dimanche 28 mai 2017


Une noisette, un livre


Ma mère, cette inconnue

Philippe Labro



Une mère et pourtant une inconnue. Non pas parce que Philippe Labro ne l’a pas connue mais parce qu’il ignorait les origines et les racines qui ont donné une force extraordinaire à sa maman. A Netouchka, A Netka. A Mamika. Pour lui rendre hommage, pour mieux se connaître lui-même aussi, le journaliste écrivain a puisé dans ses souvenirs, est parti enquêter, a recherché dans les archives, afin de se fondre dans l’esprit d’une femme qui ne voulait que le bonheur de sa famille, celle qu’elle avait créée, après avoir, elle, été abandonnée.

Quelle femme la génitrice de Philippe Labro : belle, généreuse, amoureuse, cultivée. Un parcours hors-norme qui débute à Leipzig avec un père « inconnu » d’origine polonaise, un riche comte, Henryk de Slizien. Une histoire entre lui et Marie-Hélise qui fut loin d’être une amourette car de cette liaison extra-conjugale naîtra aussi un garçon. Deux enfants, un frère et une sœur, inséparables jusqu’à la mort précoce et tragique d’Henri.

Comment ne pas tomber en admiration devant cette leçon de vie en ténacité et en amour ! Philippe Labro, avec sa verve habituelle et son phrasé cinématographique, retrace ce chemin d’Est en Ouest avec un final qui se terminera face à la mer. L’éternité.

Emouvant forcément, historique aussi avec ses passages sur le bolchevisme et les mœurs de la France d’avant-guerre, un récit à s’imprégner qu’on ait reçu ou non l’amour des siens. Avec en conclusion, des questions qui vous transpercent le cœur « Ai-je assez aimé ma mère ? » « Aimons-nous assez ceux que nous aimons ? »

Ma mère, cette inconnue – Philippe Labro – Editions Gallimard – Mars 2017

lundi 15 mai 2017


Une noisette, un livre, une interview

 

La chambre des innocents

 

Mathieu Delahousse

 
Etre là au mauvais moment. Ou porter le même patronyme que celui dun criminel. Ou encore savouer coupable parce que la peur vous a soudainement envahi. Procès, verdict,  sentence. Le Monopoly judiciaire vous envoie à la case prison. Pour rien. Parce quen réalité, vous êtes innocent.
Hélas, les blessures de lhumiliation, de la privation de liberté, de l’éloignement de ses proches, de la perte dune activité, resteront à vie. En sachant que la proclamation de votre innocence ne sera jamais médiatisée comme lannonce de votre culpabilité...
Même si largent ne pourra jamais « réparer les innocentés », il peut servir à essayer de se reconstruire. Le 1er lundi de chaque mois, dans une chambre de justice, les cas les plus litigieux des condamnés par erreur sont revus avec une indemnisation parfois à la baisse, parfois à la hausse, la moyenne dune journée de prison ayant en France un tarif dune moyenne de 60/jour.
Le journaliste judiciaire Mathieu Delahousse a enquêté plusieurs mois comme témoin de cette « vente aux enchères », de cette « déconcertante loterie de linnocence ». Son récit est une suite de chroniques, de questions et de réflexions personnelles et par son écriture fluide, ses descriptions sans détour, il est impossible de rester insensible à ces affaires sensibles.
Chacun connaît lhistoire de Marc Machin, de Patrick Dils, mais ils sont nombreux les David, les Jean-François, les Mohammed qui un jour se sont retrouvés derrière les barreaux alors quils savaient quils navaient jamais commis de délits ou de crimes. Jusqu’à leur dernier souffle ils resteront meurtris pour linjustice subie. Avec lauteur, on ressent la même surprise de ces trajectoires, on ressent la même quête dhumanité. Cette mise en lumière, sur lobscurité dun emprisonnement injuste, éclaire avec sagesse la complexité du milieu judiciaire et de ses faiblesses. Une lecture renversante sur ces « vies qui s’étiolent quand on les met en cage ».

1 Mathieu Delahousse, combien dinnocentés chaque année en France ?
Voilà une question essentielle car elle illustre toute la difficulté de notre justice face à linnocence et de surcroit face aux personnes qui ont été placées en détention avant d’être blanchies par un non-lieu, une relaxe ou un acquittement. Ce qui est complexe dans cette masse de gens, cest quil ne sagit pas nécessairement d’évidentes et incontestables erreurs judiciaires mais parfois de cas complexes daffaires qui se sont effondrées en cours de route, denquêtes compliquées etc On voit cela tous les jours. Jappelle cela « la marge derreur de la justice ». Le seul chiffre officiel qui existe est celui de 500 cas par an. Il sagit du nombre dindividus qui se tournent vers le système de réparation de la détention après « avoir fait de la prison pour rien ». Mais cette démarche doit être volontaire et beaucoup, après avoir été libéré, disparaissent dans la nature. J’évalue dans le livre le chiffre de 1000 cas dinnocentés au total par an. Cela fait que la moitié seulement demande réparation. Appréhender cette question de façon chiffrée est si difficile que la justice a encore du mal à le faire même si la commission de suivi de la détention provisoire fait un travail remarquable. Et cest également pour cette raison que mon enquête a pris la forme dune suite dhistoires et de parcours individuels et non la forme dune investigation chiffrée. Statistiquement, la marge derreur ne représente rien, environ un cas sur mille condamnations prononcées en France mais individuellement, elle est insupportable.

