Souvenirs d'un médecin d'autrefois

vendredi 19 juin 2020

Une noisette, un livre

 

Un monstre est là, derrière la porte

Gaëlle Bélem

 

Quel est ce monstre derrière la porte ? Un Croque-mitaine, un Grand méchant Loup ? Mais nous ne sommes pas en métropole, nous sommes à l’ile de La réunion, alors possible que ce soit l’atroce Grand-Mère Kal… ou d’autres personnages.

Au début des années quatre-vingt, un homme et une femme se rencontrent. Rien d’extraordinaire. Sauf qu’ils vivent dans une France de l’autre bout du monde où la misère est le quotidien des habitants, cette ile restant trop souvent assimilée à une succession de cartes postales idylliques.

Le couple Dessaintes se marie mais n’eut pas beaucoup d’enfants. Un fils décède quelques heures après la naissance puis vient une fille. Horreur, une fille ! Non désirée elle grandira sans amour. Elle trouve refuge dans les livres, l’écriture. Alors elle va raconter sa vie, l’histoire de ses parents, de ses voisins, de ce territoire colonisé. A sa façon. Pour dompter le monstre qui se cache, surgit, dévore, blesse. Avec l’aide de la pauvreté qui gangrène toute une population et qui se réfugie dans l’alcool, elle-même entrainant la violence.  Et ce, de Charybde en Scylla.

A neuf ans, cette petite fille s’estime déjà vieille, elle a déjà vécu la malnutrition, la violence d’un père qui se retrouve au chômage puis qui va s’enfuir pour toujours, l’errance d’une mère qui semble détachée de tout, les coups, les brimades, l’humiliation, les punaises de lit dans la pitance de riz. Pourtant, elle s’accroche, reste à savoir si elle parviendra à se tracer une route ou à ne trouver qu’un précipice.

Si Gaëlle Bélen a déjà signé son propre style dès son premier roman, je soupçonne tout de même que sa plume soit le résultat d’un hybride entre Michel et Jacques Audiard : Michel pour la causticité et l’humour au vitriol – entre nous même les fameuses « nervous breakdown » surgissent – et Jacques pour faire évoluer des personnages ambivalents dans un univers sombre et thrillesque. Avec une touche de prestidigitation pour ne pas en venir à détester les parents malgré tous les faits accablants qui les condamnent.

Un roman qui rassemble une coulée de mots pour déclencher une éruption d’émotions diverses, du rire aux larmes, en passant par une cheminée de surprises et qui fait que ce livre se transforme peu à peu en une sorte de basalte sombre et résistante. Aucune crainte d’ouvrir la porte même si monstre il y a. Une fois entré, c’est un récit volcanique qui attend le lecteur.

Un geyser livresque, un point c’est tout !

« Bien que quelques-uns rêvassent encore de pirogues à fond plat fuyant au crépuscule vers le pays nègre, la plupart avaient compris qu’ils seraient enterrés ici au meiux sous un takamaka, entre l’écume et la boue. Alors commencèrent les premiers suicides, les troubles psychotiques, les infanticides et les avortements à coups de menthe pouliot. L’abîme appelle l’abîme ».

« Ils marchaient, regardaient en bas, ils avançaient encore et avaient le vertige. Alors, ils se résolurent à regarder passer les jours. Pas vivre. Ça, c’était perdu d’avance. Juste laisser passer les jours ».

« A la Réunion, la vie en lotissement, c’est Pandémonium sous les tropiques ».

Un monstre est là, derrière la porte – Gaëlle Bélem – Editions Gallimard/Collection Continents Noirs – Mars 2020


mercredi 17 juin 2020

Une noisette, un livre

 

De Wagner à Hitler

Fanny Chassain-Pichon

 

Si l’Académie des Beaux-Arts de Vienne n’avait pas refusé par deux fois la candidature d’un certain Adolf Hitler, est-ce que la Seconde Guerre mondiale aurait existé ? Et la face de monde en eût été changée.  Rien n’est certain mais ce qui est indéniable c’est qu’Hitler rêvait d’être artiste, un artiste. Fasciné, et le mot est faible, par Richard Wagner, il en fera son modèle et théâtralisera son ascension au pouvoir. Du nazisme il en avait fait une religion laïque, il manquait les dieux de l’opéra. Ce sera le début d’un long crépuscule où la mythologie s’enfoncera dans les profondeurs du royaume d’Hadès.

Si d’aucuns ne peuvent responsabiliser le compositeur, il n’a jamais pu rencontrer le Führer vu que ce dernier est né après sa mort, il n’en demeure pas moins qu’il a été une source d’inspiration, non seulement pour l’art de la mise en scène mais aussi pour les textes antisémites que Wagner a écrit à plusieurs reprises. 

Fascinant essai de l’historienne Fanny Chassain-Pichon qui met en parallèle les différentes étapes de la vie de Richard Wagner et Adolf Hitler, ce qui permet à la fois de découvrir des facettes inconnues des deux personnages et de réaliser combien l’art peut être détourné à des fins extrêmes. Si Wagner n’a pas été le seul mentor de l’idéologue du III° Reich, Gobineau et surtout Chamberlain ont été des exemples terrifiants, il s’est transformé en une sorte d’un idéal politique pour celui qui savait tant se donner en spectacle. On ne peut d’ailleurs pas oublier un autre personnage enivré par la musique de Wagner, Louis II de Bavière.

