mardi 31 décembre 2019


Une noisette, un livre


 Dictionnaire enjoué des cultures africaines

Alain Mabanckou – Abdourahman Waberi




Voilà un dictionnaire qui ne restera pas seul, dans un coin d’armoire ou de bibliothèque, les pages fermées. Ce sont des pages qui s’ouvrent sur un continent, celui qui est un peu le nôtre puisqu’au départ nous sommes tous issus de la même terre, du même sol.

108 vocables autour de personnalités, d’évènements, de lieux ou de notions qui font l’Afrique ou qui sont liés avec elle, de « abacost » (découverte du mot pour ma part) jusqu’à « zemidjan », qui vient du mot « zem » ou mototaxi au Bénin. Au milieu, une cavalcade autour de l’alphabet pour expliquer, argumenter et mettre quelques grains de noisettes bien appliqués.

Si le terme dictionnaire peut s’avérer rébarbatif pour certains lecteurs, qu’ils soient rassurés, ce dictionnaire est un jeu de pistes, une façon ludique de mieux comprendre l’’Afrique, et, tout simplement, une partition pour déposer des notes d’amour sur ce continent aux nuances multiples et à la culture infinie.
Ce dictionnaire ouvre des portes vers la connaissance de l’autre, des autres, éveille un esprit de curiosité et apporte un regard original sur ce que soi-même on ne voit pas toujours. Un exemple avec « Château-Rouge », un endroit accessible pour beaucoup et déjà évoqué dans l’œuvre d’Alain Mabanckou, mais avec cette brève description qui ne sera pas tenté d’aller uniquement dans le quartier pour visiter, pour s’imprégner du marché Dejean ?

Je termine cette brève chronique par ces quelques vers transcris dans l’ouvrage du poète marocain Abdellatif  Laâbi afin de vous convaincre de meubler votre table de chevet avec ce dictionnaire aux mille couleurs de l’Afrique :

« Ô jardinier de l’âme
as-tu prévu
un carré de terre humaine
où planter encore quelques rêves ? »

Dictionnaire des cultures africaines – Alain Mabanckou / Abdourahman Waberi – Editions Fayard – Novembre 2019


dimanche 29 décembre 2019


Une noisette, un livre


 La consolation de l’ange

Frédéric Lenoir




Hugo, un jeune homme quitte le service de réanimation d’un hôpital parisien pour intégrer une chambre où est hospitalisée Blanche une dame nonagénaire. Le personnel soignant apprend à Blanche qu’Hugo a fait une tentative de suicide et qu’il est en surveillance pendant quelques jours. La vieille dame est émue, elle qui aime tant la vie après avoir frôlé la Grande Faucheuse  à 17 ans lors de sa déportation à Auschwitz, puis avoir affronté la terrible marche de la mort. Veuve elle a perdu également son unique fils. Pourtant, elle rayonne, elle qui dans quelques jours sait qu’elle partira dans un autre monde ayant demandé l’arrêt des soins. Elle va se prendre d’affection pour Hugo et la réciproque sera vraie. Tout semble les séparer, à commencer par l’âge mais tout va les rapprocher. La première marche sera franchie grâce aux poèmes de Victor Hugo. Puis c’est toute une philosophie qui va se décliner en instants savoureux pendant quelques jours en cet été 2019. Entre temps, on apprend que Blanche a commencé à croire en une force supérieure lorsqu’épuisée elle a rencontré « un ange de la consolation » en 1945.

Un très joli conte raconté avec la maestria habituelle de Frédéric Lenoir comme si ses mots étaient une chanson douce pour petits et grands. Une histoire attachante sans aucune leçon de morale mais avec une énorme ode à la vie et à la bienveillance. Ce livre donnera un grand bol d’optimisme à ceux qui ont un taux bien trop inférieur dans leur organisme et permettra d’atténuer la tristesse provoquée par l’absence définitive sur terre de nos êtres chers ou tout au moins d’avoir une autre vision de la disparition.

Très touchant de prendre l’angle opposé de la vieillesse et de la jeunesse car en réalité c’est d’une complémentarité absolue et, forcément, indispensable.
Autre point saillant est ce parfum de philosophie grecque avec la pratique des vertus et de là, grand renvoi dans la culture amérindienne avec cette fameuse parabole des loups, découverte pour ma part avec le livre de Caroline Audibert Des loups et des hommes et je la retranscris tant elle est empreinte de vérité.

Un livre à lire, à partager, à transmettre ; pour avancer mieux vaut se concentrer sur les lumières que sur les ombres où comme le dit si bien ce proverbe chinois « un arbre qui tombe fait plus de bruit qu’une forêt qui pousse ». Alors soyons tous des forêts pour faire grandir les branches de la vie.

« Je vois apparaître une silhouette blanche à forme humaine, mais je sens qu’il ne s’agit pas d’un être humain. Cet être progresse vers moi. Au fur et  à mesure qu’il s’approche, je ressens un amour puissant réchauffer mon cœur. Ma peine infinie est comme brûlée par cet amour infini. Qui est donc cet être de lumière qui irradie un amour inconditionnel ? Il doit entendre ma question, car j’entends distinctement en moi cette réponse : « Je suis l’ange de la consolation » ».

