé ou d’apatride ne va pas de soi, plonge celui qui le revêt dans une condition qui l’oblige et l’enferme »
A l’époque de la seconde guerre mondiale, on ne parlait pas de « trafic de migrants » et pourtant la similitude des conditions d’embarquements, la rançon à payer pour pouvoir traverser l’Atlantique, est frappante avec les embarcations en Méditerranée et la filière des passeurs.

Quant à l’arrivée en Martinique, elle était, malgré le climat, plutôt glaciale. Ils quittaient Marseille et le régime de Vichy pour se retrouver enfermés dans une léproserie à Fort-de-France au son d’un « Maréchal nous voilà » !

Adrien Bosc narre avec la précision d’un architecte des mots, les espoirs et les sacrifices des passagers, partis pour échapper au pire mais avec les craintes d’aboutir au néant. Heureusement, la plupart des exilés pourront se reconstruire mais avec des blessures qui ne refermeront jamais ; un adieu à ce que l’on quitte c’est mourir un peu…
Un kaléidoscope littéraire où Claude Levi-Strauss, père de l’anthropologie structurale, rencontre André Breton, chantre du surréalisme, où l’auteur effectue un parallèle entre César/le Rubicon et Césaire/l’Absalon ; une toile immense pour ne pas oublier, pour remettre en mémoire le passé perpétuel ; ressentir les vagues, basculer entre les flots, inhaler l’embrun de l’exil. Et peut-être, donner au lecteur le goût du courage par le récit de voyageurs involontaires.

« Les écrivains mis à l’index par Hitler fondent des bibliothèques dans les grandes capitales du monde ».

« Il songea à l’exil, à ce qu’il advient de celui qui reste, à ce qui reste de celui qui part ».

« Qu’emporte-t-on dans l’instant ? Quand il faut, du jour au lendemain, plier bagage et laisser son monde derrière soi sans espoir d’y revenir.
« Le sentiment du danger est grisant à qui se sait à l’abri ».

« Il avait traversé un océan et deux mers, il expérimentait les limites d’un monde, où l’évolution phénoménal des techniques, l’accroissement de la vitesse et des échanges, parallèlement et par une même logique, étranglaient les cœurs, amoindrissaient les âmes ».

Capitaine – Adrien Bosc – Editions Stock – Août 2018

« L’aube n’est que le début du jour ; le crépuscule en est une répétition » Claude Lévi-Strauss


jeudi 23 août 2018


Une noisette, un livre 


Les nougats

Paul Béhergé




Gourmandise quand tu nous tiens ! Ouvrir un livre qui a pour titre « Les nougats », est un plaisir de fin gourmet, s’imaginer que les pages sont caramélisées, les lignes dansant sur des noisettes. Tentation, tentation…
Bing ! On redescend de son arbre, car tout commence comme dans une confiserie où on aurait glissé un éléphant, ex-vendeur en porcelaine reconverti en spectre fantôme… Voyez le genre… On assiste soudainement à un match de foot où le gardien de but, vêtu d’un imperméable (on ne sait jamais, parfois les coups pleuvent) se concentre sur les cailloux de la pelouse (des galets sur une pelouse ça tombe forcément à pic) tout en fouillant dans ses poches à la recherche de ses nougats chéris… ce n’est pas tous les jours qu’on aura la chance d’être spectateur d'une telle compétition d’anthologie !

Mais revenons à la source du roman, en essayant d’être aussi limpide que l’eau claire, même si la situation est un tantinet opaque. Deux protagonistes : Paul Montès et Olivier Labrousse ou Olivier Labrousse et Paul Montès, l’un voulant dépasser l’autre, mais l’autre étant toujours sur ses pas, genre fox-trot néo-amical mais avec paso doble sanguinaire en deux temps trois mouvements. Ils ne sont pas frères et n’ont pas d’amis ; l’un veut devenir l’ami de l’autre mais l’autre n’a qu’une idée en tête : devenir célèbre. Un remix de Caïn et Abel version XXI° siècle avec le nougat et un manuscrit qui vont être aussi collants l’un que l’autre. Ajoutons que Paul est aussi maladroit qu’Olivier est brutal, qu’Olivier est aussi intelligent qu’un paquet de biscottes vide et Paul doté d’un génie qui dépasse les raisons.

