vendredi 16 septembre 2016


Une noisette, un livre


L’opticien de Lampedusa

Emma-Jane Kirby


 
(Photo © Squirelito)

Un homme, un commerçant sur l’île de l’archipel des Pélages, qui mène une vie tranquille entre son travail, sa famille et les parties de pêche en mer. Lampedusa, île de la Méditerranée entre Malte et la Tunisie  avec moins de 6000 habitants, est le théâtre de tragédies permanentes, dont le terrible drame d’octobre 2013 avec le naufrage de plus de 500 migrants.

L’opticien est bien conscient du phénomène migratoire, il croise de plus en plus de réfugiés mais à chaque fois qu’il en entend parler à la radio ou à la télé, il écoute vaguement, vacant à ses occupations. Jusqu’au jour où lors d’une promenade en mer avec sa femme et ses amis, il aperçoit des points noirs non loin de leur "Galata". Des poissons ? Non. Des humains en train de s’étouffer, de sombrer, de se noyer... Il n’y a qu’une bouée de sauvetage au bord de leur bateau mais chacun va tenter le tout pour le tout en essayant d’épargner le maximum de vies dans une détresse épouvantable. L’opticien et ses amis en sauveront 47 sur un total de plus de 300. Le geste d’humanité est énorme mais l’opticien ne cesse de culpabiliser, de n’avoir pu en sauver plus. Et de pester contre les autorités et autres instances, qui au-delà des belles paroles, ne font rien pour améliorer le sort des ces êtres fuyant la guerre, la torture, dans l’espoir de pouvoir renaître.

La journaliste de la BBC Emma-Jane Kirby a, en 2015, réalisé un documentaire du même nom et qui remporta le Prix Bayeux Calvados. Aujourd’hui c’est un récit absolument poignant, celui d’un témoignage anonyme qui soudain voit le désarroi de l’humanité sous ses yeux.
L’écriture sobre permet de mieux s’investir dans le combat de l’opticien et chaque page tournée donne l’impression de voir des images défilées…

Je ne peux que conseiller cet ouvrage, et surtout à ceux qui, jusqu’à présent, restent un peu imperméable aux phénomènes migratoires. Un jour chacun de nous peut se retrouver à la place de l’opticien… ou à celle d’un migrant…   

 Extrait
"Dans la mer limpide s’agitent les plantes de leurs pieds rose vif, comme des poissons pris dans un filet. A genoux, la main tendue, l’opticien attend que les premiers doigts se referment sur les siens.
Jamais il n’oubliera le contact de ces mains glissantes serrant la sienne. Jamais il ne s’est senti aussi vivant, animé d’une énergie née de ses entrailles. Son devoir est de transmettre cette vitalité à ceux qui en ont tant besoin. Il a l’impression d’être capable de tous les réanimer, si seulement il parvient à les atteindre à temps."

 
L’opticien de Lampedusa – Emma-Jane Kirby –  Traduction : Mathias Mézard – Editions des Equateurs – Septembre 2016

dimanche 11 septembre 2016


Une noisette, un livre



L’insouciance

Karine Tuil


(Photo © Squirelito)



On ne se soucie de rien, on ne se préoccupe de rien. Détachement. Frivolité.
Mais la violence du monde brise cette légèreté. Après "L’invention de nos vies", Karine Tuil, transforme à nouveau la réalité en une fiction, âpre et aiguë : "L’insouciance". Et qui ne peut laisser dans l’indifférence.

Le récit tourne autour de quatre personnages : Romain, François, Marion et Osman, dont chaque destin va être bouleversé, non pas par un fusil comme dans le film "Babel" mais par la brutalité envahissant la société, de près comme de loin, des sphères politiques jusqu’aux infranchissables montagnes afghanes.
Romain Roller, un militaire engagé mais dévasté ; François Vély, un riche entrepreneur franco-américain d’origine juive ; Marion Decker, une jeune journaliste ; Osman Diboula, personnalité politique montante d’origine ivoirienne. Ils se connaissent déjà où vont se rencontrer, souvent pour le pire, quelquefois pour le meilleur. De la guerre en Afghanistan jusqu’au palais de l’Elysée, du 9-3 au VII° arrondissement, de New-York à Bagdad, une série d’événements privés et publics (liaison extraconjugale, scandale médiatique, prise d’otages) va faire basculer chaque chemin de vie.
A travers ce parcours, c’est un portrait cruel de la société du XXI°siècle (avec, entre autres, de nombreuses références au très sélect club "Le Siècle") où tout est agressivité, pouvoir, fausseté dans un bain politico-médiatique sur fond de mouvance belliqueuse mondiale et communication incontrôlable via la puissance de l’image et la mainmise des réseaux sociaux. S’ajoutent les sempiternelles questions raciales et religieuses avec la manipulation qui s’ensuit.
La romancière a la sagesse et l’intelligence de ne jamais tomber dans les clichés faciles qui, pourtant, auraient pu être tentants : les minorités issues des banlieues, l’Elysée avec ses couloirs et ses "off", les dirigeants et la finance, le racisme, l’antisémitisme… Tout est bien construit sans angélisme ni voyeurisme à outrance. Sauf, une description du réel qui met mal à l’aise, forcément.
Car la violence est omniprésente, à faire trembler les 524 pages que vous tournez sans pouvoir vous arrêter. Violence de la guerre, du combat. Violence du pouvoir, de la domination/de la chute. Violence de l’entreprise, de l’argent, des marchés. Violence dans le couple, l’amour, le sexe. Violence dans l’amitié, les relations. Violence dans la religion et ses extrêmes. Violence dans l’impétuosité médiatique. Violence dans l’égocentrisme. Violence des descriptions qui laisseraient des traces de poudre sur la table où votre livre est posé. Violence des dialogues, violence dans la transposition de personnages fictifs avec l’actualité des dernières années.