La consolation de l’ange – Frédéric Lenoir – Editions Albin Michel – Novembre 2019

La parabole du loup

Un vieil Indien qui enseignait sa sagesse à son petit-fils lui dit un jour, alors qu’ils étaient au coin du feu : « En chacun de nous se déroule une bataille qui ressemble beaucoup à une bataille entre deux loups. L’un d’eux est animé par la jalousie, les remords, l’égoïsme, l’ambition, le mensonge…L’autre loup défend la paix, l’amour, l’espérance, la vérité, la bonté, la fidélité… »
Emu par les paroles de son grand-père, l’enfant demeura songeur quelques instants. Des ombres dansaient au-dessus des flammes et se poursuivaient dans la forêt. Puis il demanda : « Et des deux loups, lequel gagne finalement ? »
Avec un léger sourire, le sage répondit : « Gagne toujours celui que tu nourris ».

Source : Des loups et des hommes – Caroline Audibert – Terre Humaine/Plon






dimanche 22 décembre 2019


Une noisette, un livre


 Les grands hommes & Dieu

Christine Goguet




Un livre idéal pour une fin d’année, celui de rassembler histoire et religion dans un même essai et qui permet de deviner chaque personnalité dans le miroir de son âme.
Chaque chapitre est consacré à un homme ou une femme qui a fait l’histoire, en France et dans le monde, ces êtres devenant parfois mythiques et qui nous éblouissent, nous troublent, nous interpellent.

Charles de Gaulle ouvre le bal et Napoléon le clôt. On y retrouve Victor Hugo, François Mitterrand, Winston Churchill, Mohamed Ali, Mère Teresa, Albert Einstein et les deux portraits qui ont été les plus touchants parce que ce sont deux figures incontournables de l’humanité même si l’une est plus connue que l’autre : Nelson Mandela et Alexandra David-Néel.

D’une grande clarté, Christine Goguet égrène tour à tour ce qui a forgé le destin des uns et des autres et ce depuis l’enfance, à chaque fois la base de tout, qu’elle soit riche ou pauvre, heureuse ou malheureuse. Si le général de Gaulle semble celui qui a le moins douté de l’existence d’une force supérieure ; beaucoup se sont interrogés, ont douté voire abandonné leur foi, car le thème de l’athéisme est également abordé.

Mais l’auteure s’interroge elle-même, non sur la religion mais sur les contradictions des uns et des autres par rapport à la religion et de leurs actions politiques ou sociétales. Et c’est là, le grand intérêt de l’essai : essayez de comprendre, d’en savoir plus et de transposer ces questions de nos jours. Car il y a une grande modernité dans cette approche intime et notamment avec Napoléon « La chose la plus sacrée parmi les hommes, c’est la conscience : l’homme a une voix secrète qui lui crie que rien sur la terre ne peut l’obliger à croire ce qu’il ne croit pas. La plus horrible des toutes les tyrannies est celle qui oblige les 18/20° d’une nation à embrasser une religion contraire à leurs croyances, sous peine de ne pouvoir ni exercer les droits de citoyen, ni posséder aucun bien, ce qui est la même chose que de n’avoir plus de patrie sur terre ».

Car au-delà de la religion ou bien à côté, il y a ceux qui la font, qui la représentent et c’est dans le chapitre consacré à Victor Hugo que l’on se rend compte de toute cette dimension qui fait la différence entre pratique religieuse et agnosticisme.

Une lecture très spirituelle avec l’espoir que la journaliste continuera ces chemins biographiques, avec pourquoi pas un grand tableau livresque sur Théodore Monod.

Les grands hommes & Dieu – Christine Goguet – Préface de Denis Tillinac – Editions du Rocher – Novembre 2019

jeudi 19 décembre 2019


Une noisette, un livre


 Eden

Monica Sabolo




« Dans cet instant d’apesanteur, il se mit à neiger des flocons phosphorescents. Tout autour de moi voletaient de minuscules étoiles. Portées par le vent, elles dessinaient des courbes gracieuses, mouchetant l’obscurité de particules d’or. Il me sembla que mon âme s’était échappé de moi pour diffuse sa pâle lueur céleste ».

Cette phrase du dernier roman de Monica Sabolo résume probablement tout l’art de l’écrivaine et sa capacité à observer la nature pour ensuite la retranscrire en poésie mystérieuse. Car s’il fallait définir la plume de l’auteure ce serait par les vocables « cabalistique » et « obscure ».

Difficile de résumer en quelques lignes le sujet d’Eden qui parfois prend le chemin de l’Enfer… Des adolescents, des disparitions, mais nous sommes loin de Summer. Aux Etats-Unis, une communauté indienne vit un peu en marge de la société, tout simplement parce qu’elle n’a pas le choix, n’a jamais eu le choix. Des jeunes filles, des jeunes femmes veulent que ça change mais face aux agressions qu’elles subissent, face à l’inertie des autorités, elles vont décider d’agir elle-même. Et elles deviennent solidaires lorsque qu’une jeune fille de la communauté blanche se fait à son tour agresser sexuellement.
La narratrice est également une ado « Cœur de glace » pour qui les relations sociales sont compliquées mais elle s’attache à Lucy et voudrait elle aussi la sortir de cette torpeur qui l’encercle après ce qui s’est passé dans la forêt. Sombre forêt qui fait penser tout le long du livre aux vers de Guillaume Tell dans l’opéra de Rossini : « Sombre forêt, désert triste et sauvage / Je vous préfère aux splendeurs des palais / C’est sur les monts, au séjour de l’orage / Que mon cœur peut renaître à la paix / Mais l’écho simplement apprendra mes secrets.

