Souvenirs d'un médecin d'autrefois

mardi 14 janvier 2025

 

Noisette aquatique

Écouter les eaux vives

Emmanuelle Favier

 


Adrian Ramsay est « oreille d’or » pour la Royal Navy. Écossaise, elle foule rarement sa terre d’origine puisqu’embarquant pendant des mois à bord d’un sous-marin nucléaire. Passablement misanthrope, elle aime cette vie à l’isolement et sait se trouver une place dans ce monde encore très masculin. Elle veille en ayant les « pieds sur terre ». Sa mère est morte lors de l’accouchement et les relations avec son père, devenu aveugle, sont à la limite de l’ère glaciaire. Lors de son retour à la base, on lui apprend que son géniteur est décédé pendant son absence. Bizarrement, un immense vide semble s’engouffrer dans son corps.

Elle demande pendant ses vacances une mission qui va la mener en Bretagne. Arrivée à Brest pour seulement 48 heures, elle prolonge son séjour car elle a rencontré un jeune homme, Arthur, dans un bar qui lui promet une plongée sous-marine dans les eaux bretonnes. Il tombe éperdument amoureux de la femme mais elle n’aime que les relations physiques brèves et sans amour, sans prolongation aucune. Mais, Arthur s’occupe bénévolement du fils de son patron, Abel Lorca, un quadragénaire portant beau, atteint de cécité depuis la naissance et misanthrope comme Adrian. Leur rencontre va être brutale, leurs amours incandescentes vont semer des cendres jusqu’en Catalogne, versant sud d’où est originaire feu la mère d’Abel.

Ce roman est tout simplement superbe ! Évidemment, on pense, au départ, au film Le chant du loup – la romancière y fait d’ailleurs illusion – mais c’est surtout ce voyage intérieur autour des trois A (Adrian, Abel et Arthur) qui interpelle même si les descriptions du travail de la protagoniste et de la vie à bord d’un sous-marin sont taillées d’une fine plume. Emmanuelle Favier décortique la psychologie de chaque personnage en les passant dans le miroir de leur environnement. L’eau reste l’élément essentiel devenant source de vie et de mort, source d’angoisse et de renouveau ; elle enveloppe chaque personnage dans le meilleur comme dans le pire. Dans une langue recherchée, l’eau devient musique dans ce livre qui s’ouvre comme un coquillage vers l’océan des sentiments contraires et tourmentés. Aucun des trois A n’a réussi à m’émouvoir, aucune empathie mais une narration envoutante depuis l’Écosse jusqu’en Catalogne avec les ombres tragiques de Garcia Lorca, Antonio Machado et Walter Benjamin.

Petite noisette inattendue, celle de retrouver l'hôtel du Rayon vert qui a fait l’objet d’un roman l’an dernier aux éditions Albin Michel signé Fanck Pavloff.

Écouter les eaux vives – Emmanuelle Favier – Éditions Albin Michel – Janvier 2024

 

 

vendredi 10 janvier 2025

 

Noisette berrichonne

La poète aux mains noires

Ingrid Glowacki

 


« L’atelier était mon refuge, ma liberté préservée »

Il y a des rencontres inoubliables. Comme celle d’Ingrid Glowacki avec Marie Talbot grâce à l’art et son pouvoir de transmission. Ou comme celle d’un lecteur avec Ingrid Glowacki pour cette biographie romancée de la potière du village de La Borne, un lieu devenu incontournable de la céramique grâce à celle qui, à sa naissance, s’appelait Jeanne Brulé.

Comment raconter Marie Talbot ? D’elle on ne sait pratiquement rien, mystérieuse comme les vallons qui forment l’ancienne Principauté de Boisbelle, rachetée en 1605 par Sully qui va créer ensuite Henrichemont juste à côté de La Borne.

Marie Talbot cumulait tous les facteurs pour ne jamais sortir de l’ombre : pauvre, femme, paysanne, bâtarde. Pourtant, elle su se faire une place dans ce milieu d’hommes du XIXe siècle, s’affranchir. Point de départ pour construire une histoire et faire revivre cette artiste encore trop occultée de nos jours.

