Souvenirs d'un médecin d'autrefois

dimanche 20 janvier 2019


Une noisette, un livre


 Ce qu’il reste de nos rêves

Flore Vasseur




Autant le dire de suite, quand j’ai abordé cette lecture j’étais tel un être pénétrant à petits pas dans une grotte, une profondeur inconnue au sol glissant et parois abruptes sans peintures rupestres. J’étais en totale solitude avec mon livre dans les pattes dans un univers obscur, en manque d’oxygène, bref de l’underground le plus total. Car si votre serviteur utilise les réseaux sociaux et la toile de l’Arachné des temps modernes (pas ceux de Charlie Chaplin), l’ensemble des www. et autres 2.0 me sont aussi étrangers qu’une veillée automnale de cloportes.

Pourtant, après quelques hésitation et glissades, la greffe a pris : la personnalité d’Aaron Swartz et le style de narration de Flore Vasseur, qui semble vivre dans le fantôme du jeune prodige, ont eu raison de ma perplexité.

Aaron Swartz était la statue de la liberté à lui tout seul. Surdoué, informaticien, militant, activiste, il voulait sauver le monde par Internet, rendre accessible la culture pour tous. Idéaliste, il a mis en place de nouveaux procédés informatiques et écrit multiples textes, parfois se transformant en pamphlétaire pour la bonne cause. Mais, il est repéré par les autorités américaines et sa liberté ne tient plus qu’à un fil. Il choisira un autre monde, qu’il pourra ou non changer, en se suicidant à l’âge de 26 ans.

On découvre un enfant, un adolescent, un jeune adulte doué, hyper doué et, forcément, hyper sensible. On le croyait asocial et pourtant il aimait son prochain et était capable d’empathie. Mais sa vie, c’était l’informatique et les livres. Il lisait et créait. Il créait et lisait. Il pensait que l’outil Internet pouvait libérer l’homme sans penser que c’était peut-être l’esclavage qui se profilait. On se prend d’affection pour ce jeune homme, peut-être pour sa singularité, peut-être par l’exquis portrait croqué par Flore Vasseur dans un style d’écriture et de présentation fécond.

La journaliste et auteure qui s’était déjà penchée sur les lanceurs d’alerte avec des documentaires sur Edward Snowden et Lawrence Lessig ne pouvait qu’essayer de retracer le bref parcours de cet idéaliste, et ce, avec la bénédiction de Jean d’Ormesson. Oui, vous avez bien lu. Elle part aux Etats-Unis pour rencontrer ses proches, ses parents Susan et Robert, Larry Lessig, le défenseur d’un Internet libre, le militant Ben Wikler, ses amis, en tentant de prendre l’enveloppe d’Aaron Swartz, en marchant sur ses pas, s’immisçant dans son empreinte, se fondant dans cette société américaine où derrière le tout réussite, la misère sociale est sans fin, sans espoir de renouveau. Avec un grand questionnement sur le pouvoir, les pouvoirs, la démocratie.

Vaste réflexion sur le numérique, ses forces, ses faiblesses, ses dangers avec les prédateurs des géants du web. Avec le sentiment que lâcher un peu les écrans, prendre du recul sur les cascades virtuelles, n’est peut-être que le seul moyen de garder un peu liberté. Et de rêves aussi.

« Dans la vie, il y a peu de réponses et encore moins de justes ! N’hésite jamais à poser toutes les questions que tu veux et à qui tu veux. Tu testeras les connaissances de ton interlocuteur et lui rendras service. Ne cherche pas à plaire, mais à progresser ».

« Les livres sont des trésors. Car il s ont toutes les réponses à la vie ».

Ce qu’il reste de nos rêves – Flore Vasseur – Editions Les Equateurs – Janvier 2019

Flore Vasseur lors du lancement de son livre le 10 janvier 2019


samedi 19 janvier 2019


Une noisette, un livre


 Des hommes couleur du ciel

Anaïs Llobet




La Haye, juin 2017. Un attentat sanglant est commis dans la cantine d’un lycée néerlandais. Rapidement la piste tchétchène est évoquée, le poseur de bombe serait un élève venant du Caucase.
Car au milieu de ce tumulte, existe bien une famille venant de cette région du monde, une région oubliée de tous, meurtrie pas les répressions, ensevelie dans de sombres pensées. Il y a deux frères : Oumar et Kirem. Mais aussi un cousin Makhmoud. Oumar a passé son baccalauréat, il est attentionné, réservé, travailleur. Il a son double, son autre face cachée, celle d’un jeune homme homosexuel qui boit de l’alcool, porte des pantalons moulants, passe des soirées dans un club gay, s’enivre de sexe contre un mur ; il n’est plus Oumar, il est Adam. Kirem est beaucoup plus rebelle, plus violent même si pas autant que Makhmoud. Ce sont eux qui vont commettre l’attentat mais c’est Oumar/Adam qui va être le nerf de l’histoire.