Ecriture lumineuse et envoûtante qui met le lecteur un peu, justement, en apesanteur. Tout en délicatesse, Monica Sabolo brosse à la fois le portrait d’une génération en proie à ses démons et d’une société qui fait tout pour exciter les Méphisto en herbe. Cette société qui masque aussi la réalité, comme par exemple les disparitions à peine relatées dans la presse pour ne pas faire fuir les touristes. On pourrait reprocher à l’écrivaine ce côté trop crépusculaire de ses romans avec l’espoir de lire à l’avenir un peu plus de vibrations solaires, mais ses livres sont proches de recueils poétiques et on oublie rapidement le côté presque ésotérique et tourmenté du récit. Et puis, discrètement, on se dit que quoi qu’il arrive, la loi du talion n’est jamais la solution… 

« C’était le genre de moment où l’on pouvait rêver à l’avenir, tout semblant ouvert. Une grenouille se mettait à coasser, entraînant avec elle des dizaines de congénères, et la nuit était constituée de ce chant ».

« Le ciel ressemblait au fond d’un vase, dans lequel on aurait déversé de la poussière d’or ».


Eden – Monica Sabolo – Editions Gallimard – Août 2019

Livre lu dans le cadre de Masse Critique de Babelio

dimanche 8 décembre 2019


Une noisette, un livre


 Sur tes cils fond la neige

Vladimir Fédorovski




Lara et Jivago. Une histoire qui aura marqué et marquera encore pendant des décennies des millions de lecteurs à travers le monde. Non seulement pour les deux protagonistes mais aussi pour ce quasi essai géopolitique, et non un pamphlet politique, sur cette Russie qui va s’enflammer pour devenir l’URSS. 

L’ancien diplomate et porte-parole de la perestroïka Vladimir Fédorovski revient sur la vie de l’auteur du Docteur Jivago en mettant en parallèle la vie du poète et son personnage et même ses personnages. Car Boris Pasternak est lui aussi un personnage de roman : amoureux de sa terre natale, lyrique, passionné, séducteur et séduisant, tourmenté, romantique, engagé, désabusé, il est tout, son âme oscillant entre guerre et paix, le thème central de ses œuvres étant sans équivoque la révolution.

Né en 1890 dans une famille d’artistes aisés, son père, Leonid Pasternak, est peintre et sa mère, Rosa Kaufmann,  pianiste, il s’épanouit à Moscou dans une ambiance chaleureuse et féconde, Rilke et Tolstoï étant des familiers, et hésitera pendant plusieurs années entre devenir compositeur ou écrivain. Son oreille musicale ayant quelques failles il va opter pour une plume qui déposera, avec beauté et lyrisme, des mots sur la grande partition de la vie.

Et quel partition écrite ! De nombreux poèmes, dont le recueil « Ma sœur, ma vie », des traductions et en 1957 il achève son œuvre du Docteur Jivago. La première édition ne paraîtra qu’en Italie, puis dans d’autres pays, dont la Chine mais l’URSS condamnera le roman. Il faut dire que les relations entre Pasternak et le régime soviétique est un immense et ambigu « je t’aime moi non plus ». Et c’est cette ambivalence qu’essaie de décortiquer Vladimir Fédorovski, entre l’amour de la patrie, son adhésion spontanée à la révolution puis l’indignation lors de la grande terreur de 1936, sa crainte d’être déporté et ce coup de fil surréaliste de Staline. Jusqu’à sa mise à l’écart lors de la parution du Docteur Jivago et la pression, les menaces du régime qui le conduira à refuser le Prix Nobel obtenu.

L’autre grand intérêt de ce récit est la mise en lumière du rôle des différentes femmes, épouses, maîtresses et amies, qui ont eu une influence certaine sur Boris Pasternak, de son refus de quitter la Russie parce qu’il était amoureux ou de la création du personnage de Laura en s’inspirant d’Olga Ivinskaïa, sa muse, sa maîtresse et en tant qu’éditrice facilita la parution du Docteur Jivago en Italie, ce qui lui valut par la suite de « goûter » à nouveau au Goulag !

« Sur tes cils fond la neige » est parfait pour relire le « Docteur Jivago » et pour tenter d'en savoir encore plus sur la personnalité de Boris Pasternak, un idéaliste teinté de mysticisme. Quant au Docteur Jivago, de mémoire, il incarne les péripéties d’un amour qui ne peut se détacher à la fois de l’histoire et des sentiments confus entre poésie et révolution. Le tout avec une fatalité déconcertante dans une « beauté aveugle ».  

Pour terminer, je remets la question qui a hanté Boris Pasternak sa vie durant et qui est à l’origine du Docteur Jivago : « Pourquoi donc les bolcheviks triomphèrent-ils en 1917 ? » Vladimir Fédorovski y répond en partie et, curieusement, son explication et d’une étonnante actualité.

Sur tes cils fond la neige – Le roman vrai du Docteur Jivago – Vladimir Fédorovski – Editions Stock – Octobre 2019

mardi 3 décembre 2019


Une noisette, un livre


 Sonate pour Haya

Luize Valente




Du Berlin des années 40 à Rio de Janeiro des années 90, Sonate pour Haya est l’incroyable destin d’un bébé né à Auschwitz et sauvé par un officier nazi. C’est l’histoire que va découvrir Amalia suite à une conversation téléphonique entendue par mégarde entre son arrière grand-mère Frida et son père Hermann. Ce dernier a fui son Allemagne natal pour résider au Portugal et de l’union avec Helena est née Amalia. La fille ignore tout le lourd passé familial, son père refusant de narrer ce qui s’est passé. Amalia, sans avertir ses parents part pour Berlin pour rencontrer cette aïeule qui va lui révéler l’existence d’un secret : la partition d’une sonate composée par son grand-père, Friedrich. Officier nazi il avait rêvé d’être musicien. Malgré l’obéissance qu’il voue au régime hitlérien il découvre en 1944 l’horreur d’un camp d’extermination avec une scène irréelle : une femme accouchant à même le sol. Bravant l’interdit, il emporte le bébé pour le sauver des flammes du diable et promet à la maman juive, Adele, de tout faire pour sauver la petite Haya et qu’elles se retrouveront bientôt. Une photo, une partition, c’est tout ce qui reste de Friedrich. Officiellement mort et suivant les doutes de son arrière grand-mère, Amalia part pour le Brésil pour découvrir toute la vérité.