Ingrid Glowacki ne fait pas que poser l’encre sur une page, l’encre bat dans son cœur comme la terre battait dans l’âme de Marie Talbot. Passionnée, courageuse, Marie Talbot brise les chaines, ose, surmonte ses chagrins, fait corps avec l’argile pour sublimer la matière. Fière d’être une femme, fière d’être artiste.

Par une écriture sculpturale, la primo-romancière modèle les fontaines de la potière, source de son inspiration pour faire revivre une époque – que d’heures innombrables passées en recherches minutieuses pour faire éclore le roman – certes avec du charme mais où les femmes avaient surtout le droit de se taire et d’obéir ! À la même époque, une autre grande dame du Berry veut briser les chaînes, s’émanciper : George Sand. Se sont-elles rencontrées ? Nul ne sait, aucune trace mais le doute est permis. Et puis les rassembler dans un livre est un hymne à la liberté et un chant de la terre. Car cette terre va sauver Marie Talbot et tracera son destin.

« Je n’avais qu’une envie : entrer dans l’agitation. Moi aussi, je voulais être noire de terre ».

« J’étais marginale, je me réservais cette marge de liberté dans une société contraignante dont j’essayais de m’extraire ou peut-être d’en agrandir les contours. Marginale dans mes amours, dans mon art qui ne répondaient à aucun code ».

« Il faut beaucoup de souffrances mêlées au bonheur pour réussir à atteindre ce qu’on a discerné de la vie, à lui faire prendre forme. J’aimais prendre le contre-pied de tout ce qui avait déjà été vu. Je ressentais puissamment que le but de mon œuvre était la beauté. Mais une beauté dans la vérité. Une vérité suis generis. Je ne voulais pas d’une esthétique plate et fade. Je me devais de faire réfléchir : former des créatures féminines pour obliger le spectateur à se questionner sur le monde qui l’entourait. La femme, l’homme, l’ironie des contraires. Je choquais l’ordre établi pour imposer mes vues, provoquer une émotion : choisir et surprendre. Faire surgir… »

 « La violence est l’apanage des faibles ».

La poète aux mains noires – Ingrid Glowacki – Éditions Gallimard/L’Arpenteur – Septembre 2024

Vous pouvez retrouver mon interview d’Ingrid Glowacki dans le n°170 Hiver 2024 du Magazine du Berry des Éditions La Bouinotte

mercredi 8 janvier 2025

 

Noisette mafieuse

Les forêts de Dracula

Raphaëlle Eviana

 


Raphaëlle Eviana revisite le mythe de Dracula créé par Bram Stoker pour brosser un thriller aussi court qu’haletant sur le trafic du commerce du bois en Roumanie, notamment dans l’une des dernières forêts primaires d’Europe. Mais pas que…

La primo-romancière n’est pas partie au hasard, elle s’est basée sur des faits réels pour alerter, via la fiction, sur la catastrophe écologique qui menace tout un écosystème et la santé humaine. En 2019, deux forestiers ont été froidement assassinés après avoir découvert des coupes illégales et tenter de les signaler https://lecourrier.ch/2020/02/02/la-derniere-foret-vierge-deurope/

Dans « Les forêts de Dracula », Nathan Archer, journaliste français part en Roumanie pour enquêter sur les pratiques illégales d’abattages massifs d’arbres au sein d’un des derniers poumons verts d’Europe. Il est accueilli par Vasile, un correspondant local qui va le conduire dans les Carpates pour rencontrer le père d’un jeune garde-forestier tué par la mafia. Mais lorsqu’ils se rendent sur les lieux du crime, accompagnés par deux autres gardes, la situation dégénère et Nathan fuit dans la forêt. Affamé, épuisé, il est recueilli par un mystérieux équipage puis conduit dans un château digne de celui de Bran, propriété d’un homme mystérieux, dit Le Comte, dit Nicolae…

Cette lecture restera dans votre mémoire pendant longtemps tant le récit est percutant et… hélas, basé sur une situation alarmiste car au fil du thriller vous allez découvrir que le trafic va beaucoup plus loin géographiquement et que si la nature est bafouée et martyrisée, la santé humaine est également en danger. Des parallèles très judicieux, des métaphores qui collent parfaitement à la situation font de ce roman un précieux ouvrage qui incite à s’informer. L’autrice signe une postface pour justement en savoir plus sur cette mafia du bois.