Il y a aussi Alissa, professeure de russe dans ce même lycée. Elle a son passeport hollandais et se fait appeler Alice. Elle n’ose parler de sa véritable identité, de sa religion même à son compagnon Hendrik. Car, elle est Tchétchène ; prise entre deux cultures malgré son intégration ; car il en faut peu pour qu’elle ne se sente pas tout à fait comme ceux qui l’entourent ; au moindre regard, au moindre soupçon, elle est l’étrangère.  Alissa connait les deux garçons, ils se ressemblent autant physiquement qu’ils sont éloignés psychiquement. De Kirem, elle n’obtient rien, que des copies écrites en tchétchène et non en russe, elle ne les lit plus, elle les a juste mises de côté.

Les enquêteurs vont demander l’aide de cette professeure, notamment comme interprète. A la douleur d’avoir perdu des élèves dans la tragédie, s’ajoute la terrible réalité d’Oumar soupçonné alors qu’il est l’opposé d’une terroriste. Mais il se tait, s’enferme.

Un récit qu’il faut bien lire attentivement jusqu’à la dernière phrase pour en saisir toute sa dimension. Car à côté du roman, c’est la journaliste Anaïs Llobet qui s’exprime, la reporter qui connait la Russie, la Tchétchénie  et ses farouches persécutions d’homosexuels. Rien n’est rédigé au hasard, c’est un diaporama sur les différences, les conflits, l’intolérance. C’est aussi  une description sans œillères de l’exil, ce déracinement qui est une déchirure pour ceux qui partent et un terrain de haine chez certains regards occidentaux. La ville de La Haye n’a pas été choisie par un jeu de loterie . La journaliste la connaît bien mais cette cité porte également un immense symbole car de nombreuses institutions internationales y ont leur siège : la Cour de Justice (CIJ), la Cour Pénale (CPI), l’Organisation pour l’Interdiction des Armes Chimiques (OIAC), etc.

Quand on referme ce livre si poignant, déchirant, on se met à rêver d’un monde meilleur, plus ouvert sur l’autre. On rêve de ces couleurs arc-en-ciel qui ouvrent le spectre des lumières de tolérance, on pense à l’Afrique du Sud qui a pris cet emblème après la fin de l’Apartheid. On souhaite que ces hommes couleur de ciel, deviennent l’avenir de l’humanité… Un roman pour comprendre l’autre, les autres ; un roman pour expliquer l’enfer réel des dictatures et le rejet de toute singularité, un roman pour apprendre à nous occidentaux d’éviter la condescendance afin de percer les abcès de la violence

« Oumar se souvient de Taïssa, ses yeux secs et impassibles, ses mains chaudes même au creux de l’hiver, la peau douce malgré l’absence de caresses.
Mère-rempart, elle levait le menton vers le plafond de la cave, comme si elle défiait les avions de faire tomber leurs bombes sur ses enfants. Oui, il se souvient de ce regard qui ne vacillait pas, de son calme face aux grands-mères qui la harcelaient de reproches. Elle gardait la tête froide et les voisins s’en remettaient à elle. Taïssa avait la parole juste, le cœur acéré. Chacun savait que, si elle n’avait pas ses fils à élever, elle serait déjà dans les forêts, à se battre épaule contre épaule avec son mari Souleiman.
Oumar essaie de retrouver ce sentiment de fierté qui a nourri son enfance. Cette certitude d’avoir la seule mère qui vaille, loin des autres souris plaintives de la cave, faiblissante et affamées. Quand il suffisait de regarder Taïssa pour que la guerre n’existe plus ».

Des hommes couleur de ciel – Anaïs Llobet – Editions de l’Observatoire – Janvier 2019


jeudi 17 janvier 2019


Une noisette, un livre


 Famill

Audrey Dana




C’est l’histoire d’une enfance pas comme les autres, d’une poussée vers le monde des adultes en dehors de toutes les normes, en dehors de toutes les imaginations. C’est celle d’une petite fille née d’un amour éphémère entre une mère absente, évasive, foutraque, et d’un père aimant mais volage comme une plume au vent.

Un soir au casino, une belle américaine est remarquée par un gars flambant neuf. Elle est mère d’une petite fille et enceinte, le séducteur décide sur le champ de donner son nom au futur bébé. De cette union naîtront ensuite deux autres enfants dont la narratrice. Mais l’amour plus léger que la brise ne durera pas toujours, le père partira vers d’autres conquêtes féminines tout en gardant un œil sur sa progéniture, quelquefois présent, souvent absent. Quant à la maman, elle pourrait être assimilée à un ectoplasme dormant, rêvant à des folies de grandeur entre quelques bouffées d’herbes ou autres. Bienvenue au royaume du désordre et des sentiments étranges.

