mercredi 11 juillet 2018


Une noisette, un livre

 

Le suspendu de Conakry

Jean-Christophe Rufin

 


Chaque roman de Jean-Christophe Rufin est une heureuse surprise. La tradition perdure avec « Le suspendu de Conakry », premier opus d’une symphonie en trois mouvements autour d’un curieux personnage : Aurel Timescu.

Aurel Timescu est, au départ, l’anti-héros par excellence : d’aspect fragile, émotif, hésitant. Un mélange de Columbo et de Grand Blond avec…des lunettes noires. Originaire de Roumanie, il a fui le régime de Ceausescu, est arrivé comme réfugié en France où il a survécu comme pianiste dans des clubs un peu particuliers. Le hasard d’une rencontre fait qu’il rentre dans les rangs de la diplomatie française mais en devant  se contenter de placards bien étroits. En rêvant d’être inspecteur ou commissaire.

Mais, pour le plus grand plaisir du lecteur, il va pouvoir mener discrètement son enquête personnelle suite à un crime commis dans la marina de Conakry : un homme blanc, arrivé depuis six mois en Nouvelle-Guinée a été retrouvé suspendu au mât de son voilier. Personne ne semble s’inquiéter de cette mise en scène sauf un : notre brave Consul de France !

On découvre très rapidement qu’il ne faut jamais se fier aux apparences car le loufoque Timescu est bien plus redoutable qu’il en a l’air. Observateur, c’est un fin limier aux multiples connaissances. Autant vous dire de suite que l’écureuil est tombé sous le charme de cet homme, non par sa beauté mais par ce qu’il représente : la liberté, la sincérité, la surprise et, avant toute chose, le refus d’être enfermé dans des codes !

« Le suspendu de Conakry » est le style de roman policier que j’apprécie : celui où l’hémoglobine ne coule pas à flots, celui où la morbidité s’arrête dans un tiroir de la morgue, celui où les cadavres ne s’accumulent pas pour mettre un point d’honneur aux scènes sordides. De la vraie fiction pour s’envoler hors de la réalité parfois trop funeste.

Hâte de découvrir le deuxième morceau de cette trilogie, avec, peut-être, l’opéra du Consul…

Le suspendu de Conakry – Jean-Christophe Rufin – Editions Flammarion – Mars 2018

dimanche 8 juillet 2018


Une noisette, un livre

 

Aucune pierre ne brise la nuit

Frédéric Couderc


 


1976 –1983. Général Videla. Vols de la mort. Bébés volés. Et des milliers de « desaperecidos »…
Dans la cruauté la plus absolue, des milliers d’opposants, des mères venant juste de donner la vie, furent jetés en plein vol au-dessus de l’Atlantique pendant la dictature militaire qui a sévit en Argentine. Chaque mercredi, une injection d’anesthésique, un embarquement « sans plus de chance qu’un papillon blessé ».

L’écrivain et ancien grand reporter Frédéric Couderc signe un roman assourdissant sur cette tragédie encore trop méconnue.
Par le biais de deux personnages, Gabriel et Ariane, au départ que tout oppose, il retrace non seulement l’horreur des bébés volés mais aussi l’incommensurable difficulté pour les familles à retrouver une trace d’un enfant adopté, et, le cheminement, volontairement oublié par les autorités françaises et autres, des faiseurs de dictature.

Le récit commence dans un musée, celui du Havre, port de l’Atlantique où se trouve à l’opposé l’Argentine, et, la rencontre des deux protagonistes autour d’un tableau mystérieux, signé d’un auteur bien énigmatique… Gabriel, ancien étudiant aux Beaux-Arts, est un réfugié qui a perdu tous ceux qu’il aimait, excepté son frère ; Ariane, épouse de diplomate, fréquentant les hautes sphères politiques et industrielles, va soudainement plonger dans une autre réalité.
Ariane va découvrir que sa fille Clara est probablement un bébé volé et que son mari a menti lors de l’adoption. En parallèle, Gabriel apprend par son frère que le corps de sa fiancée Véro a été retrouvé et qu’elle a bien été envoyée dans un vol de la mort juste après son accouchement.

Deux rencontres où tout va se croiser, se décroiser dans les méandres de l’ignominie sans nom… avec heureusement une fresque amoureuse, celle de la vie qui continue.

De la fiction à la réalité, c’est une histoire à remonter le temps entre la France et l’Argentine et si les personnages restent fictifs, les faits sont tous réels, des anciens de l’OAS reconvertis en bourreaux argentins au combat des grands-mères de la place de Mai. Des blessures qui ne se refermeront jamais, des destins brisés après tortures du corps et de l’esprit.

Un récit magistral qui rend hommage aux disparus, aux familles endeuillées à jamais, argumenté par des notes et archives, ne laissant jamais de répit pour les barbares à l’instar de ces « justes » qui traquent sans relâche les tortionnaires encore libres et vivants, ces sinistres criminels que « seule la mort peut leur rendre une face humaine ».

« Aucune pierre ne brise la nuit, aucune main n’avive les cendres du bûcher de tous les étendards » selon Borges et son « Insomnie », la noirceur des plus profondes ténèbres empêche la lumière de revenir sur les âmes rompues par l’infernal trio politico-religieux-financier. Déchirant.

Aucune pierre ne brise la nuit – Frédéric Couderc – Editions Héloïse d'Ormesson – Mai 2018