lundi 14 janvier 2019


Une noisette, un livre


 Des loups et des hommes

Caroline Audibert




Luperca. Cette louve qui a sauvé Romulus et Rémus d’une mort certaine est une légende mais par la mythologie elle représente ce que la nature a créé et qu’on ne peut dissocier : les hommes et les animaux, ces derniers étant présents sur terre bien avant le premier Homo. Une louve ancêtre pour bâtir non seulement Rome mais les fondements de la terre, du mont Palatin aux hauteurs du Mercantour.

Ce Mercantour où dans le début des années 90, Jacques Audibert  retrouve le cadavre d’un loup. Dans le secret le plus total, le loup est examiné, autopsié, son ADN prélevé. D’où vient-il ? Qui est-il ? Où allait-il ? C’est le début d’une nouvelle odyssée, celle d’un loup qui était revenu dans l’Ithaque du Mercantour, la toile de la nature se reformant et c’est cette histoire que nous raconte Caroline Audibert, la fille de Jacques.

Autant le dire de suite, ce récit est un enchantement. Enchantement par l’écriture, enchantement  par la rigueur des recherches, enchantement pour l’objectivité dont fait preuve l’auteure, ne mettant jamais dos à dos loups et éleveurs mais essayant de comprendre les deux parties.
Si vous avez eu la chance un jour de fouler le sol des alpages, vous vous y retrouverez instantanément en tournant les pages. C’est aller un peu plus vers le ciel, c’est sentir l’humus, ce sont des pierres qui roulent sous vos pieds, le froissement des végétaux, c’est la découverte d’une fleur, d’un papillon inconnu, l’espoir de rencontrer un animal dit sauvage et, aussi, l’écoute de la nature, celle de tous les bruits, de tous les silences, de tous les souffles représentant la liberté.

L’épopée romanesque va faire remonter progressivement les traces du retour du loup en France, arrivant probablement d’Italie (Luperca bis), décrire les phases d’adoption des nouveaux territoires et ses modes de déplacements dans la montagne, cette montagne aux couleurs de son pelage. Hélas, sa présence va semer la terreur parmi les troupeaux de brebis et le désespoir des éleveurs. Autant on souhaite que la nature reprenne ses droits, autant on ne peut rester insensible à la détresse de ces bergers devant un troupeau dévasté. Car ces bergers ne pratiquent pas une agriculture intensive, ils respectent leurs bêtes et tentent de leur offrir la meilleure vie possible en les faisant brouter dans les alpages, en leur faisant voir le ciel et le soleil. Une agriculture responsable loin des usines d’élevage où les animaux sont enfermés nuit et jour. Comment faire concilier les deux protagonistes, comment accepter le loup sans qu’il rentre dans la bergerie ?

C’est un travail sans relâche, parfois de Sisyphe, à la fois pour ceux qui veulent protéger la nature et ceux qui veulent maintenir une agriculture répondant aux normes de la bienveillance animale.
Du mythe d’Arcadie à la parabole des deux loups (histoire en forme de leçon de vie, envoyée par un détenu et à découvrir page 247), une lecture qui engage une réflexion sur le rôle de l’homme et ses limites. Car est-ce à lui seul de décider si telle espèce doit continuer à vivre ou non ? Est-ce à lui de prendre tous les pouvoirs ? Certainement pas. La nature reprend ou reprendra ses droits, parfois pour le pire à cause de la main de l’homme et non de la patte de l’animal.
A constatation s’ensuit à trouver des solutions. En dehors de la collaboration, le dialogue  à entretenir entre bergers et défenseurs des loups, le meilleur atout pour aider l’homme est à nouveau un animal : le patou, ce montagne des Pyrénées qui sait défendre moutons et brebis comme son bien le plus précieux. Et puis, l’ancêtre du chien est le loup…

Vers la fin de l’ouvrage, on monte encore un peu plus haut sur les pentes de l’humanité avec l’histoire touchante de l’agent du parc national du Mercantour qui pense, en marchant, à ces dizaines et dizaines de familles juives qui ont traversé ces montagnes pour fuir l’horreur et qui, hélas, n’ont pu éviter la fatalité en arrivant en Italie. Puisse ce migrant afghan qu’il rencontre avoir un meilleur avenir. Humains, animaux nous sommes tous disposés à franchir l’impossible pour conquérir la liberté.

« Des loups et des hommes », est une symphonie pastorale où pour paraphraser Henri-Frédéric Amiel, chaque démarche du loup est un état d’âme, avec la nature comme seule confidente. Une longue réflexion morale sur l’homme, la nature et la vie avec l’animal qui partage la plus longue histoire avec l’être humain, malheureusement pas toujours d’amour.
Un document où Caroline Audibert devient ce que Romain Gary était pour les éléphants, la référence aux « Racines du ciel » est d’ailleurs récurrent tout le long du roman. Mais je tiens à souligner la similitude avec l’un des plus beaux poèmes de l’ère romantique, celui d’Alfred de Vigny : le loup se transforme d’animal sauvage en héros, l’animal devient supérieur à l’homme. Avec toujours la même référence antique de la louve maternelle. Destinées humaines, destinées animales…

« Si tu fous la paix à la nature, elle s’équilibre elle-même ».

« Nos loups ont en eux ce parfum de vieux monde. A s’en approcher, on peut peut-être le sentir de nouveau et retrouver quelque chose du mythe fondateur, cette part ensauvagée de notre psyché ».