Voilà pour les présentations. Pour le contenant, c’est une odyssée contenue entre Rambouillet et Manhattan avec quelques arrêts parisiens intra-muros ; l’histoire de ce loser (Paul) face à un énergumène (Olivier), ce dernier reculant devant aucun stratège pour lui piquer le manuscrit qui le conduira vers le succès. On s'interroge si le récit ne va pas se terminer façon air de la folie  de Lucia di Lammermoor  (Fuggita ia son da’ tuoi nemeci/Un gelo mi serpeggia nel sen/Trema ogni fibre/Vacilla il piè… and son on) mais non, je vous laisse (et sans collier) la découvrir… à se demander même si l’auteur n’en fait pas un peu de trop…

Votre serviteur n’a pu s’empêcher de faire une comparaison avec une autre histoire de vol de manuscrit, tout aussi croustillante, celle de William Kotzwinkle « L’ours est un écrivain comme les autres » mais en lieu et place du miel et de la crème fouettée, ce sont les nougats qui obtiennent  une haie d’honneur. Par le chemin de la farce corrosive c’est tout une démonstration de la superficialité d’une société, du narcissisme exacerbé, une féroce critique du monde « bien pensant », de l’aptitude de juger les gens sans les connaître ou que soudainement, une intelligentsia pompeuse porte aux nues un individu et le glorifie même dans ses errances incompréhensibles (cf la scène de conférence à Manhattan !).

Pour alléger le tout, Paul Béhergé ajoute quelques tranches finement découpées de psychanalyse en offrant (n’hésitez pas c’est gratuit) des cours peu conventionnels sur l’amitié avec comme référence, s’il vous plait, Platon et Socrate. Reste à savoir si Paul suit l’un des proverbes d’Aristote « Amicus Olivier, sed magis amica veritas »… car le voleur deviendra plus célèbre que le volé…

« Je sais que si je le voulais, je pourrai toujours, bien sûr, mais je ne le fais pas. Du reste, ça ne sert à rien de sucer, de frotter indéfiniment des cailloux plats dans ses mains, ça ne mène à rien. Cela procure beaucoup de plaisir, certes, mais le monde est-il fait pour le plaisir ? J’ai seulement gardé cette habitude de guetter les petites masses qui peuplent le sol aux alentours de la chaussée et, quand j’en vois un de très beau, je le mets dans ma poche fissa. »

Les nougats – Paul Béhergé – Editions Buchet Chastel – Août 2018-08-04

Livre reçu et lu dans le cadre du Prix Littéraire de la Vocation 2018



lundi 20 août 2018


Une noisette, un livre


 La dérobée

Sophie de Baere





Claire, originaire de Picardie, vit avec ses parents qui sombrent dans la léthargie suite au décès accidentel de leur fils. L’été 1985, à 14 ans, elle rencontre Antoine, issu d’un milieu bourgeois bien différent du sien, qui devient son meilleur copain et n’attend que les vacances suivantes pour le retrouver. Deux ans plus tard, l’amitié se transforme en amour. Mais survient un drame, une jeune fille est assassinée, le meurtrier est trouvé, jugée, mais Claire et Antoine ont des doutes, n’est-ce-pas le coupable idéal ? Un homme sans défense, handicapé…Peu de temps après, Claire va découvrir la vraie personnalité du père d’Antoine, Claude. Très élégant, il a élevé seul son fils, sa femme l’ayant quitté pour un autre. Mais derrière cette distinction, se cache une face bien sombre, elle en parlera à Antoine qui refusera de la croire. Leur histoire s’arrête brusquement dans la colère et l’incompréhension.