Karine Tuil par son phrasé si particulier et ce pouvoir de l’écrit qui monte en crescendo, est plus convaincante que nombre d’éditorialistes/spécialistes au langage parfois trop redondant. Peut-être plus réaliste aussi, le roman laissant aux vestiaires ce que l’on ne peut dire sur un plateau télé ou dans un magazine. Car cette fiction n’a pas été écrite au hasard, l’auteure ayant fait d’innombrables recherches, notamment dans le domaine militaire et sur les blessés de guerre.
Un roman à lire parce qu’il interroge, beaucoup. Avec une note d’apaisement pour clore cette épopée de la brutalité. Parce que la vie est la vie, et qu’elle doit continuer.

 Extrait
"François n’avait pas perçu la charge politique de cette sculpture, l’art faisant partie de sa vie, il était partout chez lui, rien ne le choquait. Comment aurait-il pu imaginer que, le jour même de la parution du magazine, le grand public manifesterait sa réprobation sur tous les supports et avec une violence qui l’avait sidéré ? "Scandaleux" , "raciste", "ignoble". Ça avait commencé par une réaction outragée d’un journaliste sur Facebook. Dans un commentaire accompagné d’une copie de la photo, il avait écrit : "le racisme décomplexé d’un grand patron français". Des personnes lui avaient répondu et aveint partagé le lien. L’indignation réciproque, on se chauffe, on dénonce, et en quelques dizaines de minutes, ça s’embrase, le message est repris partout, la photo, diffusée sur les réseaux sociaux aux quatre coins du monde."

 
L’insouciance – Karine Tuil – Editions Gallimard – Août 2016


* Premiers Prix Landerneau des lecteurs 2016

vendredi 2 septembre 2016


Une noisette, un livre


Voici venir les rêveurs

Imbolo Mbue





Deux pays : le Cameroun et les Etats-Unis. Entre les deux, pas uniquement un immense océan qui les sépare, mais aussi, un monumental pont à songes.

Jende Jonga ne veut plus vivre dans son pays, il n’y voit aucun avenir, non seulement pour lui mais pour son fils Liomi. Avec sa femme Neni, ils rêvent de tout quitter pour une vie meilleure, construire son destin grâce à une clef qui ouvre toutes les portes : la Green Card.

Jende sera le premier à débarquer sur le continent américain, suivront ensuite son épouse et leur enfant. Avec l’aide d’un cousin, il va réussir à devenir le chauffeur personnel de Clarck Edwards, un éminent banquier de Lehman Brothers. Des liens personnels vont se nouer, une confiance mutuelle va progresser, le nouveau salaire faire virevolter toutes les ambitions, la sienne mais aussi celle de Neni qui désire devenir pharmacienne et suivre des études tout en travaillant parallèlement. L’ensemble s’annonce sous les meilleurs auspices. Hélas nous sommes en 2007, la crise financière surgit et Lehman Brothers est en faillite. Comment la famille Jonga va résister à cette secousse économique ? L’entente avec la famille Edwards va-t-elle perdurer ? Et si la société américaine ne laissait en réalité que peu de place pour les rêveurs ?

Imbolo Mbue est une jeune auteure camerounaise originaire de la ville de Limbé ayant quitté son pays natal en 1998 pour étudier aux Etats-Unis. Ce premier roman est une révélation et une preuve que la littérature africaine est une source permanente de surprises, de beauté, de fantaisie, de réalisme et de talent !

L’écrivaine sait admirablement jouer sur les sentiments des uns et des autres et les décrire avec une vivacité littéraire à rendre addict la personne la plus réticente à la lecture d’un roman. Derrière l’histoire irréelle de cette famille camerounaise, se dresse un portrait certain de la vie américaine avec sa réussite mais aussi son déclin, avec des espoirs pouvant se transformer en chimères, avec sa convivialité mais l’hypocrisie et les mensonges planent inlassablement. Une galerie de personnages, de l’avocat au fils rebelle, qui permet de pimenter le récit et de faire sortir nombre de questions sur la finance à outrance et la perte inexorable du capital humain.

Premier roman lu de la rentrée littéraire 2016 et de suite adopté car, parole d’écureuil, on ne s’ennuie pas d’une seule noisette à parcourir les 420 pages. Avec un épilogue à la fois surprenant et inévitable, qui touche et donne un sourire de bien-être dans le dernier dialogue.

Voici venir les rêveurs – Imbolo Mbue – Editions Belfond – Août 2016