Le système D fonctionne forcément à plein régime pour la jeune Audrey, entre colère et espoir, entre désengagement et résistance. Heureusement elle tient encore la branche de la vie grâce au père qu’elle adore et qui sait comment la faire avancer malgré la désagrégation de la vie familiale. Sans oublier sa sœur chérie et son frère si singulier, si attachant dans ses particularités. Sans éducation, elle se forgera la sienne autour d’êtres loufoques, des hasards de l’existence, d’enfants en danger, des animaux et de ses grands arbres qu’elle aime tant, de cette nature qui semble se modeler à son âme, elle, l’enfant sans racines. De pieds dans la boue, elle arrivera à faire briller les étoiles mais avec une détermination qui force l’admiration.

Un récit qui se lit sans que l’on puisse s’arrêter, qui fait tourner la tête devant tant de situations ubuesques pour une petite fille en mal d’amour et de confort minimum. Aucune leçon à donner, juste un début de vie à raconter. Parce que le destin est incroyable, parce que par deux fois la mort a fermé sa porte. La désormais actrice et réalisatrice ne tourne pas en rond, elle y va franco avec son crayon pour raconter l’incroyable, elle écrit à l’image de ses débuts de vie : sans fioritures, sans ambages, avec seulement les éclairs de tout ce qu’elle a vécu. Et c’est là que réside toute la puissance de sa narration : la sincérité. Un récit aussi attachant que des noisettes prêtes à cueillir… pour dévorer la vie à pleines dents.

« Les enfants sont vraiment des mendiants de l’amour. Faut dire, il y a une grosse carence à la maison ».

« L’inconnu m’excite et je cherche désespérément la lumière ».

« Transforme tes soupirs en sourires, force-toi un peu au début… C’est en perdant des plumes qu’on se rend compte qu’on a des ailes ».

Famille – Audrey Dana – Editions Les Equateurs – Janvier 2019

lundi 14 janvier 2019


Une noisette, un livre


 Des loups et des hommes

Caroline Audibert




Luperca. Cette louve qui a sauvé Romulus et Rémus d’une mort certaine est une légende mais par la mythologie elle représente ce que la nature a créé et qu’on ne peut dissocier : les hommes et les animaux, ces derniers étant présents sur terre bien avant le premier Homo. Une louve ancêtre pour bâtir non seulement Rome mais les fondements de la terre, du mont Palatin aux hauteurs du Mercantour.

Ce Mercantour où dans le début des années 90, Jacques Audibert  retrouve le cadavre d’un loup. Dans le secret le plus total, le loup est examiné, autopsié, son ADN prélevé. D’où vient-il ? Qui est-il ? Où allait-il ? C’est le début d’une nouvelle odyssée, celle d’un loup qui était revenu dans l’Ithaque du Mercantour, la toile de la nature se reformant et c’est cette histoire que nous raconte Caroline Audibert, la fille de Jacques.

Autant le dire de suite, ce récit est un enchantement. Enchantement par l’écriture, enchantement  par la rigueur des recherches, enchantement pour l’objectivité dont fait preuve l’auteure, ne mettant jamais dos à dos loups et éleveurs mais essayant de comprendre les deux parties.
Si vous avez eu la chance un jour de fouler le sol des alpages, vous vous y retrouverez instantanément en tournant les pages. C’est aller un peu plus vers le ciel, c’est sentir l’humus, ce sont des pierres qui roulent sous vos pieds, le froissement des végétaux, c’est la découverte d’une fleur, d’un papillon inconnu, l’espoir de rencontrer un animal dit sauvage et, aussi, l’écoute de la nature, celle de tous les bruits, de tous les silences, de tous les souffles représentant la liberté.

L’épopée romanesque va faire remonter progressivement les traces du retour du loup en France, arrivant probablement d’Italie (Luperca bis), décrire les phases d’adoption des nouveaux territoires et ses modes de déplacements dans la montagne, cette montagne aux couleurs de son pelage. Hélas, sa présence va semer la terreur parmi les troupeaux de brebis et le désespoir des éleveurs. Autant on souhaite que la nature reprenne ses droits, autant on ne peut rester insensible à la détresse de ces bergers devant un troupeau dévasté. Car ces bergers ne pratiquent pas une agriculture intensive, ils respectent leurs bêtes et tentent de leur offrir la meilleure vie possible en les faisant brouter dans les alpages, en leur faisant voir le ciel et le soleil. Une agriculture responsable loin des usines d’élevage où les animaux sont enfermés nuit et jour. Comment faire concilier les deux protagonistes, comment accepter le loup sans qu’il rentre dans la bergerie ?