Près de 30 ans plus tard, chacun a fait sa vie, ou a essayé de la faire. Claire a deux enfants avec François, son mari. Antoine a épousé une superbe femme, Paola et de leur union est née une fille, Diane, qui s’est éloignée complètement de ses parents et habite Nice, ville où réside depuis des années Claire. Et soudain, Antoine et sa femme viennent habiter dans le même immeuble… Les souvenirs remontent, les blessures jamais fermées s’élargissent soudainement dans la plus totale confusion des sentiments.

Sophie de Baere signe un premier roman sous le signe de l’amour, l’amour et ses fluctuations mais, invincible. Un roman entre ombres et lumières, luminosité pour la passion entre Claire et Antoine, noirceur pour l’atterrant Claude, le tout enveloppé par une écriture fluide, sans excès, sans emphase ; comme si la plume dansait sur les pages mais en tournant autour d’un voile de pudeur pour laisser de l’imagination à l’amour et ne pas s’enfoncer dans un voyeurisme inutile pour les faits sordides, les nommer est suffisant.

Une réflexion tout en finesse sur le temps qui passe, ce temps que l’on ne peut rattraper mais qui lui peut revenir sur vos pas ; sur la séduction malgré les années qui s’ajoutent ; sur la capacité à savoir rebondir et à tenter l’audace pour s’épanouir. Une belle fenêtre également sur le pardon, sur la capacité humaine à absoudre les erreurs ou errements des autres, en les comprenant, afin de permettre à son âme de nettoyer la rugosité accrochée à ses parois. Pour enfin aimer la vie. Pleinement.

« Je mettais de la dentelle arc-en-ciel sur le gris de mes habits. »

« L’essence de mon existence se résumant à la sienne, l’attente de ses courriers était devenue un cruel échafaud. J’étais obsédée par Antoine ; sur mes oreilles, la musique du baladeur se confondait avec sa voix ; dans mon palais, le sucre ou le sel se bigarraient de la saveur de sa bouche. La fournaise de l’insert familial qui réchauffait mon corps d’hiver me faisait revivre l’instant fiévreux de notre premier baiser. »

« Allongée sur un transat, j’apprécie le calme total de la fin de nuit. Ce noir à peine trempé de murmures d’oiseaux et de vent dans les feuilles. A Nice, le bruit est un mercenaire ivre. Direct, immédiat, poreux, il s’insinue dans l’âme et la profane pour l’empêcher d’exister vraiment. Ici, le bruit est lointain, poli et délicat. Il emprunte de douces passerelles et j’apprécie de pouvoir me tenir hors de son emprise. »

« Aujourd’hui à quarante-cinq ans, j’ai pour la première fois l’audace de chercher à me satisfaire. De me trouver une voie. Ma voie. »

La dérobée – Sophie de Baere – Editions Anne Carrière – Avril 2018

dimanche 19 août 2018


Une noisette, un livre


 Nage libre

Boris Bergmann




S’il fallait décrire ce roman par une seule lettre ce serait celle du A. A comme Alchimie et Amitié.
Alchimie, pour cette transformation du personnage principal, Issa, qui par miracle va renaître, va transmuter ses cendres en lumière.
Amitié, parce que c’est le seul et unique  socle qui permettra de changer le destin, une communion sincère entre Issa et Elie, tous les deux car l’amitié ne se vit pas en groupe, c’est « un animal qui paît à deux » comme l’a souligné Plutarque.

A cette alchimie fraternelle, s’ajoute un élément catalyseur : celui du « premier enfant de la nature » le Nommo chez les Dogons ou Noun chez les Peuls, cette source de création, ce génie qui est l’eau et qui permettra à Issa de plonger dans une autre vie.

Paris, XIX° arrondissement, direction le nord est de la ville dans les HLM, dans la « Zone » des oubliés de tout, où chacun tente de vivre avec des codes de survie. Issa, seul avec sa mère vivent là. Sa génitrice fait des ménages, travaille dur et se réfugie dans sa religion. Le père est absent, d’une autre origine malienne que la mère ce qui fait d’Issa un métissé, un impur ; subit brimades et coups des élèves, de ceux qui font la loi dans les cages d’escalier et autres lieux de trafic. Il n’a qu’un seul ami, Elie, un jeune homme qui semble terriblement à l’aise, a un sourire ravageur, veut devenir acteur ; son ambiance de vie est guère enviable entre une mère soumise, un père absent et un beau-père très violent. Il est juif mais n’ayant peur de rien, personne n’ose l’agresser. Le duo amical est mal vu mais c’est Issa qui prend tout pendant qu’Elie le protège, jusqu’au jour où il le force à rebondir en allant s’entraîner à la piscine, une piscine qui lui rappelle tant de mauvais souvenirs et objet de tous les dénigrements, les corps se mettant presque à nu.