 2 Quelle est la situation de la France par rapport à ses partenaires européens ? Encore une fois de nombreuses disparités existent rien que pour lindemnisation ?
La Justice française a toujours eu mauvaise presse. Elle sest, ces dernières années, enfoncée dans des situations impossibles. Mais paradoxalement, elle demeure lune des plus avancée en matière de réparation de cette détention. Le système a été sérieusement mis en place en 2000 au moment de la loi qui a aussi mis en place lappel en cours dassises par exemple. Nous avons une justice lente mais perfectionnée, réfléchie et basée sur lindividualisation de la peine. Les « ventes aux enchères » tel que vous le dites que je raconte dans le livre sont passionnantes et très humaines. Ce nest pas le cas partout. Au Danemark, la réparation est fixée de façon forfaitaire comme une assurance habitation. En Espagne, on indemnise uniquement les « vrais » innocents. Ceux qui ont des cas plus ambigus ne sont pas réparés pour leur période de prison injustifiée.

 3 Selon que lon soit « innocent pur » ou « innocent gris » le jugement de chambre sera à la hausse ou à la baisse ?
Cette donnée est fascinante. En principe, la chambre des innocents doit examiner uniquement les effets de la prison et en rien les aspects détaillés de laffaire. Cest une situation singulière. Nous sommes là après la vérité. La vérité na plus dimportance. Ce qui compte, cest le choc carcéral : la détention a t elle provoqué une dépression chez lindividu ? A t il perdu son emploi ? Sa femme ? Sa santé ? A t il été violenté ? Cela dit, évidemment, et cela se perçoit dans chaque audience, les magistrats nont pas le regard face à un homme de 21 ans accusé à tort qui a vu sa vie interrompue par la prison alors quelle commençait à peine et un  homme de 50 ans qui a déjà passé 5 séjours en prisons pour des condamnations avérées et qui vient demander réparation pour une incarcération supplémentaire pour une affaire pour laquelle il a été blanchi. Toute lintensité du récit est là dans ce huis-clos à la fois très rationnel et très affectif.

4 Vous relatez le cas dune indemnisation suite à la mort brutale dun enfant tué accidentellement par un chasseur. Ce qui surprend cest de constater que le montant est plus important pour le père que pour la mère. Pourquoi ??
Je cite cette indemnisation à titre dexemple. Elle na rien à voir avec lindemnisation de la prison pour les innocentés mais elle montre à quel point pour la justice il est difficile de réparer lirréparable. Cest pourtant sa mission dans des tas de cas après des erreurs médicales, des accidents etc Ici, lindemnisation des parents a pu être décidée de façon distincte pour des raisons d’âges, de situation familiale, de garde denfants ou ce que lon appelle la perte de chance : si le père a perdu son emploi suite au drame, par exemple, cela donne lieu à un calcul complexe et doit être indemnisé. Dans le cas précis, je ne peux expliquer le détail de cette différence, nayant pas vu le dossier. Mais cela permet de comprendre que le mécanisme de lindemnisation est toujours complexe et quil est souvent perçu de façon injuste. Je me suis attardé sur cet aspect là, qui me perturbe beaucoup : que cherche t on réellement dans lindemnisation ? Je me demande même souvent si ce jeu financier ne forme pas une douleur supplémentaire, une forme de torture indicible. Cette indemnisation dans tous les cas que lon vient d’évoquer est pourtant indispensable.

5 Lindemnisation a ses limites, rien ne pourra refermer définitivement les blessures profondes du choc carcéral. Mais serait-il possible daméliorer le fonctionnement de ces procédures ? 
Il existe sans doute de petits détails à revoir. Je raconte dans le livre à quel point les avocats doivent établir des factures conformes pour que leurs clients soient remboursés des honoraires quils ont versés et à quel point cela tourne souvent à la farce. On a limpression davoir à faire à des écoliers qui truandent leurs carnets dabsence. Cest cocasse. Plus fondamentalement, la question pour notre justice doit se porter non sur lindemnisation mais sur les raisons qui ont poussé linstitution judiciaire à placer tant de gens en détention provisoire. On perçoit quil existe à chaque fois une bonne raison : soit les nécessités de lenquête, soit des risques de pressions sur les témoins ou des risques de fuite du suspect. Nous sommes dans une société où ces risques là existent réellement. En revanche, dautres raisons apparaissent souvent en creux : la pression de lopinion publique, notamment. Qui imaginerait aujourdhui quon ne place pas en détention provisoire un suspect de viol par exemple alors que laffaire fait la Une ? La population nest pas prête à laccepter. Lenquête débute pourtant à peine. Et ce sont les mêmes qui  hurlent avec les loups deux ans plus tard quand le suspect est innocenté, quon se rend compte quun « vrai coupable » a été arrêté et que le premier a fait de la prison pour rien. Cette pression-là ne dépend pas que des juges. Cest une question de culture, de vision politique et de rapport collectif à notre justice. Le garde des Sceaux sortant, Jean-Jacques Urvoas, répétait ces derniers mois et face aux chiffres de la population carcérale en hausse que notre pays doit sortir de la culture du cachot. Il me semble que lon en est loin. Mon seul espoir par  ma plongée dans la chambre des innocents est davoir tenté dun peu éclairer les choses.

La chambre des innocents – Mathieu Delahousse – Postface de Jean-Marie Delarue – Editions Flammarion -  Avril 2017