« Ne rêve-t-on pas tous d’une Arcadie sans tombeau, de naissances sans mort, d’amours sans fin, de vies sans perte, d’alpages sans loup ? Mais voilà que le loup est revenu, qu’il plante ses crocs dans les agneaux. Le loup brise le mythe. « Moi aussi, j’existe, même en Arcadie », dit le loup. Il s’en donne à cœur joie dans la moutonnaille. Peut-être est-elle trop grande, d’ailleurs, cette moutonnaile, pour un seul gardien ? Peut-être faut-il garder des troupeaux plus petits, à la mesure d’un homme ? Peut-être faut-il réinventer un monde à la bonne mesure ? Et finalement se résoudre à peindre le tableau d’après et ne pas feindre l’ignorance. Faire du savoir une sagesse et non une tragédie ».

Des loups et des hommes – Caroline Audibert – Editions Plon / Collection Terre Humaine -  Octobre 2018
Photos Caroline Audibert, Cédric Robion

La mort du loup – Alfred de Vigny

Les nuages couraient sur la lune enflammée
Comme sur l’incendie on voit fuir la fumée,
Et les bois étaient noirs jusques à l’horizon.
Nous marchions sans parler, dans l’humide gazon,
Dans la bruyère épaisse et dans les hautes brandes,
Lorsque, sous des sapins pareils à ceux des Landes,
Nous avons aperçu les grands ongles marqués
Par les loups voyageurs que nous avons traqués.
Nous avons écouté, retenant notre haleine
Et le pas suspendu, ni le bois, ni la plaine
Ne poussait un soupir dans les airs ; Seulement
La girouette en deuil criait au firmament :
Car le vent élevé bien au dessus des terres,
N’effleurait de ses pieds que les tours solitaires,
Et les chênes d’en-bas, contre les rocs penchés.
Sur leurs coudes semblaient endormis et couchés.
Rien ne bruissait donc, lorsque baissant la tête,
Le plus vieux des chasseurs qui s’étaient mis en quête
A regardé le sable en s’y couchant. Bientôt
Lui que jamais ici on ne vit en défaut,
A déclaré tout bas que ces marques récentes
Annonçait la démarche et les griffes puissantes
De deux grands loups-cerviers er de deux louveteaux.
Nous avons tous alors préparé nos couteaux,
Et, cachant nos fusils et leurs lueurs trop blanches,
Nous allions pas à pas en écartant les branches
Trois s’arrêtent, et moi, cherchant à ce qu’ils voyaient,
J’aperçois tout à coup deux yeux qui flamboyaient,
Et je vois au-delà quatre formes légères
Qui dansaient sous la la lune au milieu des bruyères,
Comme font chaque jour, à grand bruit sous nos yeux,
Quand le maître revient, les lévriers joyeux.
Leur forme était semblable et semblable la danse ;
Mais les enfants du loup se jouaient en silence,
Sachant bien qu’à deux pas, ne dormant qu’à demi,
Se couche dans ses murs l’homme, leur ennemi.
Le père était debout, et plus loin, contre un arbre,
Sa louve reposait comme celle de marbre
Qu’adorait les romains, et dont les flancs velus
Couvaient les demi-dieux Rémus et Romulus.
Le loup vient et s’assied, les deux jambes dressées
Par leurs ongles crochus dans le sable enfoncées.
Il s’est jugé perdu, puisqu’il était surpris,
Sa retraite coupée et tous ses chemins pris ;
Alors il a saisi, dans sa gueule brûlante,
Du chien le plus hardi la gorge pantelante
Et n’a pas desserré ses mâchoires de fer,
Malgré nos coups de feu qui traversaient sa chair
Et nos couteaux aigus qui, comme des tenailles,
Se croisaient en plongeant dans ses larges entrailles,
Jusqu’au dernier moment  où le chien étranglé,
Mort longtemps avant lui, sous ses pieds a roulé,
Le loup le quitte alors et puis il nous regarde.
Les couteaux lui restaient au flanc jusqu’à la garde,
Le clouaient au gazon tout baigné dans son sang ;
Nos fusils l’entouraient en sinistre croissant.
Il nous regarde encore, ensuite il se recouche,
Tout en léchant le sang répandu sur sa bouche,
Et sans daigner savoir comment il a péri,
Refermant ses grands yeux, meurt sans jeter un cri.

J’ai reposé mon front sur mon fusil sans poudre,
Me prenant à penser, et n’ai pu me résoudre
A poursuivre sa louve et ses fils qui, tous trois,
Avaient voulu l’attendre, et, comme je le crois,
Sans ses deux louveteaux la belle et sombre veuve
Ne l’eût pas laissé seul subir la grande épreuve ;
Mais son devoir était de les sauver, afin
De pouvoir leur apprendre à bien souffrir la faim,
A ne jamais entrer dans le pacte des villes
Que l’homme a fait avec les animaux serviles
Qui chassent devant lui, pour avoir le coucher,
Les premiers possesseurs du bois et du rocher.

Hélas ! Ai-je pensé, malgré ce grand nom d’hommes,
Que j’ai honte de nous, débiles que nous sommes !
Comment on doit quitter la vie et tous ses maux,
C’est vous qui le savez, sublimes animaux !
A voir ce que l’on fut sur terre et ce qu’on laisse
Seul le silence est grand ; tout le reste est faiblesse
Ah ! Je t’ai bien compris, sauvage voyageur,
Et ton dernier regard m’est allé jusqu’au cœur !
Il disait « Si tu peux, fais que ton âme arrive,
A force de rester studieuse et pensive,
Jusqu’à ce haut degré de stoïque fierté
Où, naissant dans les bois, j’ai tout d’abord monté.
Gémir, pleurer, prier est également lâche.
Fais énergiquement ta longue et lourde tâche
Dans la voie où le sort a voulu t’appeler,
Puis après, comme moi, souffre et meurs sans parler. »

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