Mais justement ce sont ces corps qui se dévoilent, c’est cette eau qui sculpte les corps, ces mouvements aquatiques avec parfois un sens érotique qui vont éveiller les sens d’Issa et accepter d’être différent, de ne plus se soumettre aux apparences, de retrouver une identité. Avec l’aide d’Elie.

Incroyable récit d’un être touchant le mur mais qui va opérer un virage pour repartir de l’autre côté grâce à une culbute magistrale aussi belle que les ailes d’un papillon…
Boris Bergmann offre des mouvements divers, brasse sur les clichés, constate amèrement la vie réelle des cités oubliées, interpelle sur la superficialité des écrans, montre le pouvoir d’un cerveau sur l’enfermement, plonge dans les souffrances de l’exil, du déracinement, de « l’apatridie », ondule sur la découverte de l’amour et de la sexualité et peint un superbe ballet aquatique sur l’amitié.

Que d’odeurs dans ce roman, tantôt nauséabondes, tantôt envoutantes ; que de force donnée, on pourrait presque en faire un manuel de survie, là où on apprend à obtenir une « licence de mépris avec mention » ; que de sensualité lorsqu’Issa découvre son corps, ses désirs, les caresses touchant aussi bien la peau que l’âme pour un bain jouissif de volupté.

Le tout est amplifié par une écriture sobre, directe, oscillant entre la brutalité des conditions de l’existence et la poésie des sentiments des deux protagonistes. S’ajoutent les attendrissants passages sur la vieillesse et judicieuses réflexions sur la religion, sur le monothéisme versus le polythéisme, les croyances, les préceptes : on songe à l’Antiquité, celle où les Grecs avaient choisi de répandre leur religion non pas par des prédicateurs mais par des poètes…

L’eau, source de vie, fleuve des destins, symbole de rencontres essentielles, jaillit dans « Nage libre », l’histoire dune métamorphose dans le bassin de l’amitié.

« Si seulement il avait su se transformer en buisson comme les esprits maliens habitent les écorces d’arbre de toute leur volonté. Mais en France, les esprits maliens n’ont pas de papiers, la préfecture les a reconduits à la frontière. Et les mythes de l’enfance, eux aussi, sont en exil. »

« Issa préfère la compagnie muette des petits vieux. Sans un mot, ils dérivent. La piscine n’est pas un lieu d’effort pour eux, mais de relâchement. Issa aime les admirer : voir le plaisir éclore quand leur peau ridée, cornée, pleine de tâches et de fêlures, touche l’eau, gonfle d’un coup, retrouve une souplesse oubliée. Leur sourire s’élargit. Ils pataugent dans du lait, de la crème. Parfois, même, ils ne nagent pas, ils demeurent verticaux. Et ils marchent. Ils marchent pour brûler au ralenti. »

« Issa reconnaît parmi eux Mamad’ qui mène le groupe. Le mot a dû se répandre concernant son activité secrète, plus illicite que la leur car elle apporte à Isa un plaisir qu’ils ne peuvent pas comprendre – un plaisir de corps nu, de l’eau et de l’âme. Plaisir sale. En plus, Issa partage ce plaisir avec Elie : amitié prohibée, association défendue. Ça pèse dans le procès-verbal. »

« Collés sous l’eau, on ne sait plus qui est Issa et qui est Elle. Ils se mélangent, bannissent les différences. Ils ressemblent aux poissons qui pour augmenter les chances de se reproduire changent de sexe à tout de rôle – prennent du plaisir par hermaphrodisme successif. Pas de problème de genre chez les poissons. Ils se pénètrent par des câlins. Chaque baiser est une caresse de nageoire. »