Un roman d’une émotion inénarrable, d’autant plus qu’il se base sur une période de l’histoire plus que sinistre et que l’auteure s’est inspirée de la vie de Maria Yefremov, survivante du camp d’extermination de triste mémoire.
Ayant déjà lu quantité de romans basés sur la Shoah ou de documents relatant la géhenne nazie, je ne pensais pas découvrir autant de faits encore inconnus. A travers ces personnages, le récit prend une dimension bouleversante, tant que certains passages vous arrachent les larmes. Parce que tout simplement des millions d’humains ont connu la déportation, la torture et que de nos jours des familles entières disparaissent encore à cause d’une guerre ou d’une dictature sanglante.

Une histoire également de transmission à travers les âges, évidemment, mais aussi les nations. Amalia, d’origine allemande, se retrouve au Brésil pour entendre Adela, déportée et qui lors de son arrivée au camp s’est trouvée face au cruel Dr Mengele, qui, lui-même, s’est réfugié en Amérique Latine pour fuir la justice. Une roue qui tourne mais avec des craquements assourdissants et puisse cette mémoire être entendue, répétée. Indéfiniment pour qu’elle ne se renferme jamais dans les silences des blessures inguérissables.

Un livre superbe dans les sentiments et qui met en valeur le soleil des cœurs même dans les plus funestes épines de la vie. Ce n’est pas seulement un hommage à ceux qui ont souffert, qui ont lutté, c’est aussi une façon de mettre le lecteur en communion totale avec l’histoire et lui laisser prendre une leçon d’humilité sur les pas de l’humanité prise dans les griffes de l’inhumanité. Le tout avec une plume que Luize Valente sait parfaitement maîtriser pour que sémantique rime avec empathique.

« Plus je me rapproche, et plus j’ai peur. Je vais à la rencontre du passé. Mais on ne peut changer le passé ».

« L’être humain ne veut pas savoir ce qui se produit réellement en temps de guerre, car si tel était le cas, il en tirerait des leçons et ne répéterait pas les mêmes erreurs. Chaque guerre est enterrée lorsqu’une nouvelle commence et vient faire oublier celle qui la précède. Le passé devient l’Histoire ».

Sonate pour Haya – Luize Valente – Traduction : Daniel Matias – Editions Les Escales – Octobre 2019



lundi 2 décembre 2019


Une noisette, un livre


 Les prisonniers de la liberté

Luca di Fulvio




Un roman qui a des couilles ! Au diable la noisette si l’écureuil choque mais ce nouveau roman de l’écrivain italien Luca di Fulvio montre que les femmes savent en avoir autant que les hommes !


Rosetta, sicilienne, toujours traité de sale « bottana » parce qu’elle refuse de se soumettre aux hommes et de vendre ce qui lui appartient encore. Puis Raechel, juive russe qui suivra de dangereux inconnus pour échapper aux ténèbres de l’intolérance. Et enfin Rocco, sicilien également, mais qui ne veut plus entendre parler de mafia. Chacun de son côté fuit cette Europe sans pitié et prennent un cargo en direction de l’Amérique Latine espérant trouver une vie plus supportable.
Trois personnages, trois destins. Tout semble les séparer pour qu’ils ne se rencontrent jamais et pourtant Buenos Aires va devenir pour eux trois la capitale de tous les dangers, de toutes les violences, de toutes les souffrances dans une inhumanité à faire frémir le plus rude des varans de Komodo !

Parce que le paradis rêvé va se transformer en enfer dans un monde impitoyable, celui de la mafia, encore et toujours, et celui de la prostitution où le corps des femmes n’est qu’un objet corvéable à merci… et que l’on peut supprimer en toute impunité. Seulement Rosetta n’a pas dit son dernier mot et la très jeune Raechel/Raquel non plus. Elles vont, sans ce connaître, se battre dans tous les sens du terme, pour échapper à la Grande Faucheuse, et dans cette violente randonnée de tous les dangers, Rocco va les rencontrer et lutter avec elles. Dans l’inhumanité des êtres, quelques belles âmes vont tout de même apporter un peu de lumière à ce crépuscule des diables.
Une large réflexion sur l’isolement social, en sachant qu’en plus l’action se déroule au début du vingtième siècle et, surtout, sur la force incroyable des femmes.

On retrouve avec plaisir toute la fertilité livresque de Luca di Fulvio dans cette saga aux personnages intrépides. La violence des mots se heurte à la bravoure des protagonistes, le sordide nargue l’ivresse de vivre, l’amour fait plier la haine, la noirceur des âmes rencontre le soleil des cœurs.
Il y a des films qui se regardent comme un livre, les romans de Luca di Fulvio se lisent comme un long-métrage, chaque paragraphe étant une scène. Judicieux est d’avoir donné aux trois héros des prénoms commençant par la lettre R. R comme Renaissance…
N’oublions pas non plus quelques pincées d’humour, parfois bien cachées, comme, par exemple, donner le non d’El Francés à un proxénète… l’écriture de toutes les audaces pour ces amants de la liberté se retrouvant prisonniers des pourfendeurs des destinées.