C’est un travail sans relâche, parfois de Sisyphe, à la fois pour ceux qui veulent protéger la nature et ceux qui veulent maintenir une agriculture répondant aux normes de la bienveillance animale.
Du mythe d’Arcadie à la parabole des deux loups (histoire en forme de leçon de vie, envoyée par un détenu et à découvrir page 247), une lecture qui engage une réflexion sur le rôle de l’homme et ses limites. Car est-ce à lui seul de décider si telle espèce doit continuer à vivre ou non ? Est-ce à lui de prendre tous les pouvoirs ? Certainement pas. La nature reprend ou reprendra ses droits, parfois pour le pire à cause de la main de l’homme et non de la patte de l’animal.
A constatation s’ensuit à trouver des solutions. En dehors de la collaboration, le dialogue  à entretenir entre bergers et défenseurs des loups, le meilleur atout pour aider l’homme est à nouveau un animal : le patou, ce montagne des Pyrénées qui sait défendre moutons et brebis comme son bien le plus précieux. Et puis, l’ancêtre du chien est le loup…

Vers la fin de l’ouvrage, on monte encore un peu plus haut sur les pentes de l’humanité avec l’histoire touchante de l’agent du parc national du Mercantour qui pense, en marchant, à ces dizaines et dizaines de familles juives qui ont traversé ces montagnes pour fuir l’horreur et qui, hélas, n’ont pu éviter la fatalité en arrivant en Italie. Puisse ce migrant afghan qu’il rencontre avoir un meilleur avenir. Humains, animaux nous sommes tous disposés à franchir l’impossible pour conquérir la liberté.

« Des loups et des hommes », est une symphonie pastorale où pour paraphraser Henri-Frédéric Amiel, chaque démarche du loup est un état d’âme, avec la nature comme seule confidente. Une longue réflexion morale sur l’homme, la nature et la vie avec l’animal qui partage la plus longue histoire avec l’être humain, malheureusement pas toujours d’amour.
Un document où Caroline Audibert devient ce que Romain Gary était pour les éléphants, la référence aux « Racines du ciel » est d’ailleurs récurrent tout le long du roman. Mais je tiens à souligner la similitude avec l’un des plus beaux poèmes de l’ère romantique, celui d’Alfred de Vigny : le loup se transforme d’animal sauvage en héros, l’animal devient supérieur à l’homme. Avec toujours la même référence antique de la louve maternelle. Destinées humaines, destinées animales…

« Si tu fous la paix à la nature, elle s’équilibre elle-même ».

« Nos loups ont en eux ce parfum de vieux monde. A s’en approcher, on peut peut-être le sentir de nouveau et retrouver quelque chose du mythe fondateur, cette part ensauvagée de notre psyché ».

« Ne rêve-t-on pas tous d’une Arcadie sans tombeau, de naissances sans mort, d’amours sans fin, de vies sans perte, d’alpages sans loup ? Mais voilà que le loup est revenu, qu’il plante ses crocs dans les agneaux. Le loup brise le mythe. « Moi aussi, j’existe, même en Arcadie », dit le loup. Il s’en donne à cœur joie dans la moutonnaille. Peut-être est-elle trop grande, d’ailleurs, cette moutonnaile, pour un seul gardien ? Peut-être faut-il garder des troupeaux plus petits, à la mesure d’un homme ? Peut-être faut-il réinventer un monde à la bonne mesure ? Et finalement se résoudre à peindre le tableau d’après et ne pas feindre l’ignorance. Faire du savoir une sagesse et non une tragédie ».

Des loups et des hommes – Caroline Audibert – Editions Plon / Collection Terre Humaine -  Octobre 2018
Photos Caroline Audibert, Cédric Robion