Hitler ne pouvant ni briller ni créer artistiquement, il s’est réfugié dans l’œuvre d’un autre pour assouvir son égo et ses délires morbides d’eugénisme et autres dévastatrices théories, se confondant parfois avec un héros wagnérien et faisant de Bayreuth un autre Nuremberg, surtout que certains descendants du musicien flirtaient avec l’idéologie et son sinistre représentant.

Une enquête à suivre chapitre par chapitre chacun étant  parfaitement et subtilement nommés : Ouverture / La valse de l’enfance / Marche vers la révolution / Sarabande de déceptions /Bayreuth vaut bien une messe / Terribles partitions / Symphonies guerrières / Requiem, et qui donnent le ton pour cette funèbre marche de l’Histoire.

L’historien Edouard Husson,  par une brillante préface, posent les notes de ce récit wagnérien, un vaisseau où naviguent ces fantômes du passé.

« Il est un apport essentiel de Wagner au théâtre allemand de l’époque : le mythe. Tous les opéras qu’il composa après 1848 furent en effet inspirés de personnages mythiques, facteurs d’attraction supplémentaires pour le public, mais surtout formidables intruments médiatiques au service d’une idéologie politique ».

« On voit se profiler, au fur et à mesure, une hitlérisation de plus en plus forte de Wagner par la force des propos du Führer, mais aussi par le biais de certains hommes du parti, tels Göring, Goebbels ou encore Himmler – qui en 1934 chercha par exemple à faire du château de Wewelsburg un nouveau temple des chevaliers du Graal à la mode nazie ».

De Wagner à Hitler, portrait en miroir d’une histoire allemande – Fanny Chassain-Pichon – Préface Edouard Husson -  Editions passés Composés – Mai 2020


mardi 16 juin 2020

Une noisette, un livre

 

Pechkoff, le manchot magnifique

Guillemette de Sairigné

 

De Yesha Sverdlov à Zinovi Pechkoff, c’est l’histoire incroyable d’un destin racontée avec brio par Guillemette de Sairigné, fille de l’officier Gabriel de Sairigné tombé à Saigon en 1948 qui a connu ce manchot magnifique, de l’Oural à l’Atlantique et bien au-delà. Une légende oublié qui méritait d’être remise en lumière.

Né pauvre, dans une Russie tsariste moribonde, juif au pays des polgroms, le jeune Yesha Sverdlov  ne pouvait guère songer à un brillant avenir. Mais, une étincelle a jailli au milieu des cendres, il rencontre l’écrivain Maxime Gorki, des atomes se lient, l’écrivain l’adopte et le conte de Zinovi Pechkoff peut commencer.

En désaccord avec le régime tsariste, Pechkoff refuse de s’engager dans la guerre russo-japonaise et part à l’étranger, de l’Europe à l’Amérique où il va à la fois errer, travailler comme il peut, apprendre la vie et développer, au fur et à mesure, ses nombreuses facultés, le tout sous l’aile protectrice de Gorki qui en a fait son secrétaire.

La Première Guerre mondiale éclate et Pechkoff incorpore la Légion étrangère. Caporal en mai 1915 il dirige une escouade avec un courage inénarrable mais lors d’une attaque, une balle lui traverse le bras. Les soins ne viendront pas tout de suite et transféré à Paris après moult difficultés, l’amputation de son bras droit sera inévitable. Une fois guéri, il reste dans l’armée, devient officier interprète, la diplomatie avance doucement mais sûrement.

La perte d’un membre n’affectera en rien l’esprit de bravoure de ce manchot magnifique et des êtres d’exception vont jalonner son brillant parcours, lui le petit enfant russe sans racines glorieuses terminera général et ambassadeur de France. Ses bras droits seront Gorki, Philippe Berthelot, Damien de Martel, Charles de Gaulle, Edmonde Charles-Roux . Si certains de ces personnages sont connus, d’autres le sont beaucoup moins et c’est une opportunité livresque que de découvrir ces hommes et ces femmes qui ont façonné l’histoire mondiale. Du Japon aux Etats-Unis, du Maroc à l’Italie, de la Chine au Liban. Un voyage par monts et par vaux à travers cette figure hors norme, abolitionniste, anticolonialiste, loin des étiquettes qu’on aurait voulu lui coller. Imprévisible il n’avait certainement qu’une devise : le sens de l’honneur et du devoir.

Mais si la carrière professionnelle de Zinovi Pechkoff n’est que feux et flammes, ce sont les cendres qui jonchent sa vie sentimentale. Séducteur en diable, ses mariages seront de courte durée tout comme ses liaisons, certaines ruptures le blesseront même profondément. Deux enfants naîtront de deux unions différentes mais la seconde naissance sera une joie de courte durée, le bébé mourant quelques jours plus tard. Quant à sa fille chérie, il ne la reverra jamais à l’âge adulte.

Cette remarquable biographie permet également de se remémorer de grands chapitres de l’histoire  comme, entre autres, les prémices de la guerre d’Indochine ou, dans un autre registre, de vouloir relire certains classiques comme « Une confession » de Gorki tout en allant gravir le mont Kazbek à travers d’autres pages livresques.