Si l’histoire est  fictive, elle s’appuis hélas sur des faits réels. Et met sur papier toute la géhenne  du plus vieux métier du monde, ces esclaves du sexe considérées à peine comme une marchandise et encore de nos jours. Le mot de la fin revient à l’écrivain lui-même car en mettant en association deux femmes et un homme pour lutter contre ces trafics humains, puisse un espoir se lever dans la réalité quand « d’une même voix, hommes et femmes dénoncent ensemble l’injustice ».

« A présent qu’elle n’avait plus une once d’espoir, maintenant qu’elle n’avait plus de futur, elle pouvait accepter ce qu’autrement, elle n’aurait jamais accepté. Sans comprendre pourquoi, no comment on en était arrivé là, ni à quoi cela pouvait rimer, Rosetta savait désormais qu’elle appartenait à Rocco, et qu’elle lui avait appartenu avant même de l’avoir rencontré. Peu importait que cela semble absurde. Peu importait qu’ils se soient donné qu’un baiser, qu’ils n’aient partagé qu’une part de gâteau et n’aient échangé que quelques mots. Leurs voix s’étaient accordées et leurs lèvres reconnues, leurs yeux s’étaient rencontrés, et ils avaient mêlé leurs doigts éperdus. Un instant, Rosetta fut saisie d’une émotion pure et exaltante qui était peut-être le bonheur absolu. Puis l’effet de la drogue disparut totalement. La souffrance devint insupportable et elle poussa un cri ».  

Les prisonniers de la liberté – Luca di Fulvio – Traduction : Elsa Damien – Editions Slatkine & Cie – Septembre 2019


mardi 26 novembre 2019


Une noisette, un livre


 La minute antique

Christophe Ono-Dit-Biot




A l’instar de Sylvain Tesson qui proclame qu’il n’est pas nécessaire d’ouvrir un journal chaque matin pour connaître l’actualité, qu’il suffit de lire/relire/décrypter les vers d’Homère dans L’Iliade et L’Odyssée, ce qui permet non seulement de passer un été avec Ulysse mais également les quatre saisons, Christophe Ono-Dit-Biot suit le même principe avec les dieux et les maîtres de l’antiquité, de l’Olympe jusqu’au Colisée.

Si dans votre jeunesse vous avez aimez la Minute nécessaire de Monsieur Cyclopède, l’auteur en fait d’ailleurs la référence, ce livre est pour vous car il possède le même esprit de perspicacité et de recul nécessaire face aux tourbillons de l’univers, d’hier et d’aujourd’hui.

Je ne sais si l’un des moteurs pour écrire ces petites pastilles savoureuses a été la fameuse phrase prononcée en octobre 2016 par Emmanuel Macron et son futur pouvoir jupitérien mais cela permet non seulement une récréation antique mais une mythologie livresque du vingt et unième siècle ; à se demander si le journaliste du Point n’a pas tenu le foudre du plus célèbre dieu grec pour répandre d’encre (mieux vaut ça que le goudron et les plumes) les faits et gestes des citoyens français et de leurs représentants.

Politique, écologie, sport, culture, mouvements sociaux, Internet, identité, Europe, tout tout tout, vous saurez tout,  jusqu’à la surprenante histoire d’amour entre un certain Marcellus et  la Vénus de Milo.

Saviez-vous que le plus célèbre gastronome de Rome se nommait Apicius, que déjà un célèbre Macron peignait des vases au V° siècle avant notre ère, que le premier militant écologique se nommait Virgile, qu’un certain Rufin au II° siècle de notre ère écrivait des épigrammes érotiques, que les athlètes d’Olympie étaient encore plus riches que nos footballeurs, que les murs de Pompéi ont pu inspirer Banksy, que Socrate aurait été un précieux analyste pour les Gilets Jaunes, que la déesse Fama faisait déjà des ravages et provoqua un carnage amoureux à Carthage ? Ce ne sont que quelques noisettes que votre dévoué serviteur vous révèle mais la cueillette est bien plus importante sur le chemin des 220 pages. Allez, une dernière pour la route, qu’est-ce que la « Citrinagilekomachie » ? Réponse page 174.

Un ouvrage précieux pour souligner que l’on doit beaucoup aux « anciens » et que de les relire est une façon de comprendre le monde d’aujourd’hui et appréhender celui de demain. L’histoire est un éternel recommencement et combien il est sage de convoquer ces illustres prédécesseurs ; ce n’est pas se retourner dans le passé en fermant une porte sur le présent mais ouvrir une fenêtre sur l’avenir en relativisant les faits et gestes qui peuplent notre quotidien. En fermant ce livre, j’ai peut-être sorti un vers de son contexte mais je n’ai pu m’empêcher de songer à la poétesse libanaise Nadia Tuéni « Ecoute la respiration des mémoires ».

Erudition et humour, les deux mamelles qui nourrissent l’écriture de Christophe Ono-Dit-Biot avec cette aisance pour rendre accessible le plus abscons des textes antiques. Je me demande même parfois si la déesse Athéna ne le guide pas… En tout cas, c’est chouette !

« Prêtons l’oreille à ce qui se dit dans ce joyeux banquet antique : c’est ainsi, peut-être, que nous serons vraiment modernes ».

