dimanche 16 avril 2017


Une noisette, un livre


Sur les chemins noirs

Sylvain Tesson



24 août – 8 novembre : une épopée de la promesse. Celle de l’esprit pour reconquérir le corps. Une route à parcourir comme un vagabond volontaire, celle des chemins noirs, en référence au roman de René Fregni, celle de la nostalgie d’une autre France, celle des espaces libres, celle où le temps ne compte plus. Cette épopée de la promesse est de Sylvain Tesson, suite à une terrible chute (et disons absurde, lui le voyageur casse-cou), son corps est quasi un puzzle et pour rassembler définitivement les morceaux après des mois d’hospitalisation, il veut retrouver sa force d’avant en puisant de l’énergie par les beautés qui nous entourent, les « trésors de proximité ». Le ton est donné, une leçon d’humilité (de courage aussi car jamais l’auteur ne s’apitoie un instant sur lui-même) pour un voyage initiatique du Mercantour au Cotentin. Une diagonale pour offrir un parallèle entre la redécouverte de soi et la découverte de grandes et petites histoires, une diagonale pour éviter de tourner en rond vers un immobilisme fatal, une diagonale sans ligne droite pour un périmètre de liberté.

Ce récit est une palette de différentes leçons. En géographie, en art en général et en littérature en particulier, en histoire, en humour, mais aussi c’est une leçon sur la lutte contre « le dispositif » c’est à dire sur tout ce qui impose notre conduite à tenir. Car la « Confrérie des chemins noirs » n’est autre qu’une cartographie mentale de l’esquisse et d’un rêve, permettant l’effacement du corps et l’accueil d’une liberté d’action.

Un parcours jubilatoire où la nature reprend ses droits, une ode à la simplicité face au modernisme exubérant, à l’agriculture intensive et à l’élevage industriel, un chant glorieux à la tranquillité et non à la cacophonie urbaine, où le silence « vaut un royaume » alors que la folie de mondialisation est similaire à une « crise de Parkinson de l’histoire ».

La richesse de l’écriture est une des valeurs qui s’ajoute au livre de Sylvain Tesson : plume fluide en contraste avec l’effort de la marche, emploi du subjonctif imparfait, le tout enrobé d’un humour subtil et décapant. Tel ce passage sur la « langue étrangère » utilisée par l’administration qui fait de suite penser aux savoureux dialogues de Marcel Pagnol dans Manon des Sources lors de la réunion avec l’ingénieur du génie rural...

Quant aux références, elles pleuvent au fil de la marche. Je ne vais pas les citer car sinon on pourrait penser que je récite un prototype d’annuaire des pages jaunes sur le monde des arts, plus de 50 personnalités dont une, oui j’avoue, qui m’incite à relire encore une fois ses écrits, Alexandre Vialatte, un auteur à suivre rien que pour « son escargot qui ne recule jamais »... Sylvain Tesson honore la noblesse de l’esprit pour glorifier l’authenticité de la culture du paysage et de la terre.

Parcourir ces chemins noirs pour nous envelopper de lumière, pour s’imprégner de « l’amalgame identitaire » de la France (Fernand Braudel) et aussi pour approfondir nos connaissances sur ces merveilles que nous ne remarquons pas (ou plus) parce que proches...

Et terminer en rêvant aux étoiles avec l’auteur et son hommage touchant , quelques lignes plus haut, à Hervé Gourdel. Alors qu’il va s’endormir près du lit de la Vésubie, il écrit « et ce soir-là, en m’enroulant dans ma toile, je saluai Gourdel, avant que les pensées ne se muassent en rêve ».

Sur les chemins noirs – Sylvain Tesson – Editions Gallimard – Décembre 2016

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