Les forêts de Dracula – Thriller écologique au cœur des Carpates – Raphaëlle Eviana – Éditions Dandelion – Novembre 2024 (initialement écrit en 2020 en auto-édition)

 

 

 

lundi 6 janvier 2025

 

Noisette animiste

L’origine des couleurs

Sanche

 


Hymne à la forêt et plaidoyer pour la survie des Mbuti.

Une jeune infirmière belge d’origine ivoirienne quitte son travail pour partir en mission humanitaire sous la bannière de Médecins sans Frontières pour endiguer une nouvelle épidémie de choléra au Congo, dans la région du Haut-Uele, avec pour base Niangara. Un peu abasourdi par la méthode de recrutement, elle reprend espoir quand elle débarque à Kinshasa même si le périple est loin d’être terminé pour pouvoir rejoindre le camp de base en plein cœur de l’Afrique. Attirée par la forêt, elle deviendra un refuge lorsque l’infirmière sera confrontée à la violence des groupes armés sévissant dans la région. Au moment où tout espoir de survie s’effondre, elle entend des tam-tams, ce sont ceux des Mbuti, plus communément appelés Pygmées. 

Sanche, plus connu en tant que chanteur du groupe Planète Bolingo, a pris la plume pour raconter en partie son expérience en tant qu’humanitaire pour Médecins sans Frontières en créant une fiction proche parfois, dans la deuxième partie, du conte. Si j’ai eu quelques petites réserves sur certains passages vers la fin, concernant notamment l’Iboga, l’ensemble est un immense souffle de retour d’humanité et une formidable prise de conscience sur le destin de l’homme autour de la nature avec l’exemple de ce peuple des forêts et du Bu Nganga.

Roman initiatique, roman ressourçant, roman remettant les pendules au cœur de l’homme et de la nature, le primo-romancier lance un véritable appel par la voix des lettres en faveur de la nécessité de retrouver un sens à la vie par la nature, le partage et la bienveillance dans un monde en lutte mercantile qui ne fait plus qu'attention aux chiffres et à l’égo. Et puisse ce livre être un écho à la sauvegarde des peuples à l’image des Mbuti qui sont, chaque année, menacés par les guerres, les luttes fratricides et la disparition de leur environnement de toujours. Ils ont pourtant beaucoup à nous apprendre.

« Il me précise que s’énerver dans la culture congolaise est un aveu de faiblesse et que c’est très mal vu en plus d’être inefficace ».

« Être ensemble. Cette phrase, un peu comme un mantra congolais, j’allais l’entendre maintes et maintes fois. Et c’était bien représentatif de ce que j’allais apprendre de cette culture : l’individualisme à l’occidentale n’avait pas lieu d’être. En forêt et dans un contexte disons plus fragile, l’esprit communautaire avait encore toute sa place, et pour moi qui en avait été sevrée toute ma vie, c’était une véritable nourriture de l’âme ».

 « Les peuples autochtones d’Afrique sont aujourd’hui quasiment réduits à néant (…). C’est une mort annoncée et personne n’y fait rien ».

 L’origine des couleurs – Sanche – Éditions 5 sens – Novembre 2024

mardi 10 décembre 2024

 

Noisette solognote

Tremblevif

Jean-Pierre Fleury

 


 

Amateurs de romans historiques, ce livre est pour vous !

Ne cherchez pas la commune de Tremblevif, elle n’existe plus, le nom étant devenu Saint-Viâtre. Mais elle a donné une impulsion à l’écrivain pour créer une fresque romanesque sous le règne de Louis XV.