La minute antique – Quand les grecs et les romains nous racontent notre époque – Christophe Ono-Dit-Biot – Editions de l’Observatoire – Octobre 2019

mardi 19 novembre 2019


Une noisette, un livre


 Au nom de la mère

Margaux Chikaoui




Au nom de la mère parce qu’il a fallu seize ans pour qu’un homme reconnaisse qu’il était père et accepte enfin cette paternité (via une procédure judiciaire) en donnant son patronyme. A défaut d’un amour paternel.

Margaux Chikaoui a décidé de prendre la plume pour raconter sa propre histoire et celle de sa mère. Cette femme qui, à vingt ans, a été abandonnée par son amant lorsqu’elle lui apprend qu’elle est enceinte. A ce moment-là elle est heureuse, elle aime cet homme de vingt ans son aîné, bourgeois et séduisant, et ne doute pas un seul instant qu’il va l’épouser et être fou de joie en apprenant qu’il va être père. Seulement, Monsieur a « oublié » de lui révéler qu’il était marié et décide de cesser cette aventure afin de ne pas perdre de sa superbe auprès de sa femme et de ses collègues magistrats. Il prend toutefois le temps de lui demander d’avorter. Ce qu’elle ne fera pas…

S’ensuit une longue période difficile pour la future maman Lara, elle-même issue d’une famille monoparentale et ne sachant même pas qui est son père. Heureusement, ses sœurs vont constituer un rempart contre l’adversité et seront des tantes bienfaisantes pour la petite fille à naître, Margaux.  

Margaux grandit dans cette famille éclatée, studieuse pour arriver à franchir les ombres du destin. Sa tante et sa mère vont se battre pour une reconnaissance de paternité ; une gageure car le père est un haut magistrat et sait convaincre ses collègues de laisser le dossier et de ne pas céder aux instances de ces deux femmes… Mais grâce à la détermination d’un avocat, Margaux sera reconnue. Un premier pas est franchi, puis la rencontre entre le père et la fille. Des échanges courtois, chaleureux même mais dans lesquels vont planer  un malaise et un manque… Forcément.

Un témoignage très touchant qui interpellera les nombreux enfants dont le père a été au registre des abonnés absents, ainsi que toutes ces femmes abusées par un homme et qui doivent ensuite faire face au rejet et à la solitude. Avec un enfant qui ne demande qu’à être aimé.

Au nom de la mère – Margaux Chikaoui – Editions Michalon – Août 2017

dimanche 10 novembre 2019


Une noisette, un livre


 La redoutable veuve Mozart

Isabelle Duquesnoy




Qui n’a pas rêvé sur une petite musique de nuit ? Qui n’a pas sifflé un air d’une flute enchantée ? Qui n’a pas été charmé par « Voi che sapete » ? Peu de monde tant Mozart est devenu intemporel pour celui qui avait su mettre des notes sur les mots de Beaumarchais. Pourtant le maître de Salzburg aurait pu tomber dans un mouvement perpétuel de l’oubli sans la détermination incroyable d’une femme voulant que son Mozart survive après sa mort à seulement 35 ans le 5 décembre 1791. Cette femme c’était Constance, Constance Mozart née Weber, issue d’une famille également de musiciens, le plus connu étant son cousin Carl Maria von Weber et elle-même chanteuse ainsi que sa sœur Josepha qui a créé le personnage stratosphérique de la Reine de la nuit.

Veuve inconsolable avec deux petits garçons (elle avait eu six enfants durant les neuf ans de mariage) elle trouvera une immense énergie dans tout l’amour posthume pour déplacer les montagnes (en Alpes autrichiennes le terrain s’y prête) pour faire en sorte que l’œuvre de feu son mari subsiste et ne soit pas copiée par quelques personnages peu scrupuleux. Et ainsi pouvoir avoir des rentrées d’argent pour rembourser les dettes et éduquer elle-même ses enfants.
Ayant un sens inné pour les affaires, elle redresse rapidement les difficultés financières avec l’aide de quelques amis du couple (dont la dévouée et généreuse baronne Marthe), accélère l’achèvement du Requiem, offre des concerts et fait de Salzbourg une terre mozartienne pour se venger de la rebuffade des salzbourgeois envers l’enfant prodige

Isabelle Duquesnoy a choisi une partition originale pour écrire la vie de Constance Mozart : elle s’engouffre dans le personnage de Constance au crépuscule de sa vie avant de rejoindre les dieux qui raconte à son fils Carl Thomas tout ce qu’elle a entrepris pour perpétuer la mémoire du père, du mari, du musicien et aussi témoigner la mère qu’elle fut pour lui et son frère Franz Xavier, avec tous les bémols qu’une vie peut engendrer.

Un tour de force pour non seulement le travail de recherches mais aussi pour recréer l’atmosphère de la fin du XVIII° / début XIX° siècle en étrillant au passage ce mépris pour les musiciens qui a fait tant souffrir nombre de compositeurs… cette sempiternelle manie que de louer les gens après leur mort ; mais l’auteure remet également les pendules à l’heure pour la rumeur sur Salieri et n’hésite pas à mettre quelques piques dans la folie sanguinaire de la Révolution Française.
C’est ainsi que de chapitre en chapitre on passe d’un grave à un vivace, d’un scherzo à un affetuoso.

Car la vie de Constance Mozart est un chant d’amour, un amour éternel envers son mari, un amour rebelle face à sa belle-famille, un amour farouche pour franchir tous les obstacles et porter haut les notes qui retentissent encore de nos jours des plus grandes salles de concert aux petites églises isolées, des théâtres d’opéra jusqu’aux terres les plus éloignées.

