dimanche 29 juillet 2018


Une noisette, un livre

 

Sauver les meubles

Céline Zufferey





Pas de préliminaires, on pénètre directement dans le vif du sujet avec tout ce que répand en semblants et faux-semblants une entreprise avec ses salariés robotisés, numérotés. On ne connait pas le nom du narrateur, on sait juste qu’il est un individu de sexe masculin. Photographe non reconnu, ses besoins financiers l’obligent à accepter un poste dans une entreprise de meubles pour mettre en boîte des scènes de vie familiale. Meubler les choses…
Il découvre un univers qui n’est pas le sien, un univers trop aseptisé où personne ne sait qui est qui, seuls quelques prénoms surgissent, les autres s’évaporant.

Notre homme anonyme rencontre Nathalie, un mannequin pour mettre de l’ambiance sur ces photos fabriquées, retouchées, relookées, numérisées, des photos sans chambre noire même si certaines représentent l’atmosphère cosy d’une chambre à coucher.

Lors d’une fête d’entreprise où les salariés sont invités à se déguiser en meubles, Monsieur X fait la connaissance de Christophe, un testeur de résistance, qui l’entraîne dans la conception d’un site avec des gifs pornographiques. Tout s’emboîte, se chevauche devant des corps qui s’expriment dans tous les sens pour un public en mal de dialogues et de contacts réels. Le narrateur finit par superposer toutes ces images qu’il flashe, dans une réflexion sans fin ni but. Avec le sentiment d’avoir la solitude comme seule compagnie.

Par le biais de l’humour et du ton décalé, Céline Zufferey brosse un tableau d’une société faite de clichés, d’apparence, de virtuel, de fantasmes ; éphémère univers où l’on intègre l’humain dans un kit d’ameublement pour respecter les codes du superficiel. La jeune auteure ouvre des portes, des fenêtres pour provoquer le lecteur, pour le faire réagir face à la surconsommation, face au tout jetable ; des décors en carton-pâte pour alimenter la tendance du moment mais aussi insipides que les tentatives de dialogues lors des conversations virtuelles à travers un écran, le fruit de la vacuité cérébrale et sexuelle.

Céline Zufferey fait preuve d’esprit créatif et d’audace avec une plume légère, soulevant juste ce qu’il faut pour ne pas tomber dans l’excès. Un ton cinglant, caustique, alternant chapitres longs et chapitres courts, jonglant sans cesse sur le présent et le post-présent. Délicieux. Mention spéciale pour avoir su se glisser avec tant de brio dans la peau d’un personnage masculin, qui plus est « verre ébréché ».

Alors, est-il encore temps de sauver les meubles ? De briser les codes et ne plus enfermer les humains dans des tiroirs, ne plus les aplatir comme des carpettes ? Est-il possible de faire table rase sur l’uniformité ?  L’écrivaine donne en tout cas une bonne dose de mobilier livresque en nous mettant en garde contre les réactions et gestes inutiles, comme celui de Mister Design (alias Sergueï-le-Styliste) donnant des claques sur un coussin pour en modifier l’aspect. Mieux vaudrait un bon coup de pied au c.. pour ébranler ce théâtre peuplé de chimères…

« On fabrique du rire comme on fabrique de la neige. »

« Après qu’elle m’eut parlé de ses trompes, eût-il été d’usage que je l’entretienne de mes bourses ? Je ne suis pas familier des coutumes de la haute société. »

« Introduire de l’étrange pour faire éclater la norme. Créer autre chose c’est prendre le pouvoir, résister. »

« Est-ce qu’on ne vendrait pas mieux ce lit avec une levrette ? Cette table avec un missionnaire ? Des corps pour vendre. Des objets avec des objets. »

Sauver les meubles – Céline Zufferey – Editions Gallimard – Septembre 2017

Livre reçu et lu dans le cadre du Prix Littéraire de la Vocation 2018









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