vendredi 14 septembre 2018


Une noisette, un livre

 La marcheuse

 Samar Yazbek




Toi Rima, la marcheuse, l’adolescente vivante au milieu des cendres, tu es le courage au milieu d’un pays en ruines. Ton pays, la Syrie, l’un des berceaux de la civilisation est en lambeaux, tes pieds te portent vers la marche mais pour aller vers où, vers quelle lumière encore possible dans cet enfer où même bientôt il n’y aura plus d’insectes tellement la mort est lâchée en bombes… Rima, j’ai honte de trembler à tes pages de lecture, j’ai honte de verser des larmes sur ton peuple, j’ai honte d’avoir la gorge serrée alors que je lis dans le confort de la paix et l’estomac rempli. Surtout que vivante, tu ne le seras plus, tu ne l’es déjà plus…

Rima c’est l’histoire d’une jeune fille muette dans le pandémonium syrien. Atteinte d’une maladie étrange, elle ne peut s’arrêter de marcher dès qu’elle est debout. Raison pour laquelle sa mère l’attache avec une longue corde pour éviter qu’elle parte trop loin. Un jour, pour aller voir une amie bibliothécaire, la mère et la fille  traversent la ville de Damas et lors d’une énième check-point, la maman est tuée et la fille blessée. Transportée dans un hôpital prison, Rima découvre l’horreur en temps réel et les conditions de « détention sanitaire ». Récupéra par son frère, qui l’attache à son poignet, elle part dans la Ghouta, là où son cher frère disparaîtra à son tour…mais il a le temps lors du gazage massif de demander à son ami Hassan de prendre soin de sa sœur. Jusqu’au jour où…

Rima dessine, raconte. Puise toute l’énergie possible dans les réminiscences de ses lectures, principalement « Le petit prince » et « Alice au pays des merveilles » et dans l’écriture, ses feuilles de papier où elle narre toute la solidité d’une tragédie. Elle arrive encore à rêver, pour supporter la pluie d’horreur s’abattant par torrents, a parfois espérer, a parfois attendre la mort.

Par ce récit d’une force inénarrable l’écrivaine syrienne Samar Yazbek dresse un constat plus qu’étourdissant et sombre sur un pays en guerre depuis 7 ans et sous la domination clanique des el-Assad depuis 1970. Elle est devenue une voix pour les milliers de syriens qui ne peuvent s’exprimer, qui ne peuvent plus crier leur souffrance. Son précédent récit « Les portes du néant » était déjà déchirant, avec « La marcheuse », c’est un pas de plus dans la descente du domaine d’Hadès, des flammes de sang projetées sans pitié sur un peuple qui ne demandait qu’un peu de liberté. Le récit regorge de métaphores sur la double peine d’être une femme en Syrie : on ne peut parler, on ne peut se déplacer librement seule, la violence fait la loi, qu’elle vienne du pouvoir en place ou de l’extrémisme religieux.

Ce livre est d’une beauté scripturale pour relater les ténèbres d’une guerre, la douleur d’un peuple, le désespoir sans aucune lumière de survie, sans le souffle d’un apaisement. Témoignage sans censure de la dictature des bombes qui brise le destin d’une jeune fille  qui découvrait l’émergence de l’amour et  n’avait qu’une ambition : vivre. Mais de marcher, ses jambes se sont arrêtées…

« Et c’est seulement alors que mon frère s’est tourné vers moi. Son regard était vide, comme celui des chats morts dans notre ruelle. Quant à moi, sous le ciel décoré de loupiotes argentées, j’ai remarqué ces petites coulées très douces que les larmes avaient sculptées en serpentant le long de ses joues. Nous venions de pénétrer dans la zone de siège. »

 « L’amour, c’est une série de petites planètes mouvantes qui dansent avec leurs bras longs et effilés, puis fusionnent dans un maelstrom de lumière éblouissante. L’amour, c’est quand tous les muscles de mon corps deviennent aussi muets que ma langue. »

«  Quand Hassan a saisi mes doigts, j’ai recommencé à respirer, et cette obscurité moite imprégnée de l’odeur détestable m’est sortie du corps par le ventre et par les yeux. Pendant ce temps, je plongeais mon regard dans les yeux d’Hassan, ceux-ci étaient nets, ou plus précisément ils étaient inondés. Tu sais ce que ça représente, des yeux trempés de cette eau qu’on appelle des larmes ? »

« C’était un phénomène déroutant pour moi : que les gens se volatilisent d’un coup comme s’ils n’avaient jamais existé. J’y ai beaucoup réfléchi, avant de comprendre que toute réflexion était vaine, sachant que nous ne sommes en définitive même pas capables d’assurer notre survie. »

« Le temps était semblable à cette période qui s’est écoulée avant que je naisse. Il n’était rien, et aujourd’hui il n’est rien. Je ne le comprends plus. Je ne le reconnais plus. Et je reste accrochée à un point fixe, comme les aiguilles d’une horloge qui tourneraient en sens inverse de la normale. »

La marcheuse – Samar Yazbek – Traduction : Khaled Osman – Editions Stock – Août 2018

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