Un livre à l’image d’un concerto de Wolfgang Mozart avec la fantaisie d’un Lorenzo da Ponte. Et peut-être un poco più…

La redoutable veuve Mozart – Isabelle Duquesnoy – Editions de la Martinière – Septembre 2019





















dimanche 3 novembre 2019


Une noisette, un livre


 1969, année fatidique

Brice Couturier




1969, un millésime fécond ? Pas forcément pour le journaliste Brice Couturier qui publie un brillant essai sur cette année pas comme les autres, clôturant un cycle d’émancipation et de contestations dans un « kamasutra » politique mondial, de la Chine aux Etats-Unis et inversement…

L’intérêt principal de ce document est qu’il ne se focalise pas uniquement sur la France mais englobe l’Europe d’ouest en est, l’Asie et l’Amérique, le monde étant une vaste toile où les tissages arachnéens s’accordent ou se désaccordent, prennent de l’ampleur ou avalent l’autre. Le fil conducteur ou la référence est évidemment 1968 qui a été le fruit de contestations et de libertés mais qui, selon l’auteur, est un immense ratage du fait, en partie, des guerres que l’on pourrait qualifier de fratricides au sein des différents partis de gauche, et, d’autre part, un certain extrémisme qui n’a fait que renforcer le conservatisme mondial.

Vaste kaléidoscope à la fois historique, politique et culturel, du printemps de Prague au rassemblement rock et hippie de Woodstock, des premiers pas sur la lune aux derniers sursauts de la France gaullienne, des transgressions les plus audacieuses aux multiples occasions ratées, de la révolution sexuelle à l’émergence des sectes les plus sanguinaires, le lecteur revisitera ou découvrira comment certains évènements se sont enchainés et ont été soit le socle d’une transformation de la société, soit un retour en arrière. Le tout avec un décryptage minutieux de toutes les mouvances politiques et sociologiques apparues à la fin des années 60. Pertinence du récit d’autant plus tranchante que le journaliste a lui-même suivi les mouvements maoïstes lorsqu’il était étudiant.
Brice Couturier appuie ses réflexions non seulement sur ce qu’il a vécu mais sur ce qu’il a lu et nombreuses sont les références d’ouvrages ou d’articles parus dans la presse. Deux parmi elles retiennent forcément l’attention : Chien Blanc de Romain Gary et Pastorale américaine de Philippe Roth.

Ce livre permet également de réaliser que le sempiternel « c’était mieux avant » n’est pas forcément véridique. Lorsque dans notre ambiance du début du XXI° siècle, nous nous effrayons des regains de violence, c’est oublier un peu vite, par exemple, le nombre d’attentats que les Etats-Unis subissaient chaque jour à la fin des années 60 ou au début des années 70 ; un salutaire rappel. Le lecteur fera aussi connaissance avec la redoutable secte des Weathermen qui a été digne (façon de parler) d’un film d’horreur inimaginable.

Si votre serviteur a lu cet ouvrage comme un journal de naissance, c’est aussi un excellent moyen pour prendre du recul sur les mouvements et les faits d’hier et d’aujourd’hui, de confirmer que les extrêmes finissent par produire le contraire de ce qu’elles réclament (et que bien souvent le grand écart finit par se rétrécir pour ne former qu’une seule ligne) et de ne jamais tomber dans l’angélisme ou la diabolisation.

1969, année fatidique – Brice Couturier – Editions de l’Observatoire – Août 2019


jeudi 31 octobre 2019


Une noisette, un livre


  La vérité sur le mensonge

Benedict Wells




Lire un nouvel opus de Benedict Wells c’est ouvrir une porte sur l’infini littéraire. Avec « La vérité sur le mensonge », nouvelle approche avec dix nouvelles plus ou moins longues, mais avec le même style d’écriture propre à l’écrivain allemand.

Chaque fiction regorge de métaphores, d’images, et, en quelques pages, le lecteur a l’impression d’avoir parcouru un livre fleuve vu la densité du contenu. Benedict Wells passe du mystère au conte, de la science-fiction à la dureté des relations familiales, d’une maladie à un divorce. Le tout avec une délicatesse inouïe et, évidemment, avec ce romantisme, véritable marque de fabrique d’un auteur germanique… C’est d’ailleurs avec « La muse » que le climax est atteint.

La nouvelle la plus longue et qui donne le titre au livre « La vérité sur le mensonge » ne pourra ravir que les amateurs de science-fiction et les cinéphiles… une guerre de mots sur une pluie d’étoiles dans un ascenseur à donner le vertige… Ce n’est pas la préférée de votre serviteur peut-être tout simplement parce que j’ai toujours une noisette de retard pour les films sur le futur lointain…

Mais c’est heureusement une véritable danse livresque qui se produit entre une muse fantomatique, une partie de ping-pong dans les mystères des êtres et de leur âme, une symbolique de la mouche tentant de survivre dans le souffle de deux êtres qui se déchirent, et la plus touchante et mirifique, celle de cette nuit de Noël où les livres se parlent entre eux…

Deux nouvelles sont en rapport avec le roman « La fin de la solitude » qui se synchronisent dans justement cette solitude qui est loin d’être finie dans chacun de ces courts récits. Mais, après tout, la lecture est un acte solitaire et qui se partage ensuite sur toutes les routes des rencontres inattendues.

« Pendant la journée il devait regagner son royaume, mais il revenait auprès d’elle dès la nuit tombée. Peu de temps au début, puis il resta davantage. Il n’avait jamais été comme les autres muses, ni elle comme les autres humains. Il avait de plus en plus de mal à la quitter. Et il en avait assez aussi d’être un pur esprit. Il était peut-être immortel, maisl il n’avait jamais vraiment vécu ».

