mardi 3 octobre 2017


Une noisette, un livre

 

Ces rêves qu’on piétine

Sébastien Spitzer


 


Ce livre n’est pas un simple roman. C’est un document, un témoignage puissant sur la folie des hommes, sur un passé qu’il ne faut pas oublier.
Sébastien Spitzer signe une fresque absolument bouleversante, déchirante, avec pourtant une magie incroyable : celle de réussir à mettre de la poésie, de l’humanité sur l’une des pires pages de l’histoire du XX° siècle : la Shoah.

L’action se déroule lors des dernières heures du troisième Reich et oscille sur deux évènements : les derniers jours de Magda Goebbels et la marche de la mort des déportés. Dans le bunker de Berlin, Magda Goebbels, née Behrend, repense à son passé, à Victor, son amour de jeunesse ; à son premier mari, Günther Quandt et à son fils Harold né de cette union ; elle sait qu’elle va se convertir en une Médée contemporaine, qu’elle va assassiner ses 6 enfants eus avec Joseph Goebbels. Elle songe aussi à son enfance, à cette envie qu’elle a eu de vouloir dominer, briller un jour sur tout le monde comme une revanche sur la pauvreté de sa jeunesse même si elle a eu ensuite un beau-père très affectueux et généreux…

Un peu plus loin, des déportés marchent, luttent encore pour un brin de vie, malgré les coups, malgré la faim, la soif, la maladie… Une route morbide, jonchée d’obstacles où chaque souffle est un exploit humain. Il y a d’abord Aimé, puis Judah, ensuite Fela et sa toute petite fille Eva, si brave, si attachante. Tous les quatre vont être successivement les porteurs d’un mystérieux rouleau de cuir. Il contient les lettres de Richard Friedlander, personnage occulté de la 2° guerre mondiale qui succombera au typhus dans un camp. Il a pourtant une histoire car il était… le beau-père de Magda Goebbels.

Sébastien Spitzer va donc tisser son roman entre eux. D’un côté, l’impitoyable folie des dirigeants nazis, de l’autre le courage des survivants. Au milieu, les milliers de morts, les milliers de torturés et au bout une lueur d’espoir, de liberté retrouvée pour quelques miraculés grâce à la résistance de vaillants combattants.

La puissance de l’écriture, les descriptions sans voyeurisme malsain, les dialogues brefs mais forts, la précision de l’instant, vous donnent l’impression de voir les personnages, de quasiment vous essouffler avec eux. Un roman qui se lit doucement pour bien mesurer la tragédie d’une intolérance révoltante.

Certains personnages sont inventés tout comme les lettres de Richard Friedlander. Mais, par contre, les faits sont tous réels. Encore une fois, rien de plus éloquent qu’une fiction pour relater la réalité, l’attention est doublement captée, par la plume et par les protagonistes.

Derrière l’extrême noirceur, il y a la profondeur de l’écrit. Cet écrit, fait d’airain, implacable envers les briseurs de rêves, est une force vive pour raviver les oubliés de la grande histoire, les anonymes morts pour la plus vile des idéologies. S’ajoutent la vigueur des mots et la lumière sur une petite fille porteuse d’un message à transmettre.

On ne peut que fermer les yeux après ces heures déchirantes de lecture. Pour prendre une pause, mais surtout pour rendre hommage à ceux qui ont perdu la vie à cause de la vésanie humaine et à ceux qui ont lutté pour qu’elle cesse.

Un livre à lire absolument, pour la noblesse de la verve et parce que c’est un testament pour perdurer une mémoire collective.

 
L’ensemble du roman est poignant. Mais ce passage d’une lettre fictive d’un déporté de Buchenwald est impressionnant. Pathétique et magnifique.
« La dernière chose que nous possédons, c’est notre histoire. Il y a deux mille ans, nous avons dû quitter notre terre, notre Jérusalem, nos temples, nos rois et nos armées. Nous avons été riches, pauvres, puissants, chassés, recherchés, pourchassés. Nous avons construit des temples en bois, en pierres. Ils ont été brûlés. Nous en avons construit d’autres. Vous les avez fait fermer. Mais notre histoire, personne ne nous la volera. Elle est inaliénable. On essaiera de nous tuer, jusqu’au dernier. On essaiera de trahir, de falsifier, d’effacer… Mais il y aura toujours un scribe pour recopier, un homme pour lire, un écrit quelque part. (…) Et cette chaîne de mots, de moi, de nous, de noms infalsifiables, vous rattrapera, où que vous soyez. Il n’y aura pas d’oubli. Nous sommes le peuple qui doit durer, celui qu’on ne peut pas éteindre…Un jour, on se souviendra de lui comme de tous ceux qu’on a voulu faire disparaître, en vain. »

Ces rêves qu’on piétine – Sébastien Spitzer – Editions de l’Observatoire -  Septembre 2017

Livre reçu dans le cadre du Grand Prix des Lectrices Elle 2018
 
 

2 commentaires:

L'ivresse littéraire a dit…

Nous sommes bien d'accord sur la beauté et la nécessité de ce roman. Bluffant également car on ne se doute pas de la part fictive dans ces destins qui s'entremêlent.
Et puis personnellement j'ai adoré la place des femmes dans ce roman mais paraît-il que la femme est plus forte (dixit Sébastien Spitzer en personne :))

Squirelito L'Ecureuil a dit…

Mon 4° coup de noisette de l'année (3 romans et un essai). D'abord c'est une période de l'histoire qui m'interpelle beaucoup et ensuite cette écriture est sublime. La place des femmes mais aussi la place de l'enfance, cet antagonisme entre les enfants de MG qui sont dans l'insouciance jusqu'à leur assassinat // la vaillance et le réalisme de la petite Eva née dans un camp. Si Sébastien Spitzer dit la femme est la plus forte, on va le croire doublement ;-))