Etonnant le passage de la rencontre entre Pechkoff et Vaslav Nijinski qui se retrouvèrent enfermés par erreur au théâtre municipal de San Francisco et d’apprendre avec stupéfaction que Maurice Druon avait un nègre, et non des moindres : Matthieu Galey.

« Le manchot magnifique », un hommage à ces « semeurs de courage » bien trop souvent occultés et qui méritent qu’une trace demeure dans les strates de l’histoire.


« Quelle est cette étrange attraction qui vient unir les âmes fortes au-delà des langues parlées, des cultures acquises, des goûts avoués, des idéologies défendues, au-delà des préjugés ? Zinovi, en quittant la boutique de la rue Pokrova, a su conquérir à sa manière le monde. Il a fait naître des sourires sur le visage de Gorki l’Amer. Il a vibré à la voix de Chaliapine et partagé avec lui de solides fous rires. Il a sillonné Paris à vélo avec Lénine et, acharné à le dépasser dans les montées, en a oublié de l’entretenir de l’avenir du prolétariat. Il a disserté avec Lyautey sur les mérites d’une colonisation généreuse et respectueuse des populations locales. Il a apporté à de Gaulle une connaissance intime de mondes lointains auxquels le Général, solidement ancré dans la terre de France, n’avait pas forcément accès. Il a partagé avec de grands chefs militaires, avec de Lattre, avec Leclerc, sur la grandeur de l’engagement au feu, sur le choix d’un métier qui a la mort pour hypothèse de travail. Plus tard, au Japon, il deviendra l’ami du général MacArthur, sacré « Imperator » du Pacifique. Au rang des acteurs majeurs du XX° siècle dont Zinovi Pechkoff aura croisé le chemin, marchant parfois un temps à leur côté, on peut ajouter, à compter de l’été 1945, la figure du Grand Timonier ».

Pechkoff, le manchot magnifique – Guillemette de Sairigné – Allary Editions – Septembre 2019


mercredi 10 juin 2020

Une noisette, un livre


Désir d’Afrique

Boniface Mongo-Mboussa



 

 

L’Afrique n’est pas que le berceau de l’humanité, c’est aussi le continent de la diversité culturelle, ses richesse ne sont pas que dans son sous-sol, fruit de toutes les exploitations d’hier et d’aujourd’hui ; elles sont présentes dans son histoire, dans le cœur de ses habitants et… dans sa littérature. Ce n’est pas un hasard si l’arbre à palabres a pour souche l’Afrique, de l’histoire orale à la transmission écrite c’est un désir immense que de faire couler l’encre sur des feuilles à l’image de tout ce que contiennent les veines de ce peuple premier.

Mais l’Afrique est aussi une immensité de douleurs, de blessures, de totalitarisme, des colonisations aux régimes autoritaires, et le plongeoir d’un exil… exil forcé avec l’esclavage, exil subi avec les guerres, les famines et autres calamités inhumaines.

L’essai de l’écrivain congolais Boniface Mongo-Mboussa qui vient de paraître en édition de poche chez Folio fait figure de livre sacré dans tout son sens païen. Il retrace une partie de la longue bibliographie de la littérature d'Afrique et d'ailleurs avec une série d’entretiens de quelques uns et quelques unes de ses plus illustres représentants : Wole Soyinka, Cheikh Hamidou Kane, Abdourahman A. Waberi, Ken Bugul, Edouard Glissant,  Ananda Devi, Catherine Coquio, Véronique Tadjo, Henri Lopes, Edouard Maunick… sans oublier la préface d’Ahmadou Kourouma et la postface de Sami Tchak.

Un ensemble sobre, concis qui mène le lecteur aux sources des classiques jusqu’à aujourd’hui et qui consacre des chapitres au génocide rwandais, à l’exil et à la diaspora noire. Le tout permet une lecture de l’Afrique avec un regard différent, c'est-à-dire où on évacue nos concepts occidentaux pour replacer la littérature africaine dans son contexte, et ce, malgré les influences, notamment celle de la langue, véritable enjeu pour les auteurs africains qui écrivent, pour la plupart, dans la langue des colonisateurs au détriment des idiomes vernaculaires.

Ne pas oublier avant tout que cette littérature est souvent née d’un combat, de combats, de la négritude aux Indépendances, sans omettre la volonté infaillible de la femme africaine pour s’émanciper. Un autre combat reste néanmoins à continuer également ; celui d’être édité plus largement et ensuite d’être lu. Ce genre d’essai est un formidable tremplin pour découvrir ou redécouvrir nombre d’écrivains qui font fait et font l’histoire d’un continent.

Un ouvrage indispensable, nécessairement indispensable.

Désir d’Afrique – Boniface Mongo-Mboussa – Editions Folio – Décembre 2019

 


mardi 9 juin 2020

Une noisette, un livre

 

Clarisse Gorokhoff

Les fillettes



 

Elles sont trois, trois petites filles : Justine l’aînée, Laurette la cadette et Ninon la petite dernière. Elles sont jolies, unies, bouillonnantes de vie mais déjà des ombres planent sur elles, des angoisses, des peurs. Pourtant l’amour est omniprésent autour d’elles mais une singulière ambiance les entoure. Anton, le papa, est fou de ses filles et de sa femme Rebecca. Cette maman avec de beaux yeux verts, aux facultés intellectuelles innombrables mais en proie avec un démon : l’addiction aux opiacés.