Nage libre – Boris Bergmann – Editions Calmann-Lévy -  Janvier 2018
Prix Littéraire de la Vocation 2018

Livre reçu et lu dans le cadre du Prix Littéraire de la Vocation 2018


 



vendredi 17 août 2018


Une noisette, un livre


 Danse d’atomes d’or

Olivier Liron 



« Che faro senza Euridice
Dove andrò senza il moi ben ?
Euridice ! Euridice !
Ah ! non m’avanza
Oiù soccorso, oiù speranza
Né dal mondo, né dal ciel ! »

Olivier Liron a peut-être grandi auprès des muses lui transmettant le talent, l’inspiration, la sensibilité. Tel un Orphée avec sa lyre, il tient entre ses mains des pages sur lesquelles il fait glisser les mots comme des notes pour offrir un chant scriptural sur l’amour et ses tragédies. La mythologie ne meurt pas, elle reste éternelle et s’offre une modernité avec les troubadours de l’écriture.

Paris. Alésia.  XXI° siècle. Lors d’une soirée O rencontre Loren. Parmi les convives un certain Virgile Vediani. Virgile… forcément. O est subjugué par la beauté de Loren, son corps, la façon de se mouvoir, il ne sait pas encore que c’est une acrobate, une manouche libre de tout. Les amis jouent à se trouver une personnalité ; pour O se sera Orphée, pour Loren ce sera Eurydice. Les regards se croisent, se cherchent, les sensations se déclenchent, des étincelles brûlent, la flamme jaillit... on craint déjà qu’elle s’éteigne lorsque Loren lance à O : « Ne te retourne pas ! »

Le couple se voit à nouveau, s’apprivoise, marche progressivement dans les pas de l’un et l’autre, échange peu sur leur vie, juste sur l’instant, le moment. De ces pointes successives, les corps se rapprocheront pour un ballet érotique sur la scène de l’amour. Baisers langoureux, caresses audacieuses, fougue et sagesse, sagesse et fougue, arabesques sensuelles… la danse charnelle semble éternelle entremêlée de la délicatesse de l’esprit. Mais un jour, O a comme un pressentiment, il lui semble que Loren va disparaître. Pour toujours. Le lecteur devine déjà sous quelle forme s’est transformée Aristée et le serpent… Désespoir de O, profonde tristesse de voir cet amour s’engouffrer dans les abîmes du non-retour. Il erre sur terre, aussi meurtri que les âmes dans le royaume d’Hadès. Suite à un courrier, il part en Normandie pour en savoir davantage sur la disparition. Sur sa route il rencontre un artiste étrange au nom de Cerbère, déclarant lui-même « qu’il se donne un mal de chien ».

Dans ce roman moderne, Olivier Liron conserve la tradition du mythe d’Orphée, l’inéluctable destin humain de l’amour et de la mort. Avec l’espoir d’une éventuelle résurrection. Le récit est une constellation de beauté, tant sur l’écriture que sur la richesse du sujet, mêlant histoire et réalité, antiquité et modernité, références subtiles entrecroisées d’un humour que l’on peut qualifier d’élégance.

L’auteur s’est inspiré de l’opéra dansé, Orphée et Eurydice » de Pina Bausch sur musique de Gluck. Le résultat est une variation de plume, un enchainement de phrases cascadant les unes dans les autres à l’image des deux protagonistes dans leurs ébats infinis.
Un premier roman très prometteur, une poésie créative dans la ligné d’un Boris Vian ou d’un Paul Eluard,  avec cette petite étoile qui fait la différence et la personnalité d’un écrivain. Même si la mélancolie parfume les pages, les larmes glissant en filigrane, c’est un ballet d’ombres heureuses qui tournoie dans les yeux du lecteur pour cette ode à l’amour, à la liberté et pourquoi pas, à l’éternité littéraire et à celles des âmes qui font de la vie un Olympe de l’harmonie.

