lundi 2 décembre 2019


Une noisette, un livre


 Les prisonniers de la liberté

Luca di Fulvio




Un roman qui a des couilles ! Au diable la noisette si l’écureuil choque mais ce nouveau roman de l’écrivain italien Luca di Fulvio montre que les femmes savent en avoir autant que les hommes !


Rosetta, sicilienne, toujours traité de sale « bottana » parce qu’elle refuse de se soumettre aux hommes et de vendre ce qui lui appartient encore. Puis Raechel, juive russe qui suivra de dangereux inconnus pour échapper aux ténèbres de l’intolérance. Et enfin Rocco, sicilien également, mais qui ne veut plus entendre parler de mafia. Chacun de son côté fuit cette Europe sans pitié et prennent un cargo en direction de l’Amérique Latine espérant trouver une vie plus supportable.
Trois personnages, trois destins. Tout semble les séparer pour qu’ils ne se rencontrent jamais et pourtant Buenos Aires va devenir pour eux trois la capitale de tous les dangers, de toutes les violences, de toutes les souffrances dans une inhumanité à faire frémir le plus rude des varans de Komodo !

Parce que le paradis rêvé va se transformer en enfer dans un monde impitoyable, celui de la mafia, encore et toujours, et celui de la prostitution où le corps des femmes n’est qu’un objet corvéable à merci… et que l’on peut supprimer en toute impunité. Seulement Rosetta n’a pas dit son dernier mot et la très jeune Raechel/Raquel non plus. Elles vont, sans ce connaître, se battre dans tous les sens du terme, pour échapper à la Grande Faucheuse, et dans cette violente randonnée de tous les dangers, Rocco va les rencontrer et lutter avec elles. Dans l’inhumanité des êtres, quelques belles âmes vont tout de même apporter un peu de lumière à ce crépuscule des diables.
Une large réflexion sur l’isolement social, en sachant qu’en plus l’action se déroule au début du vingtième siècle et, surtout, sur la force incroyable des femmes.

On retrouve avec plaisir toute la fertilité livresque de Luca di Fulvio dans cette saga aux personnages intrépides. La violence des mots se heurte à la bravoure des protagonistes, le sordide nargue l’ivresse de vivre, l’amour fait plier la haine, la noirceur des âmes rencontre le soleil des cœurs.
Il y a des films qui se regardent comme un livre, les romans de Luca di Fulvio se lisent comme un long-métrage, chaque paragraphe étant une scène. Judicieux est d’avoir donné aux trois héros des prénoms commençant par la lettre R. R comme Renaissance…
N’oublions pas non plus quelques pincées d’humour, parfois bien cachées, comme, par exemple, donner le non d’El Francés à un proxénète… l’écriture de toutes les audaces pour ces amants de la liberté se retrouvant prisonniers des pourfendeurs des destinées.

Si l’histoire est  fictive, elle s’appuis hélas sur des faits réels. Et met sur papier toute la géhenne  du plus vieux métier du monde, ces esclaves du sexe considérées à peine comme une marchandise et encore de nos jours. Le mot de la fin revient à l’écrivain lui-même car en mettant en association deux femmes et un homme pour lutter contre ces trafics humains, puisse un espoir se lever dans la réalité quand « d’une même voix, hommes et femmes dénoncent ensemble l’injustice ».

« A présent qu’elle n’avait plus une once d’espoir, maintenant qu’elle n’avait plus de futur, elle pouvait accepter ce qu’autrement, elle n’aurait jamais accepté. Sans comprendre pourquoi, no comment on en était arrivé là, ni à quoi cela pouvait rimer, Rosetta savait désormais qu’elle appartenait à Rocco, et qu’elle lui avait appartenu avant même de l’avoir rencontré. Peu importait que cela semble absurde. Peu importait qu’ils se soient donné qu’un baiser, qu’ils n’aient partagé qu’une part de gâteau et n’aient échangé que quelques mots. Leurs voix s’étaient accordées et leurs lèvres reconnues, leurs yeux s’étaient rencontrés, et ils avaient mêlé leurs doigts éperdus. Un instant, Rosetta fut saisie d’une émotion pure et exaltante qui était peut-être le bonheur absolu. Puis l’effet de la drogue disparut totalement. La souffrance devint insupportable et elle poussa un cri ».  

Les prisonniers de la liberté – Luca di Fulvio – Traduction : Elsa Damien – Editions Slatkine & Cie – Septembre 2019


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