lundi 3 juin 2019


Une noisette, un livre


 Casa Bianca

Jacques de Saint Victor




Vacances italiennes, loin de Rome et non en scooter pour un couple italo-français en quête de dépaysement, d’une recherche d’authenticité face au tourisme de masse étouffant toutes les saveurs des civilisations.
Michela a hérité d’une vieille bâtisse des Pouilles, le Salente baroque, autrefois un couvent et depuis quelques années abritant un mystérieux cercle de jeu. Rien de plus cocasse pour Jacques, historien et spécialiste, entre autre, de la mafia. Mais nous ne sommes plus dans les années 90 et doit-on toujours orienter son oreille vers les rumeurs, donner pouvoir aux calomnies ?  Après tout, Don Basilio mettait déjà en garde « La calumnia è un venticello… E produce un’espliosione ». Après avoir récupéré le bien, parlementé avec le premier magistrat du village, choisi les artisans pour quelques réparations nécessaires et écarter progressivement tous les préjugés, le couple passe leurs congés dans cette Italie différente, là où le passé a encore une présence et où tout porte à croire que « il futuro ha un cuore antico », l’une des nombreuse références à la littérature italienne (mais hélas, je crois qu’il n’existe aucune traduction française de ce roman de Carlo Levi).

Sans la moindre intention de donner des leçons, le narrateur va progressivement faire déambuler ses réflexions au fil des pages, laisser sa plume le guider aux humeurs de l’instant, aux souffles de l’air ambiant, aux effluves mariant Orient et Occident, au soleil brûlant et aux visites des tarentules… Rien n’est oublié, de l’enfer au paradis, tout est une divine comédie.

C’est qu’il s’en est passé depuis l’homme d’Altamura jusqu’à la lecture du journal du « zio »  de Michela que Jacques dévore jusqu’à, parfois, en oublier de manger, mais son histoire reflète la condition de la vie de la première moitié du XX° siècle dans cette zone baignée par les mers Adriatique et Ionienne. L’Antiquité, les Lombards, les croisades, les Bourbons, le royaume des Deux-Siciles jusqu’à l’unité italienne. Mais le XX° siècle réserva encore des surprises… Un récit qui justement plonge dans le passé pour réajuster le présent et qui montre tous les paradoxes à la fois des peuples autochtones et de ceux qui veulent les « envahir », par voie belliqueuse ou par voie plus pacifique comme le tourisme.

En dehors (même si on reste à l’intérieur) de cette quête de la vérité, des vraies valeurs sans toutes les fioritures que le marketing sauvage impose, ces heures passées à lire « Casa Bianca » peut ressembler à une retraite dans un lieu hors du temps, voire hors de l’espace, où l’être humain passerait simplement son temps à écouter, regarder. Admirer le ciel et ses nuances, déguster ce que la nature offre, caresser les murs qui renferment tant de secrets… Tel un vaudou livresque, Jacques de Saint Victor nous rappelle toute l’histoire de cette péninsule et que la culture est peut-être l’élément le plus important de toute l’humanité, de Virgile à Stendhal, de Paisiello à Venditti, de De Sica à Visconti, et qu’on souhaiterait presque que rien ne bouge pour que rien ne change… Comme l’auteur qui a un bleu à l’âme en quittant ce nouveau havre de paix, le lecteur reçoit une petite flèche (pas celle de Cupidon) dans son cœur lorsque la dernière phrase apparaît. Reste à laisser dormir le récit et le retrouver plus tard, se souvenir que les classiques ne meurent jamais surtout quand l’Antiquité est encore la source des plus belles lettres modernes.

« Il faut toujours se méfier des rumeurs et des écrivains faisant de l’Histoire… »

« Plus on voyageait, plus on éprouvait un peu partout un malaise toujours identique : l’illusion d’un déplacement sur une planète standardisée par l’industrie du voyage ».

« J’ai toujours rêvé d’une vie paisible sous ce ciel d’Orient. Serrés l’un contre l’autre, nous voguions tous les deux partout en Méditerranée, dans la Sicile des Guépards de Lampedusa, dans la Lucania de Carlo Levi et de son Christ resté à Eboli, dans la Calabre de Campanelle et de sa Cité du Soleil, dans le Salente de Vanini ou même en Andalousie. Si Michela m’avait laissé faire, j’aurais bien mis à fond la Fantasia para un gentilhombre de Joaquin Rodrigo, car je me sentais aussi au fin fond d’une autre péninsule, celle des fiers hidalgos de Cadix ou de Séville. J’étais devenu un adepte de ce Sud rugueux où la musique et le chant accompagnaient depuis les Grecs toutes les étapes de la vie ».

Casa Bianca – Jacques de Saint-Victor – Editions des Equateurs – Mai 2019

















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