La mort du loup – Alfred de Vigny

Les nuages couraient sur la lune enflammée
Comme sur l’incendie on voit fuir la fumée,
Et les bois étaient noirs jusques à l’horizon.
Nous marchions sans parler, dans l’humide gazon,
Dans la bruyère épaisse et dans les hautes brandes,
Lorsque, sous des sapins pareils à ceux des Landes,
Nous avons aperçu les grands ongles marqués
Par les loups voyageurs que nous avons traqués.
Nous avons écouté, retenant notre haleine
Et le pas suspendu, ni le bois, ni la plaine
Ne poussait un soupir dans les airs ; Seulement
La girouette en deuil criait au firmament :
Car le vent élevé bien au dessus des terres,
N’effleurait de ses pieds que les tours solitaires,
Et les chênes d’en-bas, contre les rocs penchés.
Sur leurs coudes semblaient endormis et couchés.
Rien ne bruissait donc, lorsque baissant la tête,
Le plus vieux des chasseurs qui s’étaient mis en quête
A regardé le sable en s’y couchant. Bientôt
Lui que jamais ici on ne vit en défaut,
A déclaré tout bas que ces marques récentes
Annonçait la démarche et les griffes puissantes
De deux grands loups-cerviers er de deux louveteaux.
Nous avons tous alors préparé nos couteaux,
Et, cachant nos fusils et leurs lueurs trop blanches,
Nous allions pas à pas en écartant les branches
Trois s’arrêtent, et moi, cherchant à ce qu’ils voyaient,
J’aperçois tout à coup deux yeux qui flamboyaient,
Et je vois au-delà quatre formes légères
Qui dansaient sous la la lune au milieu des bruyères,
Comme font chaque jour, à grand bruit sous nos yeux,
Quand le maître revient, les lévriers joyeux.
Leur forme était semblable et semblable la danse ;
Mais les enfants du loup se jouaient en silence,
Sachant bien qu’à deux pas, ne dormant qu’à demi,
Se couche dans ses murs l’homme, leur ennemi.
Le père était debout, et plus loin, contre un arbre,
Sa louve reposait comme celle de marbre
Qu’adorait les romains, et dont les flancs velus
Couvaient les demi-dieux Rémus et Romulus.
Le loup vient et s’assied, les deux jambes dressées
Par leurs ongles crochus dans le sable enfoncées.
Il s’est jugé perdu, puisqu’il était surpris,
Sa retraite coupée et tous ses chemins pris ;
Alors il a saisi, dans sa gueule brûlante,
Du chien le plus hardi la gorge pantelante
Et n’a pas desserré ses mâchoires de fer,
Malgré nos coups de feu qui traversaient sa chair
Et nos couteaux aigus qui, comme des tenailles,
Se croisaient en plongeant dans ses larges entrailles,
Jusqu’au dernier moment  où le chien étranglé,
Mort longtemps avant lui, sous ses pieds a roulé,
Le loup le quitte alors et puis il nous regarde.
Les couteaux lui restaient au flanc jusqu’à la garde,
Le clouaient au gazon tout baigné dans son sang ;
Nos fusils l’entouraient en sinistre croissant.
Il nous regarde encore, ensuite il se recouche,
Tout en léchant le sang répandu sur sa bouche,
Et sans daigner savoir comment il a péri,
Refermant ses grands yeux, meurt sans jeter un cri.

J’ai reposé mon front sur mon fusil sans poudre,
Me prenant à penser, et n’ai pu me résoudre
A poursuivre sa louve et ses fils qui, tous trois,
Avaient voulu l’attendre, et, comme je le crois,
Sans ses deux louveteaux la belle et sombre veuve
Ne l’eût pas laissé seul subir la grande épreuve ;
Mais son devoir était de les sauver, afin
De pouvoir leur apprendre à bien souffrir la faim,
A ne jamais entrer dans le pacte des villes
Que l’homme a fait avec les animaux serviles
Qui chassent devant lui, pour avoir le coucher,
Les premiers possesseurs du bois et du rocher.

Hélas ! Ai-je pensé, malgré ce grand nom d’hommes,
Que j’ai honte de nous, débiles que nous sommes !
Comment on doit quitter la vie et tous ses maux,
C’est vous qui le savez, sublimes animaux !
A voir ce que l’on fut sur terre et ce qu’on laisse
Seul le silence est grand ; tout le reste est faiblesse
Ah ! Je t’ai bien compris, sauvage voyageur,
Et ton dernier regard m’est allé jusqu’au cœur !
Il disait « Si tu peux, fais que ton âme arrive,
A force de rester studieuse et pensive,
Jusqu’à ce haut degré de stoïque fierté
Où, naissant dans les bois, j’ai tout d’abord monté.
Gémir, pleurer, prier est également lâche.
Fais énergiquement ta longue et lourde tâche
Dans la voie où le sort a voulu t’appeler,
Puis après, comme moi, souffre et meurs sans parler. »


Une noisette, un livre


 Les petits garçons

Théodore Bourdeau




Ils étaient deux petits garçons. Ils étaient nés heureux, ils étaient inséparables. Quand l’un parlait, l’autre écoutait, quand l’un observait, l’autre décidait. Des rôles qui parfois s’inversaient mais des farces enfantines aux premiers pas d’adulte, toujours sur le même chemin de l’amitié, celle qui est faite pour durer. Contre vents et marées.
Des deux garçons, l’un était plus riche que l’autre, l’un plus volage que l’autre. Mais peu importe les différences, toujours ensemble avec l’énergie de la vie et l’espoir de toutes les réussites.

Le narrateur franchit les étapes de la construction calmement, petit à petit, avec une ambition relative et un œil souvent porté vers les filles. Son ami Grégoire, plus brillant, plus studieux, multiplie les réussites scolaires et son regard se pose uniquement sur Caroline, sa future épouse.
Cependant, la réalité de la vie va secouer leur destin respectif : la dureté des relations, l’hypocrisie du monde du travail, la violence du terrorisme, tout va progressivement ternir l’ascension acquise ou le projet de réalisation espéré.