Guillaume, brave forgeron a commis un crime en déversant son urine sur les pieds du curé de la paroisse pour éviter qu’ils ne gèlent sur place. Au même moment, son épouse est violée par les gardes du château qui font dévorer par des cochons deux des trois enfants vivants dans la chaumière. Un de ces enfants a pour père le terrible baron Hugues du Bosq, facilement reconnaissable car la lignée du seigneur local a la particularité de porter deux côtes supplémentaires dans la nuque. Pourtant Guillaume, envoyé aux galères, va ne cesser de vouloir retrouver cet enfant. Lors d’une évasion, le forgeron et une poignée de forçats vont entamer une épopée de la justice depuis les rives de la Méditerranée jusqu’en Sologne qui va faire trembler les murs de Versailles.

Roman époustouflant avec une écriture se collant à l’ambiance du XVIIIe siècle, TrembleVif est le fruit d’une imagination débordante tout en retraçant les conditions humaines de l’époque. Même si cette aventure livresque est pigmentée de certaines rumeurs – après tout nous sommes dans le domaine de la fiction – c’est une ode à la liberté et au pouvoir des hommes pour lutter contre l’impossible. À la fois rude et poétique, glacial et teinté d’humour, chaque lecteur éprouvera une empathie directe avec le héros, un homme ne cherchant que la justice sans esprit de haine ou de vengeance, juste remettre à peu d’égalité entre les hommes. Vaste rêve si contemporain.

Tremblevif – Jean-Pierre Fleury – Éditions La Bouinotte – Octobre 2024


jeudi 5 décembre 2024

Noisette d’espérance

L’enfant qui sauva la terre

Didier Van Cauwelaert

 


Un roman très court mais qui incarne parfaitement l’esprit du romancier : humain, positif et solaire.

Le sujet est pourtant grave, l’action se situant dans une unité pédiatrique de maladies quasi incurables. Thomas en fait partie. Ce qui va pourtant bouleverser tous les diagnostics est qu’il va être porteur d’une mission dirigée par un clown : sauver la terre. Vaste programme pour une planète atteinte, également, d’un mal quasi irréversible. Thomas pourra-t-il sauver la barrière de corail, les abeilles, les catastrophes climatiques...

D’aucuns pourraient trouver ce récit excessivement léger, voire puéril. Il n’en est rien. Derrière la fable, de profonds sentiments surgissent et un appel à se réveiller est manifeste. Sauver la terre c’est se sauver soi-même. Prendre soin de soi sans refuser d’écouter son corps ; ne pas s’empoisonner, ne pas empoisonner l’environnement.

Les petites marques de fabrique de Didier Van Cauwelaert ne manquent pas à l’appel, une écriture sans langue de bois pour remettre certains faits en place, comme par exemple, la crise du Covid ou les voitures électriques dites écologiques. Quel grand bien cela fait !

« Quand tu penses à ce que tu espères recevoir en échange, tu affaiblis ce que tu donnes ».

« La Vierge Marie, c’est comme le Père Noël : un concept merveilleux, mais qui subit trop souvent l’influence des exploitants ».

« Nos pensées ont ce pouvoir, oui. Soit, elles polluent, soit elles réparent ».

L’enfant qui sauva la Terre – Didier Van Cauwelaert – Éditions Albin Michel – Novembre 2024

jeudi 21 novembre 2024

 

Noisette intime

Le silence des ogres

Sandrine Roudeix

 


"Il y a des romans qui sont comme des forêts. On les regarde de loin. On y pense. On parcourt un bout de chemin pour les atteindre. Et puis on s'arrête. Un tas de ronces nous barre le passage. Le tronc à vif des arbres nous toise. Les aiguilles des pins craquent sous nos pas comme un tapis de verre, comme un terrain miné, comme un piège. Les branches nous fouettent le visage. Les racines se déploient en un tas de petits serpents venimeux. Les araignées grouillent. Les massifs d'ortie menacent. Les corbeaux guettent. On fait demi-tour."

L’écrivaine Sandrine Roudeix donne le ton dès le deuxième chapitre : elle nous invite à prendre un chemin abrupt, parsemé de pierres avec plus d’épines que de roses. Mais le lecteur ne fera pas demi-tour, bien au contraire. Dans les racines d’autofiction et sous la canopée livresque des allées s'ouvrent, des petites graines se déploient, grâce au meilleur fertilisant de la littérature : l'écriture.