D’une maturité incroyable, les fillettes essaient de franchir les obstacles des déraisons de leur mère, cette mère aimante qui ne peut résister à la prise de ces pilules dévastatrices. Elles sont heureuses de cette maman pas comme les autres mais elles craignent de la voir partir un jour dans les entrailles de Thanatos.  

Un roman largement autobiographique qui éblouit tant par le fond que par la forme. Une histoire personnelle racontée avec ce voile de pudeur qui laisse découvrir l’intimité des cœurs et des corps mais sans jamais se lever totalement, se déployant même vers d’autres horizons dès que nécessaire. Et autant le dire, cet hommage est touchant au possible avec une immense leçon sur la tolérance et les apparences. Nul ne peut juger, nul ne peut empêcher l’inexorable. Un hommage sublimé par l’écriture de Clarisse Gorokhoff qui par la beauté de la plume ferait presque oublié la tragédie d’une personne prise dans les griffes d’un diable sans pitié. Dès les premières pages les mots s’envolent, caracolent, se libèrent de toute entrave pour narrer avec une liberté inouïe la vie de fillettes au temps de l’amour et de l’odeur de la mort. Point de danse macabre, juste un ballet aérien comme si les pages libéraient toutes les blessures du passé pour sublimer celle qui fut avant tout une maman. De la réalité aux rêves, c’est à la fois cri d’amour et un appel vers la liberté, cette liberté qu’il faut vivre à tout prix parce que la vie est fragile, unique.

Un cordon ombilical de vocables, un hymne maternel aux accents poétiques et tragiques, une psyché de métaphores pour rassembler un amour infini ; un roman cathartique comme pour combler l’absence d’une mère mais qui de son étoile doit sourire pour tant de lumière apportée dans ce  que l’on pourrait nommer « un recueil de résilience ».

« Leur mère est comme la lune : la plupart du temps elle est là et elle brille. Mais parfois elle est très haut perchée et on ne la voit presque pas ».

Les fillettes - Clarisse Gorokhoff – Editions Les Equateurs – Août 2019

 

 


samedi 6 juin 2020

Une noisette, un livre


Nouvelles

Sylvie Ferrando

 

La lecture sous toutes ses formes a le don d’éveiller notre sens de la curiosité. Même si je ne suis pas particulièrement attirée par celle de la nouvelle, force est de constater qu’elle permet des découvertes inattendues. Avec en prime, le plaisir de rencontrer des plumes originales.

 C’est le cas avec Sylvie Ferrando qui, en un trop court ouvrage, nous entraîne à travers une galerie de personnages où l’on croise des peintres – Diego Rivera, David Hockney – et des personnes qui partagent notre quotidien : des voisins, un professeur, un libraire, des amoureux… Des portraits intimes où chaque phrase est un coup de pinceau pour dresser un destin ou tenter de définir par une palette de vocables les ombres et les lumières, les échecs et les réussites. S’inspirant de La Bruyère, elle botte en touche, de façon plus ou moins satyrique par rapport à des univers que doit bien connaître l’auteure pour y apporter autant de perspicacité.

 Si toutes ont une saveur particulière, j’ai particulièrement apprécié l’histoire de « La guerre des pigeons », celle de résidants n’en pouvant plus d’être envahis par une colonie de pigeons nourris pas une vieille dame. Cependant, avant de juger il faut parfois observer avec sa raison et la métaphore utilisée est une ode à la compréhension des blessures inguérissables.

Dans un autre style, celle qui termine le bal est d’un charme indescriptible, une balade comme si on déambulait dans un Paris rive gauche plus réel que jamais.

 Souci du détail, précision d’un mouvement, regard sur le monde comme un médecin qui examinerait son patient, ces petites pointes d’écriture qui révèlent tout en douceur ce qui nous entoure et ce qui fait tourner le monde.

 Comme des nouvelles qui deviendraient intemporelles.

 « Georgia se lève, dépose sa tasse, son assiette et ses couverts dans l’évier et sort. La clarté du soleil l’éblouit un instant. Elle s’installe au volant de la vieille Jeep et s’engage sur la route de Santa Fe. La route est poussiéreuse et longée çà et là de cactus, c’est un long trajet jusqu’aux premières maisons de torchis, à toit de tuiles ou de chaume, qui marquent l’entrée de la ville construite sur le désert, Santa Fe est une petite bourgade où logent beaucoup d’hispaniques en quête de travail saisonnier, une ville de passage où l’on fait des affaires. Ce n’est pas encore le centre d’art qu’elle deviendra plus tard, quand de nombreux artistes l’auront élue pour abrite et promouvoir leurs œuvres. »

Nouvelles – Sylvie Ferrando – Editions Edilivre – Novembre 2019

 


mercredi 3 juin 2020


Une noisette, un livre


 Yonah ou le chant de la mer

Frédéric Couderc




Le 27 août 2008 disparaissait dans la misère absolue, dans l’indifférence générale, un militant des droits de l’homme qui œuvra une grande partie de sa vie en faveur du pacifisme et sera l’un qui facilitera les accords d’Oslo en 1991 entre israéliens et palestiniens. Il avait créé la station de radio « Voice of peace » et son histoire restera tout de même dans les annales du militantisme grâce à une chanson de John Lennon « Give peace a chance ». Cet homme s’appelait Abie Nathan. Son ombre est toujours présente pour celles et ceux qui croient en une réconciliation encore possible dans cette partie du monde, petite par son étendue, immense par son histoire.

