samedi 2 mars 2019


Une noisette, un livre


 L’appartement du dessous

Florence Herrlemann




En longeant cette rue, je ne sais pourquoi, je me suis arrêtée devant une porte. Elle était comme beaucoup d’autres portes, du même style avec ses boiseries un peu usées mais ornant cet immeuble en pierre de taille comme on en construisait jadis et qui s’élevait avec majesté. La porte était ouverte, donnant sur une entrée étroite au charme d’antan. J’ai franchi le seuil. Les boîtes à lettres avaient toutes un nom, sauf une, seules des initiales étaient inscrites : H.I. Dans l’ombre, un escalier en colimaçon éclairé d’un rayon de soleil qui pointait particulièrement sur un objet : un livre. Là, sur la deuxième marche. Intriguée, je l’ai regardé, feuilleté, la couverture était belle, le titre intriguant : il s’agissait d’un appartement en-dessous. Lequel ? Curieuse j’étais. Je me suis assise sur la troisième marche, dos au mur. Et j’ai commencé à lire, déjà subjuguée.

C’est un début de correspondance épistolaire, une vieille dame centenaire écrit à sa nouvelle voisine dont l’appartement se situe juste au-dessus du sien. Elle ne se présente pas, les usages n’obéissent à aucune loi, elle raconte juste un peu. Elle a connu la précédente locataire, une dame âgée également qu’elle n’estimait guère. D’autres lettres d’Hectorine suivent mais il faut être patient, comme elle, avant de lire une réponse de la jeune femme Sarah. Cette dernière est un peu en colère, surprise beaucoup par ces missives à répétition. Elle le fait savoir mais avec délicatesse n’osant brusquer une si belle plume. Puis, après les doutes, le refus d’y voir un harcèlement, les échanges vont devenir récurrents mais sans jamais une seule rencontre. Pourtant, on semble les voir toutes les deux, l’une racontant son passé, l’autre s’interrogeant sur le présent.

Peu à peu, on découvre ce que fut la vie d’Hectorine, un destin avec des failles, des blessures, son arrivée à Paris d’Allemagne après avoir vécu l’enfer d’un camp de concentration. Mais aucun apitoiement, elle laisse des effluves de sa vie en y mettant le parfum des arts, la peinture et la musique, d’autant plus qu’on apprend qu’une autre résidente joue du violoncelle. Les mots ne sont plus écrits, ils rythment une partition où s’inscrivent des suites alternant les hauts et les bas, comme un escalier de la vie.

Que d’élégance dans ces échanges ; deux générations distinctes, des marches en commun sur le terrain de l’intergénérationnel. On imagine un film où figure Gisèle Casadesus tant il y a de noblesse d’âme. Mais après tout, peut-être vais-je les croiser dans l’escalier, mais non, je dois partir, le crépuscule tombe et je viens de tourner la dernière page avec presque une larme à l’œil. Parce que j’ai passé la journée seule mais en compagnie de deux êtres qui m’ont appris que derrière chaque mur, il y a des histoires, des secrets, des joies, des peines et des espoirs et que nous devons respecter les craquements du temps qui passe, ils nous montrent l’existence qui doit se croquer parce que « la vie est une gourmandise ».

Je sors et jette un dernier regard vers l’immeuble. J’ai remis le livre à sa place avec simplement une petite carte pour remercier l’auteure, Florence Herrlemann, qui a converti ce roman en une psyché aux mille reflets.

«La littérature a toujours fait partie de ma vie. Elle m’a permis de croire encore à l’humanité, lorsque ce mot n’était devenu pour moi qu’une idée dénué de sens, une coque vide. Elle m’a indiqué le chemin, m’a aidée à distinguer ce qui a du prix de ce qui n’en n’a pas. Elle m’a donné la force de continuer à garder la tête haute, à sourire, à ressentir, à rêver. Elle m’a appris à supporter la douleur, le froid, à contenir ma colère, à adoucir mes peines, à grandir, à aimer et aimer encore. Elle m’a sauvé la vie ».

L’appartement du dessous – Florence Herrlemann – Editions Albin Michel – Février 2019







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