Le père de Sandrine n’est pas inconnu mais il n’a jamais voulu la reconnaître. Elle ne savait rien de lui, l’histoire avec sa mère a été plus qu’éphémère, « une conception dans les cendres de l’histoire ». Le destin fait qu’un jour elle retrouve sa trace, renoue avec lui pour qu’à nouveau – après un petit début de route ensemble – ils se séparent. Deuxième chute, deuxième blessure, deuxième abandon. Vingt ans plus tard, lors d’une séance de dédicace, un inconnu prononce le nom de son père. Troisième chute. Tenter de panser les cicatrices par un jeu de pistes dans sa mémoire et par l’écriture ; en parallèle ses séances avec le psychiatre, souvent déconcertantes.

Sandrine c’est l’histoire d’une femme qui veut s’affirmer dans une forêt vierge de filiation paternel. Sandrine c’est une histoire qui interpelle, qui émeut, qui rassemble. Sandrine c’est une écrivaine qui trace l’encre des mots selon l’intensité de la douleur, du manque, des ombres… pour attraper un morceau de soleil dans son espérance de femme adulte.

Ce roman est un terreau où jaillissent les mots, les métaphores. Un exemple. Loin du romanesque mais au cœur de l'humain. Sensible, authentique. Poétique.

Le Silence des ogres – Sandrine Roudeix – Éditions Calmann Lévy - Août 2024

mardi 12 novembre 2024

 

Noisette onirique

Ma vie avec Gérard de Nerval

Olivier Weber

 


Le grand reporter et écrivain nous convie à un voyage en « Nervalie ». D’aucuns auraient pu songer qu’il nous inviterait en « Kesselie » ou en « Garylie » mais c’est avec ce « souffleur de vers » que l’invitation prend forme puisque la poésie de Gérard de Nerval a accompagné Olivier Weber depuis son enfance pour lui permettre de s’évader de l’orphelinat où les punitions avaient remplacé les rêves. Véritable boussole pour ses futurs déplacements en Orient, en Afghanistan, par monts et par vaux, Gérard de Nerval a été son maître et, parfois, son double dans la mélancolie des vagabondages.

Gérard de Nerval ne le quitte pas, même en traversant les frontières clandestinement, un recueil dans la poche en guise de visa. Comme une bonne étoile la poésie va servir de pare-chocs contre la mitraille, être un morceau de paradis dans certaines descentes en enfer, la voix d’un fantôme pour le guider dans les ruines de l’humanité. La poésie de Nerval versus les idéologies sanglantes. Pour Olivier Weber « la poésie apprend à espérer » tandis que « l’idéologie apprend à mentir », un viatique contre un fardeau.

La lecture de ce texte pourrait être vertigineuse puisque l’idée de ce livre est née dans l’esprit d’Olivier Weber lorsqu’il escaladait les pentes du glacier du Lhotse dans l’Himalaya, prendre de la hauteur pour souffler la démarche nervalienne. Bien plus qu’un hommage à celui qui sombrera dans la folie, c’est une déclamation d’une vie éternelle sur les pentes de l’existence humaine, rendre vivant ce qui ne l’est plus pour en tirer une force intérieure.

Le parcours de Gérard de Nerval s’apparente à une psyché pour l’écrivain, et, chacun pourra y puiser des forces, être des Sisyphe sur les parois du monde pour diffuser la poésie, la beauté, sur les duretés et laideurs ambiantes.

« La poésie nervalienne élève et apaise. Et c’est tout ce que l’on demande à un poète voyageur, qui nous emmène soigner nos affres dans des édens désirés, fussent-ils chimériques ».

« Le séjour viennois s’étend, contrairement au sentiment amoureux. Nerval est usé par une sorte de double jeu, cette distanciation qu’il a avec le monde diplomatique, cette volonté de faire semblant. Il se rend compte qu’il n’est pas du sérail. Aux grands sensibles, la patrie n’est pas toujours reconnaissante, la diplomatie encore moins. Le protocole et le rang sont intraitables. On ne pardonne guère à ceux qui n’ont pas le sang bleu, même s’il s’agit du rejeton d’un médecin des Armées impériales dont la mère est morte en campagne ».