Et justement, c’est une petite histoire dans la grande histoire de l’humanité que nous raconte Frédéric Couderc dans son nouveau roman au titre déjà si évocateur « Yonah ou le chant de la mer » : ou comment une colombe peut envoyer un espoir depuis les flots de la tolérance, non un chant des sirènes mais un hymne à l’entente entre les peuples.

Hélène et Zeev Stein forme un couple loué par leur entourage : amoureux, militant, intrépide, leur énergie parait sans limite et c’est forcément auprès de cet avocat des causes perdue qu’un célèbre réalisateur prend conseil pour tourner un biopic sur Abie Nathan avec une star hollywoodienne. Le couple a deux enfants, Yonah et Raphaël, inclassables eux aussi mais avec des parcours beaucoup plus erratiques que ceux de leurs géniteurs. Pourtant, quand le célèbre acteur américain disparait à Gaza tout se dévoile peu à peu et des blessures s’ouvrent à nouveau. La vie du couple n’est peut-être pas aussi rêvée qu’elle le parait et à travers eux se reflètent les faces cachés et intimes de l’existence.

A travers l’histoire d’une famille, l’écrivain décortique habilement tout ce qui peut entraver la paix, qu’elle soit intime ou commune. Avec sa maestria habituelle, il envoie des fléchettes sur l’extrémisme religieux – et fatalement politique – sur l’aveuglement des trafics en tout genre et sur la réelle volonté de rassembler les peuples. Parfois deux nations côte à côte ressemblent  à un couple désirant s’aimer mais confronté à des velléités incontrôlables.

Une lecture portant sur un chant d’espérance malgré les vagues trop violentes des conflits ; puisse ce roman être un appel de la mer, une bouteille livresque à partager pour un apaisement de l’humanité.

Frédéric Couderc – Yonah ou le chant de la mer – Editions Héloïse d’Ormesson – Mars 2020

jeudi 28 mai 2020


Une noisette, un livre

Nuit espagnole
Adel Abdessemed 
Christophe Ono-dit-Biot






Même si la couverture n’évoque en rien Manuel de Falla, c’est pourtant le nom du compositeur qui résonne instantanément en lisant le titre du nouvel ouvrage co-écrit par une plume et un pinceau. Point de notes malgré ce mirage d’une nuit dans les jardins d’Espagne. Nous sommes loin du palais de l’Alhambra, loin de Cordoue mais l’exubérance claque dès les premières pages : le héros est un autre andalou, le célébrissime Pablo Picasso, le lieu est un musée parisien incontournable portant le nom du génie de Malaga, mon tout est un tableau universel, tragique, un combat de vie et de mort : Guernica.

Adel  Abdessemed, artiste aux multiples facettes reçoit un jour une curieuse lettre signée Concepciòn – déjà le prénom est évocateur – pour aller passer une nuit au musée Picasso situé dans le quartier du Marais à Paris avec le journaliste écrivain Christophe Ono-dit-Biot. Un courrier sibyllin les invitant à s’y rendre à 20h00 et à quitter ce lieu symbolique à l’aube. Vont-ils tenir promesse ?

Oui malgré le côté cabalistique, et pour notre plus grand plaisir, chacun va raconter à sa façon, entrecroisement de la sculpture au fusain et au stylo, cette nuit chargée d’ivresse – au propre comme au figuré – autour de l’auteur de Guernica. Car dans cette rencontre nocturne entre trois personnages – aucun doute que l’âme picassienne veillait – un dénominateur commun avait été posé en orbite : la guerre.

26 avril 1937, en Biscaye, la légion Condor envoyée par Hitler bombarde Guernica pour soutenir Franco en pleine guerre civile espagnole. Un coup de force militaire, des essais techniques. Toute la géhenne belliqueuse faisant des centaines de morts et de blessés, une population meurtrie pour des décennies. Quelques jours plus tard, Picasso représente la scène apocalyptique  par une fresque monumentale qui fera le tour du monde et deviendra une toile de la mémoire collective.

26 décembre 1991, début de la guerre civile algérienne qui durera plus de dix ans et fera plus de 100.000 victimes sans compter les innombrables disparus. Des années de braise où le pays sera en feu dans une phase destructrice entre le socle d’un gouvernement et les flammes de diverses organisations terroristes qui vont répandre la terreur. Adel Abdessemed, berbère de la région des Aurès quittera son pays natal en 1994 lorsque le directeur de l’Ecole supérieure des beaux-arts d’Alger sera assassiné avec son fils.

