mardi 28 août 2018


Une noisette, un livre


 Moronga

Horacio Castellanos Moya





Tous les chemins mènent à Rome… ou à Chicago !
Deux portraits se succèdent dans une histoire brutale pour cette société où tous les coups sont permis ; José Zeledon, ex-guérillero et Erasmo Aragon, professeur d’espagnol sont tous les deux salvadoriens, ont émigré vers les Etats-Unis mais rien n’est simple quand le destin s’est acharné et que les marques de violence sont des tatouages indélébiles dans le cerveau des écorchés.

La première partie est comme un journal de bord, celui de José Zeledon, identité reconstituée après avoir été lieutenant guerillero. Arrivé aux Etats-Unis depuis plusieurs années, son récit commence à Merlow City, son nouveau lieu de résidence, où il trouve un emploi comme chauffeur de bus scolaire grâce à un contact avec un ancien « compañero ». Puis, au fil des rencontres, il fait des extras comme chauffeur de taxi et à l’université pour contrôler les échanges faits en espagnol. C’est là qu’il découvre l’existence d’un professeur originaire du Salvador, Erasmo Aragon, qui enquête sur l’assassinat du poète Roque Dalton. Entre-temps, il reprend contact avec « le vieux » qui travaille toujours dans l’illégalité sur Chicago, en particulier autour des armes et parle à son vieux copain de l’existence d’un certain Moronga…

La deuxième partie est celle du récit du professeur Erasmo Aragon durant son court séjour à Washington pour aller consulter les archives de la CIA et tenter de découvrir la vérité sur la mort brutale du poète. Il loge dans une location Airbnb, accueilli par le propriétaire qui a adopté deux enfants dont une adolescente guatémaltèque au comportement terriblement agressif. Souffrant du délit de la persécution, obsédé par le sexe et toutes ses pratiques, il est sans cesse en perpétuel cheminement entre ses craintes et les velléités de sa « moronga ».

« Moronga » est un roman déconcertant sur la face cachée de l’âme humaine, ce côté obscur, violent, qui va entraîner chacun des narrateurs dans une course contre lui-même, une épopée moderne de Charybde en Scylla, catalysée par la gigantesque fracture entre les deux  Amériques, l’anglo-saxonne et la latine. En transparence, apparait toute l’opacité des dérives sécuritaires, des actions menées par les Etats-Unis envers le Mexique et l’Amérique Centrale, l’esprit procédurier,  le pouvoir de l’argent et les fantasmes sexuels, comme, par exemple, l’économie européenne qui pourrait, peut-être, dépendre de la qualité du massage prostatique…
L’écriture est rude, sans fioritures, crue, en particulier lorsque le professeur se raconte ; mais lorsqu’un être est aussi convulsif, aussi parano, aussi obnubilé (tant que ses neurones doivent avoir l’aspect phallique), on ne peut s’attendre à ce qu’il s’exprime en alexandrins ou dans le style de Pierre de Ronsard…

Une fiction noire mettant en lumière toutes les ombres de l’humanité souterraine qui gît dans trop de corps révoltés.

« Je ne sais pas si c’est le cas pour tout le monde mais, moi, chaque fois que je prends une initiative, je passe assez rapidement de l’enthousiasme du début au découragement, sans étapes intermédiaires j’oscille d’un extrême à l’autre, et ce que je commence avec une intense énergie se dégonfle d’un simple battement de paupière, le doute permanent s’installe ».

Moronga – Horacio Castellanos Moya – Traduction : René Solis – Editions Métailié – Août 2018

« Ceux qui sont revenus de justesse.
Ceux qui ont eu un peu de chance.
Les éternels sans-papiers,
Bons à tout faire, tout vendre, tout manger.
Les premiers à sortir la lame,
Les tristes, les plus tristes du monde,
Mes compatriotes,
Mes frères. »
Roque Dalton

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