« Sept cases pour toute une vie, nous pensions à une réforme consciencieuse de l’ordre du monde ; il faudrait inventer d’autres jours, d’autres liesses, d’autres drames, quid du pardi, jour ductile, du verdi, jour d’opéra, de l’arrondi, jour de douceur, de l’assourdi, jour de silence, du resplendi, jour de lumière, du radi, jour végétarien, du candi, jour de pause gourmande, du reverdi, jour printanier, du léopardi, jour moucheté, de l’organdi, jour voluptueux, de l’atlandi, jour à écouter en secret au creux de soi, lorsque rugit le cœur ; »

« Le réel est une fable autobiographique. »

« La seule façon de survivre, c’est de ne pas faire toujours la même chose. De bouger. De n’avoir jamais de certitudes. De changer de vie tous les jours. D’envies. C’est ça mon système à moi. »

« Je revois mes nuits d’amour avec Loren comme une seule nuit d’amour. Une seule nuit et mille et une nuits d’amour, c’est comme si une nuit d’amour n’existait pas en elle-même mais dans un continuum d’espace et de temps ; au sein de toutes les nuits passées ensemble, chaque nuit se déploie singulièrement, chaque nuit a sa lumière propre, chaque étreinte est différente de la suivante, comme des vagues qui se succèdent et se ressemblent sans jamais être exactement semblables (…) chaque nuit fait éclater dans toutes les zones de mon corps des électricités particulières et violentes, chaque caresse épelle des vertiges, fixe des abandons, diffuse dans mes organes l’infinie variété du plaisir. »

« Je t’ai cherchée dans tous les recoins familiers du monde. Dans les frissons inconnus. Dans le frôlement d’autres corps, d’autres mains. Je t’ai cherchée dans la géographie incertaine de l’insomnie où la vue se même aux songes, lorsque al conscience bascule dans le manque, dans l’absence. Je t’ai cherchée avec la foi de l’enfance (…) je t’ai cherchée jusqu’à en perdre l’équilibre. Je t’ai cherchée sur le fil des jours. »

Danse d’atomes d’or – Olivier Liron – Editions Alma – Mai 2016



mardi 14 août 2018


Une noisette, un livre 


Agatha Christie, le chapitre disparu

Brigitte Kernel




Si un jour (ou une nuit) vous désirez faire revivre un écrivain, une auteure qui a bercé votre éveil livresque, ne faites pas tourner les tables, ne prenez pas rendez-vous avec un medium de l’au-delà, n’allez pas implorer à Abydos la déesse Seshat, non. Espérez simplement que Brigitte Kernel fasse revivre, l’instant d’un livre, une plume légendaire sur le flot perpétuel de la littérature. 

Décembre 1926. La reine du polar so british disparait pendant une dizaine de jours et ce n’est pas pour écrire un conte de Noël. Mais alors pourquoi… Mystère et boule de noisette. Dans sa biographie Agatha Christie élude cette période où elle est déchirée entre la disparition de sa mère et le désir de divorce de son mari qui veut épouser sa secrétaire. Partir et s’évanouir un peu… sauf que la presse ne va pas l’oublier. On y découvre alors une Agatha bien taciturne, doutant d’elle-même face à ses déboires conjugaux. Loin d’être un récit sentimental, c’est aussi une belle leçon de modestie post-mortem, une réflexion sur la célébrité et l’occasion d’envoyer quelques flèches bien enrobées de causticité sur les rumeurs et leur divulgation.

Avec humour et finesse d’écriture, Brigitte Kernel retrace avec délice ces quelques jours de fuite, se basant sur des faits réels mais en romançant l’épopée de la créatrice de Miss Marple et d’Hercule Poirot. Point de cadavre, juste une énigme sur une histoire de vengeance et d’amour. Avec quelques déguisements…  
On se prend au jeu, on croit voir apparaître la romancière britannique, l’exercice est si réussi que le lecteur a l’impression qu’Agatha Christie lui raconte directement ses journées restées secrètes, entre un camouflage et une plongée dans les eaux thermales d’Harrogate. Nous ne sommes plus au XXI° siècle mais à la fin des années 20, dans une ambiance surannée mais au charme éternel.
S’il existe une SPA (Société Protectrice des Auteurs) je peux dire sans hésitation que j’ai adopté Brigitte Kernel pour ses différents exercices de prestidigitation verbale, cette agilité dans le rythme, cette capacité à entrer dans l’esprit des personnages qu’elle évoque.
Si l’ensemble du « Chapitre disparu » est enivrant, les dernières pages ont quelque chose de supplémentaire pour évoquer les désordres de la vie et de l’amour, sur les surprises du destin et cette lumière qui, peut-être, suit chacun de nos pas. Une mystérieuse affaire de style(s) !