Si la première partie peut sembler un peu longue, le récit prend de l’ampleur au fil des pages pour un final très subtil et sagace, principalement sur le métier de journaliste et sur la fragilité des instants, des parcours. Théodore Bourdeau a cette particularité de dévoiler beaucoup mais en occultant le principal, j’oserais presque dire une sorte de bikini livresque… En effet, nombreuses sont les références à des personnes ou des faits connus : le chanteur du groupe le plus triste du monde qui meurt à 27 ans, le 11 septembre, l’Ecole Nationale, Charlie,… il laisse le lecteur le choix de faire travailler sa mémoire, de raccrocher les faits, les lieux. Rien n’est vraiment dit, tout est suggéré. Et malgré le côté sombre, c’est d’un charme absolu, presque une tendance romantique à la sauce du XXI° siècle.

L’autre point fort de ce roman est la vision du journalisme par un journaliste. Depuis les études jusqu’au travail d’une rédaction. Aucune critique réelle, juste un constat, parfois bien amer, entre rivalités et course aux audiences. Le tout au détriment de ce qui est l’essence même du métier : informer. A côté, les relations entre pouvoir politique et journalisme, d’un côté les effets pervers du scoop et les connivences, de l’autre,  la nécessité de la recherche de la vérité et du travail d’investigation.

On achève de lire les dernières pages avec un sentiment bien différent qu’au début des préliminaires. D’une histoire de deux petits garçons, c’est une immersion dans le monde des adultes avec ce brin de nostalgie de ceux qui au moins ont pu avoir une enfance heureuse. Les épines apparaissant par la suite…Dans ce tableau aux ombres grises, surgit une palette de couleurs, une palette d’élégance, celle d’une œuvre impressionniste du peintre Louis Valtat.  A l’image de cet artiste, on pourrait qualifier « Les petits garçons » d’un roman fauve, celui d’un automne où les feuilles tombent, où les couleurs sont à la fois violentes et vives ; une représentation réaliste entre audace et douceur.

« Souvent, je me disais que les journalistes étaient des touristes : on se plongeait dans l’univers décati des autres, puis on rejoignait ses copains pour raconter les anecdotes de reportages, on ironisait sur les témoignages recueillis, même s’ils étaient tragiques, un peu comme après un safari quand on montre ses photos. Car nous vivions pour la plupart dans des quartiers agréables. J’avais bêtement choisi celui de la gare, mais j’aurais pu vivre dans un environnement chic (…) Elèves de l’Ecole de journalisme, nous appartenons au monde des villes, nous étions des enfants des classes moyennes, voire des bourgeois, bien éduqués et destinés à un métier peu rémunérateur, mais valorisé. Que pouvions-nous véritablement comprendre à la vie de ceux qui survivaient dans des zones que nous ne visitions que par obligations ? »

Les petits garçons – Théodore Bourdeau – Editions Stock / Collection Arpège – Janvier 2019

( Un tableau de Louis Valtat qui pourrait correspondre à celui tant aimé par Grégoire...)


mardi 8 janvier 2019


Une noisette, un livre


 Bleu calypso

Charles Aubert


(Photo d'arrière-plan prise l'été 2018 sur le site de Pescalis à Moncoutant (79) où se pratique la pêche en No Kill)


Avant toute chose, autant le dire de suite, ce roman policier n’est pas un leurre. Juste une plongée sur les traces d’un tueur en série qui laisse ses victimes tomber à l’eau et qui va faire couler des sueurs froides à Niels, un ancien cadre reconverti dans les appâts pour poissons après avoir décidé de quitter Paris pour le ciel méditerranéen afin de profiter de la vie et de la nature. Dans la plus grande simplicité. Loup solitaire, il entretient des relations très amicales avec Bob mais ni l’un ni l’autre ne connaissent leur vie antérieure. Ce pourquoi, Niels est étonné quand il voit arriver Lizzie, la fille de Bob, aussi rapide qu’une gazelle avec un port de tête à la Maria Callas !

Niels fabrique de manière artisanal des leurres et pratique le No Kill fishing, c'est-à-dire une pêche où l’on relâche le poisson. Il aime photographier ses « proies » ainsi que leur environnement. Telle n’est pas sa surprise quand, une fois rentré dans sa cabane, il étudie ses photos et en les retouchant s’aperçoit que sur l’une d’elles figure une tête d’homme, un homme passé de vie à trépas. En appelant les gendarmes, on l’informe que ce n’est pas le premier corps que l’on repêche et qu’il y a anguille sous roche… Rapidement, des soupçons pèsent sur Niels mais l’intrépide Lizzie, journaliste, est bien décidé à mener sa propre enquête et tendre une perche…

Un premier roman pour Charles Aubert qui est une réussite (excepté l’expression qui figure page 138 et qui a choqué l’écureuil que je suis…) tant sur l’intrigue que sur les multiples petites fenêtres qui s’ouvrent sur la société actuelle, société ou l’égo a pris une pole position dans la course à la quête de la reconnaissance et de tout ce qui brille. Quelques belles surprises dans la structure de l’enquête (un ton qui diffère des classiques du genre) et de très beaux passages sur notre mère à tous : la nature et l’eau. Une suite d’idées qui plaira à tous les amoureux d’un retour aux sources.