« Comme Romain Gary au siècle suivant, il est trop à l’étroit dans son existence pour ne vivre qu’une seule vie ».

Ma vie avec Gérard de Nerval – Olivier Weber – Éditions Gallimard – Septembre 2024

vendredi 8 novembre 2024

 

Noisette journalistique

Loin de chez moi

Maryse Burgot

 


 

Maryse Burgot est devenue au fil de ses reportages une figure incontournable de France Télévisions et du 20 heures de France 2 : au journal télévisé, bien souvent munie d’un gilet pare-balles elle apparaît en direct de zones de conflits. Mais son travail ne s’arrête pas là, elle fut correspondante à Londres, puis à Washington, avant de repartir par monts et par vaux pour faire entendre la voix du monde. Rien, au départ, ne prédestinait cette jeune femme à être sur tous les fronts : fille de paysans, elle a gravi les échelons par sa force, sa ténacité, son approche sensible, sa prudence et son envie de faire parler les victimes des ténèbres de la géopolitique. Mais pas que.

C’est un document exceptionnel que nous livre la journaliste pour raconter ses trente dernières années derrière ou devant la caméra, un témoignage qui rappelle combien ses reportages sont minutieusement préparés, non sans risques. Mais derrière la journaliste, il y a aussi une femme et une mère qui parlent. Mère et reporter, elle concilie les deux malgré les jugements qui, parfois, lui sont portés : pourtant « les hommes ne sont pas jugés de la même façon, personne ne leur reproche « d’abandonner » femme et enfants ». Mais rien n’arrête la correspondante de guerre.

Pour la première fois, elle narre sa condition d’otage aux Philippines en 2000 mais ne s’attarde guère, elle a plus « utile » à poser sur le papier : son premier grand reportage en Inde, ses tribulations au Kosovo avec feu le JRI Gilles Jacquier – à qui elle rend un vibrant hommage – ses années anglaises et américaines, ses nombreux déplacements au Moyen-Orient, en Ukraine, en Afghanistan… sans oublier les ravages de la colère de la planète en Haïti ou le tsunami de janvier 2005 dans plusieurs pays d’Asie du Sud-Est, la crise du Covid jusqu’à ses derniers déplacements pour le conflit israélo-palestinien.

Avec une objectivité redoutable, elle monte - avec une équipe limitée - ses reportages, allant vers les autres avec une extrême empathie sans jamais se plaindre des conditions périlleuses dans lesquelles elle se retrouve, elle sait que rapidement elle pourra retrouver les siens et son confort. Montrer la détresse, l’absurdité des guerres, le courage des victimes ou de leurs proches est son seul but.

« Loin de chez moi » permet également de se remémorer des faits passés et de retrouver une histoire de la géopolitique dans une version brute, celle des gens de terrain ! Révélateur est le passage de ses années en France pour couvrir l’Élysée, « la politique intérieure et ses conventions, ce n’est pas pour Maryse Burgot », elle préfère « les espaces sans limites du reportage sociétal, en zone de guerre ou pas ». À lire de toute urgence…

Loin de chez moi – Maryse Burgot – Éditions Fayard – Octobre 2024

 

 

dimanche 3 novembre 2024

 

Noisette orfévrée

La reine du labyrinthe

Camille Pascal

 


L’affaire du collier de la reine racontée comme jamais ! Dans la pure lignée du roman historique, Camille Pascal se livre à l’art de faire jouer mots et personnages, le tout saupoudré d’un humour irrésistible. Sans rien inventer.

Si Marie-Antoinette n’a été aucunement responsable du vol du collier, elle a été néanmoins au cœur d’une affaire d’État précipitant le début de la Révolution française. Accusée de mener grand train, la reine se retrouve confrontée aux machinations politiques et judiciaires qui vont renverser la monarchie.