« Je déteste les convives qui critiquent leurs hôtes dès la porte refermée. J’y vois une méchanceté mais aussi une faiblesse. Ne critique-t-on pas pour exister, mettre son pouvoir en avant ? »

« La douleur est un mur. On ne peut ni le franchir, ni le contourner, ni le percer ; il faut réussir à en prendre la forme, se couler dans l’acceptation et croire en l’éloignement, déchirer les photos, jeter les cadeaux, les lettres, les symboles, pleurer la nuit et hurler le matin, réussir à sentir à nouveau la douceur de la brise sur la peau, à aimer le pourpre et le rose de certains couchers de soleil. »

Agatha Christie, le chapitre disparu – Brigitte Kernel – Editions Flammarion/J’ai lu – janvier2016/Septembre 2017

lundi 13 août 2018


Une noisette, un livre 


A travers ma fenêtre

Jean-Sébastien Etchegaray




A travers une fenêtre il y a le temps qui passe, celui du « fleuve de la vie », celui où coulent les rivières, rivières de larmes, rivières de rires, rivières de sourires, rivières conductrices de la transmission des siècles et de l’humanité.

Entre ciel et terre, c’est toute la nature qui inspire Jean-Sébastien Etchegarray, du chant de l’oiseau à la rosée du matin, de l’abeille à la fleur, de l’arbre à la colline. Des pierres posées pour construire un vaste édifice à la gloire de la poésie, au vocable qui enchante, au verbe qui chante.

C’est un cygne sur le lac, un écureuil qui passe (oui J), une petite fille qui regarde son père, une étoile qui brille… un firmament de pensées pour fleurir le quotidien. Flottent les souvenirs de l’enfance, un parfum de violette, la fragrance du pain, les premières amours ; se dessinent les découvertes, les lumineuses et les plus sombres, les printemps de l’éclosion des choses, les séparations définitives dans la froideur des destins.

Ce sont des gouttes de lumière, c’est un camaïeu de bleu, un éventail de senteurs, des cailloux en forme de lettres semés sur le chemin du lecteur, du conteur, du chaland. L’horizon est infini, les vagues montent et descendent au fur et à mesure de l’existence et le poète observe, scrute, dessine des phrases avec un crayon bucolique sur l’évolution du globe et ce qui le peuple ; de la chenille à la chrysalide, tout devient  papillon, palette colorée pour déployer des ailes, même fragiles, sur l’océan des vibrantes palpitations.

Soudain un air marin s’engouffre autour de soi, Valparaiso, la vallée du paradis… Et si la littérature était l’Eden retrouvé ? L’eau ne cesse de couler au fil des pages, cette source de vie, ce lieu de naissance à tous. Touchantes pensées pour ce portrait de Pedro, ce pêcheur, contemplant l’océan, partant sur sa barque, disparaissant, revenant. Comme un silence qui rythmerait l’aube et le crépuscule. Un jour, ce ne fut plus qu’ « une étoile veillant sur l’absence ».

Un livre en forme de délicatesse pour rendre intemporel chaque instant éphémère des destinées humaines, animales, végétales dans l’univers perpétuel.

« Je rêve d’un lecteur qui ferait revivre mes paroles. Elles deviennent ses outils pour composer son poème. Je sentirais ainsi que j’ai atteint avec mes mots, une part de lui-même ».

A travers ma fenêtre – Jean-Sébastien Etchegaray – Editions Bergame – Mai 2017