Je ne sais si l’auteur adopte la politesse du désespoir, selon l’aphorisme de Chris Marker, mais il manie l’humour avec une dextérité étonnante sans que l’on s’y attende. C’est une noisette de plus à ce thriller céruléen.

« Elle s’est levée en riant à nouveau. Je l’ai raccompagnée jusque sur le palier. Quand j’ai refermé la porte derrière elle, les alarmes se sont arrêtées de sonner d’un seul coup à l’intérieur de ma tête et je me suis laissé glisser dans le silence de la cabane comme dans un duvet de plumes ».

« Après toutes ces années, je ne m’étais même pas aperçu que j’étais devenu une sorte de gloire locale. J’ai esquissé un sourire vaguement carnassier puis j’ai pris la voix la plus assurée que j’avais en magasin ».

«-  Malkovitch lui aussi ne paraît pas très convaincu par l’hypothèse d’un serial killer qui tuerait au hasard de ses rencontres, et vous concéderez qu’en matière de représentation de la féminité, Malkovitch n’est pas exactement la Vénus de Botticelli. – Après un court silence pendant lequel je n’ai pu m’empêcher d’imaginer Malkovitch sortant des eaux, nu, debout dans une coquille Saint-Jacques géante, elle a repris ».

« Je l’ai trouvé allongé derrière un buisson de pistachier térébinthe, à une vingtaine de mètres de chez moi. Je n’ai d’abord vu que ses baskets qui dépassaient du joli feuillage vert couronné de grappes de fleurs écarlates ».

Bleu calypso – Charles Aubert – Editions Slatkine & Cie – Janvier 2019

dimanche 6 janvier 2019


Une noisette, un livre 


Les imparfaits

Sandrine Yazbeck




« Tu es toujours mon amour, parfois tu n’es que mon amour » Rimah

Une phrase, quelques mots gravés au dos d’une montre. Celle qui découvrira ce message ne saura pas exactement ce qu’il veut dire, il est écrit en arabe. Mais un jour, elle en saura un peu plus, entre secrets et mensonges…

Presque un huit clos ce roman, un appartement londonien avec un trio de personnages : Gamal, Howard et Clara l'absente. Tout semble lié entre eux mais progressivement ce sont des pièces d’un puzzle sur la scène du théâtre de l’amour et de ses secrets. Juste une escapade à Positano dans la province de Salerne en Italie.
Gamal est un ancien grand reporter qui a couvert de nombreux conflits et remporté de prestigieux prix dont le Pulitzer. Howard est un ami, du moins tout porte à le croire au début, qui est aussi journaliste mais dans le secteur économique. Clara est l’épouse de Gamal mais elle a quitté le domicile conjugal il y a cinq ans sans donner aucune nouvelle. Un jour, Gamal s’aperçoit que son ami a un billet pour Positano, pays de naissance de Clara. Que lui cache-t-il ? Que sait-il ? C’est le début du démembrement du puzzle surtout avec la découverte d’une photo avec le texte de la montre recopié par Clara… Bienvenue dans l’univers des non-dits, des mensonges et des arcanes de l’intimité des corps, des âmes.

Pourquoi n’avoir pas révélé le secret de cette inscription sur sa montre ? Pourquoi avoir attendu qu’un autre en parle en trahissant la véritable histoire ? Pourquoi l’humain a tant de mal à avouer ses propres faiblesses, ses propres peines au risque de les provoquer chez ceux qu’il aime ? Des questions et un roman parfait sur ce que sont les protagonistes et qu’en fait, nous sommes tous : imparfaits. Des faits du passé deviennent concomitants dans le présent et c’est une spirale qui s’engouffre sans que personne ne puisse l’arrêter sauf la mort.

Cette grande faucheuse qui brise avant l’heure des vies, des passions, et qui est omniprésente chez les reporters de guerre comme Gamal. Ces morts que relatent les journalistes mais n’ont jamais fait stopper le cours de l’histoire, qui n’ont jamais pu influencer les décisions belliqueuses des faiseurs de conflits. Pourtant, ils sont toujours là pour montrer au monde l’absurdité, la géhenne des guerres. Howard faisait partie des vaincues, Gamal faisait partie de ceux qui y croyaient ; qu’une photo, un récit pouvait changer la face du monde. C’est l’objet du chapitre 23 qui est digne de figurer dans les annales du journalisme de guerre.