Années 2000, un sémillant journaliste part en reportage, du Liban à l’Afghanistan en passant par la Birmanie. Il frôle les guerres et devient un témoin des organisations terroristes. De son expérience sur le terrain, Christophe Ono-dit-Biot en fera des romans parce que réalité et fiction ne cessent de chevaucher ensemble sur la route infinie de l’humanité jalonnée des méandres de l’inhumanité.

Nuit du 11 au 12 juillet 2018 : les deux artistes sont réunis autour d’un autre  pour réfléchir sur l’un des plus vieux usages du monde : le conflit, et comment l’art peut devenir une arme pour faire fléchir la guerre, un instrument pour combattre l’ennemi. Les deux compères vont donc déambuler dans les diverses salles de l’Hôtel Salé, nous faire gravir les marches du somptueux escalier où tout est emprunté de yin et de yang, de noir et de blanc sur les gris de l’existence. Mais la couleur va jaillir des verres, pour honorer Bacchus et faire de la nuit une offrande à la liberté.

Des dessins originaux, une narration dynamique, de la mythologie aux héros modernes, cette « nuit espagnole » est loin d’être un chant crépusculaire, elle est au contraire une ode lumineuse sur l’art et ses pouvoirs immortels. Sans oublier ce nécessaire esprit de rébellion pour qu’une société puisse continuer à créer des rêves.

Puisse la collection « Ma nuit au musée » créée par Alina Gurdiel nous enchanter pendant de nombreuses années, elle permet de marier, pour le meilleur, l’art sous toutes ses formes et de nous faire voyager dans ces temples laïques chargés d’une empreinte éternelle.
Et si l’occasion se présente, n’hésitez pas à aller au 5 rue de Thorigny, une fois le seuil franchi, peut-être entendrez-vous un rire aussi artistique qu’unique et rencontrerez-vous un scribe accroupi qui vous racontera une belle histoire : celle de deux amis réunis par la peinture pour disserter sur les banderilles lancées trop souvent sur l’immense tableau des civilisations.

En attendant que vos pas vous guident vers ce haut lieu artistique, laissez-vous conduire par les sieurs Abdessemed et Ono-dit-Biot pour « Une nuit espagnole » pacifique sous les étoiles de l’art d’une empreinte immarcescible.

« Le soleil en bouteille saigne d’un beau liquide grenat. L’argent de mon gobelet le recueille, je bois ce vin, il m’inonde, je vais mieux. Je m’assois sur le bord de l’un des lits de camp. Je m’allonge, l’odeur de la toile est bonne. Elle sent le neuf. Mon sang coule un peu moins vite dans mes membres, mes jambes reposent. Je suis le guerrier allongé de Guernica, je veux qu’on me laisse en paix ».

« Guernica n’était pas une toile mais un talisman. Voilà pourquoi elle pouvait briller même par son absence, indiquant la voie de la guerre à la guerre, de la guerre aux sirènes tueuses d’enfants, de la guerre à tous ceux qui voulaient que l’humanisme crève et que les rébellions se soumettent dans les fleuves de sang, guerre d’Espagne ou d’Algérie, guerres passées, antiques comme le guerrier allongé du tableau, ou guerres à venir… »

Nuit espagnole – Adel Abdessemed / Christophe Ono-dit-Biot – Editions Stock / Collection : Ma nuit au musée – Octobre 2019



mercredi 27 mai 2020


Une noisette, un livre


 Un automne de Flaubert

Alexandre Postel




« Il vainquit les Troglodytes et les Anthropophages. Il traversa des régions si torrides que sous l’ardeur du soleil les chevelures s’allumaient d’elles-mêmes, comme des flambeaux ; et d’autres qui étaient si glaciales que les bras, se détachant du corps, tombaient par terre ; et des pays où il y avait tant de brouillard que l’on marchait environné de fantômes ».
La légende de Saint-Julien l’Hospitalier / Trois contes – Gustave Flaubert

Publié en 1877, Gustave Flaubert en avait commencé l’écriture des années auparavant. Mais d’autres œuvres majeures seront achevées avant. En 1875, fatigué, épuisé physiquement et nerveusement, en difficulté financière et, lui aussi, environné des spectres du passé, décide de passer un séjour à Concarneau à l’automne de sa vie. De ces faits véridiques, Alexandre Postel en fait un roman où se mélangent effluves marins et humeurs nostalgiques.

Flaubert déprime, il se sent inutile et ses relations avec sa nièce sont chaotiques. Dans un miroir, il a l’impression que sa vie va de Charybde en Scylla, que bientôt l’hiver de sa destinée tombera comme neige sur les cimes du désespoir. Tout l’ennuie, tout le lasse. Il croit apercevoir une lueur de renouveau lorsque son amie George Sand lui conseille d’aller rendre visite à Victor Hugo. Mais c’est le contraire qui se produit. Flaubert se sent comme le homard que croque le père des « Misérables », un roi qui ne s’amuse plus.
Puis, il se souvient de la Bretagne, de Concarneau et soudain, il songe que là-bas un Phénix peut renaître de ses cendres en régénérant ses esprits non par le feu mais par la mer et l’arôme de ses richesses. Il y retrouve son ami Pouchet qui dissèque mollusques et poissons. Entre bains de mer et repas gastronomiques, il essaie de se replonger dans l’histoire médiévale de Saint-Julien.