La vérité sur le mensonge – Benedict Wells – Traduction : Dominique Autrand – Septembre 2019

dimanche 27 octobre 2019


Une noisette, un livre


 Sur les traces de George Orwell

Adrien Jaulmes




De George Orwell, de son vrai nom Eric Arthur Blair, on a l’impression de tout connaître et pourtant de ne rien savoir. Souvent dénigré de son vivant, il est devenu adulé depuis sa disparition.
Adrien Jaulmes publie une biographie de l’auteur britannique qui ravira ses inconditionnels et ceux qui le sont moins.

Le choix du journaliste pour décrire le parcours de George Orwell  est simple : chronologique, d’Eton jusqu'à l’écriture de 1984. On passe de l’élève médiocre à sa première expérience étrangère en Birmanie où est présente sa famille. Là, il ressent ses premiers rejets politiques en découvrant avec écœurement l’impérialisme et la société coloniale, et, écrira son premier roman « Une histoire birmane ». En même temps, il développe ce don qu’il a pour les langues et apprend l’hindi, le birman et le dialecte karen. Ce séjour de cinq années marquera à vie George Orwell et sera la base de son engagement et de son œuvre.
Puis vient Paris, où l’écrivain va vivre des années de galère et d’extrême pauvreté, la ville des Lumières étant loin d’être une fête. Il devient plongeur pour un hôtel de luxe, luxe qui est bien absent dans les pièces plus à l’écart comme les cuisines.
De retour en Angleterre, le poste promis s’envole et George Orwell retrouve la dureté de l’asphalte nocturne. Il se lie d’amitié avec d’autres vagabonds de la vie. Avec une immersion dans la ville ouvrière de Wigan, il suit les traces d’un Jack London avec son « peuple de l’abîme » et, pour sa part, écrira l’essai « Le quai de Wigan ». Il a un profond respect pour les miniers (Adrien Jaulmes l’approuve complètement vu son expérience journalistique dans un bassin minier ukrainien) mais le ton qu’il aborde va déplaire à son éditeur Gollancz, ce dernier n’appréciant pas la critique virulente envers les intellectuels de gauche. Car, c’est là, la marque de fabrique de George Orwell : dire la vérité, se moquer du politiquement correct, décrire en toute objectivité ce qu’il voit, ne suivre aucune directive et garder sa liberté de penser.

Autre passage important dans la vie trop brève d’Orwell, son implication dans la guerre d’Espagne, pas pour couvrir de façon journalistique mais pour se battre contre le fascisme. Certains marxistes se méfient de lui et il sera incorporé dans un mouvement plus limité, le POUM. Des décennies plus tard, des photos seront retrouvées par le célèbre reporter Agusti Centelles.
Orwell aime se battre et découvre la guerre dans toute sa complexité et ses chemins nauséabonds (au propre comme au figuré). De l’Aragon, il part à Barcelone et constate amèrement une guerre civile dans la guerre civile, le camp républicain se déchirant dans des luttes fratricides. Il déchante, repart en Aragon, est blessé à la gorge et peu de temps après sera obligé de quitter le territoire espagnol dans la clandestinité car les communistes accusent l’écrivain d’être une cinquième colonne fasciste. Son ami de combat, le vaillant Georges Kopp sera, lui, arrêté, emprisonné et torturé par son propre camp ; mais Orwell continuera à le soutenir courageusement.

A partir de ce moment-là, Orwell est transformé et constate que le totalitarisme de gauche est aussi dangereux que celui de droite. Comme on le dit souvent, les extrêmes se rejoignent… Et « 1984 » trouvera sa source dans cette expérience espagnole.
Il part aux Hébrides pour écrire son roman et bien que fatigué physiquement  (il est atteint de tuberculose) et moralement (il élève seul son fils adoptif, son épouse ayant succombé à un cancer de l’utérus) il y met toute son âme. Son dernier roman sera une publication posthume et Orwell deviendra « orwellien ».

Au fil du récit, Adrien Jaulmes fait des sauts dans le présent pour montrer que les écrits de George Orwell sont résolument modernes. Mais l’auteur souligne judicieusement qu’il ne faut pas faire acte de prosopopée. Il suffit de lire et relire George Orwell. Pour d’abord se glisser dans son univers, dans une autre époque, et, ensuite, savoir expérimenter ce recul. Ce recul que tout à chacun devrait avoir dans toute situation et à chaque lecture des analyses/récits/reportages lorsque soi-même on ne peut être ni juge ni témoin.
Il est peut-être présomptueux de ma part de penser que George Orwell n’était pas réellement un visionnaire mais tout simplement un formidable observateur. Sans aucun a priori. A nous de suivre ses traces…

« L’épisode espagnol, avec la mise hors la loi du POUM, transformé par la propagande communiste en une organisation de traîtres à pourchasser impitoyablement inspirera Orwell lorsqu’il écrit une dizaine d’années plus tard son livre le plus célèbre : 1984. L’effrayante expérience de réécriture de l’histoire par la propagande à laquelle il a assisté sert de modèle aux activités du ministre de la Vérité où est employé le héros, Winston Smith. Son commandant d’unité, Georges Kopp, inspire en partie le personnage d’O’Brien, le faux ami de Smith, et les tortures qu’il a subi dans les prisons communistes celles infligés au héros de 1984 ».

Sur les traces de George Orwell – Adrien Jaulmes – Editions Les Equateurs – Octobre 2019