Un roman magnifique, lyrique, qui démarre par un largo énigmatique et qui va aller crescendo pour se terminer dans une marche scripturale triomphale. C’est beau comme un opéra, triste comme une tragédie. Si les cartes humaines étaient plus sincères, si elles ne mentaient pas, peut-être que les réponses amères n’existeraient plus.


« Ce serait formidable si, pour rattraper le temps perdu, il suffisait de monter et descendre les escaliers » !

« Howard pensait qu’il n’y avait rien à changer, que de cycle en cycle le monde suivrait inexorablement sa course, que je l’accepte ou non, mais j’aimais tout de même croire que, de petites pierres en modestes édifices, le destin d’une ou deux personnes à la fois, j’avais un peu changé le monde, le monde et la vie des personnes au nom desquelles j’avais témoigné ».

« J’avais vécu comme l’un de ses soldats dont j’avais si souvent croisé le chemin, qui avaient réussi à survivre avec, logées au fond du corps, les balles de la dernière guerre, un soldat qui croyait qu’il pourrait survivre sans guérir, pourvu qu’il ne soit pas à nouveau blessé. Un soldat qui s’était trompé ».

Les imparfaits – Sandrine Yazbeck – Editions Albin Michel – Janvier 2019






vendredi 4 janvier 2019


Une noisette, un livre


Les heures solaires

Caroline Caugant




Non seulement découvrir une histoire inédite est un plaisir de fin lecteur mais il le devient doublement quand ce même roman initiatique est également l’un des premiers titres d’une nouvelle collection aux éditions Stock : Arpège. Une ligne musicale et livresque créée par l’éditrice Caroline Laurent.

Billie est une jeune femme, une artiste. Une graphiste exactement, qui prépare une prochaine exposition. Elle reçoit soudainement un appel de la maison de retraite où réside sa mère dans le sud de la France. La directrice lui annonce le décès brutal de Louise, sa mère, par noyade dans une rivière. Cette rivière va s’avérer être le théâtre de la destinée de trois générations de femmes, la scène d’un secret bien caché au fond d’une boîte mystérieuse…
Billie va partir à la recherche de la vérité sur cette disparition inexplicable mais également aller secouer ces fantômes qui la poursuivent, ces démons de l’ombre et tenter de percer le dédale sibyllin d’un monstre fétide, monstres qui parfois ne peuvent que forcer la fatalité des destins.

Progressivement le lecteur va faire connaissance de Louise, de sa mère Adèle, d’un certain oncle Henri et de Léa, l’amie d’enfance de Billie qui, elle aussi, a disparu brutalement par noyade…

L’eau, élément de vie et qui est la source des disparitions. Antagonisme qui prend une densité mouvante, flottante entre saveurs méditerranéennes et souvenirs entremêlés. Un clapotis, une vague, un torrent de sentiments, de doutes. De regrets aussi. Sans oublier l’amour, l’amour qui vient, qui s’en va ou qui n’est jamais venu. Amour englouti sous les eaux du silence, amour à faire jaillir comme une fontaine d’une renaissance.

Un roman sombre qui devient solaire (d’où son titre) dans un final éblouissant, joliment nommé « valse à trois temps ». Une valse lente pour s’offrir encore le temps, s’offrir les détours d’une remise de soi-même pour un renouveau. A cette perle littéraire aquatique, le plus bel écrin lui a été donné : celui d’une écriture nageant dans une poésie subtile, lumineuse avec pour écran la nature et toutes ses sensations, ses odeurs, ses profondeurs. Une quête cathartique au service des belles lettres.

« Elle saura oublier une nouvelle fois. Elle a cette capacité de rayer les choses. Il suffit d’y travailler avec acharnement ».

« Il l’avait extraite de sa cachette : c’était une simple boîte, mais elle était solidement scellée par plusieurs tours de scotch. Il avait hésité, l’avait soupesé et avait craqué. Lorsqu’il l’avait ouverte, la boîte avait libéré un fort relent de cave. En découvrant ce qu’elle contenait – un tissu sale – il s’était senti stupide et s’était et s’était demandé e qui lui avait pris de s’acharner dessus. Il lui faudrait tout remettre en place, masquer son forfait, mais sous le tissu, il avait découvert un cahier d’écolier et des feuilles volantes ».

« Comme l’eau de la rivière, les secrets enfouis se faufilent, même dans les creux les plus intimes. Ils vous habitent et habitent vos enfants. Ils dégorgent, reviennent sous une autre forme ».

Les heures solaires – Caroline Caugant – Editions Stock/Collection Arpège – Janvier 2019  

  Le masque Magali Jenny   Un œil violet te regarde ! Prends garde à toi, lectrice, lecteur, ce polar ésotérique va t’emmener loin, bi...