Une très belle évocation de la mélancolie d’un écrivain, de ce que peut ressentir chaque être vivant lorsqu’il se regarde dans un miroir avec les marques du temps et les regrets qui se réfléchissent au cœur de la psyché.
L’autre intérêt est l’écriture d’Alexandre Postel qui a su magistralement se fondre dans l’ambiance du dix-neuvième siècle et particulièrement dans celle de Flaubert. Le « père » de Madame Bovary n’est en rien un de mes écrivains de prédilection et pourtant comme une envie de redécouvrir son œuvre parce qu’une fragrance particulière s’est portée sur mes yeux, par le mélange d’un temps passé et d’une histoire littéraire.

Un roman comme un tableau où derrière chaque mot s’est dessiné non pas une plume mais un pinceau, un pinceau cherchant sur sa palette les couleurs d’une vie, d’un parcours, d’un paysage toutes les nuances pour produire un portrait aux variations énigmatiques de l’âme. Patrick Grainville dans « Falaise des fous » grave plusieurs fois sur ses pages « Parce que Monet peint », comme une envie de le paraphraser avec un « Parce que Flaubert a écrit ».

« Même agitée, la mer accorde toujours le repos à celui qui la regarde. Sa pulsation obstinée inspire à l’homme égaré dans son labyrinthe intérieur le sentiment des choses simples ; et à celui qui doute de la vie, le sentiment de la nécessité. Simple et nécessaire, la mer accueille toutes les douleurs. Elle n’offense pas les âmes fatiguées (…) Il n’y a que la mer pour rendre la vie tolérable ».

Un automne de Flaubert – Alexandre Postel – Editions Gallimard – Janvier 2020

mardi 26 mai 2020


Une noisette, un livre


 Un loup quelque part

Amélie Cordonnier




Après « Trancher » la journaliste Amélie Cordonnier poursuit son chemin littéraire avec les méandres des dérapages familiaux. De la violence conjugale elle passe aux relations parfois ombrageuses entre une mère et son enfant.

Une jeune femme met au monde un garçon en parfaite santé, Alban, qui fait la joie de ses parents et de sa grande sœur Esther. Tout va donc pour le mieux pour le meilleur des mondes. Sauf qu’à cinq mois, le bébé entame une mue, des tâches sombres apparaissent puis sa peau se fonce de plus en plus. Stupéfaction, il est métis. Le pédiatre la rassure mais la maman est en état de choc. Cet enfant est pourtant le fruit de la relation intime avec son mari, alors que s’est-il passé ? Un loup avance masqué… et la vésanie pose progressivement des petits cailloux. Jusqu’où ira-t-elle ? Quel est le passé de cette jeune femme ? Elle va s’interroger en sentant monter une colère parce que les cartes humaines sont trop souvent faites, soit de mensonges soit de non-dits. Dans les arcanes des corps et des esprits.

Un roman dur, parfois âcre, tant, presque inconsciemment, on imagine le désespoir d’un bébé rejeté par sa mère en essayant de comprendre l’incompréhensible. Amélie Cordonnier a saisi magistralement toutes les subtilités de la langue française et ses finauderies pour mettre en relief les tourments d’une femme prise entre ses démons et l’amour des siens. Son écriture est une immersion totale sur les errances qui suivent le même rythme qu’un cœur en défaillance. Elle utilise nombre de métaphores pour renforcer les souffrances psychiques en y apportant toutes les demi-teintes de l’écriture. Une écriture sans bande son mais avec un rayonnement lumineux : celui des couleurs. Les fantômes qui s’agitent deviennent des visions spectrales dans l’univers de la sémantique et des confusions de l’âme.
Une finesse de plume qui tranche avec le rugueux du récit.

Un loup quelque part – Amélie Cordonnier – Editions Flammarion – Mars 2020



vendredi 22 mai 2020


Une noisette, un livre


 L’homme qui dépeuplait les collines

Alain Lallemand




Mario Vargas Llosa raconte dans « Le rêve du Celte » comment l’expérience congolaise avait humanisé Roger Casement. En découvrant la cupidité, la cruauté, la corruption, ses yeux s’étaient ouverts sur les noirceurs de la vie provoquées par l’être humain. De ce Congo, restent toujours des blessures entretenues par des âmes peu scrupuleuses venant aussi bien de l’intérieur que de l’extérieur. De la colonisation belge à Mobutu en passant par Kabila, cette région des Grands Lacs est la proie de tous les vautours humains, en particulier pour les richesses du sous-sol de cet état appelé pendant 25 ans Zaïre : or, cuivre, diamants, cobalt, coltan… avec toutes conséquences désastreuses que l’on connait.