Pourtant, l’affaire est juste un jeu de dupes avec pour origine une intrigante, Jeanne de La Motte. Mariée au comte de la Motte issue de la petite noblesse et sans un sou en poche, Jeanne réussit à prouver qu’elle descendait de la grande lignée des Valois par un aïeul bâtard royal d’Henri II. Par sa protectrice, Madame de Boulainvilliers, puis avec l’argent de ses amants, dont celui du cardinal de Rohan, elle s’infiltre à Versailles, tentant – toujours en vain – d’approcher la reine. Loin d’être découragée, elle propage, avec brio, la rumeur qu’elle a les faveurs de Marie-Antoinette et assure au cardinal – détesté de la reine- qu’il va bientôt intégrer un ministère. Son plan machiavélique fonctionnant à merveille, elle va franchir un étage supérieur lorsqu’elle rencontre le bijoutier Charles Boehmer, créateur d’un collier, aussi somptueux que ridicule, que Louis XVI refuse d’acquérir pour cause de caisses vides. Une occasion en or pour que Jeanne et son mari Nicolas s’enrichissent sur le dos du cardinal.

En toute logique, le roman est concentré sur le personnage haut en couleur de Jeanne de La Motte-Valois, oscillant entre la galanterie et la coterie grâce à ses dons de séductrice, manipulatrice et d’oratrice, retranscris sous la plume du romancier avec grand style, l’ombre d’Alexandre Dumas se faufilant avec délectation. Les truculents dialogues ne proviennent pourtant d’aucune imagination, ils sont le fruit d’une recherche minutieuse, Camille Pascal ayant exhumé des écrits oubliés.

Roman historique mais terriblement contemporain, tant l’auteur décortique les passions humaines de l’appât du gain, de la course à l’égo et au paraître et qu’une emprise par les sens peut se révéler fatale.

La reine du labyrinthe – Camille Pascal – Éditions Robert Laffont – Août 2024

lundi 21 octobre 2024

 

Noisette de mémoire

Jacaranda

Gaël Faye

 


Dés les premières pages, le lecteur sait qu’il entre dans un domaine qui ne va pas le laisser indifférent, où les lueurs vont tenter de percer à travers les ténèbres sous la canopée des horreurs humaines. Des branches livresques se posent sur vous par la maîtrise des métaphores tirant les racines du mal. Jacaranda, est bien plus qu’un arbre à palabres. Il est le témoignage vivant, à travers le personnage de Milan qui part au Rwanda pour connaître les origines de sa mère cachées sous un silence permanent, d’un génocide né dans l’histoire déchirée du Rwanda.

Élève médiocre, Milan est un enfant qui voudrait mieux connaître ses parents, surtout sa mère, originaire de Rwanda mais qui refuse toute réponse à ses questions. L’arrivée de Claude pendant quelques mois va interpeller Milan. Claude a le même âge que lui, ne parle pas, est d’une maigreur affligeante et un énorme trou s’est formé dans sa tête. Il le considère comme le frère qu’il n’a pas et l’entoure d’une immense affection. À sa grande surprise, sa mère part au Rwanda mais reviendra sans Claude. Un déchirement. Révolté en lui-même, des années plus tard il se consacre à une recherche sur le génocide rwandais et part vivre à Kigali dans le quartier de Nyamirambo. Il retrouvera Claude, des personnages iconoclastes et verra Stella grandir, cette petite fille qui se réfugie sans cesse dans son jacaranda. Mais pourquoi sa mère persiste à se dérober...

Si la poésie est toujours la marque de fabrique de Gaël Faye, l’auteur est également maître dans la narration, sachant mieux que quiconque expliquer le drame du Rwanda conduisant au génocide des Tutsi. Malgré le crépuscule qui s’est abattu, malgré les horreurs perpétrées, le pays se reconstruit en essayant de pardonner, sans oublier pour autant. Porter la voix des disparus et continuer à espérer à une humanité. Jacaranda est tout à la fois. Poignant, fort et, paradoxalement, terriblement vivant : « J’avais envie de m’enfuir, de quitter cette terre de mort et de désolation (…) puis je pensais aussitôt à Claude, à Eusébie, à Stella, et quelque chose se fissurait en moi qui laissait passer un soleil insensé, la possibilité, malgré tout, de la vie et de la beauté ».

Jacaranda – Gaël Faye – Éditions Grasset – Août 2024

  Judith, le pacte oublié Martine Trouillet De prime abord, l'envie de faire entrer chez soi Judith est plutôt de faible intensité... As...