C’est dans ce contexte que se situe l’intrigue du nouveau roman d’Alain Lallemand qui a parcouru pendant trente ans les zones de guerre et conflits divers. Pour faire simple au moment où va sortir un nouveau scandale sur un Africaleak suite à un travail d’enquête mené par un groupement de journalistes européens, des oligarques russes tentent d’infiltrer via le pouvoir en place une société minière canadienne basée dans le Sud-Kivu, société minière qui est loin de respecter les conditions de travail, la majorité des orpailleurs étant des enfants et des adolescents. L’un deux, Jean de Dieu va trouver par inadvertance une pépite, ou plutôt beaucoup plus précieux qu’une pépite, un énorme diamant. Malgré son jeune âge il s’occupe de son père qui, comme l’ensemble de la population, a été chassé de ses terres pour permettre l’exploitation minière, et décide de cacher ce trésor pour rejoindre les rebelles dont le « cousin » Siméon. Pendant ce temps-là, un jeune ingénieur français, Lucas, originaire du Burundi voisin, débarque dans la région et rencontre dés son arrivée Xahra, une jeune femme travaillant pour une organisation humanitaire.

En 350 pages, cette fiction offre un panorama sur une situation à la fois connue de tous et ignorée par le plus grand nombre : les tractations obscures entre organisations criminelles, le rapt des richesses africaines et de ses enfants – car la référence aux adoptions forcées et bébés volés n’est pas occultée – l’imbroglio informatique du deep web pour masquer le labyrinthe des échanges financiers, les agents, parfois doubles, infiltrés à la fois dans des zones neutres et d’anciens territoires de guerre, le travail des humanitaire et enfin le rôle des journalistes de terrain pour enquêter sur toutes ces bombes à retardement.

Le menu est copieux mais aucun risque d’indigestion, le roman se lisant avec autant de force que la plume qui s’est jetée corps et âme sur ces sujets à la fois captivants et déroutants. Une écriture qui entraîne le lecteur dans le dédale des arrangements entre amis et ennemis et qui ne laisse aucun moment de répit pour le plus grand plaisir. Et pourtant, au milieu de ces imbroglios obscurs, surgissent la beauté de sentiments, le miracle de l’amitié, la vaillance des combattants de la vie et les hasards de l’amour. Sur fond de géographie africaine, continent du meilleur et du pire mais aux couleurs qui jamais ne s’effaceront, surtout quand des récits rendent, avec tant de noblesse, hommage à ces âmes solaires qui affrontent multiples personnages ténébreux.

Un roman d’investigation, parfois proche de l’espionnage, qui claque à chaque page et qui ne pourra s’oublier quand la dernière feuille se tournera. Dans l’ombre des mots, se glissent toute la richesse journalistique d’un Albert Londres et la prestidigitation d’un Joseph Kessel.
Irrésistiblement foisonnant, foisonnement irrésistible.

« A mesure qu’il approchait du camp rebelle, Jean de Dieu sentait monter dans sa poitrine un malaise dont il ne parvenait pas à deviner l’origine. Certes, il y avait ce diamant dans sa poche, bien plus lourd que la somme des atomes qui le composaient, plus lourd que ces récits de bonnes fortunes noyées dans le sang. Mais ses yeux, son nez, la plante de ses pieds lui confirmaient un bouleversement plus profond. Tout au long de ce périple, il découvrait un Congo plat et aride qui lui était inconnu ».

« Lucas aurait tant voulu retrouver la magie naïve du matin, son émoi lors du passage de la rivière. Hélas, l’enchantement s’était dissipé. Le véhicule renoua avec la lumière, la forêt s’éclaircit. A présent, Lucas voyait défiler des champs en déshérence, des bananeraies à l’abandon, des villages en ruine. Son regard s’accoutumait à la complexité du paysage, aux indices de misère glissés sous la canopée. L’héritage tenace de guerres pourtant lointaines. La découverte de ces blessures infligées à l’Afrique l’empêchait de goûter à la complicité nouvelle que lui offrait Xahra. »

« Ce bruit de l’information était celui d’un monde tournant trop vite, la grande roue des hamsters de l’actualité (…) Laura connaissait trop bien ce métier pour le mépriser. L’info est le ciment de la planète, et si elle nous tourne la tête c’est que nous en consommons trop ou que nous l’achetons frelatée. Face aux trafiquants de la com’, dealers de réputations reliftées et fourgueurs de désinformations, elle savait que les journalistes à l’ancienne étaient des résistants, presque des artistes. Achetez un journal, et votre cerveau vous remerciera ».

« Jamais Juju n’a pu expliquer les larmes d’impuissance qu’il versa à cet instant. En grand péril, il pleurait de rage pour trois autres enfants qu’il avait localisés et ne pouvait sauver. Une nouvelle fois cette terre d’Afrique l’empêchait de sauver ses jeunes frères, et ses larmes se changeaient en boue. Jamais le commandant n’oserait avouer cet instant de faiblesse. Son âme en sortait pourtant grandie. Quel genre d’homme pleure la perte d’un autre lorsqu’il est lui-même encore sous terre ? Des ondes colorées animèrent peu à peu la nuit de ses paupières, des images d’enfance, de paradis perdu, de parents aimants. Soudain, la lumière ! Une trouée se forma, l’air vint l’effleurer. A travers la boue qui recouvrait ses yeux, Juju aperçut, là, au but de ses mains, le regard victorieux de Lucas ».

L’homme qui dépeuplait les collines – Alain Lallemand – Editions JC Lattès – Mai 2020

  Judith, le pacte oublié Martine Trouillet De prime abord, l'envie de faire entrer chez soi Judith est plutôt de faible intensité... As...